Interviews

Interview de Thibault Cauvin, guitariste - 2015

Tutti-magazine.fr avait rencontré une première fois Thibault Cauvin en septembre 2013 pour saluer la parution de son très beau disque consacré à Scarlatti. Toujours sous le label Vogue de Sony Music, son nouvel album, Le Voyage d'Albéniz, a soulevé une nouvelle fois notre enthousiasme par la pureté de l'expression de la guitare, ses couleurs et une rigueur qui ne bride jamais un son ample au rendu naturel stupéfiant.
Nous avons alors voulu retrouver le jeune guitariste afin de revenir sur certains points évoqués lors de notre première interview et découvrir d'autres aspects de cette personnalité musicale attachante qui parcourt le monde de concert en concert. Le Voyage d'Albéniz présente en outre la particularité d'avoir été enregistré dans le chai du prestigieux Château Lafite Rothschild, choisi pour la qualité de son acoustique…

Thibault Cauvin.  © Bernard Benant

Tutti-magazine : Nous nous étions rencontrés en 2013 à l'occasion de la sortie de votre premier disque chez Vogue consacré à Scarlatti. En novembre dernier sortait votre nouveau disque Le Voyage d'Albéniz. Quelle est la genèse de cet enregistrement ?

Thibault Cauvin : Ce disque se situe au carrefour de plusieurs idées. Tout d'abord, le mot "voyage" est loin d'être anodin car il correspond à un sens assez fort dans la vie de nomade que je mène depuis mon adolescence au point de n'avoir quasiment pas de maison. Je voyage incessamment et j'avais, à mon tour, envie de proposer un voyage à l'auditeur. C'était ma priorité. Ensuite, je souhaitais construire un programme autour d'un seul grand compositeur. Avec les Sonates de Scarlatti, c'était la première fois que je ne proposais pas un album conçu comme un assemblage. J'avais beaucoup aimé me plonger à cette occasion dans une musique, et essayer de la comprendre avant de proposer un discours. Par ailleurs Sony Masterworks souhaitait un compositeur à la fois connu des mélomanes mais également de tous. C'était du reste une certaine pression de faire un disque correspondant à ce souhait de l'éditeur…
C'est alors qu'Albéniz s'est imposé assez naturellement. Comme de nombreux guitaristes, j'aime cette musique. Ces pièces ont été composées à l'origine pour le piano, mais elles sont rentrées en quelque sorte dans le répertoire de la guitare. Certaines sont mêmes devenues plus connues à la guitare qu'au piano ! Ma rencontre avec cette musique date de mes études. J'avais joué aussi un peu Albéniz en concert mais je m'en étais éloigné ces dernières années tout en restant ouvert à la possibilité de le retrouver lorsque viendrait le moment. De plus, les pièces d'Albéniz ont été composées en hommage aux villes espagnoles. Or, en tant que guitariste, je ne peux qu'aimer l'Espagne. Tout cela a abouti au choix d'Albéniz pour mon second album chez Vogue.

 

Thibault Cauvin enregistre son disque <i>Le Voyage d'Albéniz</i>.

S'orienter vers un répertoire assez populaire est-il facile ?

La question que je me posais était de savoir ce que je pouvais apporter à ces pièces connues, et parfois même extrêmement connues. Fallait-il tenter une approche entièrement nouvelle, un peu révolutionnaire ? J'ai beaucoup réfléchi à cela pour aboutir à l'idée qu'un musicien enregistre un disque avec l'objectif qu'il dure dans le temps. Il me fallait donc aller au-delà d'une certaine mode ou du goût musical attaché à un moment donné. Je tenais à ce que l'ossature soit plus réfléchie qu'une simple impression. D'où ma démarche sans doute un peu plus intellectuelle dans la direction et les interprétations choisies, avant de laisser place au cœur. C'était le moyen d'assurer à cet enregistrement force et pérennité.


Est-ce ce qui vous a incité à proposer un ordre inhabituel pour la Suite espagnole ?

Albéniz a écrit ces pièces à différentes époques de sa vie et j'ignore si, lui-même, souhaitait arrêter une succession particulière. On peut se demander si l'ordre proposé par l'éditeur de la partition a la même force qu'une Suite de Bach ! Je serais tenté de répondre "non". J'ai donc pris le parti de proposer l'ordre qui me correspondait le mieux, un peu comme s'il s'agissait de faire un voyage en Espagne en partant à la découverte, de ville en ville et de région en région, sans forcément m'appuyer sur une logique géographique. J'ai davantage essayé d'agencer ces pièces comme je le sentais en tant que guide de ce voyage, et comme j'aurais aimé qu'on me le propose.

