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Interview de Dame Felicity Lott, soprano

Felicity Lott.  © Raphaelle Photography


Dame Felicity Lott est à Paris pour un récital programmé le 16 décembre dans le cadre des Lundis musicaux du Théâtre du Palais Royal. Accompagnée du pianiste Maciej Pikulski, elle chantera les compositeurs qui lui tiennent à cœur tels Wolf, Schumann, Richard Strauss, Hahn… Contrairement à ce que d'aucuns ont écrit ou pensent, il ne s'agit nullement d'un récital d'adieux, en témoigne un agenda particulièrement rempli et ouvert sur le futur. Felicity Lott revient sur cette confusion mais surtout sur son lien indéfectible avec la musique de Francis Poulenc et plus particulièrement La Voix humaine qu'elle a tourné en 2011 pour le label Champs Hill Records, et qui fait l'objet d'une sortie en Blu-ray et DVD…


Le récital de Felicity Lott et Maciej Pikulski s'inscrit dans le cadre des concerts Les Lundis musicaux du Théâtre du Palais Royal. Cette première saison a débuté par un récital de José Van Dam. De prestigieux interprètes se succéderont en 2014, parmi lesquels Dmitri Hvorostovsky, Max-Emanuel Cencic, Waltraud Meier et Elina Garanca. Tous renseignements et réservations ICI



Tutti-magazine : Dans le livret qui accompagne le DVD de La Voix humaine, votre pianiste Graham Johnson dit que votre attachement à la musique de Poulenc date de vos études à la Royal Academy of Music. Comment est né cet attrait ?

Dame Felicity Lott : Tout a commencé par Ravel. En 1968, je participais à l'Académie Internationale d'Été à Nice, envoyée par ma professeur de chant française. Dans ce contexte, j'ai découvert Asie de Shéhérazade. La musique de Ravel a produit sur moi un véritable choc et j'ai acheté le disque de Régine Crespin consacré à Shéhérazade et aux Nuits d'été. À nouveau, j'ai été véritablement bouleversée… Je me suis ensuite intéressée à ses autres disques, dont les enregistrements de Poulenc. C'est donc à elle que je dois ma rencontre avec cette musique. Mon amour bien connu de la langue française et de tout ce qui touche à la France a fait le reste. J'ai trouvé la musique de Poulenc pleine de nostalgie et de charme, dotée de ce pouvoir de passer très rapidement du rire aux larmes, du bête et drôle à un sentiment qui vous serre le cœur. Ces aspects m'ont fascinée, comme le fait de pouvoir retrouver la signature musicale de Poulenc après seulement deux notes ou ces accords qui vous enveloppent en vous donnant l'impression de vous asseoir dans la guimauve !
Je connaissais Graham Johnson depuis ma première année à la Royal Academy of Music et nous jouions déjà ensemble. Lorsque je l'ai retrouvé à mon retour de France, nous nous sommes tous les deux intéressés à Poulenc. Graham était prêt à tout découvrir. Il a du reste toujours cherché et je dois beaucoup à sa profonde connaissance du répertoire vocal. À cette époque, il était très investi dans la musique allemande mais Poulenc nous a passionnés.

 

Scène d'ouverture de <i>La Voix humaine</i> avec Felicity Lott.

 

Felicity Lott dans <i>La Voix humaine</i> de Poulenc.  © Alexander Van Ingen

Entre les mélodies et Dialogues des Carmélites, vous avez beaucoup chanté Poulenc. Quelle place accordez-vous à La Voix humaine dans votre carrière ?

