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Interview de Michel Faussurier, agent et producteur

Michel Faussurier.  D.R.

 

Michel Faussurier est à la fois producteur et agent d'artistes. Une double activité qui convient bien à son désir d'encourager et de faire connaître les talents en lesquels il croit. Dans un contexte frileux qui préfère étiqueter plutôt que laisser s'exprimer, la tâche est loin d'être simple lorsque l'on souhaite, comme lui, voir les barrières tomber entre les genres musicaux. Retour sur une expérience riche de quinze années et nécessairement formatrice…

 

Tutti-magazine : Comment définissez-vous votre activité ?

Michel Faussurier : Mon activité est double. D'une part, j'ai toujours pensé qu'il était important de s'occuper des artistes et de les aider dans leur carrière, ce qui fait de moi ce qu'on appelle un agent d'artistes. D'autre part, j'aime m'impliquer dans la gestion d'un projet de A à Z et je suis aussi, de fait, producteur. Voilà une quinzaine d'années que je me suis lancé et je me souviens parfaitement que cette double casquette était plutôt mal perçue dans la mesure où mes interlocuteurs avaient du mal à me situer.

Cette perception a-t-elle évolué avec le temps ?

C'est même assez amusant car, depuis deux ou trois ans, les deux métiers se sont beaucoup rapprochés et l'on peut voir de grandes stars de la variété, comme Madonna, quitter leur maison de disques pour travailler avec leur producteur de concert et intégrer l'ensemble de leurs activités dans la même structure.

Ce rapprochement de compétences est-il, selon vous, une conséquence de la crise ?

C'est indiscutablement un effet de la crise mais ce n'est pas la seule explication. En ce qui me concerne, je suis issu du monde de l'entreprise et de l'industrie au sein duquel l'intégration verticale est fréquemment pratiquée pour des raisons économiques qui ne sont pas liées à la crise… La plupart des artistes existent autant par la scène que par leurs disques et, pouvoir coordonner l'un et l'autre me paraît important. Du reste, cela existe depuis bien plus longtemps dans le domaine de la variété, de la pop et du rock que dans le secteur de la musique classique.

Vous pensez à une situation particulière ?

Je me souviens avoir participé à une émission de télévision de Michel Drucker avec Barbara Hendricks qui avait sorti un disque de spirituals. Je trouvais ce disque bien conçu et porteur d'une bonne énergie. Aussi, j'avais proposé d'organiser une tournée de concerts qu'EMI était heureux d'accepter mais, in fine, nous avons dû annuler ce projet car nous n'avons pu trouver qu'une seule date dans l'agenda de la soprano sur les trois ans qui suivaient ! Cette situation était parfaitement logique car, comparé au disque de spirituals, Barbara Hendricks présentait un tout autre répertoire sur scène. Cela me fait dire que la cohésion entre les différentes activités d'un artiste me semble importante et que confier les divers aspects d'une carrière à une même entité de gestion peut être encore mieux.

Variété, musique classique, théâtre ? Dans quel secteur travaillez-vous ?

Je dirais que je suis plutôt spécialisé dans le langage artistique non verbal. Par exemple, je me suis récemment développé en entreprises avec des ateliers d'artistes basés sur la danse, l'expression corporelle, les arts plastiques, la prestidigitation ou l'art du clown.

Entretenez-vous des liens personnels avec la musique ?

Tout à fait, ma culture est à la base classique. J'ai commencé le piano à 6 ans et la clarinette un an plus tard. En revanche certaines choses me gênent aujourd'hui dans la musique classique : le côté sclérosé de l'organisation du marché classique, et le fossé qui sépare le public de la musique classique des autres publics. C'est une de mes vocations de les rapprocher au moyen d'un cross-over de qualité. J'entends par là une démarche qui ne s'apparente pas à du pur marketing qui néglige totalement la part artistique mais privilégie les outils de communication. Je suis persuadé de la viabilité de projets bien définis d'un point de vue marketing et commercial mais qui s'organisent autour d'un axe artistique de qualité.

Comment êtes-vous structuré pour mener à bien ces axes ?

Je suis un agent indépendant et je pratique cette activité au sein de l'entité Mi-Fa. En tant que producteur, je travaille avec l'entité Monde France & Culture. C'est elle qui porte ces projets qui tendent à une convergence entre les publics. Les activités artistiques à destination des entreprises - ateliers ou concerts privés - se font sous la marque Motivart, elle-même hébergée par Monde France & Culture.