L'ordre des pièces pour le disque pourrait-il s'appliquer aussi au concert ?

Je n'ai jamais joué l'intégralité du disque en concert. Mais j'envisage le concert et le disque comme deux choses assez différentes. Ces deux visions ou philosophies s'associent parfois, mais rarement. Quand je prépare un disque, je travaille d'une certaine manière. Je prépare un concert différemment. Certaines pièces fonctionnent dans les deux cas, mais jouer l'intégralité d'un disque, surtout quand il est consacré à un seul compositeur, ne me semble pas idéal pour le public. En concert, j'aime présenter la guitare comme un instrument éclectique ouvert sur différents styles. Ne jouer qu'un seul compositeur n'est pas le meilleur moyen.

 

Thibault Cauvin se dirige vers le chai du Château Lafite Rothschild.Thibault Cauvin arrive dans le chai.

 

 
















Vous avez enregistré Le Voyage d'Albéniz début septembre 2014 dans le chai du Château Lafite Rothschild. Comment vous est venue cette idée ?

Je crois que la plus grande force de la musique d'Albéniz est sa dimension colorée. C'est, du reste, ce qui la rend si naturelle à la guitare dans la mesure où les couleurs représentent le plus grand atout de l'instrument. Pendant toute ma préparation, j'ai beaucoup travaillé sur les couleurs et sur le son. Puis j'en suis arrivé à réaliser que, à la différence des disques qui se font d'abord en enregistrement puis en postproduction, j'aimerais créer l'intégralité du son lors de l'enregistrement. Je voulais que les notes, lorsque l'auditeur les écouterait, aient la même teneur que celles sortant de ma guitare…
À ce stade de ma réflexion, je suis parti en quête d'un lieu dont l'acoustique me semblerait parfaite pour ces musiques. Tout l'été dernier, je me suis ainsi livré à une sorte d'épopée sonore. Puis j'ai eu l'occasion de donner un concert au Château Lascombes, à Margaux, dans le cadre des Estivales de musique en Médoc. C'est là que j'ai réalisé que le son d'un château serait sans doute parfait pour Albéniz. De plus, choisir un lieu dans cette région du Bordelais qui m'est chère était cohérent avec l'honneur qu'on m'a fait de me nommer Ambassadeur de Bordeaux Métropole. Je savais que le chai du Château Lafite Rothschild possédait une acoustique merveilleuse. Cela circule dans le milieu de la musique classique en raison des rares concerts qui y sont donnés…
Mon projet a été accueilli avec beaucoup d'enthousiasme et, une fois dans le chai du château, j'ai pu constater que la qualité du son était encore plus extraordinaire que ce à quoi je m'attendais. De plus, la dimension psychologique associée à un tel lieu revêt une grande importance. On pénètre dans une sorte de mise en abîmes en progressant au long d'un couloir soigneusement éclairé pour arriver à une grande porte qu'on doit franchir pour aboutir à ce chai circulaire absolument magique. C'est un lieu unique, vraiment très impressionnant.

 

Le chai du Château Lafite Rothschild se prépare à accueillir l'enregistrement de Thibault Cauvin.  D.R.

Comment s'est déroulé l'enregistrement ?

Philippe et Thibault Cauvin (debout) et l'ingénieur du son Guillaume Thevenin dans une salle du Château Lafite Rothschild transformée en cabine de studio.  D.R.

