Rappelons que le réputé Gewandhausorchester de Leipzig est l'institution musicale la plus ancienne au monde. L’origine de la constitution de l’orchestre remonte aux environs de 1750 et il n’a pratiquement jamais cessé d’exister depuis lors, sous une forme ou sous une autre. La formation voit le jour 35 ans avant la naissance de Johann Sebastian Bach, son plus célèbre citoyen, et ne cessera d’être l’orgueil le plus légitime de la cité tout entière, à l’égal du Cantor, son emblème le plus prestigieux.

Trois siècles plus tard, nous assistons à un très grand événement musical. Outre la dimension intrinsèque extraordinaire de la Symphonie No. 8 de Gustav Mahler, il réunit en effet l’un des effectifs les plus importants jamais rassemblé au concert. Il se rapproche en cela, et bien avant lui, du Requiem de Berlioz (1837) avec ses innombrables fanfares de cuivres et ses 10 jeux de timbales ou, plus tard, en 1909-1910 des Gurrelieder de Schönberg, avec autant de masses sonores et de déferlement musical poussant à l’extrême les limites de la lisibilité du texte autant que la capacité des scènes de concert classiques à les accueillir.
De tels effectifs permettent de fait aux compositeurs des combinaisons sonores insolites que seule peut offrir la multiplication des pupitres musicaux. Et c’est bien l’effet de masse sonore et l’abondance des lignes de chant qui emportent notre émotion et nous transportent même parfois dans un univers sensoriel inouï. Qu’il s’agisse pour cette Symphonie No. 8 des dernières pages du Veni Creator, ou à plusieurs reprises de celles de la Seconde partie, jusqu’au superlatif et extatique "Alles Vergängliche" conclusif, il faut vivre au concert ces moments de communion pour apprécier l’intention de l’auteur et en évaluer le tour de force créatif.
À l'inverse, et là comme dans les œuvres précitées, la Symphonie No. 8 offre à vivre d’aussi beaux moments d’extase quasi religieuse dans ses pages les plus sublimes à peine murmurées, comme au centre du Second mouvement avec l’Adagissimo, un des nombreux "sommets" paisibles que comporte aussi la partition.
Grande et belle réussite que cette captation : les effectifs et la qualité de leur engagement rendent à l’unanimité justice à cette partition que l’on parcourt à chaque fois quasiment comme un pèlerinage, tant elle traverse à elle seule pour ainsi dire, toutes les émotions musicales qu’il nous soit donné d’entendre.

La plus notable des prestations est ici sans conteste celle de l’orchestre. Il est du reste intéressant de faire le parallèle avec la même Symphonie No. 8 dirigée à Berlin par Simon Rattle en septembre 2011 avec la Philharmonie, et un plateau prestigieux réunissant les forces musicales de la capitale allemande.
Ici, à Leipzig, tout est régal instrumental. Rien n’est ostentatoire mais, grâce aux tempi plutôt peu rapides, voire lents, adoptés par Riccardo Chailly, on se délecte à chaque phrase d’un bonheur instrumental au jeu avant tout collectif. On se montre rapidement convaincu par l’incroyable discipline interprétative au sein de laquelle les pupitres ne s'apparentent pas, comme on pourrait le souligner à Berlin, à une juxtaposition de merveilleux solistes qui font, en exagérant à peine, "jeu à part". Les musiciens du Gewandhausorchester forment un seul groupe, une communauté musicale.
La beauté remarquable du Berliner peut voir en l'orchestre de Leipzig une belle concurrence, du reste non unique. Sur le plan collectif, la Philharmonie est même ici dépassée.
Les sonorités, enfin, sont plus rondes à Leipzig. Les cuivres, par exemple, font entendre une incomparable homogénéité et une rondeur qui leur est propre. Les bois sont tout simplement aussi somptueux que ceux de Berlin, mais ils jouent ici encore de façon bien plus collective. Toute l’introduction du Second mouvement en apporte la preuve irréfutable.


