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Interview de Herbert Blomstedt - 10 janvier 2012

Nous avons rencontré le chef d'orchestre Herbert Blomstedt dans sa loge de la Salle Pleyel le 10 janvier 2012, après une répétition avec l'Orchestre de Paris, à la veille de deux concerts Beethoven et Strauss. L'occasion pour nous d'un échange à bâtons rompus à l'approche des 85 ans du maître…

 

Herbert Blomsted. © Martin U.K. Lengemann

Tutti-magazine : Cette année vous fêtez votre 85e anniversaire. Si tous les orchestres que vous avez dirigés devaient vous envoyer un message, qu'aimeriez-vous lire?

Herbert Blomstedt : En fait je n'ai aucune attente véritable car les orchestres avec lesquels j'ai travaillé ont toujours fait preuve de générosité à mon égard. À commencer par le premier que j'ai dirigé, le Stockholm Philharmonic Orchestra, qui a abouti à un rapport basé sur la gentillesse et l'amitié. Pourtant, on fait toujours des erreurs lorsqu'on débute, mais cet orchestre a été compréhensif et m'a beaucoup aidé tout au long de 7 années. Ensuite, avec l’Oslo Philharmonic, je me suis retrouvé face à une formation positive et enthousiaste désireuse d'apprendre et d'avancer. Cela vaut tous les messages que je pourrais recevoir aujourd'hui.

Le Staatskapelle de Dresde a ensuite marqué une étape importante dans votre carrière…

Je suis demeuré 15 ans à Dresde et la relation que j'entretiens avec ces musiciens est également de type amical. J'aurais pu continuer avec eux pour l'éternité… Je les ai dirigés pour la première fois en 1969, cela fait 43 ans, et je le dirige toujours en tant que chef invité. Il y a aussi le San Francisco Symphony que je connais depuis 30 ans et que je retrouve pour 5 à 10 concerts chaque année. Je ressens encore un lien de responsabilité envers cet orchestre.

Vous dirigez aussi toujours le Gewandhausorchester de Leipzig…

Herbert Blomsted. © Gert MothesJ'ai travaillé 7 ans avec le Gewandhausorchester, jusqu'à ma retraite, mais je le retrouve effectivement pour 5 à 10 concerts annuels. C'est un des orchestres les plus occupés du monde, mais aussi un des meilleurs et, avec ses 185 musiciens, un des plus importants. Cet effectif est nécessaire car il peut assurer simultanément des concerts, des opéras et doit interpréter des Cantates de Bach dans la Saint Thomas Church chaque dimanche. Les musiciens travaillent très durement, mais il est stimulant d'interpréter un répertoire si varié. Lorsque l'orchestre accompagne des chanteurs, il doit savoir les écouter. Quant à la musique baroque, sa pratique est importante pour tous les instrumentistes. À Leipzig, les musiciens de l'orchestre jouent Bach en petite formation de 20 à 25. La musique de Bach agit sur les musiciens, et je peux vous dire à l'écoute quels instrumentistes sont familiers avec l'écriture de Bach ou pas.

Vous êtes souvent resté plusieurs années attaché aux orchestres avec lesquels vous avez travaillé. Chacune de ces étapes a-t-elle modifié votre approche de la musique et de la direction ?

