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Interview de Elina Garanca, mezzo-soprano

Elina Garanca.  © Paul Schirnhofer/DGLorsqu'en octobre 2013, Elina Garanca est entrée en studio pour l'enregistrement de son nouveau disque Meditation, elle savait qu'il serait différent de ses précédents albums. Les arias d'Allegri, Mozart, Gounod et Mascagni, parmi d'autres compositeurs, allaient lui permettre d'utiliser sa voix différemment sans craindre de relever quelques paris osés, et surtout, par-delà le texte et la musique, d'exprimer les valeurs fondamentales en lesquelles elle croit. En effet, Meditation représente sans doute à ce jour le témoignage au disque le plus personnel de la mezzo-soprano, entourée à cette occasion par le chœur de la Radio Lettone et les forces de l'excellente Deutsche Radio Philharmonie de Sarrebruck placée sous la baguette attentive de Karel Mark Chichon. Meditation sort chez Deutsche Grammophon le 15 septembre 2014.

Tutti-magazine : Le titre de votre nouveau disque est "Meditation". Quelle est votre propre définition de ce mot ?

Elina Garanca : Le terme "Meditation" me renvoie à ces petits moments de la vie quotidienne qui donnent l'opportunité de réfléchir au monde, à Dieu, à l'univers, aux gens qui vous sont vraiment proches ou à votre famille. Disons qu'il s'agit de moments qui n'appartiennent qu'à vous.

Pratiquez-vous la méditation en tant que chanteuse ?

Tout au moins j'essaye, car il est m'est très difficile de pouvoir me poser ou d'être disponible. Disons que je saisis le moment quand il se présente, mais je ne pratique pas de discipline spécifique comme le yoga qui ne me correspond pas vraiment. Je me sens plus attirée par quelque chose d'actif, j'aime courir et me promener dans un jardin, par exemple. Souvent, je profite du temps que me laisse un déplacement entre deux destinations ou lorsque j'attends mon avion à l'aéroport. Je me déconnecte alors de ce qui m'entoure, de la télé et du téléphone, pendant une dizaine de minutes. Cela me permet de me retrouver en moi, dans mes pensées et dans mon âme.

 

Elina Garanca et le Latvian Radio Choir enregistrent l'album <i>Meditation</i> sous la direction de Karel Mark Chichon.

 

Vous avez enregistré "Meditation" à Sarrebruck en octobre 2013. Quelle atmosphère régnait dans la grande salle de la Maison de la Radio ?

Un enregistrement est toujours un moment très difficile. De plus à cette époque, j'étais enceinte à un stade avancé. Je me suis donc sentie soulagée quand tout a été terminé ! Bien sûr, il y a eu des moments magiques, comme lorsque j'ai chanté le Laudate Dominum de Mozart ou la pièce d'Ugis Praulins Dievaines qui est basée sur une mythologie féerique. La magie vient aussi du fait d'enregistrer des mélodies que chacun peut écouter sans obligatoirement les rattacher à Noël ou Pâques, à la religion catholique voire au bouddhisme. Je vois davantage dans ces musiques autant d'occasions pour chacun de parvenir à se fondre dans un contact avec la nature.

 

Elina Garanca photographiée par Paul Schirnhofer. © DG

De nombreuses pièces de votre disque parlent de la figure chrétienne de Marie. Cela fait-il écho en vous ?

Je suis mère et je connais la dimension qui relie une mère à ses enfants. De façon très primaire, je pense que chaque maman doit ressentir à un moment de sa vie le besoin de s'adresser à une autre mère ou à une figure comme celle de Marie, portée par la conviction qu'une femme saura comprendre une autre femme.

Certaines mélodies de "Meditation" vous ont demandé une approche vocale différente. Qu'avez-vous expérimenté avec ce programme ?