Nous avons consacré une journée et demie à mettre au point le son. C'était ma priorité et j'avoue que l'équipe avec laquelle j'ai travaillé s'est montrée extraordinaire. Le challenge que je proposais de faire un son naturel en direct lui a beaucoup plu, et elle a joué le jeu. Pendant ces réglages, je me suis déplacé avec ma guitare dans ce chai qui est très vaste, à la recherche des différentes acoustiques que le lieu peut offrir. C'était la seule façon de trouver l'emplacement idéal pour pouvoir ensuite disposer les micros. Comme je le souhaitais, l'enregistrement proprement dit a ensuite progressé très rapidement, et j'ai pu enregistrer la totalité du disque en 6 heures. J'avais bien sûr beaucoup travaillé en amont et j'avais envie de proposer un disque frais, à la manière d'un live, qui soit en accord avec ce son que je voulais le plus naturel possible. Je devais donc éviter de répéter plusieurs fois les mêmes pièces, comme cela se fait parfois, et encore moins jouer petit morceau par petit morceau pour que le tout soit monté a posteriori. Tout s'est donc passé assez simplement et, quand nous sommes arrivés dans le studio de mastering pour préparer les fichiers attendus par Sony, notre challenge était remporté. J'étais vraiment heureux de constater que ça fonctionnait, et il n'y avait quasiment rien à modifier, aucune réverbération à ajouter. L'encodage a pu être ensuite réalisé sans retard.

 

Thibault Cauvin au studio de mastering Globe Audio.Alexis Bardinet, ingénieur responsable du mastering, et Thibault Cauvin.

 

 
















Le 15 janvier 2015, vous allez retrouver ce lieu pour un concert de Gala. Souhaitez-vous revivre des émotions éprouvées lors de l'enregistrement ?

Là encore, je vais penser cet événement comme un concert. Retrouver exactement ce que j'ai vécu lors de l'enregistrement dans ce même lieu ne sera pas possible. En premier lieu, la présence du public va modifier l'acoustique. Ensuite, psychologiquement, mon approche va être différente. Je commencerai par des pièces d'Albéniz, mais ensuite le voyage nous mènera plus loin. Je placerai dans le programme certaines pièces que je joue depuis longtemps et qui me représentent vraiment. Ceci dit, je vais tout de même essayer de retrouver un souvenir, une ambiance. Ce concert sera assez familial, avec des amis, des gens qui me sont chers et me soutiennent, qui me suivent depuis longtemps. La perspective de cette sorte de célébration festive me plaît beaucoup.

Vous arrive-t-il de changer un programme peu avant le concert voire même pendant ?

Thibault Cauvin en 2014.Cela m'arrive même très souvent, et cela cause des problèmes car les programmes sont imprimés à l'avance. Parfois, mon Manager Samuel reçoit les doléances ! Avec le temps, j'avoue que je change de plus en plus souvent les programmes car je deviens parallèlement plus sensible à la taille de la salle, à l'acoustique d'un lieu et à mon état d'esprit du moment. Parfois, selon les réactions du public, il m'arrive même d'apporter des modifications au programme en cours de concert. J'essaye vraiment de vivre le concert comme un moment vivant, comme un moment d'interaction. Mon père, quand il était adolescent, était un jeune rocker. Il aime profondément la musique classique mais a toujours conservé une attirance forte pour les musiques actuelles. Lorsque j'étais enfant, il m'emmenait souvent à des concerts de jazz moderne ou de rock. Or, dans un concert de rock, il y a une vraie communion entre le groupe et le public, un public presque actif dans le concert. Or cela m'a toujours plu, et c'est ce que j'essaye de rendre par la musique classique afin que, lorsque je joue de la musique de Bach - un des quelques génies ultimes -, on joue ensemble, Bach, le public et moi ! Il me semble plus important que chacun puisse jouer un rôle dans le moment vécu et de faire que le concert devienne une expérience magique, que jouer une pièce écrite il y a cent ou deux cents ans et l'exposer comme dans un musée. Dans cette perspective d'interaction, j'ai naturellement besoin d'une certaine liberté, et un changement de programme peut parfaitement m'être nécessaire.

 

Thibault Cauvin au Brésil.  D.R.

Éthiopie, Nigeria, Brésil, Espagne, Maroc, Chili, Corée, Koweït, Chine et Congo figurent parmi les pays étrangers qui ont accueilli vos concerts en 2014. Avec tous ces déplacements, comment vous êtes-vous organisé pour préparer votre nouvel album ?