Non, car le mieux est d'être fidèle à soi-même. Bien sûr, il faut savoir écouter, et j'apprends beaucoup de mes musiciens. En jouant ils nourrissent mes idées, ma créativité et me stimulent. Vous savez, même si un concert a été merveilleux et que je suis très satisfait du résultat, le lendemain j'essaierai autre chose. Dans ce métier, on n'a jamais terminé et on apprend toujours… La plupart des orchestres que j'ai dirigés avaient des personnalités très fortes, aussi bien au niveau des musiciens que de la formation dans sa globalité. Le Staatskapelle, par exemple, a une personnalité qui le distingue des autres, une approche particulière de la musique et un son qui ne varie pas beaucoup. Pour peu que vous partagiez ses idées, vous serez un chef heureux, apte à susciter de grandes réalisations. Mais si tel n'est pas le cas, l'orchestre jouera sans s'exprimer réellement et il s'arrêtera à mi-chemin dans son partage avec le chef, malgré un bon contact de surface. Cette problématique est typique de l'orchestre de Dresde, comme de la plupart des orchestres doués d'une forte personnalité. Mais, lorsque Fritz Busch est arrivé à Dresde en 1922 cela a tout de suite été une grande histoire d'amour avec l'orchestre. Pourtant, il n'était pas évident de succéder à Ernst Edler von Schuch qui est resté à sa tête quelque 40 ans. Il ne vivait que pour la formation et l'a élevée à un rang de réputation internationale. Plusieurs candidats se sont succédés avant que Fritz Busch soit l'élu. Ceci étant, malgré son enthousiasme des débuts, il se plaignait quelques années après de ne pas parvenir à faire "bouger" son orchestre et obtenir ce qu'il voulait. À l'inverse, 120 km plus loin, le Gewandhausorchester de Leipzig est un orchestre fantastique, beaucoup plus flexible et ouvert à de nouvelles idées, peut-être en raison de la pluralité de son répertoire et des diverses scènes sur lesquelles il se produit. Mais, s'il se montre toujours excellent, sa personnalité est aussi moins affirmée. Enfin, le San Francisco Symphony s'adapte rapidement au caractère du chef. Après une demi-heure de mise en place, j'obtiens le son que je désire et j'ai moi-même du mal à réaliser que voilà 25 ans que je m'étais éloigné de lui. En fait, chaque orchestre est différent, et cela participe à la richesse de mon métier.

Le chef d'orchestre Herbert Blomsted.  D.R.En 2012, vous allez faire une tournée mondiale très impressionnante par le nombre de concerts. À chaque fois, vous disposez de peu de temps pour répéter. Comment faites-vous pour obtenir si rapidement le meilleur de ces formations ?

C'est un challenge, bien sûr, mais les musiciens sont bons s'ils travaillent dur. On dit qu'un génie est composé de 95 % de travail et 5 % de talent. Un paresseux n'est pas fait pour être musicien !

Depuis le début de votre carrière, avez-vous remarqué une différence dans la manière dont les orchestres jouent et surtout une différence dans la manière de les diriger ?

Au fil des années, j'ai pu noter que le niveau technique des orchestres est en constante augmentation. Ils sont mieux organisés et les musiciens sont aussi… mieux payés ! La gestion est également bien meilleure. Les musiciens savent maintenant un ou deux ans à l'avance ce qu'ils vont jouer et peuvent ainsi se préparer plus efficacement. Même les plus doués ont besoin de savoir ce qu'ils vont jouer pour se préparer, et cela explique en partie cette amélioration globale du niveau des orchestres, sans oublier le travail de formation accompli par les conservatoires, en général bien meilleur aujourd'hui qu'il n'était quand j'étais jeune homme. Mais, bien sûr, la technique n'est pas tout, et le plus difficile est d'acquérir une compréhension plus forte de la musique. Cela prend du temps y compris pendant ses loisirs, son temps personnel, car on réfléchit. Cette compréhension constitue sans doute aujourd'hui le véritable challenge pour les musiciens, car la perfection technique sans âme ne présente aucun intérêt, le résultat est vide. C'est du reste un paradoxe pour un musicien techniquement doué de devoir remplir ce vide avec de la substance, un contenu.

Est-ce cela que vous apportez à l’orchestre ?

Cliquer sur le CD pour commander Peer Gynt et le Concerto pour piano de Grieg.J'ignore ce que j'apporte à un orchestre hormis ce que je suis. J’essaye avant tout de communiquer avec lui et j'avoue avoir eu beaucoup de chance car j'ai toujours été porté par les orchestres de la même manière, je pense, qu'ils ont dû se sentir soutenus par moi. Cette alchimie est très stimulante. Mais il n'en a pas toujours été ainsi car, il y a une centaine d'années, le chef d'orchestre avait un statut très différent, c'était une sorte de dieu, un commandant en chef, et les musiciens des sortes de soldats qui jouaient sur commande. Cette image est certes exagérée mais de fait, le chef d'orchestre est aujourd'hui plus un coordinateur, quelqu'un qui écoute. En réalité je n'ai jamais poussé des musiciens à faire ce que je veux ; nous cherchons ensemble à progresser vers l'idéal et cet effort est partagé.