J'attache une très grande importance à cette œuvre car rien ne ressemble à La Voix humaine si ce n'est peut-être Erwartung de Schönberg. Mais, pour une chanteuse qui aime interpréter, cette pièce est absolument unique. C'est d'ailleurs très difficile à apprendre, ce que j'ai fait en 1977 pour une tournée de Glyndebourne qui suivait les représentations assurées pendant le Festival par Graziella Sciutti. L'apprentissage de ce rôle n'était pas évident du tout mais j'ai bénéficié d'excellents répétiteurs et, ensuite, d'une mise en place parfaite. Je me souviens avoir été malade chaque jour des six représentations de la tournée tant ce rôle est déchirant. Je pense du reste qu'il est impossible de le jouer et qu'Il faut vraiment vivre cette histoire avec cet homme qui est au bout du fil. Pour cette première expérience, je chantais avec le Bournemouth Sinfonietta sous la direction de Nicholas Braithwaite qui a été merveilleux pour cette première approche d'une œuvre si complexe.
J'ai donc eu cette chance d'apprendre ce rôle très tôt dans ma carrière. Je parle bien de chance car, je ne saurais expliquer pour quelle raison, cela reste, comme ce que l'on apprend lorsqu'on est très jeune. Je ne l'ai pas énormément chanté par la suite en version scénique mais davantage en concert, avec une chaise longue, une table et un téléphone. Je ne vois d'ailleurs pas comment le jouer autrement, sauf avec un téléphone portable ! Il y a quelque temps, je me trouvais dans un train et la plupart des voyageurs étaient au téléphone et criaient : "Allô, Allô ! On a été coupés !"…  La réalité rejoint parfois la fiction !
Felicity Lott dans <i>La Voix humaine</i> à Lyon.  © Opéra de LyonJ'ai tout de même effectué une série de représentations à l'Opéra de Lyon dans une mise en scène de Laurent Pelly. En concert, j'ai chanté La Voix humaine avec Andrew Davis et le BBC Symphony Orchestra pour les Proms. Je me souviens de ce 10 août 2003, c'était le dimanche le plus chaud du mois. Il faisait 38° et j'étais sous les lumières du Royal Albert Hall. C'était terrible ! J'ai aussi chanté cette œuvre avec Charles Mackerras, Andrew Davis et, l'année dernière, avec Antonello Manacorda, à Potsdam. Antonello a été merveilleux. Le fait est que cette pièce revient suffisamment souvent dans ma carrière pour que je ne l'oublie pas tout à fait !

Pourquoi les chanteuses trouvent-elles toutes ce rôle si difficile ?

Vous êtes seule sur scène et ne recevez de retour de personne. Chaque fois que le téléphone sonne, la tonalité est différente. Il faut alors tenter de repérer dans l'accompagnement ce qui vous met sur la voie. Mais, parfois, l'orchestre ou le piano jouent une note qui n'est pas la bonne pour la chanteuse, et c'est alors encore pire ! Mais cette partition est tout aussi difficile pour le chef d'orchestre ou le pianiste. Quant aux musiciens de l'orchestre, il est possible qu'ils s'ennuient car Poulenc leur offre rarement l'occasion de jouer autre chose que des ponctuations rythmiques et quelques accords. Mais il y a aussi dans cette œuvre de superbes passages comme "Souviens-toi du dimanche de Versailles, et du pneumatique…" et alors, c'est le "vrai" Poulenc qui s'exprime. Et à la fin, la fin, cette sublime partie qui ressemble à un mouvement lent de sonate pour flûte et clarinette. Les harmonies de Poulenc sont incroyables et j'ai bien du mal à comprendre les raisons qui font qu'on l'a tant méprisé.

Passer continuellement du parler-chanter au chant est-il compliqué à gérer dans La Voix humaine ?

Ce n'est pas évident, et je pense que j'ai tendance à ne pas suffisamment chanter. Toutefois, on ne peut pas chanter tout ce qui doit être parlé car la compréhension du texte est essentielle. Si on ne comprend pas les paroles de La Voix humaine on perd énormément. Le problème qui se pose également est la façon de prononcer les "r". Faut-il les rouler ou non ? La discussion à ce sujet n'est pas close. En ce qui me concerne, je suis choquée lorsque j'entends des "r" roulés dans Fauré ou dans les mélodies classiques car tout part en arrière. Il est fort probable que mes "r" soient différents lorsque je parle et lorsque je chante. Je suis plutôt concentrée sur la qualité de la diction car elle apporte une réalité au personnage.

Felicity Lott interprète <i>La Voix humaine</i>.

