Un danseur dont le corps est éclairé avec art nous accueille. Un de ses pieds est enchâssé dans un casque de moto. Gros plan sur les mains…
Le ton est donné.
Pour le chorégraphe Mauro Bigonzetti, l'utilisation du casque vient de son observation de la jeunesse italienne et des motards en particulier, qui ne le portent pas mais le tiennent sous le pied, prêts à le mettre sur la tête en cas de contrôle de police.
Appliqué aux danseurs, il rend l'équilibre instable et participe à une mise en danger qui se veut la traduction de cette observation.
Son Roméo et Juliette épuré s'applique ainsi à traduire une violence de situation mais aussi la fascination des jeunes pour la mort.
Le décorateur et costumier Fabrizio Plessi participe pleinement à cet axe créatif en habillant les danseurs de protections au niveau des articulations. Son utilisation de la lave et du feu figure la mort, comme celle de ventilateurs géants ajoute la vitesse et le vent, tandis que l'eau sépare les deux montagnes sur lesquelles se tiennent les amants à la fin du ballet.
L'utilisation de projections et de lumières fortement colorées rend parfaitement cette symbolique des éléments.
Le ballet est organisé sur le mode du flash-back. La narration débute par la fin : des corps gisent dans des cases, comme s'ils flottaient sur un liquide rouge incandescent.
Puis ils se tordent, reprennent vie.
On comprend que, s'éveillant de leur tombe, Roméo et Juliette se retrouvent.
Le langage du chorégraphe est assez heurté mais son origine classique transparaît très souvent derrière l'expression contemporaine. La gestuelle est assez sensuelle et se transforme bien souvent en un hymne aux corps.
Le très beau duo de Roméo et Juliette devant un gigantesque ventilateur sur lequel ils appuient leurs mouvements est d'une belle invention.
Peu après, un trio de danseurs, casque au pied, est parfaitement synchronisé et musical.
Danser avec un pied dans un casque est loin d'être évident.
Les danseurs ne peuvent empêcher leur jambe d'appui en constante recherche d'équilibre de trembler afin d'ajuster la répartition du poids tandis que l'autre jambe évolue. Cela tient parfois du tour de force tout au crédit de remarquables danseurs.
S'appuyant sur un montage musical qui pioche dans la partition du ballet de Prokofiev pour suivre la vision des créateurs, Mauro Bigonzetti compose de beaux ensembles très bien réglés qui alternent avec des "variations" pour constituer une succession dynamique de scènes.
L'expression est présente mais elle semble se désolidariser des personnages incarnés.
Alors, lorsque la musique de la Scène du balcon se fait entendre - les violons de l'orchestre sonnent un peu "justes" - on se sent frustré par les limites du procédé. Juliette évolue seule sur une partition composée pour un échange…
En revanche, on peut être admiratif devant la démarche esthétique, toujours hissée à un haut niveau de qualité, sans toutefois être touché autrement, et certainement pas par la narration.
L'épure nous éloigne trop souvent du sentiment malgré l'expressivité de la musique de Prokofiev.
La différence entre la chorégraphie et la partition rend du reste évident le fossé qui sépare une recherche intéressante mais non aboutie d'un côté, et une perfection musicale de l'autre.
La chorégraphie a, de plus, tendance à terriblement alourdir la musique et frise parfois le contresens avec ce qu’exprime la partition.
La caméra s'attarde très souvent sur des détails du corps des danseurs.
Il faut dire qu'ils sont splendides et bien mis en valeur par des éclairages orangés d'un très bel effet qui les habille plus que les costumes !
On notera que les danseurs sont bien plus avantagés par leur musculature et leur tenue que les danseuses privées de féminité et bien peu charismatiques.
Ce parti pris de plans très rapprochés et de cadrages inventifs pose du reste le problème de cette réalisation assez particulière.
Superbe, elle utilise néanmoins la chorégraphie pour se faire valoir plus que pour rendre compte.
Le spectateur se montrera ainsi soit convaincu par des images splendides, soit déçu par la spoliation de la chorégraphie.
L'alternance des scènes nous conduit à un très beau final teinté d'émotion, cette fois.
Les deux protagonistes, attachés à des filins de sécurité, se hissent avec peine en haut de ce qui figure deux montagnes.
Ils se retrouvent en leur sommet pour s'unir et, à ce moment, deviennent enfin les Roméo et Juliette que nous attendions.
Au final cette adaptation de Roméo et Juliette nous laisse sur une double impression : celle d'une riche expression corporelle à la gloire des corps et celle d'une tentative de s'éloigner du modèle, du mythe, quitte à y perdre la densité qui, seule, peut permettre aux personnages d'exister.
Philippe Banel




- Introduction au ballet dans laquelle le chorégraphe Mauro Bigonzetti s'exprime sur son approche personnelle de Roméo et Juliette qu'il tient à éloigner des versions classiques en resserrant le drame sur les amants et en éliminant ce qui les entoure, à commencer par les Capulet et les Montaigu. Le décorateur et costumier Fabrizio Plessi explique sa contribution au projet et sa façon de sortir du schéma habituel, tandis que Federico Grili, responsable de la compagnie, et le chef d'orchestre Bruno Moretti apportent brièvement leur point de vue. (12')






