Les artistes avec lesquels vous travaillez naviguent-ils entre ces structures ?

Oui, bien sûr, et ces différentes structures ont tout à fait leur raison d'être. Par exemple, un artiste peut tout à fait animer un atelier en entreprise pour le compte de Motivart et se produire ensuite en concert de musique de chambre à la demande de la même entreprise sous l'étiquette Monde France & Culture. Je dirais même que, non seulement, certains artistes peuvent emprunter les ponts existants entre les structures, mais les idées circulent de la même façon afin d'enrichir l'ensemble. En revanche, d'autres artistes ne travaillent que pour une seule entité. Les ateliers en entreprises demandent en outre l'application d'une sérieuse pédagogie que tout le monde ne possède pas.Le violoncelliste Adrien Frasse-Sombet.  D.R.

Quelles sont les activités de Monde France & Culture ?

Le cœur d'activité de Monde France & Culture est le concert avec une forte base classique mais travaillant sur cette notion d'élargissement des publics, de rencontres internationales et de mélange des genres. Le premier projet que j'ai monté en France en 2000 était Gospel Symphonique, qui a été repris quatre ans plus tard aux États-Unis, et qui propose un mariage de l'orchestre symphonique avec le gospel. Ce concept a été créé à la Salle Pleyel avec les 80 musiciens de l'Orchestre Colonne, 6 musiciens de jazz et 12 chanteurs de gospel dont Clyde Wright du Golden Gate Quartet. Nous avions fait écrire des arrangements spécifiques de standards de gospel pour orchestre symphonique. Lors de la première à Pleyel, nous avons réussi à mélanger les publics. Je me souviens d'ailleurs d'une anecdote assez parlante : j'avais oublié d'acheter des fleurs pour les chanteuses solistes et je me suis dirigé vers un fleuriste de la place des Ternes qui m'a demandé : "Que se passe-t-il ce soir ? Tout le monde me demande où est la Salle Pleyel !". Effectivement, nous avions accueilli environ une moitié d'un public habitué aux concerts classiques, et l'autre moitié était constituée de spectateurs plus jeunes qui n'avaient jamais mis les pieds dans cette salle de concerts. De cette constatation m'est venue l'idée de réunir des publics sur des projets transculturels basés sur une vraie force artistique.

Comment s'est déroulée la cohabitation entre les musiciens classiques et ceux de jazz ?

Lorsque les jazzmen sont arrivés à la première répétition, ils ont d'emblée été surpris de voir une grande feuille sur laquelle les musiciens classiques avaient émargé car ils n'étaient pas du tout habitués à l'organisation plus ou moins militaire d'une formation symphonique. Ils ont tout d'abord éprouvé de la crainte devant cette rigidité à cent lieues de leur comportement habituel. De leur côté, les musiciens classiques se demandaient ce que ces musiciens d'un autre genre pouvaient bien avoir à faire là. Puis le travail a commencé et les chanteurs ont été immédiatement impressionnés par la qualité du son et la rigueur d'organisation dont l'orchestre faisait preuve. Les musiciens de l'orchestre, de leur côté ont été séduits par le pouvoir émotionnel du chant. Au bout de cinq minutes à peine la mayonnaise avait pris…

Qui dirigeait cet ensemble ?

Stéphane Cardon, qui a longtemps été l'assistant de Michel Plasson. Cet excellent chef d'orchestre et ce grand musicien a su faire preuve d'humilité en acceptant de se placer à l'intersection de ces différents univers musicaux.

L'Orchestre Colonne vous a-t-il suivi dans ce projet ?

En 2000, nous avons eu la chance d'être soutenus par deux gros sponsors qui nous ont permis de faire tourner l'orchestre et les chanteurs dans six villes de France. Ensuite, il est devenu quasi impossible de remonter ce concert pour des raisons de coût. Je me suis donc orienté vers une solution visant à utiliser les talents d'orchestres locaux afin de n'avoir à déplacer que les chanteurs de gospel et les musiciens de jazz. Nous avons ainsi présenté Gospel Symphonique aux États-Unis, à Lexington en Virginie, avec un orchestre universitaire et son chef et les chanteurs et jazzmen qui avaient fait la création à Paris. L'expérience a été superbe et sans doute assez originale dans la mesure où un Français était parvenu à vendre du gospel à des Américains !

