Afin d'apprécier cette version du Lac des cygnes un peu particulière, il est préférable de ne pas trop se reporter aux versions déjà connues, comme celles de l'Opéra de Paris, du Royal Ballet, du Bolchoï ou du Mariinsky.

Ainsi, le premier solo du Prince ouvre le spectacle de façon assez poétique. Stanislav Jermakov transmet une image de danseur de belle tenue, appliqué à parfaire la propreté de ses pas.
L'apparition tendue de Rothbart, son précepteur dans cette production, impose immédiatement une présence forte qui situe son interprète, Arsen Mehrabyan, aux antipodes du rôle du Prince.
Cette tension entre deux pôles saura-t-elle habiter le spectacle ?
L'entrée de la cour est bien ménagée, assez dynamique, et le nombre de danseurs relativement restreint occupe naturellement l'espace scénique.
On goûtera en revanche assez peu ces visages très roses dus à des éclairages trop colorés.
La caméra d'Andy Sommer souligne parfaitement la présence d'un Rothbart au magnétisme palpable.

La Valse qui suit est chorégraphiée avec art, tant au niveau des pas que des lignes.
Musicalité et légèreté s'accordent à de légers costumes aux teintes pastel très bien rendues par le master vidéo.
Le jeune corps de ballet féminin apporte un charme indéniable à cet ensemble mis en valeur par un montage dynamique et respectueux de la respiration de la danse.
Il pallie de plus à un manque de décors "construits".
Le Prince, pivot central de cette scène d'ensemble ne brille toutefois pas par sa présence.
On remarquera de même chez Stanislav Jermakov une fâcheuse tendance à sortir les pouces des mains, en outre fort peu expressives et même un peu "lourdes", ce qui contraste avec la tenue de buste altière et bien plus aristocratique.
Le Pas de trois renoue avec les versions classiques du Lac.
Les danseurs sont agréables et font preuve d'une technique sûre.
La direction d'orchestre experte de Vladimir Fedoseyev soutient la danse mais a tendance à alourdir la ligne musicale et à plomber parfois les tempi obligés du ballet classique.
Le personnage de la Reine n'est pas plus exploité que dans la tradition, mais s'avère peu crédible dans la gestuelle de cette version, contrairement au vocabulaire classique habituellement pratiqué.
Heinz Spoerli maîtrise parfaitement les ensembles.
La Danse des coupes en témoigne à nouveau et le corps de ballet se montre homogène.
La célèbre introduction de l'Acte II, à elle seule si emblématique de la musique du Lac des cygnes, voit se tenir la première confrontation entre Rothbart et le Prince.
La dualité exprimée dès le début du ballet commence à se préciser.
Mais fallait-il une fois de plus un orchestre aussi lourd pour accompagner cette opposition ?
Arsen Mehrabyan confirme une présence bien plus affirmée que celle de Stanislav Jermakov.
Polina Semianova entre alors en scène en Princesse cygne. La ligne de cette danseuse, fine et racée, alliée à une excellente technique, en font une ballerine qui compte aujourd'hui parmi les plus appréciées.
Mais cette entrée ne convainc pas. Il faut reconnaître que l'alchimie qui peut prendre place dans le rapport entre Odette et le Prince compte pour beaucoup dans l'émotion dégagée par le cygne apeuré, puis amoureux. Mais ici, nous ce sont deux danseurs que nous avons sos nos yeux, pas un couple.
L'entrée des cygnes blancs réactive un intérêt un peu émoussé par ce qui précède.
La synchronisation des mouvements est excellente.
Le master Haute Définition diffuse une harmonie de bleu provenant des lumières et de blanc immaculé, celui des tutus, avec une parfaite poésie. Les cadrages sont idéaux.
Lorsque la Princesse cygne réapparaît parmi ses sœurs d'infortune, Polina Semionova apporte une intensité remarquable à la narration, en partie grâce à un très beau jeu de bras.
La Grande valse confirme les qualités du corps de ballet féminin avant le Solo d'Odette, techniquement parfait.
Mais, pour la poésie, il faudra chercher ailleurs.
Manifestement, un des quatre petits cygnes ne sait où donner de la tête et ruine le bon ensemble des trois autres.
Que de difficultés dans cette variation maintes fois raillée !
Mais on oubliera ce "couac" avec de bien beaux grands cygnes parfaitement synchronisés et à la musicalité évidente.

