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Interview de Lisette Oropesa, soprano

Lisette Oropesa.  © Steven HarrisSur scène, Lisette Oropesa irradie de musique et de vie. Sa voix de soprano compte parmi les plus belles et sa présence théâtrale généreuse et dynamique enchante les publics. À Paris, elle a enchaîné le rôle de Marguerite de Valois dans Les Huguenots de Meyerbeer avec celui d'Adina dans L'Élixir d'amour de Donizetti avec le même bonheur et le même succès… Nous rencontrons cette splendide artiste dans une loge de l'Opéra Bastille…

Tutti-magazine : Hier soir, à la fin de votre 3e représentation de "L'Élixir d'amour" sur la scène de l'Opéra Bastille, le public vous a ovationnée. Comment percevez-vous le public d'opéra ?

Lisette Oropesa : L'Élixir d'amour est une comédie qui nécessite un public plutôt actif et non des spectateurs au bord de l'assoupissement. Sur scène, les chanteurs ont besoin de percevoir la gaîté et l'enthousiasme qui émane de la salle pour se sentir soutenus. Or la réponse des spectateurs est toujours différente. Ils peuvent être parfois un peu mous, ou au contraire manifester leur bonheur de se trouver là, ce qui est souvent le cas pour les représentations de fin de semaine. Une chose est certaine : depuis le plateau, je peux sentir l'énergie d'une salle. Si cette énergie est positive, il me devient alors très facile de m'exprimer. Si elle ne l'est pas, c'est bien plus dur. À Paris, j'ai toujours perçu une énergie ouverte et sympathique, ce qui me convient très bien, naturellement.

 

Lisette Oropesa et Vittorio Grigolo dans <i>L'Élixir d'amour</i> sur la scène de l'Opéra Bastille.  © Guergana Damianova/OnP

La mise en scène de Laurent Pelly est très physique. Implique-t-elle une discipline spécifique pour rester en pleine possession de ses moyens vocaux ?

Effectivement, dans cette production, je suis constamment en train de bouger, de danser ou d'escalader les bottes de paille. En raison de cette exigence physique, il est indispensable de chanter lors des répétitions car c'est la seule façon de trouver son sens de gravité pour pouvoir ensuite se sentir bien sur scène en dépit de l'action. Cela permet aussi de trouver les ajustements nécessaires si certaines postures sont incompatibles avec le chant. Je pense en particulier aux passages rapides de la partition ou lorsqu'il y a changement de tempo. Il faut alors bien voir le chef d'orchestre. C'est d'ailleurs en regardant dans sa direction que je suis tombée deux fois car je n'ai pas vu les obstacles sur le plateau.

L'opéra de Donizetti est structuré de telle façon que les plus belles arias belcantistes d'Adina sont situées à la fin de l'opéra à partir de "Quanto amore !". Vous préparez-vous à ce moment ?

Dans l'opéra belcantiste, les personnages principaux se présentent toujours par une aria - dans L'Élixir d'amour celle d'Adina intervient lorsqu'elle lit le roman de Tristan et Iseult - et une autre aria qui marque le point d'arrivée de leur voyage émotionnel. Pour ma part, penser au terme de ce voyage au début de la représentation ne m'aiderait absolument pas. Je pense même que me projeter sur la fin d'une œuvre peut provoquer un problème. Par exemple, dans Lucia di Lammermoor, si je pensais dès le début à l'Air de la folie, je perdrais la notion d'évolution de mon personnage qui doit s'exprimer très différemment au début de l'œuvre. Raison pour laquelle je me concentre sur le moment présent. Cela me permet d'avoir des intentions différentes et d'utiliser des couleurs vocales différentes selon l'état du personnage que j'interprète.

Est-ce pour cette raison que, hier soir, comparé à tout ce que vous avez chanté avant, votre voix s'est transformée à partir de la Scène 6 ?

Bien sûr car, avant de parvenir à l'état de femme amoureuse, Adina réagit davantage à la manière d'une mitraillette. Laurent Pelly m'a d'ailleurs demandé de manifester constamment une sorte de colère envers Nemorino. Naturellement, il est possible de jouer ce rapport très différemment, mais cet agacement que je dois manifester dans cette production implique de façon naturelle que j'utilise d'autres couleurs expressives sur le plan vocal. Lorsqu'arrive la Scène 6, Adina devient totalement sincère et, même si cela lui est difficile, elle souhaite avouer son amour à Nemorino. Pour exprimer cette émotion si différente, les couleurs de ma voix se doivent donc d'être différentes. Pour autant, je ne tente pas de modifier volontairement ma façon de chanter en fonction de ce que je dois exprimer. Cela se produit naturellement, mais j'en reste tout à fait consciente. La partition va dans le même sens car "Prendi…" est une aria lyrique qui se distingue de l'esprit très différent de l'écriture musicale des scènes précédentes.