Les projets que vous avez produits par la suite étaient-ils de la même ampleur ?

Gospel Symphonique était un projet à plusieurs millions d'euros et, par manque de moyens, les investissements qui ont suivi ont été nécessairement plus humbles. Ceci étant, certaines expériences ont été fort belles. Ainsi, en 2006, j'ai fait venir un orchestre symphonique turc qui présentait la particularité de rassembler 26 nationalités du bassin méditerranéen mais aussi celle de jouer de la musique originale et d’incorporer des instruments orientaux traditionnels. Ce concert a été donné à l'église Saint Roch devant un public très surpris. Il n'est pas exclu que je produise à nouveau des concerts avec cet orchestre.

Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste la programmation Talentissimo ?

Il s'agit typiquement d'un axe de programmation de musique classique en direction du public qui se conjugue à une aide aux artistes. L'idée est de permettre aux jeunes interprètes de rencontrer le public, ce qui est loin d'être évident lorsqu'on débute dans le secteur classique, contrairement à la variété qui cherche continuellement de nouveaux talents afin de renouveler l'offre. Tel n'est pas le cas des musiciens classiques dont la carrière, une fois installée, peut être bien plus longue. Aussi bien dans la programmation que dans la recherche d'artistes, le manque de curiosité des professionnels du secteur m'a d'ailleurs vraiment surpris lorsque j'ai commencé à m'y intéresser. Je peux vous donner un exemple parlant : sur la saison 2012-2013, pas moins de 14 Sacre du printemps seront donnés à Paris ! Talentissimo est en quelque sorte une façon de réagir et propose aux jeunes talents de jouer avec des musiciens connus et reconnus pour leurs qualités. Par exemple, en octobre 2012, le Quatuor Élysée s'est produit avec la jeune pianiste Amandine Savary dans un programme Debussy, Schumann et Rachmaninov.

Quels autres artistes ont participé à Talentissimo ?

Le pianiste Laurent Cabasso a présenté une jeune violoniste très douée, Vineta Sareika, qui a maintenant intégré le Quatuor Artemis comme premier violon. Ont également participé à Talentissimo, le violoniste Jean Mouillère et Sarah Lavaud, le pianiste Abdel Rahman El Bacha, qui a présenté le jeune violoniste russe Pavel Gerchovitch, ainsi que Svetlin Roussev, premier violon de l'Orchestre National de France, au côté de Sarah Lavaud, à nouveau.

Quelle est l'économie de tels concerts ?

Lorsque nous avons lancé Talentissimo, nous avons voulu monter ces concerts nous-mêmes mais, malgré un public captif d'une centaine de personnes à chaque manifestation, il n'a pas encore été possible d'augmenter la fréquentation et nous nous associons aujourd'hui à des partenaires publics - Saint-Mandé et Noisy-le-Sec, pour le moment - ou privés qui peuvent nous aider à promouvoir ce concept et à convaincre des musiciens de premier plan. Cela nous permettrait de présenter ces concerts dans de plus grandes salles et devant un public plus nombreux.

Monde France & Culture a été associé à Opera Con Brio pour deux masterclasses lyriques au grand foyer du Théâtre du Châtelet. L'une avec Leo Nucci, l'autre avec Luciana Serra. Pouvez-vous nous en parler ?

Ces masterclasses sont construites sur une coopération internationale. Opera Con Brio est une structure franco-italienne purement lyrique créée par Marco Daverio qui a pour objectif de promouvoir l'art lyrique italien en France et l'art lyrique français en Italie. L'idée est d'aider de jeunes chanteurs professionnels à se perfectionner. Mais nous sommes en train de développer ce concept de façon plus large car Marco Daverio a rouvert un théâtre de 800 places abandonné depuis 20 ans et refait à neuf en plein centre de Milan, le Teatro di Milano*, qui accueille une programmation chorégraphique avec le Balletto di Milano. Nous allons mettre en place des partenariats entre cette compagnie et des danseurs russes et belges.
* Le Teatro di Milano a été inauguré le 3 février 2013 en présence des autorités milanaises.

 

Dominique Magloire.  D.R.

Dominique Magloire a été dernièrement assez médiatisée, mais peu de gens connaissent sa superbe voix de soprano lirico spinto. Que pouvez-vous nous dire de cette artiste dont vous êtes l'agent ?