Comprenez-vous le personnage de "Elle" au point d'adhérer à son comportement ? Votre perception évolue-t-elle au fil des représentations et des années ?

Oui, le personnage doit évoluer, mais il est difficile de vous dire comment. Je pense comprendre "Elle" quand je la chante mais je ne sais pas si je pourrais me comporter ainsi. Je m'efforce en tout cas de garder ma sympathie pour elle. Il serait pourtant très facile de la trouver pénible. Originellement, le personnage doit avoir aux alentours de 35 ans. "Elle" n'est pas dans une situation où elle est quittée par un amant qui va retrouver une femme plus jeune. Ce n'est pas ce que le drame devrait exprimer. Pour moi, et je prends peut-être la situation au premier degré, "Elle" a toujours su que la relation avec cet homme ne serait pas possible et qu'elle ne pourrait jamais l'épouser car elle n'est pas du même niveau social que lui. Sans doute s'attend-elle à ce qu'il se marie avec une autre femme.


Felicity Lott interprète <i>La Voix humaine</i> en 2011.Dans la pièce de théâtre de Cocteau, il y a des passages que Poulenc n'a pas mis en musique et qui sont très intéressants. Par exemple, lorsque "Elle" va chez le coiffeur et qu'elle feuillette un magazine dans lequel elle trouve des photos des fiançailles de l'homme qu'elle aime. Le fait qu'il prenne la peine de rappeler plusieurs fois "Elle" au téléphone montre en outre qu'il doit l'aimer d'une certaine façon. La relation est donc davantage une histoire d'amour qu'une aventure. Comment expliquer, sinon, qu'elle lui donne autant de fois la possibilité de lui avouer qu'il n'est pas rentré chez lui comme il le prétend. Je pense qu'elle souhaite que cette histoire ne se termine pas sur un mensonge de sa part. Cette situation nous renvoie d'ailleurs à lnternet, aujourd'hui, qui permet de se trouver n'importe où et faire croire qu'on est aileurs, comme de prétendre être n'importe qui.

Le texte provoque des images chez le spectateur. Visualisez-vous aussi l'homme qui est au téléphone ? Pouvez-vous le décrire ?

Je le vois, mais pas très nettement. Je peux toutefois vous dire qu'il est très beau, très doux et toujours fort bien habillé. Il a un beau sourire et de beaux yeux sombres. Et puis… Il m'aime. Il y a un autre élément que Poulenc n'a pas repris dans son opéra : le moment où il demande à "Elle" si elle a trouvé ses gants. Elle lui répond qu'elle a cherché partout en vain alors qu'au même moment, elle les serre contre elle pour conserver quelque chose de lui. Dans la pièce, cet homme peut être terriblement touchant et émouvant. De même, quand elle lui demande de ne pas descendre dans l'hôtel marseillais qu'elle a fréquenté avec lui, tant elle redoute de l'imaginer dans la même chambre avec une autre femme. Homme ou femme, qui n'a jamais connu une telle situation ? Quel bonheur a dû représenter pour Denise Duval d'avoir connu Poulenc et qu'il ait écrit pour elle cette œuvre et tant d'autres. C'est incroyable. J'ai rencontré Denise Duval pour le centenaire d’Hugues Cuénod. Elle était là… J'aurais vraiment aimé rencontrer, moi aussi, Poulenc, mais également Richard Strauss, ces deux compositeurs desquels je me sens si proche. Ces rendez-vous auraient presque pu être possibles…

 

Tournage de <i>La Voix humaine</i> avec Felicity Lott à Champs Hills.  © Alexander Van Ingen

 

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Curieusement, le film que vous avez tourné ne cite ni metteur en scène ni réalisateur. Comment avez-vous travaillé ?