Lorsque vous parlez de chef tout-puissant, vous pensez à Karajan ?

Oui, et je pense que cette époque est totalement révolue. Mais Karajan était un très grand musicien, un homme très bien si on le compare à Furtwängler qui était son prédécesseur à la tête du Philharmonique de Berlin. Furtwängler était un musicien plus imposant que Karajan, mais ce dernier était un homme beaucoup plus agréable doué d'une très bonne éducation lui venant de ses origines nobles. Furtwängler exigeait toujours que les musiciens fassent ce qu’il voulait. Il n'avait pas une très bonne technique de direction mais il obtenait toujours un très bon résultat car les instrumentistes comprenaient ce qu'il voulait. Il y a 5 ans, sa femme Élisabeth a écrit un livre dans lequel elle décrit sa vie avec lui et avoue que Karajan était un homme beaucoup plus agréable que son propre mari. Furtwängler avait été élevé depuis son enfance pour être un génie et ne se sentait pas concerné par les autres. Il a fait des choses merveilleuses au point de vue musical mais le monde n'est pas fait que de musique ! Un chef d'orchestre doit savoir travailler avec les gens.Cliquer sur le CD pour le commander les Symphonies No. 35 de Mozart et No. 8 de Dvorak.

On compte aujourd'hui de nombreux jeunes chefs d'orchestre que les éditeurs de disques essayent de mettre en avant. Que pensez-vous de cela ?

Le tableau n'est pas très réjouissant, je crois. Aujourd'hui, tout tourne autour de l'argent et il y a tellement de concurrence que bien des compagnies investissent sur des artistes dans l'espoir de gagner beaucoup d'argent le plus vite possible. Ce n'est pas une situation très saine, mais ce n'est pas nouveau non plus. Il faut toutefois reconnaître que, lorsque j'avais 20 ans, il n'y avait pas autant de concurrence pour diriger des orchestres. On assiste actuellement à une sorte d'explosion dans la création de carrières. La chose positive est que cela donne la possibilité à de jeunes artistes de se faire connaître. Mais j'aimerais que l'argent joue un rôle moins proéminent, cela serait plus simple…

Pensez-vous que les jeunes chefs ont aujourd'hui une approche différente de la direction d’orchestre que celle que vous aviez lorsque vous débutiez ?

Cliquer sur le CD pour commander la Symphonie No. 2 de Sibelius.Cela dépend essentiellement des chefs. Il y a aujourd'hui tant de concurrence pour devenir chef d'orchestre qu'on les entraîne un peu à la manière des sportifs comme des gagnants potentiels de concours. Cela a pour effet de développer des carrières très rapidement, au moins au départ, mais n'est pas idéal pour un développement en profondeur qui nécessite du temps.
En ce qui me concerne, je ne me suis jamais situé dans les sentiers battus et je peux même me définir comme une sorte de solitaire différent des autres. C'est sans doute là une conséquence de mon éducation. Mon père était pasteur et nous avons beaucoup déménagé, souvent changé de ville et de pays. C'était un homme merveilleux et très sérieux qui exigeait une discipline totale de ses enfants. Je n'allais pas à l'école le samedi car c'était le sabbat, ce qui faisait de moi un garçon différent de mes camarades qui ne comprenaient pas très bien. Je jouais du violon et eux au football. Lorsque nous avons déménagé de Suède en Finlande, je n'étais pas un Finlandais mais un jeune Suédois différent des autres. Puis, lorsqu'au bout de 5 ans, nous sommes retournés en Suède, je parlais suédois avec l'accent finlandais et on m'appelait le Finlandais… J'ai donc toujours été différent des autres et cela m'a rendu capable d'exister par moi-même sans nécessairement faire partie d'un groupe.