Thibault Cauvin et la guitare conçue par Jean-Luc Joie.Tout a commencé par une longue réflexion avant de passer au choix des pièces. Au départ, plusieurs possibilités s'offraient à moi et cela a donné lieu à des échanges, entrecoupés par mes voyages, en particulier avec mon père qui était encore Directeur artistique sur ce disque. Il est toujours proche de moi et me connaît parfaitement. Mon père représente en quelque sorte le vieux sage qui ne cède à aucune tentation. L'équipe de Sony, bien sûr, a eu aussi son mot à dire. Tout cela a bien duré 6 mois avant que les choix soient arrêtés.
À partir de ce moment a commencé ma réflexion personnelle. Le travail des doigts est allé ensuite relativement vite. J'ai réussi à me réserver un été sans concert et cela m'a permis de me consacrer uniquement à ce disque. Je me suis isolé dans un petit endroit en Espagne, puis au Maroc dans un village de pêcheurs où j'ai pu pratiquer le surf, une activité sportive que j'aime beaucoup. Cet isolement m'a permis de me concentrer sur la préparation de l'enregistrement tout en étant en osmose avec la musique d'Albéniz, à la fois en Espagne, mais aussi au Maroc, un pays qui a souvent apporté à la musique espagnole son influence arabo-andalouse.

Scarlatti vous a-t-il apporté quelque chose pour Albéniz ?

Pour le disque Danse avec Scarlatti, j'avais privilégié la légèreté en rendant les pièces moins intellectuelles, dans le bon sens du terme, qu'elles sont intrinsèquement. Pour Albéniz, j'ai adopté un parcours inverse en choisissant de mettre en avant la dimension plus profonde et plus terrienne de la musique. C'étaient donc deux formes de travail complètement différentes mais, malgré tout, Scarlatti a apporté à Albéniz, comme j'espère chaque concert apporte ou suivant, et chaque jour qui passe au lendemain.

 

Thibault Cauvin s'avance vers le Tri-Bowl de Séoul.  D.R.

Vous parcourez le Monde depuis plus de 10 ans. Cette tournée sans fin vous correspond-elle toujours autant aujourd'hui ?

Non seulement cette envie de voyages est toujours aussi présente en moi, mais j'apprécie infiniment cette vie de rencontres. J'ai cette chance de rencontrer des gens formidables et très différents dans des coins du monde eux aussi très différents. C'est absolument passionnant et je ne m'en lasse pas du tout. Au contraire même, plus les années passent plus j'aime ces rencontres humaines. Les choses que j'ai apprises les années passées me font mieux apprécier les choses qu'on m'apprend aujourd'hui. J'aime les villes et m'y promener. Par exemple, arpenter les rues de Hong Kong produit sur moi toujours le même effet, et je me retrouve émerveillé comme un enfant projeté dans le futur, même si j'y suis déjà allé au moins cinq fois ! Avec le temps, je me suis habitué à ne pas avoir de maison et à être nomade en réduisant mes affaires au strict minimum.

Changer de lieu constamment va sans doute de pair avec une forme de solitude…

Thibault Cauvin à l'aéroport de New York.  D.R.Cette solitude est paradoxale car je ne suis de fait jamais seul et même toujours entouré, guidé. Le soir j'ai souvent des dîners où je vois du monde. Mais, bien entendu, sur la durée, ne serait-ce que lorsque je me retrouve dans l'avion, je suis seul… Sur le plan matériel, avoir réduit au maximum ce que je possède me convient bien. Il y a quelques années, j'aimais bien les fringues, collectionner certaines choses, et je commençais à amasser. Puis, mon rythme de tournées devenant de plus en plus important, ces affaires n'avaient plus de sens et j'ai commencé à les donner à mon frère et à d'autres personnes. Pour le coup, j'en suis venu à prendre plaisir à réduire tout cela au minimum et à n'avoir quasiment presque rien. Parallèlement, j'ai acquis une forme de liberté absolue qui me convient bien. Quand je me retrouve dans une chambre d'hôtel à Los Angeles, je me dis que je n'ai finalement pas plus d'affaires dans cette chambre que je n'en ai chez moi. Je suis donc autant chez moi à Los Angeles qu'ailleurs. Je crois avoir trouvé une forme de confort à ne rien posséder. Dès qu'on a quelque chose et qu'on tient à ce qu'on possède, on devient un peu dépendant et on craint de voir ce qu'on aime se détériorer ou de le perdre. Ne rien posséder, ou presque, apporte une réelle liberté.

Pensez-vous que votre approche de la guitare se transforme au fil de vos rencontres avec d'autres musiciens ?