 

Lisette Oropesa et Vittorio Grigolo dans <i>L'Élixir d'amour</i> mis en scène par Laurent Pelly.  © Guergana Damianova/OnP

Dans "Prendi", vous faites justement preuve d'une grande subtilité dans les attaques, les nuances et les sons filés. Avez-vous acquis cette technique auprès d'un maître en particulier ?

Lisette Oropesa et le metteur en scène Andreas Kriegenburg pendant les répétitions des <i>Huguenots</i> à l'Opéra de Paris.  © E. Bauer/OnPJe chante le rôle d'Adina pour la première fois sur scène ici, à Paris, mais j'ai commencé à l'apprendre il y a une douzaine d'années. J'étais alors jeune chanteuse et j'ai eu la chance d'étudier cette aria avec Renata Scotto qui m'a communiqué de nombreuses idées sur le personnage, la façon d'appréhender le texte et de construire la ligne de chant. Tout cela est primordial lorsqu'on chante le Bel Canto qui, comme son nom l'indique, implique de "chanter beau". Mais cela n'oblige aucunement à se figer dans une posture d'héroïne statique. Bien qu'il s'agisse de Bel Canto, la voix doit suivre la dramaturgie, comme c'est le cas pour Adina qui est assez dure et tranchante au début de l'opéra, au contraire de Nemorino qui est pétri de sentiments dès le début de l'histoire, ce qu'il exprime par un "beau chant". Je suis certaine que si Donizetti réserve à Adina ses plus belles pages pour la fin, c'est pour ménager l'évolution dramatique du personnage.

Durant vos années de formation, vous avez intégré le Lindeman Young Artist Development Program du Met. Qu'en avez-vous retiré ?

Cette formation ne dure que 3 ans mais elle est extrêmement riche et m'a permis de beaucoup apprendre. Ce programme permet d'aborder de nombreuses langues et styles, de perfectionner la technique vocale et la technique de jeu, mais aussi d'apprendre à étudier un personnage ou un compositeur. Tout cela est très formateur. Ceci dit, un chanteur n'a jamais fini d'apprendre. De plus il doit non seulement maîtriser sa voix, mais aussi ses émotions et son corps. À chaque fois que je chante, j'ai conscience d'évoluer, ne serait-ce que parce que ma voix change, ou bien que la mise en scène ou les rapports avec les collègues sont différents. Je pense rester une éternelle étudiante…
Étudier au Met participe ensuite à ouvrir des portes car on confie aux jeunes chanteurs de petits rôles sur la grande scène et cela leur apporte une expérience irremplaçable. On prépare également des concours. Dans le cadre de la formation, les étudiants ont des cours avec des chanteurs et chefs d'orchestre très connus, ce qui permet de se familiariser avec le monde de l'opéra. Et puis, si on a la chance de participer à une production retransmise en HD dans les cinémas, cela aide beaucoup et donne l'occasion d'exposer ses qualités à un large public. Les captations Live m'ont donné plusieurs belles occasions : tout d'abord un petit rôle dans Manon Lescaut de Puccini, puis une Fille du Rhin dans le Ring, Lisette dans La Rondine, qui m'a beaucoup servie, ainsi que Nanetta dans Falstaff et Sophie dans Werther. Il va de soi qu'une telle exposition a eu des répercussions sur ma trajectoire de chanteuse.

 

Lisette Oropesa dans <i>Les Huguenots</i> mis en scène par Andreas Kriegenburg à l'Opéra de Paris.  © A. Poupeney/OnP

En ouverture de la saison de l'Opéra de Paris, vous avez remplacé Diana Damrau dans le rôle de Marguerite de Valois dans "Les Huguenots". Comment vous êtes-vous préparée à ce rôle qui s'est inséré  dans votre calendrier ?