Je me suis essayée à chanter sans vibrato pour le Miserere d'Allegri, ce qui n'est pas si habituel pour moi. Pour d'autres pièces, j'ai uniquement utilisé ma voix de tête. J'ai également pu chanter a cappella avec le chœur, ce qui est une occasion plutôt rare pour moi qui suis bien plus souvent distribuée dans des œuvres d'envergure comme la Missa Solemnis et certains requiem. J'ai du reste beaucoup aimé avoir eu l’occasion de revenir à cette forme qui m'a renvoyée à mes tout premiers débuts, quand je chantais dans le chœur de mon père.

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Deux compositeurs lettons sont présents sur votre disque. Teniez-vous à chanter des mélodies de votre pays ?

Bien sûr, car il est important de montrer au Monde que la Lettonie produit également des compositeurs dignes de ce nom. Mais mon désir était aussi de dire que, au-delà de toutes les religions existantes, et en dépit des conflits qui les opposent, je pense que le principe de base, qu'il s'appelle Dieu ou autrement, nous guide quel que soit l'endroit où nous nous trouvons et la façon dont nous le vivons. De la même façon, j'espère que tous ceux qui écouteront ce disque, au Japon, en Islande, en Iran, en Allemagne, en Russie ou ailleurs, se rejoindront dans une conception commune de la paix dans le monde.

Ces deux compositeurs lettons sont vivants. Chanter leur musique était-il un moyen de faire un pas en direction d'une écriture musicale contemporaine ?

Ce n'est pas la première fois que je chante de la musique contemporaine, laquelle peut être mélodique et agréable comme dans Dievaines où Ugis Praulins s'est inspiré d'une chanson populaire lettone. Ce n'est d'ailleurs pas n'importe quelle chanson car nous la considérons un peu comme notre deuxième hymne national. C'est une mélodie magnifique. Je considère la musique contemporaine bien plus ardue quand elle réduit la voix à un instrument comme la flûte, le violon ou la clarinette. Pour un chanteur, une telle approche est difficile.

 

Elina Garanca pendant l'enregistrement de <i>Meditation</i> en octobre 2013.

Justement, dans "Dievaines, à un certain moment, votre voix tourne autour de quelques notes dans le registre aigu chargé d'harmoniques et cela devient hypnotique à la manière d'un mantra. Comment percevez-vous cette résonance particulière lorsque vous chantez ?

Pour être honnête, je n'avais pas réalisé un rapprochement possible avec un mantra ! Ma façon d'aborder une pièce comme celle-ci part du texte, d'autant que je sais ce qui, ici, a inspiré le compositeur. Je procède alors par image et j'essaye d'ajuster ma voix à cette image, comme je le fais en récital, afin de véhiculer un sens auquel le public peut se rattacher.

Vous avez enregistré "Meditation" avec le Chœur de la radio lettone. Quelles qualités trouvez-vous à cette formation ?

Le Chœur de la Radio Lettone enregistre <i>Meditation</i>.C'est une question de sang. Ce chœur est ancré dans ses origines comme peuvent l'être l'orchestre et le chœur de La Scala quand ils interprètent le Requiem de Verdi. Aucune formation ne chante le Requiem comme eux ! De même, l'esprit et l'âme lettones animent totalement le chœur avec lequel j'ai enregistré Meditation, et personne ne peut s'exprimer de cette façon, en particulier dans les mélodies lettones. La Lettonie possède une très longue tradition de chant choral et le Chœur de la radio lettone chante un répertoire particulièrement vaste. La pureté du chant de ces choristes et la clarté des intonations qu'ils parviennent à créer sont très particulières. Je connais cette formation et certains chanteurs qui en font partie. Dès lors, pour l'enregistrement, ce choix devenait des plus logiques.

Vous chantez "Repentir" de Gounod en français alors que la plupart des chanteurs préfèrent la version anglaise. Prononcer "Divin Rédempteur" diffère de "Divine Redeemer" et peut sembler plus difficile…

Pour ma part, je trouve que chanter en français est plus simple qu'en anglais. L'anglais n'est pas une langue facile. Les "r" peuvent être problématiques, comme les différentes façons de former les "o" et les "i". Pour Repentir, je crois aussi que le choix du français s'est imposé à moi très logiquement dans la mesure où Gounod est un compositeur français.