Je nourris un amour absolu pour le moment du concert où je me retrouve seul en scène, en tête à tête avec le public. La musique de chambre a quelque chose de merveilleux aussi, mais ce n'est pas mon expression de prédilection. Je ne fais quasiment pas de concerts en duo ou en trio, ou alors à l'occasion d'un événement symbolique. En revanche, j'aime beaucoup jouer avec orchestre, d'autant que je joue avec une guitare assez unique qui permet d'exister sur le plan sonore, même entourée par une grande formation. Cet instrument a été créé par le luthier bordelais Jean-Luc Joie. La guitare intègre un système d'amplification dont je vous avais parlé lors de notre première rencontre…

Jouez-vous toujours sur le même instrument ?

Le luthier Jean-Luc Joie et le guitariste Thibault Cauvin.

Il s'agit toujours de la même guitare mais Jean-Luc Joie la fait évoluer. Lui et moi partageons tous les deux cette envie de progresser, et c'est pour cette raison que nous nous entendons très bien depuis longtemps. Avec le système d'amplification qu'il a conçu spécialement, le contrebassiste, pour la première fois, est à même de pouvoir entendre la guitare. Avec ce système, l'instrument peut sonner avec la puissance d'un piano, et même davantage si on le souhaite, ce qui n'a pas forcément de sens. Quoi qu'il en soit, pouvoir donner un concerto pour guitare lorsque l'instrument s'exprime avec un son aussi beau que s'il était naturel mais avec la puissance d'un piano, c'est tout aussi formidable pour le guitariste qui joue que pour chaque musicien de l'orchestre, pour le chef et surtout pour le public. En outre, avec l'instrument de Jean-Luc Joie, j'ai pu proposer en Chine des concerts de guitare dans des salles de 1.500 places ! Auparavant, c'était totalement inenvisageable.

Ce système d'amplification n'est-il pas vu avec méfiance par les chefs d'orchestre ?

Au départ, il y peut y avoir un peu de cela. Mais dès les premières notes, on est séduit. Au point que j'utilise maintenant ce système pour tous mes concerts, y compris dans des salles assez restreintes. Jouer plus fort permet inévitablement de toucher davantage le public. Si les groupes de rock jouent fort, c'est pour que la musique prenne au corps. Sans aller jusqu'à donner à la guitare une puissance délirante, il y a un vrai avantage à toucher davantage les gens avec le son de l'instrument. Si la guitare est devenue un instrument intime, c'est en raison de son manque de puissance, et c'est ainsi que l'instrument s'est retrouvé à produire de belles couleurs devant un public de cinq spectateurs ! Ne serait-ce que devant une assistance de soixante-dix personnes, le son perçu de la guitare est amputé de nombreux détails dès le troisième rang de spectateurs. Or Jean-Luc Joie est parvenu à préserver le charme et l'intimité de l'acoustique dans un son plus puissant. Ce son amplifié reste le son qu'on aime de la guitare.

Est-il possible de voyager léger avec un tel système ?

Tout à fait, car la force de cette invention réside dans l'association entre la table de l'instrument, les micros qui sont placés à l'intérieur, et un système sans-fil qui envoie le signal. Il suffit ensuite de se raccorder à une sono traditionnelle. Si elle est de qualité, c'est mieux, mais si elle est de moins bonne qualité, ce n'est pas si grave car la qualité du rendu vient essentiellement du système intégré à la guitare. De fait, je voyage très léger. Il suffit d'envoyer une petite fiche technique assez basique avant le concert. L'équalisation est incorporée au système. Sur place, la seule chose à régler est le volume. Ensuite on ne touche plus à rien !
En concert, je n'ai pas besoin de retours. À vrai dire, il ne s'agit pas pour moi d'une façon de passer à un système d'amplification de façon traditionnelle. Lorsque je joue, j'ai l'impression que ce système d'amplification devient pleinement lui-même un instrument acoustique. Généralement, je place les deux sorties son derrière moi de façon à être assis à la pointe du triangle formé avec les enceintes arrière. De cette façon, je suis dans le son et je contrôle totalement ce que je veux partager avec le public.
En outre, Jean-Luc Joie a créé une enceinte idéale par rapport à ses recherches. Cette solution est moins évidente puisqu'il faut transporter l'enceinte, même si elle n'est pas très grande. En effet, ce système n'utilise qu'une seule enceinte qui projette le son à 360°. Selon son créateur, le rendu devient même plus naturel que si le son est directionnel. J'ai essayé avant-hier cette solution dans son atelier et j'avoue que le résultat était superbe !