Lisette Oropesa porte une robe dessinée par Tanja Hofman pour le rôle de Marguerite de Valois dans <i>Les Huguenots</i> de Meyerbeer.  © A. Poupeney/OnPJ'ai effectivement reçu l'invitation de l'Opéra de Paris le 13 août, juste après la Première d'Adina de Rossini à Pesaro. C'était un honneur de venir chanter en France et à Paris, qui plus est un rôle français et en remplacement d'une star telle que Diana Damrau. Mais trois jours après, j'ai reçu la partition de l'Acte II, et là, un stress énorme s'est emparé de moi. J'avais accepté ce remplacement car il n'y avait pas énormément de musique à apprendre. Mais j'ai alors réalisé combien cette musique est compliquée ! Le jour suivant, je tombais malade. Sans doute le contrecoup de cette montée de stress… Une des choses que je m'efforce toujours d'éviter est d'arriver au premier jour des répétitions sans être bien préparée. Je dirais même que je dois me sentir tout à fait prête pour aborder les répétitions au mieux de mes capacités. Or, lorsque je me suis plongée dans les répétitions des Huguenots, elles avaient déjà commencé depuis une semaine à l'Opéra Bastille, et je n'avais mémorisé qu'environ la moitié de la partition. De plus on m'avait envoyé l'Acte II, mais pas l'Acte III où je devais chanter également. Il a donc fallu que, malade, je mémorise aussi ces nouvelles pages tout en assurant les trois représentations suivantes d'Adina à Pesaro. Tout cela n'a pas été particulièrement facile, mais, par chance, j'ai été très soutenue par tout le monde et le chef a fait preuve de patience à mon égard. J'ai obtenu un grand succès dans cette production des Huguenots mais, croyez-moi, je remercie le Ciel !

Dans "Les Huguenots", Meyerbeer a quasiment concentré toute l'expression vocale de Marguerite à l'Acte II, ce qui vous oblige à chanter beaucoup sur un temps très ramassé…

Le fait est, même si le personnage de Raoul est encore plus exposé que Marguerite, dans la mesure où il chante du début à la fin de l'opéra sans avoir beaucoup de pauses. Dans le cas d'un rôle concentré comme celui de Marguerite, je dois impérativement entrer sur scène totalement prête. Pas question de chauffer la voix progressivement ou de prendre le temps d'établir sur scène un lien avec le public car j'attaque immédiatement un air très difficile. Raison pour laquelle je commence à chanter dans ma loge quasiment une heure avant mon entrée en scène. Cela me permet de me préparer à enchaîner les airs, parfois avec les pieds dans l'eau froide, sans regagner les coulisses pour boire ou souffler un peu. La mise en scène utilise bien un ersatz de vin qui doit être une eau colorée, mais je ne m'y risquerais pas !

 

Lisette Oropesa.  © Crystal Green

Vous maîtrisez parfaitement la langue française…

Le français est une langue que j'aime depuis mon enfance. J'ai commencé à la pratiquer à l'école, en Louisiane, où le français était enseigné dès les petites classes. À petites doses, bien sûr, mais au fil des années, le français a intégré ma culture, d'autant que l'architecture et les noms de rues de Louisiane me renvoyaient aussi à la France. Je développe depuis longtemps un véritable amour pour la culture et la musique françaises. J'aime aussi beaucoup la mélodie française.

 

Lisette Oropesa chante Gilda dans </i>Rigoletto</i> à l'Opéra de Rome.  © Yasuko Kageyama

Lorsqu'on vous entend dans "Les Huguenots", on vous imagine dans des opéras français pour soprano colorature comme "Lakmé". Y songez-vous ?

Lisette Oropesa et le metteur en scène Daniele Abbado pendant les répétitions de <i>Rigoletto</i> à Rome.  © Yasuko KageyamaJ'ai beaucoup songé à Lakmé, mais la tessiture de ce rôle est trop haute pour moi car il est nécessaire d'atteindre le contre-mi. Or je peux monter jusqu'au mi-bémol et ne peux donc pas chanter ce rôle. Je le regrette profondément car j'aime beaucoup cet opéra. J'ai la partition chez moi et l'écriture lyrique me correspond parfaitement. Mais il me manque ce suraigu. J'ai travaillé pendant plusieurs années à atteindre cette note sans parvenir à la restituer en permanence avec l'assurance qui, seule, me permettrait de réussir en scène. C'est une chose de pouvoir sortir ce contre-mi un jour mais pas le suivant. Il est important d'être honnête et réaliste par rapport à ses propres capacités. J'ai donc pris le parti de laisser les vraies sopranos coloratures chanter Lakmé.

Le récital tient aussi une place importante dans votre cœur. Comment est née votre attirance pour la mélodie et le lied ?

Ce lien est né alors que j'étais une jeune chanteuse de 17 ou 18 ans, à l'Université, où j'ai travaillé de nombreuses mélodies et de nombreux lieder avant de commencer à étudier l'opéra. Ce répertoire s'impose de lui-même car il faut attendre que la voix mûrisse avant de se diriger vers des pièces plus lyriques. J'ai tout de suite eu beaucoup d'affinité avec les œuvres de récital. Par ailleurs, elles constituent un excellent moyen d'apprendre une langue, de développer la technique vocale et trouver la ligne de chant. La mélodie et le lied permettent aussi de chanter des coloratures sans avoir à pousser la voix… J'aimerais beaucoup m'exprimer davantage en récital mais les opportunités manquent.