Nous avons enregistré ce film sur deux jours très remplis début décembre 2011 à la Music Room de Champs Hill dans le West Sussex, en Angleterre. J'ai intégralement chanté l'opéra en direct, accompagnée au piano par Graham Johnson. J'ai conçu la mise en scène moi-même et elle a été très bien filmée par quelqu'un dont je tairai le nom car je crois qu'il n'aurait pas dû être là. Il est probable que j'ai gardé le souvenir de la mise en scène dans laquelle j'ai chanté en 1976 et que les empreintes qui sont restées physiquement en moi se sont à nouveau exprimées devant la caméra. Pour le film, j'ai pu me placer très exactement où je le souhaitais pour dire telle ou telle phrase. Certains plans ont été refaits pour varier les cadrages et j'ai parfois recommencé un passage lorsqu'on me l'a demandé. Parfois, tout allait bien en répétition et le tournage était moins évident…

C'est la première fois que La Voix humaine est enregistré dans la version chant-piano. Sur le plan dramatique, votre approche est-elle différente par rapport à la version orchestre ?

J'ai effectivement toujours chanté La Voix humaine avec orchestre, à l'exception d'une fois, accompagnée au piano, à Liverpool et il y a longtemps. Depuis, je n'avais jamais rechanté cette pièce avec piano, d'autant que c'était interdit par la famille de Poulenc. Avec l'accompagnement au piano, l'approche théâtrale est la même mais elle devient plus intime, d'autant qu'on n’a pas besoin de projeter la voix de la même façon. C'est une pièce très intime. "Elle" parle au téléphone et ne peut donc pas hurler, sauf peut-être quand elle est très en colère. De telle sorte, la version piano-voix fonctionne très bien et le chanteur a beaucoup plus de possibilités au point de vue des couleurs. J'adore Poulenc mais, parfois, je dois reconnaître que ses orchestrations nous rendent la vie très difficile. En particulier quand l'orchestre fait un forte et que la voix doit descendre dans le grave. Pour chanter La Voix humaine, mieux vaut pouvoir compter sur un chef d'orchestre très sympathique !
Avec Graham, nous venons de donner La Voix humaine en concert à Vienne dans une salle extraordinaire. En dehors de la version qui a été filmée pour le DVD, c'est la première fois que je chante cette œuvre avec lui. Même dans ce pays non francophone, nous avons remporté un beau succès.

 

Dame Felicity Lott.  © Raphaelle Photography

Vous avez donné un récital à Wigmore Hall le 15 novembre qui a donné lieu à une communication malencontreuse présentant vos prochains concerts comme s'inscrivant dans une tournée d'adieux. Qu'en est-il au juste ?

Dame Felicity Lott reçoit la médaille de Wigmore Hall en présence du Duc de Kent.  © Benjamin EalovegaCette situation m'énerve au plus haut point. J'ai fait mon dernier récital en solo à Wigmore Hall. C'est tout. Il se trouve que j'ai été nommée administratrice du Wigmore Hall de Londres et, par crainte d'un conflit d'intérêt, il est devenu difficile de me programmer. On pourrait trouver qu'il est malvenu de participer à la gestion d'une salle et de s'y produire. Voilà ce qui a donné lieu à une communication pour le moins fantaisiste qui laisse croire que je fais mes adieux. Or tel n'est absolument pas le cas. Cela étant, je ne voudrais pas être une chanteuse dont on dit après un récital qu'elle aurait dû s'arrêter. C'est une étape de carrière très difficile à gérer. Le problème est venu d'une idée qui n'est pas la mienne mais celle de John Gilhooly, le Directeur de Wigmore Hall. Il se trouve que j'ai beaucoup chanté dans cette salle, en récital avec Graham Johnson, mais aussi avec Ann Murray, Thomas Allen et d'autres. Sans doute a-t-il vu l'occasion d'une communication porteuse sur le fait que c'était mon dernier récital sur cette scène. Le fait est que les places se sont vendues en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Mais, depuis, cela me pose de vrais problèmes car tout le monde pense que je ne chante plus ! Pourtant, je vais me produire à Paris dans deux jours au Théâtre du Palais Royal et 2014 est une année déjà très bien remplie pour moi, à commencer par un récital Strauss avec orchestre à Porto en janvier. Je reviendrai en France le 7 février, à Levallois, avec Maciej Pikulski et, la veille, je participerai au gala des 25 ans de pièces jaunes à la Salle Gaveau.