Avez-vous utilisé le système de Jean-Luc Joie pour l'enregistrement de votre disque ?

Je me suis longtemps posé cette question pour le disque Scarlatti et nous avions essayé de fonctionner ainsi mais, après plusieurs tentatives, pressés par le temps qui avançait et confrontés aux heures de studios non extensibles, nous avons enregistré de façon classique. Pour Albéniz, la question ne se posait pas car j'avais dès le départ une idée précise du son acoustique que je souhaitais. Ceci dit, je n'abandonne pas du tout cette idée. Si je n'utilise pas le système d'amplification de la guitare pour mon prochain disque, ce sera sans doute pour le suivant.

 

Salle de concert à Tbilissi, en Géorgie.  D.R.

Fin 2013, vous étiez impatient à la perspective d'un concert à Tbilissi. Quel souvenir gardez-vous de ce premier contact avec la Géorgie ?

Ce premier voyage en Géorgie a été superbe. C'est un pays assez extraordinaire, et la ville de Tbilissi est très belle. J'ai joué dans une jolie salle et cette expérience était vraiment agréable. Le public géorgien est habitué au concert classique et en connaît les codes. Il n'y a donc pas eu à Tbilissi de surprise atypique comme celles que me réservent parfois des pays où la musique classique a moins été présente par le passé. Mais les Géorgiens se sont montrés très chaleureux à l'issue du concert. J'espère avoir l'occasion de les retrouver prochainement.
Comme dans tous les pays ex-communistes, la musique classique a là-bas une vraie force. L'éducation artistique, et en particulier musicale, y est très présente, comme en Russie ou en Roumanie. Ceci étant, je suis allé il y a quelque temps en Chine où il y a des salles renversantes. On sent qu'une créativité est en train de naître. Quant à la notion de travail, de recherche et de perfection, elle est présente depuis longtemps. Cela explique que ce pays puisse produire de grands musiciens aujourd’hui.

La guitare vagabonde de Thibault Cauvin en instance de départ, puis à Wuhan, Bordeaux et Brazzaville…  D.R.

Votre guitare, très souvent, est photographiée seule, un peu comme s'il s'agissait d'une personne à part entière. Comment définissez-vous votre rapport à l'instrument ?

J'ai deux états d'esprit différents par rapport à la guitare. Le premier est assez terre à terre et basique lorsque je me dis que c'est un outil qui sert l'interprète et la musique. Lorsque j'essaye des guitares, je tente tout d'abord de faire abstraction de la dimension émotive et d'orienter mon attention sur les performances de l'instrument : les dynamiques, les couleurs, l'égalité, la puissance, le son neutre… En général, j'apprécie assez peu les guitares qui ont une personnalité sonore trop forte. Lorsque j'étais adolescent, je jouais avec un instrument du luthier Greg Smallman. Ce luthier formidable est apprécié des guitaristes car une des caractéristiques de ses instruments, parmi de nombreuses autres qualités, est leur puissance. Cela en fait des guitares qui se prêtent au concert. Je jouais sur une telle guitare quand je passais de nombreux concours, et j'en étais très satisfait. Mais je trouvais que sa personnalité, qu'on l'aime ou pas, était marquée au point que, quel que soit le guitariste qui jouait, je reconnaissais la provenance de l'instrument. Du coup, l'outil perdait son rôle d'instrument et devenait quelque peu envahissant en dépit de son très beau son. Je n'ai donc plus joué sur ce type de guitares.
Ce que j'aime sur la guitare de Jean-Luc Joie, c'est qu'elle est parfaite au niveau des performances, que ce soit sur le plan de l'égalité du son ou de la justesse. Avec cet instrument un timbre est inégalable mais il est ensuite possible de le changer très facilement en se servant dans la très grande palette sonore dont il dispose. C'est un peu comme un dictionnaire qui contient tous les mots et qui permet au poète de les choisir et les agencer. Voilà pour ma manière presque sportive de concevoir la guitare.
Ensuite, une fois l'instrument choisi, il y a bien sûr une relation émotive qui entre en jeu, et je suis effectivement vraiment attaché à mon instrument. Dernièrement, Jean-Luc Joie m'a fait essayer d'autres guitares que je trouve très belles, mais je conçois une forme d'attachement à celle que je joue. Dès lors, il faudrait vraiment qu'il me propose un instrument bien supérieur car, à qualités égales, je ne trahirai pas cette guitare qui me plaît et avec laquelle je vis et voyage au quotidien. Je fais tous mes concerts avec cette guitare. Elle m'accompagne dans ma recherche de précision absolue, presque maladive. Lorsque je passe à une autre guitare, même réglée de la même manière, je sens une différence qui me déstabilise et affecte ma liberté en scène. Or, pour moi, un concert réussi est basé sur un travail qui, seul, me permet d'avoir la sensation d'improviser ou de composer les notes que je joue devant un public, quand bien même je sais qu'elles sont de Bach. Cela n'est possible que si la technique est parfaitement maîtrisée et seulement s'il n'y a aucun problème qui vient troubler ce moment. Certains confrères jouent sur l'instrument qui les attend. Personnellement, je ne peux pas, car des cordes plus hautes ou plus basses affecteront nécessairement mon jeu et je serai davantage en position de lutte pour essayer de maintenir un son tout simplement normal.