Sur le plan vocal, la partition comporte plusieurs difficultés. D’abord, il faut harmoniser ce qui, par essence, ne veut pas l’être : un groupe de solistes dont la vocation, à l’opéra, est justement de ne pas se fondre dans un ensemble, mais de faire ressortir les caractéristiques dramatiques et musicales propres aux personnages qu’ils incarnent. Dans la Symphonie No. 8, au contraire, les chanteurs doivent faire preuve d’homogénéité. Cela est particulièrement sensible dans le Veni Creator où plusieurs phrases des deux sopranos sont émises à l’unisson. Dans cette première partie, l'ensemble chante souvent de façon à constituer une émission à l'unité primordiale. Il est ainsi évité que, par son timbre ou par la liberté de ses attaques, de ses couleurs ou de ses nuances, un soliste s’y distingue plus qu’un autre et que l’unité musicale contrapuntique du texte de s'en trouve alors compromise.
Il règne au Gewandhaus une belle discipline de l'ensemble des solistes, une belle écoute de l’un pour l’autre. On remarquera vite la belle couleur mâle, profondément émouvante de la basse de Georg Zeppenfeld,
la sonorité impérieuse et sûre de la soprano Erika Sunnegárdh, autant que celle de sa consœur Ricard Merbeth, ainsi que la belle couleur des deux altos Lioba Braun et Gerhild Romberger. On sera tout aussi séduit par la périlleuse prestation du ténor Stephen Gould qui parvient à grand mérite, mais aussi au prix de grands efforts, à donner la pleine vaillance à ses airs. La Seconde partie et l’impossible "Höchster Herrsch erin der Welt", puis "Blicket auf !", constituent autant de véritables et délicates prouesses vocales pour le ténor, dignes de celle d’un Siegfried de Wagner ou d’un Waldemar des Gurrelieder de Schönberg. Inclinons-nous devant la prouesse de Stephen Gould !
Les chœurs sonnent de magnifique façon de part en part et l'on est frappé - il est vrai que l'allemand est leur langue - par la clarté de la diction collective, qu’il s’agisse des formations adultes ou des superbes chœurs d’enfants. On sera souvent touché par le "spontané" de leur engagement et par cette volonté commune de ne pas en rajouter à la dimension supra naturelle du texte. La performance est à ce titre vraiment remarquable et touchante.
Vient enfin l’approche de Riccardo Chailly. On constate à nouveau que le classicisme de sa direction caractérise le chef au travers de ses diverses prestations, tant au concert qu’au disque. Il possède, c’est incontestable, une énergie convaincante sinon communicative, et sa lecture se montre limpide. Précis, clair dans ses gestes et modeste dans son approche, on pourrait imaginer ici ou là qu’il s’engage davantage dans la fougue, dans le feu d’un langage qui ne manque pourtant pas de verbe. Il est clair qu’il reste volontairement en deçà d’une expression qui, sans doute, le submergerait s’il s'y impliquait corps et âme en ce sens. Il en ressort ainsi un magnifique moment de musique auquel on serait bien en peine de reprocher quoi que ce soit, mais où ne perce pratiquement jamais cette dimension universelle, visionnaire et exaltée sur laquelle Mahler s’est exprimé.
Cette lecture est excellente, mais nous lui préférons la sublime version que Leonard Bernstein nous a laissée en 1975*, également au concert mais à Vienne, et qui nous place directement en connexion avec les images sonores d’un autre monde, avec l’existant d’un autre univers.
* DVD Deutsche Grammophon.
À Noter : Le livret du DVD, sur sa page française, comporte une grossière erreur avec l’intitulé "Symphonie No. 2 "Résurrection" en lieu et place de "Symphonie No. 8 "des Mille".
Lire le test de la Symphonie No. 8 de Mahler dirigée par Riccardo Chailly en Blu-ray
Gilles Delatronchette

















