Nous permettez-vous un retour en arrière, justement à propos de Strauss ? Entre 1986 et 1988, vous avez enregistré des mélodies avec orchestre et des scènes d'opéras pour le label Chandos avec le Scottish National Orchestra sous la direction de Neeme Järvi…

Enregistrer avec Neeme Järvi a été une belle collaboration. C'est quelqu'un de très spontané qui n'aime pas répéter pour répéter. Or, moi non plus, car ce n'est jamais pareil. On peut très bien prévoir de faire ceci et cela en répétition, puis, avec l'émotion, le trac ou que sais-je encore, l'enregistrement ne se déroule pas exactement comme on l'aurait voulu. Pour de nombreux lieder avec orchestre, j'étais malade à un point que vous n'imaginez même pas. Nous avons enregistré dans le nord de l'Écosse, à Dundee, au Caird Hall. Lorsque je suis arrivée, je n'arrivais quasiment pas à parler. Mais j'avais un petit filet de voix qui parvenait à passer. J'ai dit à Neeme que je ne savais pas si je pourrais chanter mais que j'allais tenter. Sept lieder étaient au programme ! J'ai fait très attention et je crois que mon état ne transparaît pas dans l'enregistrement. Si l'on remarque parfois que la voix est plus ample à certains moments que d'autres, c'est tout simplement parce que je n'avais pas de voix ! En revanche, pour l'enregistrement des Quatre derniers lieder, j'étais en parfaite santé et j'ai été très heureuse de la manière dont l'enregistrement s'est déroulé. Neeme n'aime pas s'arrêter et reprendre constamment. J'ai donc chanté chaque lied deux fois seulement. Si un passage ne convenait vraiment pas, je faisais alors une nouvelle prise de ce passage. J'ai réellement apprécié cette façon de travailler comparable au concert…

La chose la plus drôle qui soit arrivée durant ce cycle d'enregistrements de Strauss concerne Capriccio : J'arrive à Dundee. Je ne sais plus ce que nous devions enregistrer mais Neeme m'annonce qu'il va diriger le Sextuor de Capriccio. Je lui dis alors combien j'aimerais pouvoir un jour enregistrer la scène finale de l'opéra. Il me répond : "Si nous avons le temps, à la fin, nous l'enregistrerons…". L'orchestre avait les partitions. Pas moi, bien sûr, puisque je n'étais pas là pour ça. J'avais dû chanter Capriccio pour la dernière fois un an auparavant, je crois… Nous avons enregistré la Scène finale deux fois et elle se retrouve sur le disque. Je vous avoue préférer ces conditions de travail car j'ai toujours eu très peur des enregistrements de disques. Lorsque je vois la lumière rouge s'allumer, j'arrête de respirer, ce qui n'est pas l'idéal pour chanter, n'est-ce pas ?
Laurent Pelly et Felicity Lott.  D.R.J'ai toujours été stressée par les enregistrements sauf pour La Belle Hélène et La Grande-duchesse de Gérolstein car ils sont été réalisés en version de concert devant un public après une série de spectacles qui nous avait permis de nous rôder. Rester debout pour l'enregistrement nous offrait même plus de possibilités vocales dans la mesure où nous n'avions pas besoin de nous rouler par terre comme pour la mise en scène. Mais nous pouvions jouer et bénéficier du timing hérité des représentations. À vrai dire, les conditions du direct me réussissent mieux.

Vous avez beaucoup travaillé avec Laurent Pelly. Quelles sont ses qualités de metteur en scène ?

Laurent est à la fois très sensible et très drôle. Il m'aimait bien et savait précisément ce que je pouvais faire pour me le demander. Ses idées semblent illimitées. Il a tant d'imagination sans jamais faire preuve de mauvais goût ou de vulgarité… C'est à la fois quelqu'un d'un peu fou mais plein de charme. C'était un bonheur de travailler avec lui. Je suis du reste un peu triste car nous n'avons plus de projets ensemble. Notre dernière collaboration date de 2012 pour La Fille du régiment à l'Opéra Bastille. Je n'avais rien à faire puisque je jouais la Duchesse de Crakentorp, mais c'était très drôle. Se retrouver ainsi dans des productions qui rendent le public heureux apporte un très grand plaisir. Je me souviens que pour La Belle Hélène, le spectacle plaisait tellement qu'on ne trouvait plus de places.