Vous avez déjà consacré deux disques au récital : "Within/Without", et récemment "Aux Filles du désert". Pourquoi ce titre ?

Le titre Aux Filles du désert vient de mon attachement à la mélodie de Bizet "Adieux de l'hôtesse arabe". Le texte de Victor Hugo parle d'un homme qui quitte une femme arabe, et elle lui dit alors : "Si tu ne reviens pas, songe un peu quelquefois aux filles du désert…". Lorsque j'ai eu l'occasion de chanter dans le désert de l'Arizona, où le paysage est somptueux même s'il n'a rien à voir avec les déserts méditerranéens, la mélodie de Bizet s'est imposée à moi comme une évidence pour donner un titre à mon disque.

<i>Aux Filles du désert</i>, l'album de Lisette Oropesa consacré à la mélodie et au lied, est disponible en téléchargement sur le site de l'artiste.

Votre dernier disque est uniquement disponible en téléchargement…

Je n'ai de contrat ni avec Decca ni avec Sony pour faire des disques, mais de nombreuses personnes qui m'apprécient me demandent si j'ai enregistré des albums. Mon mari m'a donc aidé à enregistrer mes récitals afin d'avoir des souvenirs que je peux proposer aux gens qui le souhaitent. Within/Without* est aussi disponible en édition CD mais Aux Filles du Désert uniquement en téléchargement. Le disque physique tend à disparaître, sans doute parce que toute la musique est disponible sur Internet. Il faut reconnaître que l'opéra est partout sur le Net, en vidéo ou en piste sonore. Il y a 20 ou 30 ans, l'offre discographique était énorme. Aujourd'hui, les réseaux sociaux ont pris la première place. De fait, le support physique risque de devenir obsolète.
* Le CD Within/Without peut se trouver dans les bacs de boutiques de certaines maisons d'opéras, dont celle de l'OnP, et peut être commandé sur le site Internet lisetteoropesa.com

En tant qu'artiste, communiquer sur les réseaux sociaux vous semble-t-il nécessaire ?

Je ne dirais pas nécessaire, mais plutôt sympathique, et même peut-être important. Je pense en particulier aux jeunes qui m'écrivent, dont certains débutent dans le chant. Publier des photos m'importe peu, mais j'apprécie les échanges avec les admirateurs qui souhaitent me soutenir. Pour autant, les réseaux sociaux peuvent rapidement devenir chronophages. J'essaye toujours de répondre à tout le monde en ignorant les messages idiots.

 

Lisette Oropesa interprète le rôle-titre d'<i>Adina</i> de Rossini à Pesaro.  © Studio Amati Bacciardi

Après Paris, on vous attend à Rome pour Gilda, puis ce sera le Liceu avec Rodelinda, La Monnaie avec le rôle d'Isabelle dans "Robert le Diable"… Parvenez-vous à vous épanouir dans cette vie de déplacements continuels ?

Cette vie de voyages est indéniablement plus facile pour moi que pour d'autres collègues car je ne me déplace jamais sans mon mari. De plus, il me seconde dans de nombreux domaines : locations d'appartements, billets d'avion ou de train, paiement des factures, courriers, photos, enregistrements, réseaux sociaux, site Internet… Tout cela représente une masse de travail et d'obligation non-musicales auxquelles je ne pourrais pas me consacrer. Cette organisation me laisse davantage de temps pour la musique, mais aussi courir afin de rester en forme. J'adore courir ! Bien sûr, je reconnais ma chance car de nombreux chanteurs sont très seuls.
Par ailleurs, j'aime bien voyager, même si je suis toujours un peu anxieuse à l'idée de partir. J'ai tendance à me projeter très facilement dans le futur et à penser à tout ce qui m'attend. Raison pour laquelle je m'efforce de me concentrer sur le temps présent et la production dans laquelle je chante sans perdre de vue la préparation nécessaire à la suivante.

