Singulier programme que celui-ci !
Associer ainsi Richard Strauss à Maurice Ravel n’est pas chose courante tant leurs univers semblent différents.
Pourtant, cette production a bien réussi, sans nécessairement le vouloir au départ, à mettre en lumière certains parallèles inattendus entre les œuvres des deux compositeurs.
Il n’y avait peut-être pas véritable volonté au départ, car ce n’était pas exactement ce qui avait été initialement sélectionné pour la Cité de la Musique en ce mois de janvier 2009.
En effet, l’idée originelle était de proposer un programme entièrement dédié au compositeur d’Ariane à Naxos autour d’œuvres assez peu jouées parmi lesquelles la Burlesque pour piano et orchestre.
Or, les répétitions nécessaires n’ayant pu avoir lieu pour des raisons de santé, la pianiste Hélène Grimaud a préféré se retrancher sur un concerto qu’elle avait sous les doigts pour assurer la performance, en l’occurrence… celui de Ravel.

Disons le d’emblée, cette interprétation du Concerto pour piano de Ravel n'est pas à classer parmi les inoubliables, mais pour autant, elle nous réserve de bien beaux moments.
La pianiste ne ménage ainsi ni ses efforts dans cette pièce très physique aux accents quasi Gerswhiniens, ni ses effets, parfois presque trop appuyés.
Un engagement qui s’accompagne d’une relative raideur dont elle ne parvient pas totalement à se défaire dans le sublime Second mouvement de ce concerto, notamment dans l’exposition du thème principal qu’on aurait aimé un tantinet plus souple, voire plus sensuel.
D’autant plus que l’accompagnement orchestral se montre particulièrement digne d’éloges, à commencer par les solos magiques, quasi miraculeux de la flûte (Jaime Martin) et du hautbois (François Leleux).
Si, dans les mouvements extrêmes, la maîtrise et le charisme de la pianiste sont tels qu’elle ravirait presque sa place au chef d’orchestre, dans ce mouvement, c’est bien l’orchestre qui nous ravit tandis que la soliste se pâme plus qu’elle ne ressent.
Un paradoxe pour cette artiste connue au contraire pour son authenticité.
Cela dit, Hélène Grimaud s’en sort réellement avec les honneurs pour avoir assuré malgré tout avec une réelle maîtrise - à défaut d’une véritable sensibilité ravélienne - cette pièce redoutable du répertoire à laquelle Le Bourgeois gentilhomme qui clôt ce programme fait écho de manière inattendue à travers un sens des couleurs pas si éloigné.
En effet, cette suite flirtant avec la musique de chambre de 20 ans antérieure au Concerto de Ravel pourrait être d’une certaine façon le "Ma Mère l’Oye de Richard Strauss", tant elle regorge d’idées et de fraîcheur au niveau de l’orchestration, dans laquelle la subtilité des bois le dispute à la brillance et la virtuosité des cuivres.
Manquent alors les cordes à ce palmarès orchestral, et c’est là que les Métamorphoses de Richard Strauss entrent en lice.
Sorte de poème symphonique inspiré par la destruction de l’Opéra de Munich en 1943, ainsi que par des lectures de Goethe, cette œuvre est l’occasion pour les cordes du Chamber Orchestra of Europe (COE) de mettre en avant leurs nombreuses qualités.
Dans une approche de la matière sonore très chambriste, on est littéralement envoûté par le moelleux du premier violon Steven Copes et du premier violoncelle William Conway.
L’ensemble réussit des fondus parfaitement exemplaires et confondants de naturel, dans une plasticité et une agogique, une manière de faire vivre les notes d’un goût absolument remarquable.
La maturité désormais accomplie de l’orchestre lui permet d’apporter une belle cohésion à l’œuvre.
De fait, il n’est pas simplement "dirigé" par le chef, il dialogue avec lui dans un véritable esprit de complémentarité.
C’est ainsi que la vision de Vladimir Jurowski, magnifiquement aboutie dans son sens du détail, pourrait paraître pour cette même raison un peu trop segmentée voir parcellisante.
Et c’est tout le talent de l’orchestre que de répondre à cette vision, tout en lui apportant une dimension plus organique, une matière, une ligne et une unité totalement bienvenues.
Peut-être l’ordre des pièces qui constituent ce concert aurait-il pu être différent tant ces Métamorphoses de près d’une demi-heure paraissent un rien longuettes en ouverture.
Cet opus aurait certainement trouvé une place de choix en milieu de programme, comme une respiration introspective entre les deux feux d’artifices de couleurs et de rythmes que constituent le Concerto de Ravel et Le Bourgeois gentilhomme.
Mais c’est bien là l’un des avantages du support DVD que de permettre un visionnage dans l’ordre de son choix.
Pour avoir tenté l’expérience, on ne ressent pas les choses de la même manière et l’oreille est ainsi plus disposée à jouir du subtil contrepoint offert par ces cordes sublimes.
On ressort de ce concert avec des couleurs plein les oreilles, mais avant tout subjugué par l’orchestre, celui-là même qui avait révolutionné l’interprétation des Symphonies de Beethoven sous la baguette de Nikolaus Harnoncourt en 1991.
Pour cela, l’expérience vaut le détour !
Jean-Claude Lanot










