 

<i>La Fille du régiment</i> mis en scène par Laurent Pelly à l'Opéra Bastille. De gauche à droite : Felicity Lott, Alessandro Corbelli et Natalie Dessay.  © Opéra national de Paris

Rendre le public heureux est important mais n'est-ce pas indissociable de chanteurs qui doivent l'être aussi ? Aujourd'hui, de plus en plus de mises en scène semblent davantage les attrister…

La mezzo-soprano Kate Lindsey interprète le rôle du Compositeur dans <i>Ariane à Naxos</i> à Glyndebourne.  © Alastair MuirC'est terrible ! Je ne sais pas comment nous avons pu arriver à cette situation et je ne parviens pas à comprendre pourquoi personne ne parvient à dire que "ce n'est pas possible" ! Je sais que Charles Mackerras devait diriger un certain opéra à Münich et, quand il a vu la mise en scène, il s'est exclamé : "Je ne dirigerai pas ça !". Et il est parti… C'est peut-être la seule conduite à adopter. Je pense que nous, les chanteurs, acceptons toujours d'essayer mais pourquoi devrions-nous consentir à de pareilles conditions de travail dès lors que notre métier est déjà suffisamment difficile sans cela. Je ne comprends pas non plus pourquoi certains metteurs en scène sont considérés tels des dieux ! Mais il arrive aussi que les artistes soient séduits et qu'il se trompent. Nous pouvons être tellement investis dans l'approche du metteur en scène que nous sommes convaincus par sa démarche.
Cette année, une mise en scène d'Ariane à Naxos réalisée par Katharina Thoma à Glyndebourne a essuyé des critiques absolument horribles. L'opéra était très bien chanté avec un Compositeur extraordinaire chanté par Kate Lindsey, et j'ai adoré ce spectacle. Je l'ai même trouvé très émouvant. Je dois dire que je ne ressens pas de lien spécifique avec cet opéra. On m'avait proposé le rôle d'Ariane mais je l'ai refusé en raison des notes très aiguës et très graves avec lesquelles je ne suis pas très à l'aise. Le personnage, de plus, se plaint tout le temps. La sympathie du public est logiquement acquise à Zerbinette… Dans la mise en scène qui a tant été décriée, le Prologue se déroule à Glyndebourne même. À la fin, des avions larguent des bombes et Glyndebourne est transformé en hôpital. Au début de l'Acte I, on voit alors des gens traumatisés et blessés sur cette musique si bizarre et triste. J'étais très émue par la répétition générale à laquelle j'ai assisté, puis au cinéma, lorsque le spectacle a été diffusé dans les salles. J'ai alors ressenti la même émotion que dans la salle. Tous les critiques d'opéras que j'apprécie, comme Michael Kennedy, qui est un spécialiste de Richard Strauss, ont descendu en flèche cette production. Moi, j'étais très émue. Comme quoi…

Felicity Lott.  © Trevor Leighton

Vous chanterez lundi prochain dans le cadre des Lundis musicaux du Théâtre du Palais Royal. Votre programme sera-t-il identique à celui de Wigmore Hall ?