Pour le Pas de deux qui réunit Odette et le Prince, le réalisateur n'a pas choisi de capter l'expression de la ballerine en utilisant plus de gros plans sur son visage.
Cela aurait pourtant permis une meilleure proximité avec l'essence de ce cygne douloureux.
Polina Semionova est un beau cygne blanc, son interprétation est convaincante mais l'isole de fait un peu plus de son partenaire attentionné et bon porteur, mais peut-être aussi un peu impressionné par la maîtrise de la ballerine, que l'on sait fruit d'une belle expérience.
L'orchestre gagne enfin en subtilité et le violon de Bartlomiej Niziol nous réconcilie avec une émouvante interprétation.
La fin de l'Acte II profite d'une bonne mise en scène et le rideau se baisse.
L'Acte II dévoile un mobilier un peu trop cheap pour faire royal, et on aura cette même impression à l'arrivée des invités.
Les costumes de Florence Von Gerkan sont particulièrement sombres et peinent à réjouir l'œil, comme le master vidéo.
La Valse des jeunes filles de blanc vêtues apporte heureusement une luminosité qui faisait défaut.
Les quatre danseuses s'accordent avec délicatesse sur une chorégraphie que nous qualifierons d'"utilitaire".
Le Pas de cinq met en évidence, une nouvelle fois, des ports de têtes bien trop différents d'une danseuse à l'autre pour installer l'harmonie attendue d'un ensemble.
Chacune s'illustre néanmoins avec fraîcheur, bonne technique et élégance dans les variations et duos. Rien de transcendant, toutefois.
On remarquera un découpage musical parfois surprenant, comparé aux versions inscrites au répertoire des grandes compagnies de ballet. Il est cependant toujours construit avec un sens de la respiration propre au chorégraphe et les enchaînements entre numéros s'avèrent assez fluides.
La Danse russe est un petit bonheur de musicalité dont l'introduction, très intériorisée, met en valeur les qualités des cinq danseurs parmi lesquels la remarquable Yen Han.
On oublie alors le manque de moyens des costumes pour se concentrer sur la beauté des pas et l'excellence de l'interprétation.
Heinz Spoerli est ici au meilleur de ses qualités et trouve chez ces danseurs des modèles d'expression à la hauteur de la chorégraphie composée pour cette danse bien souvent, il faut l'avouer, peu intéressante.
L'entrée d'Odile, le cygne noir, va-t-elle maintenant nous faire frémir ?
En fait, moyennement. Ce moment de théâtre assez jubilatoire ne trouve pas dans la mise en scène un relief et des accents qui seuls, permettraient de se trouver en accord avec la direction de Fedoseyev, tendue comme il se doit.
L'introduction du Pas de deux permet à Polina Semionova de briller dans une gestuelle assez sèche, des arrêts très contrôlés et une remarquable aisance dans les sauts.
Un gros plan sur le Prince et Odile juste avant l'adage montre combien, avec d'autres choix de cadrages, il aurait été possible de donner vie aux personnages.
Cet adage, avec quelques plans rapprochés, prend justement une tout autre dimension !
Le violon de Bartlomiej Niziol est à nouveau remarquable.
Stanislav Jermakov, enfin, trouve une énergie différente qui le rapproche de sa partenaire, et le trio formé avec Rothbart fonctionne plutôt bien même si on a connu plus machiavélique.
La variation du Prince met en valeur la technique sûre du danseur. Jermakov est précis, ses retombées de sauts sont très propres. Semionova, à son tour, se montre impériale dans son solo. Le noir lui va si bien…
Une coda éblouissante clôt ce pas de deux qui réjouit tant la salle que nous.
Mais la fin de l'acte, alors que le Prince trahit la Princesse cygne pour le cygne noir, n'est pas mis en place de façon très lisible, et ce que le chorégraphe donne à voir n'est pas à la hauteur du cataclysme tragique composé par Tchaïkovsky.
Tout ceci manque d'éclat, de grandiose…
On s'étonnera, dès le lever de rideau sur l'Acte IV de trouver un Prince désemparé, le visage déjà luisant de sueur.
Puis, les dégradés de bleu et la formation de vingt cygnes blancs occupent à nouveau l'espace scénique.
La colorimétrie superbe participe réellement à l'émotion dégagée par cette scène soutenue par un orchestre devenu raffiné et poétique.

L'entrée de la Princesse cygne marque une étape dans l'évolution du personnage. Polina Semionova lui apporte des accents douloureux et des regards perdus qui nous touchent d'autant que la gestuelle est économe et parfaitement ressentie. Le manque de gros plans est, ici encore, regrettable.
Rothbart devient un court moment partenaire-porteur du cygne avant de laisser la place au Prince.
Le Pas de deux qui suit présente enfin une meilleure harmonie au niveau des interprètes réunis dans une dimension tragique qui leur sied.
Polina Semionova possède néanmoins une présence qui fait défaut à son partenaire.
La lutte entre Rothbart et le couple est mise en scène de façon originale, le précepteur s'attachant plus à retenir le cygne qu'à anéantir le Prince.
La gestuelle, sans doute, manque-t-elle de force et de dynamisme, et les pas se montrent trop conventionnels pour apporter la force voulue à la situation.
Ce n'est qu'à la toute fin que les deux hommes s'affrontent, mais de façon trop symbolique.
Un bel effet de scène permet à la Princesse cygne, puis au Prince de disparaître au regard du spectateur et conclut l'argument de façon ouverte.
Lorsque le rideau se baisse avant des saluts du corps de ballet très bien réglés, notre sentiment est d'avoir assisté à un Lac somme toute assez "classique" qui réussit à renouveler quelques danses d'ensemble grâce à l'habileté de Hanz Spoerli.
Il trouvera ainsi sa place au côté d'autres versions à l'interprétation plus homogène, mais aussi plus riches et plus abouties.
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Philippe Banel









