Face à la liberté que m'apporte la production, j'avais réduit mon activité d'agent d'artistes, trouvant trop frustrant d'être face à leurs désirs de se produire et, dans le même moment, face au refus des salles de les programmer. Ceci dit, je restais vigilant et me tenais prêt à aider un interprète si mon intérêt pouvait être sollicité. J'ai le sentiment d'avoir fait une telle rencontre avec Dominique Magloire.

Comment s'est déroulée cette rencontre ?

J'ai rencontré Dominique il y a 15 ans car elle chantait dans Gospel Symphonique. Puis, nous nous sommes éloignés l'un de l'autre, Dominique orientant sa carrière dans la comédie musicale avec Les Dix Commandements, Autant en emporte le vent et Cléopâtre. C'est en fait à l'occasion de la première masterclass de Leo Nucci que nous nous sommes retrouvés l'année dernière et que j'ai découvert que sa formation de chanteuse était à la base une formation lyrique. Lorsqu'elle a chanté l'air de l'Acte III de Mefistofele de Boito "L'Altra notte in fondo al mare" dans le cadre de cette masterclass au Châtelet, le public était absolument conquis et Leo Nucci en premier, au point qu'il a tenu à la revoir par la suite. C'est précisément lors de la préparation de cet événement que je me suis dit que je devais travailler avec elle mais non en tant qu'agent mais plutôt en tant que manager car il s'agit de redéfinir sa carrière de façon stratégique dans un axe bien plus personnel. Dominique a joué dernièrement une pièce de théâtre mise en scène par Cécilia Delestre, Neige Noire, qui est une biographie de Billie Holiday, mais je souhaite qu'elle puisse maintenant se produire en tant qu'interprète soliste. Nous travaillons ensemble pour 2013 et 2014 sur plusieurs projets qui vont dans ce sens.

Où retrouverons-nous Dominique Magloire ?

J'espère tout d'abord que nous allons arriver à produire un concert lyrique au Teatro di Milano avant la fin de l'année 2013. Du reste, pour le moment, la France n'est certainement pas prête à voir en elle la chanteuse lyrique qu'elle est pourtant…
Il y aura bientôt un disque composé comme une carte de visite, brassant les différents styles qui conviennent à Dominique, y compris le lyrique pur avec le Pater Noster extrait de Rivages, une messe pour chœur, solistes et orchestre de Pascal Descamps qu'elle a créée à Saint-Étienne. Cette ville semble être importante pour elle car elle y a chanté dernièrement Un Requiem allemand de Brahms sous la direction de Philippe Péatier et qu'elle participera à un concert de musique russe le 5 octobre prochain dans le cadre de l'opération "Âmes Slaves" à l'Opéra de Saint-Étienne.
Enfin Dominique Magloire forme un duo avec le jeune violoncelliste Adrien Frasse-Sombet. Ensemble, ils ont réalisé un véritable spectacle que j'ai intitulé Le Violoncelle sur la Voix*. Nous avons fait la création au Sentier des Halles à Paris le 25 mars dernier, et une prochaine représention y est programmée le 23 mai. Ensuite, ce spectacle ira au Festival d'Avignon avant de revenir à Paris à la fin de l'année. Le programme mêle de la musique baroque, romantique, des spirituals et même une création du compositeur Thierry Machuel.
* Voir la vidéo à la fin de cette interview.

Adrien Frasse-Sombet.  D.R.

Quelles dates importantes pouvez-vous nous signaler pour les mois à venir ?

23 mai 2013 -  Sentier des Halles, Paris : Le Violoncelle sur la Voix
30 mai 2013 - Noisy-le-Sec, récital lyrique avec le ténor Thierry de Marcley
1er, 2, 9 et 10 juin - Quartero Tau avec Daniel Murray (guitaristes brésiliens)
3, 4 et 5 juin - Avranches (Manche) : Neige Noire avec Dominique Magloire
2 juillet - Saint-Étienne : Dixit Dominus de Haendel avec Dominique Magloire
Du 21 au 31 juillet, Festival d'Avignon  : Le Violoncelle sur la Voix


 



Propos recueillis par Philippe Banel
Décembre 2013

 

 

 

Pour en savoir plus sur la programmation Monde France & Culture :
www.monde-france-culture.fr

 

 

Mots-clés

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Dominique Magloire - Adrien Frasse-Sombet

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