Non, car il ne s'agit pas d'un programme de tournée. De plus, je suis très douée pour changer ce que je propose d'un concert à l'autre. La première partie sera néanmoins assez proche de ce que j'ai chanté à Londres. J'ai voulu proposer des mélodies de Schumann. Je sens avec lui plus d'affinités qu'avec Schubert. La musique de Schubert est certes magnifique mais elle réclame la perfection. Je ressens plus de liberté avec Schumann. Schumann et Wolf constitueront la première partie. De Wolf, que j'adore aussi, j'ai choisi quatre lieder drôles ou émouvants tirés des Italienishes Liederbuch, et deux des Mignon Lieder. De tous les compositeurs allemands, c’est celui qui sait mettre le mieux le texte en valeur dans une osmose extraordinaire avec la musique. Dans un de ces lieder, le piano vous poignarde de nostalgie lorsque Mignon exprime son désir de retourner en Italie où elle est née alors qu'elle sait qu'elle ne le pourra jamais. C'est dramatique, triste et beau à la fois. Je terminerai cette première partie par trois lieder de Richard Strauss.
Pour la seconde partie, au Wigmore Hall, j'avais chanté des mélodies anglaises et quelques compositeurs français. Au Théâtre du Palais Royal, je débuterai par Fauré. J'aime cette pudeur et les poèmes qui sont si bien choisis. J'enchaînerai avec deux mélodies de Bizet, Guitare et Chanson d'avril qui me fait sourire et qui, je crois, a le don de rendre heureux. Je terminerai par des choses un peu plus légères comme Ça fait peur aux oiseaux. Cette mélodie me rappelle un agent parisien, Jean-Marie Poilvé, avec lequel j'ai travaillé. Il aimait beaucoup le théâtre et l'opérette. Il m'avait suggéré alors pas mal de mélodies de ce genre. J'aime terminer un récital sur une note joyeuse et légère.

Cela vous permet une certaine théâtralité…

Sans aucun doute, mais je pense que tout le programme est chargé de théâtralité. Je n'ai jamais aimé me tenir stoïquement debout et rester en place pour chanter des choses qui exposent tous mes défauts ! Plus sérieusement, il ne s'agit pas non plus de bouger en dépit du bon sens.
 Felicity Lott.  © Raphaelle PhotographyRien n'est pire que de voir un chanteur effectuer des mouvements sans rapport avec ce qu'il chante.

Pour les récitals, les salles sont le plus souvent légèrement éclairées. Cela est-il gênant pour le chanteur ?

Les salles restent éclairées pour permettre aux gens de lire les traductions des textes des mélodies imprimées dans le programme. Il arrive que cela soit horrible car, de la scène, on voit les gens s'endormir ou, parfois, des expressions qui ne sont pas très encourageantes… Certains grands théâtres surtitrent les récitals. C'était le cas lorsque j'ai chanté à Barcelone. C'était également le cas à Potsdam pour La Voix humaine.

Le 5 juin 2014, le Musée d'Orsay vous donne carte blanche. Qu'allez-vous proposer ?

Nous serons quatre chanteurs : Mireille Delunsch, Éric Huchet, Damien Pass et moi-même, accompagnés par Maciej Pikulski. Je vais donc essayer de trouver un quatuor afin que nous puissions chanter ensemble. Je n'ai jamais chanté avec Mireille Delunsch que j'admire beaucoup et je me réjouis à l'idée de ce concert. J'ai rencontré Éric Huchet dans les Offenbach… Ce récital sera lié à l'exposition Gustave Doré – L'imagination au pouvoir. Le thème de cette carte blanche sera "les fables". Nous partirons des Fables de La Fontaine pour élargir le programme aux animaux avec, par exemple, Le Bestiaire de Poulenc. Il y a quelques années, j'ai rencontré le compositeur Régis Campo pour lequel j'ai créé un autre Bestiaire d'après Apollinaire. Je pense en proposer quelques extraits. Pour le moment, le programme n'est pas encore arrêté. Quoi qu'il en soit, je suis ravie de retrouver la salle du Musée d'Orsay dans laquelle j'ai beaucoup chanté. C'est un lieu très agréable et l'acoustique est très bonne. Le public est un public très chaleureux. Et quel bel endroit que ce musée !



Propos recueillis par Philippe Banel
Le 14 décembre 2013

• L'auditorium du Musée d'Orsay donne Carte blanche à Felicity Lott
le 5 juin 2014 à 20h. Autour du thème "Fables de La Fontaine et autres histoires de bêtes",
Felicity Lott sera entourée de quatre interprètes : Mireille Delunsch (soprano), Éric Huchet (ténor),
Damien Pass (baryton) et Maciej Pikulski (piano).
Au programme : des œuvres de Lecocq, Offenbach, Gounod, Caplet, Ravel…
Renseignements ICI



Pour en savoir plus sur Felicity Lott :
www.felicitylott.de

 

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