Vous vous attachez toujours à faire connaître la musique de Nielsen et Sibelius…

Cliquer sur le CD pour commander le coffret des Symphonies de Nielsen.Je dirige effectivement de nombreuses œuvres de Nielsen et j'essaye de promouvoir sa musique car je considère que, comme Sibelius, c'est un grand symphoniste. Ces deux compositeurs sont aussi importants que Chostakovitch, Vaughn Williams ou Hartmann, mais ils sont malheureusement relativement peu connus, en particulier Nielsen. Du reste, la première fois que j'ai dirigé l'Orchestre de Paris, c'était pour la Symphonie No. 4 de Nielsen. Au même programme, il y avait aussi Tapiola de Sibelius, mais l'orchestre n'aimait pas beaucoup cette musique. À l'issue d'une répétition, son responsable m'a demandé : "Vous n'avez pas quelque chose de plus gai ?". Tapiola est effectivement très mélancolique, mais aussi très puissant, fantastique et moderne. Il s'agit de la dernière pièce orchestrale composée par Sibelius. Or je pense que l'orchestre ne sentait pas vraiment ce poème symphonique, ce qui est humain. Il faut du temps pour apprécier ce qu'on ne connaît pas, et cela dépend de l'origine des musiciens. En outre Sibelius n'avait pas une très bonne image en France où il était souvent dénigré. René Leibowitz avait écrit en 1955 "Jean Sibelius, le plus mauvais compositeur du monde", et il n'était pas le seul à le penser tant en France qu'en Allemagne. Ces opinions ont longtemps fait école… Cet exemple est typique de la vie musicale. Il y a toujours une lutte, pas vraiment entre les compositeurs eux-mêmes, mais entre ceux qui les défendent. Les supporters de Wagner se battaient avec ceux de Brahms, les "Glückistes" s'opposaient aux "Puccinistes"…

 

Les enregistrements de Herbert Blomstedt sous label Querstand (intégrale des Symphonies de Bruckner en cours
et coffret "In Leipzig" 1998-2005) sont disponibles à la boutique de Tutti-magazine. Cliquer ici


Le label allemand Querstand poursuit en 2012 son édition de l'intégrale des Symphonies de Bruckner enregistrées Live avec le Gewandhausorchester de Leipzig. Comment considérez-vous vos enregistrements ? Comme des instantanés de l'interprétation à une époque précise ? Comme des témoignages à la valeur pérenne ?

Je pense les placer dans ces deux axes en même temps. Je dois pratiquement ne plus avoir enregistré en studio depuis 15 ans car je préfère les concerts en live, ce qui est aussi moins onéreux pour le label pour un résultat tout aussi bon. Le live s'avère même souvent meilleur car il y a une tension plus importante, et lorsqu'il s'agit d'une série de 2 ou 3 concerts dans la même salle on peut remplacer un passage délicat par le même, enregistré lors d’une autre captation. Mais, à la base, je privilégie la tension due à l’enregistrement sur un seul et même concert. En ce qui me concerne, la perfection n’est pas le nec plus ultra. Il m’est arrivé d’avoir dirigé des concerts parfaits techniquement mais qui n’étaient pas très intéressants pour autant. Il y a bien d’autres valeurs plus importantes que le "techniquement parfait". La tension positive, celle qui prend place entre une note et la suivante, est très importante. Si elle manque, un élément essentiel manque. Je suis donc plus enclin à accepter un petit défaut technique lorsque l’argument musical et la logique du développement sont chargés de tension.

 

Herbert Blomsted en répétition avec la violoniste Hilary Hahn.  D.R.

Pensez-vous que les jeunes instrumentistes, aujourd'hui, peinent à atteindre cet "argument musical" que vous recherchez ?