 

Thibault Cauvin à Cenon, au Rocher de Palmer.

Est-ce votre exigence de préparation qui explique votre retrait par rapport à la musique de chambre ?

Sans doute aussi. Aujourd'hui, faire de la musique de chambre sans avoir le temps suffisant pour cela ne va pas dans le sens qui m'intéresse. Je travaille vraiment énormément chaque pièce avant de la jouer. Parmi mes amis, des musiciens non-guitaristes et très talentueux ont développé depuis très jeunes cette polyvalence vis-à-vis des différents répertoires. Ils sont capables de jouer un soir, un Trio de Beethoven, le lendemain, un Quatuor à cordes de Schubert, et le jour d'après, un concerto. Mais je n'arrive pas à faire ça car ce n'est pas du tout dans ma nature. Pour moi, le choix d'une pièce procède d'une très longue réflexion suivie d'un travail sans compter, lequel me permet ensuite de m'investir totalement dans mon jeu. Sans vouloir porter aucun jugement, certains musiciens sont davantage ouvriers de la musique et possèdent ce talent que je n'ai pas de parvenir à jouer de multiples compositeurs dans des configurations différentes. Si je devais m'investir dans une formation chambriste, j'aurais envie que les autres musiciens et moi parvenions à une osmose totale, comme celle de certains quatuors à cordes, mais aussi comme celle des Beatles ou de certains groupes de rock qui jouent ensemble en permanence. Sans compter les multiples paramètres extra-musicaux qui entrent en jeu dans la viabilité d'une association, aussi musicale soit-elle…

 

Thibault Cauvin pratique à l'aéroport de Valencia.  D.R.

En revanche, vous aimez jouer avec orchestre…

C'est même une envie de plus en plus forte, et mon premier souhait pour l'avenir. Je suis impatient de pouvoir jouer le célèbre mais non moins sublime Concerto d'Aranjuez, mais aussi d'autres concertos que j'ai joués dans le passé et qui me plaisent toujours beaucoup, comme ceux de Villa-Lobos et de Castelnuovo-Tedesco. Je pense aussi au compositeur cubain très connu des guitaristes, Leo Brouwer, dont j'aime beaucoup la musique. Des transcriptions de Concertos de Vivaldi fonctionnent également mais, si je devais choisir, ce serait avant tout les trois concertos pour guitare et orchestre que j'ai cités. J'aurais vraiment plaisir à les jouer prochainement…
Jouer avec orchestre me permettrait aussi de présenter cette guitare fabuleuse qui permet enfin de jouer amplifié, sans aucune perte des qualités musicales et expressives. Avec cet instrument, le concerto pour guitare a un sens. Auparavant, c'est mon sentiment personnel, le dialogue guitare-orchestre n'avait de sens qu'au disque car, en concert, l'instrument était quasi inaudible pour le chef, les musiciens et les spectateurs, obligés de tendre l'oreille en permanence. Je suis persuadé que la guitare moderne a sa place parmi les instruments rois, ce qui n'a pas été le cas dans le passé. C'est un instrument assez jeune, que les grands compositeurs du passé n'ont pas connu, et je le vois en pleine évolution. Je collabore beaucoup avec de jeunes compositeurs. Du reste, dans mes concerts, la moitié des pièces que je propose sont leurs compositions. La musique contemporaine n'est pas nécessairement de la musique atonale ! Sans vouloir me comparer à Andrés Segovia, cet immense guitariste a toujours procédé ainsi tout au long de sa carrière. Si on aime un instrument et qu'il est jeune, il me semble indispensable d'essayer de le faire évoluer à la fois sur le plan technique, sur celui du répertoire et celui de l'interprétation. Je suis par ailleurs persuadé que la guitare que j'utilise, avec ce qu'elle apporte en termes d'ambitus et de présence, pourrait inciter les compositeurs à écrire pour l'instrument. J'ai en tout cas espoir que la guitare devienne un des jeunes instruments de la musique classique. Le fait que ce soit aussi l'instrument le plus décliné dans le monde est également une grande richesse. Peut-être cette popularité est-elle susceptible de former une passerelle qui mènera les gens à la musique classique…