Lorsqu'on vous voit sur scène il émane de vous le bonheur de chanter…

Lisette Oropesa interprète Marguerite de Valois dans <i>Les Huguenots</i> à l'Opéra Bastille.  © A. Poupeney/OnPPeut-être cette expression est-elle celle qui me correspond le mieux. Sur scène, j'ai conscience que tout n'est pas seulement affaire de chant. Il y a aussi le jeu, l'évolution du personnage que j'interprète, ainsi que l'interaction avec les collègues. La scène est un univers assez vaste. De plus, une responsabilité va de pair avec mon métier de chanteuse dans la mesure où je dois donner au public le rêve qu'il vient chercher en s'asseyant dans la salle. Je ne perds jamais de vue que je ne chante pas pour moi, mais pour le public. Ce que j'estime comme un devoir implique un certain nombre de comportements qui ne sont pas toujours évidents. À commencer par la discipline de vie. Par exemple, je ne peux pas participer à des fêtes toute la nuit ou aller à Disneyland et crier dans les attractions. De même, je dois faire attention à la façon dont je me nourris, veiller à beaucoup dormir, à ne pas trop parler et tout un tas d'autres choses pour garantir la qualité vocale attendue sur scène. Le fait d'être payée pour chanter fait que le chant ne peut être un passe-temps. C'est un métier. Cela explique que la maladie provoque un stress car lorsqu'un chanteur tombe malade, il n'a pas de cachet. Or cette vie de déplacements et de locations demande beaucoup d'argent. Et encore, je n'ai pas d'enfant ! Mais j'ai une maison en Louisiane où vit encore ma mère qui n'est pas toute jeune, ainsi que plusieurs petites sœurs. Je me sens responsable pour beaucoup de gens. Le chant est donc un travail, un travail que j'aime et que je n'accomplis ni pour l'argent ni pour la gloire. Je chante par amour pour la musique et par respect pour le don que j'ai. Mais c'est aussi une responsabilité.

Vous intéressez-vous à d'autres choses que la musique ?

J'aime la vie et tout ce qu'elle peut offrir, mais il m'est impossible d'oublier que je suis chanteuse. Si je me produis sur scène, je dois parler le moins possible la veille, ne surtout pas élever la voix et m'abstenir de sortir ou de me déplacer. Les films larmoyants sont interdits car pleurer a un impact sur la voix. La seule concession que je fais est de prendre l'air pour courir et voir le soleil parce que j'en ai besoin de façon vitale. Mais je sais que la plupart de mes collègues chanteurs restent dans leur hôtel, porte fermée et silencieux, télé allumée ou livre dans les mains…
La période des répétitions est un peu plus légère car il est possible d'aménager son temps libre à sa façon, sans faire d'abus. Mais il est aussi nécessaire de penser à la mise en scène, au rôle que l'on va interpréter, mais aussi apprendre les nouveaux rôles qui vous attendent. Il y a toujours quelque chose à faire. Pourtant je sais combien le monde du théâtre peut devenir sclérosant si on ne pense qu'à ça. C'est un monde fou qui rend fou, ne serait-ce que par la puissance des émotions qui sont omniprésentes. Pour ma part, cuisiner m'aide à m'équilibrer car j'aime ce qui se mange. Je tente de toujours trouver des activités qui me plaisent et ne sont pas liées à la musique, mais ne mettent pas en danger le chant.

 

Lisette Oropesa dans <i>Lucia di Lammermoor</i> au Teatro Real de Madrid.  © Javier del Real

Si vous aviez la possibilité de voir exaucer un vœu, quel serait-il ?

Peut-être de voir l'avenir car les années à venir seront remplies de nouveaux contrats qui ont été signés sans que je puisse savoir si ma voix sera au rendez-vous. Je ne peux qu'espérer. Ce serait donc un grand avantage de savoir ce que je serai capable de chanter dans 5 ans ! Aurai-je toujours des facilités dans les coloratures, vais-je me diriger vers un répertoire plus lyrique ? Aurai-je des enfants ? Toutes ces questions restent en suspens bien que je sache aussi ce qui m'attend puisque les productions sont déjà inscrites dans mon agenda.
Mon seul pouvoir d'action est de bien choisir mes rôles. Chanter une fois un rôle qui n'est pas fait pour soi, trop lourd, n'est pas forcément très grave. Mais le reprendre plusieurs fois conduit généralement à payer une addition très élevée. Dévier de sa trajectoire peut faire perdre la brillance du timbre, la légèreté de la voix, voire les notes aiguës ou les sons piano. Pourtant, il est parfois important de sortir du chemin tracé pour essayer et évoluer. Tout est question d'équilibre et de réflexion afin de comprendre lorsqu'il est possible de pousser un peu et lorsqu'il est préférable de s'abstenir. Par bonheur, je crois avoir une bonne technique sur laquelle je peux m'appuyer. D'ailleurs j'enseigne, et cela me rend particulièrement attentive…

 


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 2 novembre 2018



Pour en savoir plus sur l'actualité de Lisette Oropesa :
lisetteoropesa.com

 

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