L'écriture vocale de Gounod se rapproche parfois de l'écriture instrumentale, ce qui peut poser certains problèmes aux chanteurs. Êtes-vous d'accord avec ce point de vue ?

Je n'ai pas trouvé. Gounod, en revanche, écrit d'une façon très large pour les mezzos et les sopranos, non seulement dans le Sanctus et Repentir, mais aussi dans ses opéras. Cela exige des chanteuses qu'elles utilisent un large registre. Là réside la difficulté, en particulier si la voix se retrouve en concurrence avec une flûte ou une clarinette, par exemple. Vous devez alors donner un peu plus de force et descendre parfois jusqu'aux graves, aux fondements de votre voix. Il est indispensable de faire preuve de flexibilité. Mais, au-delà de ces impératifs, je trouve que l'écriture vocale de Gounod se rapproche sous certains aspects de celle de Mozart, qui demande aussi une grande précision. Ici, le chant est romantique, mais il est nécessaire que la voix s'exprime toujours au travers d'une sorte de flux. Quoi qu'il en soit, cette écriture vocale française pour mezzo qu'on pourrait quasiment qualifier de Falcon*, convient très bien à ma voix et je la trouve même confortable. Cela étant, on dit que chanter est naturel, mais le naturel est difficile à atteindre !
* Le soprano Falcon possède des graves de mezzo-soprano, de la puissance, mais souvent moins d'aigus.

"Repentir" de Gounod fait penser à un opéra miniature. Trouvez-vous dans la musique sacrée un lien avec l'opéra ?

J'irai même jusqu'à dire que toute musique est d'origine divine. Qu'elle soit musique sacrée jouée dans une église ou opéra, elle nous élève à un autre niveau. Pensez à la mort de Liu dans Turandot de Puccini. C'est une scène qui m'émeut aux larmes à chaque fois que je la vois. Prenez "Va pensiero" dans Nabucco de Verdi, ou Don Giovanni de Mozart… La musique possède cette faculté de nous faire appréhender ce qui dépasse l'être humain.

 

Session d'enregistrement de <i>Meditation</i> avec Elina Garanca sous la direction de Karel Mark Chichon.

 

Il y a une dimension personnelle derrière l'"Ave Maria" de William Gomez…

William Gomez était un guitariste natif de Gibraltar. Il a fait une carrière internationale et a réalisé des enregistrements pour de grandes compagnies de disques. Il devait avoir 60 ans lorsqu'il a décidé de prendre sa retraite et de retourner à Gibraltar. Il a alors commencé à composer pour son fils et c'est à ce moment qu'on lui a diagnostiqué un cancer et une espérance de vie de six mois. William Gomez a composé cet Ave Maria mais il est décédé avant même de pouvoir l'entendre. Ce guitariste était un ami très proche de mon mari Karel Chichon. Personnellement, je ne l'ai jamais rencontré mais, à chaque fois que je chante cette aria, je ne peux m'empêcher de penser à son destin et cela me remplit d'émotion. La mélodie est très simple mais cette simplicité touche au génie. Lorsque vous connaissez l'histoire qui porte cette musique, vous percevez le désespoir et l'humilité qui émanent d'une personne qui a conscience de se trouver au seuil de la mort. La musique traduit ce moment rempli de sincérité.

Karel Mark Chichon dirige la Deutsche Radio Philharmonie Saarbrucken.

De nombreuses pièces de "Meditation" ont été arrangées par Karel Mark Chichon. Dans quel axe a-t-il travaillé ?