 

Thibault Cauvin en concert au Rocher de Palmer à Cenon.

Nous avons parlé de votre souhait de pouvoir vous exprimer avec orchestre. Mais y a-t-il d'autres axes que vous souhaiteriez explorer ?

C'est vrai, me présenter au monde des orchestres est ma priorité. J'ai déjà joué ainsi, mais bien plus souvent seul. Ensuite, dans les années qui viennent, j'aimerais pouvoir présenter de nouvelles pièces écrites pour guitare et orchestre. Mozart n'a pas écrit pour les guitaristes, mais peut-être que le Mozart de demain le fera. C'est en tout cas mon rêve…
Un de mes précédents disques, Cities, s'inscrit dans un projet qui me tient toujours à cœur. Je continue à jouer ces pièces en récital, tout en faisant évoluer le concept. Il s'agit, en association avec différents compositeurs de différents pays et issus de différents styles musicaux, d'écrire des pièces qui racontent des villes. Chaque pièce est pensée comme un petit film musical sans images dans lequel on essaye d'embarquer l'auditeur à travers la ville. Au-delà de l'inspiration musicale populaire, il s'agit de transcrire les ambiances, la couleur du ciel et les saveurs. Certaines pièces sont axées sur des histoires déjà existantes et sont un peu plus poétiques… De nouvelles villes entrent ainsi dans ce projet, comme Oulan-Bator, qui a inspiré le compositeur Mathias Duplessis. J'ai eu le plaisir de jouer notre Oulan-Bator dans la vraie ville, il y a quelques semaines. Ce concept a été lancé il y a plusieurs années et je collabore toujours avec des compositeurs pour l'étoffer. Il me plaît et j'ai du mal à m'en détacher. Je suis allé récemment trois fois en Afrique et les villes où j'ai joué m'inspirent beaucoup pour la poursuite de ce projet. La musique africaine est très riche et je suis certain qu'on peut trouver à transcrire une partie de cette richesse via la musique classique. Ces villes ont aussi quelque chose à raconter…



Cliquer pour commander le CD de Thibault Cauvin <i>Le Voyage d'Albéniz</i> paru chez Vogue…


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 6 janvier 2015












Pour en savoir plus sur Thibault Cauvin :
www.thibaultcauvin.com

 

Mots-clés

Château Lafite Rothschild
Domenico Scarlatti
Isaac Albéniz
Jean-Luc Joie
Thibault Cauvin

Index des mots-clés

Vidéo

Thibault Cauvin - Le Voyage d'Albéniz

Imprimer cette page

Imprimer

Envoyer cette page à un(e) ami(e)

Envoyer

Tutti Ovation
Wozzeck mis en scène par Andreas Homoki - Tutti Ovation
Saul mis en scène par Barrie Kosky à Glyndebourne, Tutti Ovation
Adam's Passion d'Arvo Pärt mis en scène par Robert Wilson - Tutti Ovation
L'Elixir d'amour - Baden-Baden 2012 - Tutti Ovation
Les Maîtres chanteurs de Nuremberg - Salzbourg 2013 - Tutti Ovation

Se connecter

S'identifier

 

Mot de passe oublié ?

 

Vous n'êtes pas encore inscrit ?

Inscrivez-vous

Fermer

logoCe texte est la propriété de Tutti Magazine. Toute reproduction en tout ou partie est interdite quel que soit le support sans autorisation écrite de Tutti Magazine. Article L.122-4 du Code de la propriété intellectuelle.