
Nous avons déjà eu l'occasion de faire l'éloge du ténor mexicain Rolando Villazón dans Don Carlo de Verdi et Roméo et Juliette de Gounod. Tous les aspects que nous avons déjà évoqués se retrouvent dans cette Traviata mise en scène par Willy Decker. On aimera ou pas son extravagance, mais il est juste de reconnaître qu'elle donne une vie au personnage d'Alfredo et que les passions exprimées ne sont en rien hors-sujet.
Le style vocal du ténor est à l'image de ses talents d'acteur : chaque intention reflète à merveille l'amour fou, la joie, le désespoir, la violence et la honte. La gorge est ouverte, la puissance du son indéniable, la couleur de l'ensemble des registres ne présente aucun défaut. L'investissement absolu et contrôlé se tourne vers l'expressionnisme le plus franc, sans chichis ni faux sentiments théâtraux, car le chanteur est comme cela dans la vie courante, comme nous le montrent les suppléments proposés en accompagnement de l'opéra. Qui mieux que lui sait chanter en courant, allongé sur un canapé ou en train de s'habiller ? Bien sûr, cette façon d'investir l'espace scénique nécessite une implication identique des partenaires qui l'entourent car un jeu minimaliste paraîtrait froid et désengagé.
Comparons maintenant Thomas Hampson dans le rôle de Giorgio Germont, avec son incarnation du même personnage en 2009 dans La Traviata à Covent Garden sous la direction d'Antonio Pappano. Non seulement le chant est plus ferme à Salzbourg en 2005, mais la composition du père austère et glacial qui prévalait en 2009 laisse place à un personnage beaucoup plus impliqué et violent. Ici, certaines répliques hargneuses sont presque parlées, quand certains gestes expriment une violence sans détour. À Salzbourg, le baryton américain incarne un père plus révolté que quémandeur.

On ne peut que faire un éloge sans réserve de la Violetta d'Anna Netrebko. Jamais la soprano russe n'impose un modèle de diva s'accaparant le rôle pour se mettre en valeur. Toute la démarche est au contraire naturelle, en accord avec celle de Rolando Villazón. Le chant est vécu en tant qu’actrice. Une actrice qui joue avec une grande justesse la complexité du personnage aux prises avec la mort, ce dont attestent les nombreux gros plans sur son visage fort bien filmé par les caméras de Brian Large. Qu'elle se présente sur scène très légèrement vêtue, qu'elle s'habille ou se déshabille, là encore en chantant, Anna Netrebko fait toujours preuve de grâce et de simplicité.
Curieusement, durant le dernier Acte de cette production salzbourgeoise, Violetta ne tousse pas, ne crache pas de sang, pas plus qu'elle ne gît sur son lit. Elle se tient debout sur une scène vidée de tout attribut superficiel, et la présence de la soprano suffit largement à habiter la scène. Et quelle voix ! Couleurs à tous les registres, aigus et vocalises parfaitement clairs et timbrés, aucun vibrato, jamais de cris… Assurément, une forme de perfection.
Le Wiener Philharmoniker, orchestre de luxe emporté par la direction très subtile de Carlo Rizzi, participe bien sûr à l'indéniable réussite de cette Traviata. Et l'on aura le plaisir d'entendre ici ou là quelques détails d'orchestration passés souvent inaperçus dans d'autres interprétations, avec notamment une belle mise en valeur au niveau des vents.
Nous l'avons dit, Willy Decker a choisi l'épure pour cette actualisation de La Traviata. Très peu de meubles, une grande porte à battants fondue dans une paroi uniforme légèrement animée par des rainures qui accrochent les lumières variant symboliquement suivant les situations. La symbolique est primaire mais efficace : la robe de Violetta, dans son rôle de séductrice, ses canapés et ses chaussures sont rouge vif. Ils deviennent blancs lorsque la courtisane devient "pure" dans sa relation à Alfredo. La forme en demi-cercle du plateau est un rappel graphique du cercle du cadran de l'énorme montre posé contre le mur ou sur le sol jusqu'à l'avant-dernière scène. La Traviata se transforme en drame du temps, les aiguilles tournent lentement ou à toute vitesse, mais implacablement. À la fin de l'œuvre, Violetta chantera son "Addio del passato" en partie couchée sur le cadran avant que les fêtards ne viennent l'enlever, accompagnés d'une autre Violetta, clone destiné à remplacer celle qui va mourir.

Willy Decker nous fait en outre comprendre dans sa réinterprétation que tout n'est pas drame dans La Traviata. Ainsi, la Scène I de l'Acte II est jouée en duo - ce qui est inédit puisque, normalement, Alfredo se trouve seul - avec la légèreté et l'humour caractéristiques de deux jeunes amoureux. Les meubles qui les entourent suivent cet état d'esprit : les canapés sont recouverts d'un tissu fleuri très coloré, les chanteurs portent des robes de chambre imprimées du même motif. Rolando Villazón chante en caleçon et joue à cache-cache avec Anna Netrebko.
Les deux parties avec chœur au début de l'Acte I et au Tableau II de l'Acte II ne dérogent pas à la règle d'un esprit évolutif en relation avec l'action, et expriment de ce fait une inquiétude sous-jacente, omniprésente tout le long de l'opéra. D'abord par le choix d'habiller uniformément les choristes en costumes-cravates noirs ; ensuite en cachant à l'occasion leurs visages par des masques plats similaires. Les personnages secondaires entrent et sortent comme des oiseaux de mauvais augure et sont eux aussi costumés de noir. L'allégorie sinistre de la mort, jouant avec le camélia blanc de Violetta, est attachée principalement à un rôle muet créé spécialement pour l'occasion, apparaissant régulièrement et devenant obsessionnel pour violetta. Il sera finalement incarné dans le rôle bref du docteur.

Cette version de la très populaire Traviata, peut être comparée avec profit avec La Traviata de Londres enregistrée en 2009 et éditée par Opus Arte. Tout aussi probante mais dans un style foncièrement opposé tant au niveau musical que scénographique, nous n'hésiterons pas à attribuer à cette Traviata salzbourgeoise un Tutti Ovation amplement justifié et complémentaire à celui décerné à la production de la Royal Opera House avec Renée Fleming.
À noter : Cette Traviata de Salzbourg est également disponible en DVD Standard, mais seule l'édition Collector épuisée depuis longtemps contenait le DVD des suppléments présents sur le Blu-ray.
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Nicolas Mesnier-Nature

















































