
Eu égard à ce que nous pourrions appeler sans trop exagérer "une rareté", laquelle trouve parfaitement sa place dans l'actuel axe de redécouvertes d'inédits ou de retour aux versions originales d’œuvres bien connues, cette Force du Destin (La Forza del Destino) russe génère un intérêt qui dépasse la simple curiosité. Sans pousser trop loin la liste des différences, on pourra se contenter d'indiquer qu'elles se révèlent parfois très importantes, comme dans l'Ouverture, passée dans le répertoire de concerts et initialement conçue comme un prélude, et lors du dénouement final. Précisons que ces modifications ne nuisent nullement à la qualité globale de l’œuvre et que le spectateur prendra sans doute plaisir à comparer la présente version avec celle remaniée 7 ans plus tard, inscrite au répertoire des grands théâtres lyriques.

Afin de mieux permettre d'apprécier une intrigue qui manque d'unité et de cohérence, le choix a été fait d'une mise en scène tout à fait classique. Les décors d'Andrei Voitenko s'inscrivent dans un réalisme absolu, fidèles presqu'à la lettre aux indications du livret. On trouve même un aspect désuet dans l'utilisation de toile peintes destinées à habiller le fond de scène. Tout cela n'est d'ailleurs pas désagréable et se voit assumé avec bon goût par le metteur en scène Elijah Moshinsky épaulé par Peter Hall pour les costumes d'époque. Aucune recréation moderniste donc, ni abstraction facile dans cette production que l'on pourra opposer à toutes fins utiles avec la production viennoise innovante de La Force du Destin mise en scène par David Pountney, éditée sous label C Major. Là où nous nous posions la question de savoir si l'on pouvait se contenter d'une version au seul intérêt musical, il est ici superflu d'entrer dans ce dilemme avec les artistes du Théâtre Mariinsky tant le niveau vocal s'impose, certes sans coup de cœur, mais sans failles non plus.


Évacuons d'emblée le petit défaut naturel de prononciation de Grigory Karasev sur la consonne "s", au demeurant à sa place dans son rôle de père bafoué, ainsi que la limite de puissance d'émission et de tenue de note approximative dans les aigus de la mezzo-soprano Marianna Tarasova qui joue une gitane bien convenue, la main sur la hanche.
Le rôle secondaire mais tout de même important de Melitone est révélateur de la direction sérieuse donnée à cette Force du destin : le frère bougon chanté par Georgy Zatavny perd l'aspect comique souvent développé par les interprètes, lequel apporte un peu de légèreté à ce sombre drame. On ne rit pas avec le Destin, ni avec la guerre ni avec la pauvreté. La production du Mariinsky est là pour nous le rappeler…

Mais qu'en est-il des rôles principaux ?
Galina Gorchakova est une Leonora qui n'a plus l'âge du rôle mais impose son personnage sans difficulté. Le chant est soutenu, d'une amplitude généreuse que l'on sent parfois proche de ses limites dans les aigus, limites toutefois jamais franchies. Certes, les déplacements et jeux scéniques restent très prosaïques – c'est le cas de l'ensemble de la distribution - mais la soprano lyrique russe est bien en phase avec l'imposant ténor arménien Gegam Grigorian dont la puissance physique se place tout au service d'un chant très timbré, puissant mais sans excès. On remarquera toutefois de curieuses variations dans l'intonation. Il lui arrive, en effet, d'émettre des notes "rentrées" et sanglotantes au cours d'une même phrase. Cette particularité peut facilement être relevée dans le "Della natal sua terra" de l'Acte III. Mais il n'y a guère lieu de s'en montrer dérangé, d'autant que le chanteur est un bon acteur. Face à lui, l'ennemi de toujours, le Don Carlo de Nikolai Putilin expose un semblable gabarit physique et le même type de voix imposante, dans un registre plus grave. Putilin fait du frère de Leonora un personnage obsédé par la vengeance, aux regards fuyants et glacials, raide dans ses déplacements et au final, tout à fait en phase avec cette Force du Destin. Enfin, le Padre de Sergei Alexashkin incarne la basse russe telle qu'on se l'imagine : notes charnues, souffle et force de l'inertie. Le chanteur est parfait dans le rôle du sévère religieux.

La distribution totalement slave, dirigée de main de maître par l'inépuisable Valery Gergiev, se montre à sa place dans Verdi, avec un italien restant tout à fait compréhensible. La musique "militaire" évite le piège du clairon qui sonne trop fort et de la batterie trop rythmée qu'affectionnent souvent les orchestres russes. Quant à la qualité des chœurs, elle ne fait qu'ajouter à cette Force du Destin originelle qui ne fera pas pâle figure aux côtés des versions plus standard que nous entendons le plus souvent.
Nicolas Mesnier-Nature












