Lors de ses études à la Royal Academy of Music de Londres, Karel s'est très sérieusement familiarisé avec l'art de l'orchestration. De mon côté, j'ai pris conscience qu'en fonction de certains arrangements, ma voix sonne mieux ou moins bien, de même que l'impression laissée par la musique est plus forte ou plus anodine. Karel fait partie de ces personnes qui pensent toujours en termes d'atmosphère. Or, parlant d'orchestration, une atmosphère peut parfois être mise en place par l'ajout d'un certain instrument, ou parfois en le soustrayant de l'orchestre. Il m'arrive, par exemple, de constater que le cor perturbe la ligne de chant de la mezzo-soprano et qu'il faudrait le supprimer, ou encore qu'un besoin en cordes se fait sentir. Seul un chef d'orchestre peut ajuster cela lorsqu'il entend l'orchestre et la voix ensemble, et c'est de cette façon que Karel travaille. Pour cet album, son apport a été de se livrer à de petites retouches qui visent à obtenir un rendu meilleur à l'écoute.

Le mois prochain, vous partez en tournée avec "Meditation" en Autriche et en Allemagne. Souhaitez-vous diffuser un message au travers du programme que vous allez chanter ?

Je le souhaiterais vraiment car, à un moment où il se passe tant de choses difficiles dans le monde, en Ukraine par exemple, je crois qu'il est bon de se ménager une pause. De la même façon, arrêter ne serait-ce que le temps d'un concert la course effrénée au gain à laquelle nous nous livrons constamment, c'est se donner la possibilité de se trouver face à des choses bien plus simples qui ont un rapport avec l'âme par le biais de la musique sacrée. Ce serait pour moi une grande satisfaction de pouvoir apporter une oasis de sérénité au sein de la période difficile et stressante que nous vivons.

Votre nouveau disque démontre une recherche d'authenticité et de profondeur. Ces valeurs rendent-elles facile de vous exprimer dans un environnement artistique qui vous corresponde ?

Elina Garanca.  © Paul Schirnhofer/DG

J'ai vécu récemment une période très difficile sur le plan familial car je suis maman de deux enfants qui me prennent beaucoup de temps et je suis actuellement en plein questionnement sur ma vie et ce que d'aucuns appellent le destin, en d'autres termes ce qui crée la manière dont les événements s'organisent. Lorsque je partirai en tournée, Il ne me suffira pas de chanter d'emblée un Ave Maria dans une salle de concert car le public attend avant tout de moi une prestation vocale de qualité. C'est donc à moi de l'amener à ce qui m'anime… Pour cette grande tournée avec Meditation, et de façon plus large dans tout ce que j'entreprends, j'ai besoin de me sentir heureuse à la perspective de répéter encore et toujours le même message au fil des représentations. Il m'est bien sûr tout aussi indispensable d'aimer le répertoire que je vais chanter pendant toute une tournée. Mais le programme du disque a été conçu sur la base de ce qui me touche vraiment et nous avons essayé de toucher le public à travers nos choix. C'est un pari !

"Meditation" représente à n'en pas douter une étape dans votre carrière. Comment, maintenant, souhaitez-vous évoluer ?

Il y a encore un grand nombre de rôles que je n'ai pas chantés : Eboli, Amneris, Santuza, Dalila ou Maria Stuarda… Tous ces rôles, je souhaiterais être capable de les chanter un jour. En outre, maintenant que je suis mère, j'attends que la scène m'apporte du plaisir sans avoir à me préoccuper de ma voix ou de ce qu'en disent les critiques. J'ai simplement besoin d'aller et de chanter. J'aime la musique et j'aime communiquer avec les gens par ma voix. C'est la raison pour laquelle j'ai décidé d'être chanteuse. Dans les années qui viennent, j'aimerais être heureuse de chanter et non chanter parce que je suis dans l'obligation de le faire.



Propos recueillis par Philippe Banel
Le 8 septembre 2014

Pour en savoir plus sur Elina Garanca :
http://elinagaranca.com/

 

Mots-clés

Charles Gounod
Elina Garanca
Karel Mark Chichon
Latvian Radio Choir
Ugis Praulins
William Gomez

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Elina Garanca enregistre "Meditation"

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