Le niveau des instrumentistes qui se présentent aux auditions est bien meilleur aujourd’hui. Pensez que 300 concurrents peuvent vouloir se présenter à une même audition ! Alors on fait un premier choix sur dossier et on retient 50 personnes pour l’audition proprement dite. De ces 50 candidats, on retiendra les 10 meilleurs, et enfin on gardera celui que l’on espère être le meilleur… Je me souviens du cas d’un violoniste d'une quarantaine d'années de l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg. Il avait auditionné à San Francisco et joué de manière absolument parfaite : l’intonation, le rythme et le son. Tout était en place. Mais il manquait la personnalité derrière tout cela, et personne n’a voté en sa faveur, personne ne voulait de cette perfection. Ce violoniste avait beaucoup d’expérience, mais il était incapable de communiquer ce que l'on attend derrière la technique.Cliquer sur le CD pour commander Mathis le peintre de Hindemith.

Aimeriez-vous diriger ou enregistrer aujourd'hui une ou des œuvres que vous n'avez pas encore travaillées ?

Le répertoire est si vaste que, bien sûr, il y a de nombreuses œuvres que j'aurais aimé avoir joué. Mais loin de moi l’ambition de diriger tout ce qui existe ! Je laisse cela à certains de mes collègues qui semblent diriger autant que possible afin de couvrir toute l’étendue de la musique… Cela ne m’a jamais intéressé et je suis très satisfait avec la centaine de nouveaux opus que j'ai dû créer durant ma carrière. Ceci étant, j’aimerais diriger les messes de Haydn que j'aime beaucoup, car je n'en ai jamais joué qu’une seule en 12 ans ! De la même façon, je n'ai jamais eu l'occasion de diriger la Symphonie No. 7 de Mahler. Je trouve en outre que les Symphonies de Bruckner ne sont pas suffisamment programmées en concert. C’est la raison pour laquelle j'ai commencé à enregistrer ce cycle Bruckner l'année dernière avec le Gewandhausorchester. Il ne nous reste plus que la Symphonie No. 2 à enregistrer. Ce sera au mois de mars 2012. Je pourrai ensuite m'atteler à un nouveau projet… si Dieu le permet.

En ce moment vous répétez avec l’Orchestre de Paris que vous connaissez très bien. Comment se passent ces répétitions ?

J'ai rencontré l'Orchestre de Paris, comme je vous l'ai dit, il y a environ une vingtaine d’années autour de Nielsen qu’il n’aimait pas vraiment mais a bien joué. Il y a 2 ans, j'ai retrouvé ces musiciens pour la Symphonie No. 5 de Bruckner et ils se sont montrés fantastiques. Je les sens très concentrés et je sais qu'ils travaillent dur. Je suis persuadé que les grands chefs qui les ont dirigés leur ont indéniablement apporté de nouvelles approches de la musique. En ce qui me concerne, j’aime beaucoup jouer avec eux car ils ne sont absolument pas limités dans leur répertoire. Je me rappelle que, lorsqu'on m'a demandé de venir diriger Bruckner à Paris, j'ai eu une hésitation et je me suis demandé si des musiciens français pouvaient jouer cette musique. En Allemagne, ils ont la réputation d'être très individualistes, charmants et brillants, mais on les juge comme n'ayant pas la meilleure compréhension du répertoire allemand de la fin du XIXe siècle. Beethoven passe sans problème, mais Bruckner est loin d'être évident. Alors j'ai été très agréablement surpris et enthousiasmé par leur attitude envers cette musique, par leur grande compréhension et la manière dont ils jouent Bruckner. Bien sûr, Beethoven est plus dans leur nature par tradition. Je suis du reste en ce moment en train de répéter avec Till Fellner le Concerto pour piano No. 4 de Beethoven. Quand il a écrit ce concerto, en 1808, Beethoven était alors très à la mode, mais 10 ans plus tard, il était considéré comme un zéro ! Rossini était devenu la grande vedette et c'est ce qui explique que, dans le final de sa Symphonie No. 7, Beethoven a écrit un passage clairement inspiré par l'esprit de Rossini. Par là, il voulait prouver que, lui aussi, était capable d'écrire ce genre de musique et ainsi retrouver le soutien de son public.

Vous avez parcouru le monde de nombreuses fois dans votre carrière. Quel est le lieu, le pays, que vous préférez ?

Le chef d'orchestre Herbert Blomsted et la contralto Anna Larsson réunis pour la <i>Missa Solemnis</i> de Beethoven.  D.R.Il est difficile de répondre à votre question car j'habite pratiquement partout. Je vis depuis 27 ans à Lucerne, en Suisse, mais j'ai vécu auparavant durant 25 ans à Stockholm. J'ai grandi et fait mes études en Suède et j'adore ce pays. L'expérience nordique est très importante pour moi, avec sa faible concentration humaine, la nature sauvage omniprésente et la très grande liberté dont on jouit. Stockholm compte trois très grands orchestres, et très peu de gens en Europe continentale savent qu'il y a des musiciens de cette qualité dans les pays nordiques. Bien sûr, je me sens tout à fait chez moi à Lucerne et voyager ne me pose aucun problème. Je suis chef honoraire du Gewandhausorchester, et même chose à Dresde et à Tokyo avec le NHK Symphony avec lequel j'ai collaboré durant 40 ans. Je me sens tout à fait chez moi là-bas. En fait, je me sens chez moi partout où je trouve un bon orchestre !

Vous venez de mentionner Tokyo et le NHK. Comment travaillez-vous avec une formation dont la culture est différente de la vôtre ?

La culture musicale japonaise est très tournée vers l'Allemagne Le meilleur orchestre de toute l'Asie est incontestablement le NHK Symphony Orchestra. Cet orchestre de la radio nationale est né en 1927, l'année de ma naissance. Il aura donc aussi 85 ans en 2012. Il a longtemps eu à sa tête des directeurs musicaux venant d'Allemagne. À l’époque de sa création, Bruno Walter et Wilhelm Furtwängler figuraient le centre de la musique pour le Japon et les musiciens étaient envoyés se former en Europe. Les bois allaient à Paris et les cordes à Berlin ou à New York où ils se formaient auprès d'immigrés allemands. Toute leur tradition musicale est ainsi allemande. Mais la situation est comparable pour les USA car, au début du XXe siècle, la plupart des grands chefs d'orchestre étaient d'origine européenne. Par exemple, à Détroit, Paul Paray a contribué à faire du Detroit Symphony Orchestra une des toutes premières formations d'Amérique du Nord en la dotant d'un merveilleux style français. Quant à Boston, il y a eu Charles Munch qui a importé beaucoup de la culture française au Boston Symphony. Depuis le départ de Munch, l'orchestre est resté très français dans sa manière de jouer. Il possède un sens incroyable du son pour Debussy et Ravel. Toute la culture européenne a été exportée aux USA…

Herbert Blomsted.  © EuroArtsVous débutez à nouveau une tournée mondiale avec beaucoup de concerts. Où trouvez-vous l'énergie dont vous allez avoir besoin ?

La musique me porte, et me propose un challenge sans cesse renouvelé qui demande beaucoup de préparation, m'inspire, et me pousse à la réalisation. Mais cette tournée n'est pour moi pas si particulière car je dirige de nombreux concerts chaque année. Depuis ma retraite en 2005, je continue à diriger plus de 100 concerts par an. J'ai réduit à 70 concerts depuis l'année dernière, mais j'adore cela ! Pensez que je dirige les meilleurs orchestres du monde ! Toutefois, si l'énergie me vient de la musique, cela implique aussi une vie plutôt équilibrée, de ne pas prendre de risques, de me nourrir correctement en évitant les poisons comme le tabac ou l'alcool qui a ruiné la vie de certains de mes amis, de bien planifier son travail et dormir autant que possible. Par exemple, je ne travaille jamais le samedi. Comme je vous l'ai dit, cette tradition me vient de mon enfance. Le vaste répertoire musical est la meilleure des médecines. Un proverbe allemand dit en substance : "Celui qui se repose se rouille"…




Propos recueillis par Jean-Claude Lanot
Le 10 janvier 2012

 


À noter : dans la vidéo proposée en bas de cette page, Herbert Blomstedt explique
la disposition des violons qu'il privilégie lors de ses concerts.  © Orchestre de Paris

 

 

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Herbert Blomstedt sur la disposition des violons…

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