
Les deux concertos pour piano et orchestre de Chopin, morceaux stars des pianistes virtuoses, sont des œuvres de jeunesse composées à l'âge de dix-neuf et vingt ans en Pologne avant l'exil de leur auteur. Le Concerto No. 1 en mi mineur, suivant notre numérotation, fut en fait écrit après le Concerto No. 2 en fa mineur. L'orchestration, souvent critiquée, n'est pas un modèle d'inspiration et se cantonne à l'exposition des thèmes et à un accompagnement de base des plus simples. Un effectif orchestral moyen est donc amplement suffisant pour leur interprétation, et l'absence de chef sur le podium ne pose aucun problème pour la mise en place et le rendu sonore nécessaire*. Dans cette optique, le Warsaw Philharmonic Orchestra dirigé par l'habitué des studios Antoni Wit est à la limite de la surcharge numérique. Mais le chef n'outrepasse pas son rôle et se garde d'en rajouter dans le romantisme échevelé hors de propos. Le minimum est assuré avec qualité et Antoni Wit parvient même à éviter la routine en écoutant et en suivant son pianiste, force regards à l'appui.
* Pour preuve la très belle prestation sur CD de Krystian Zimerman, pianiste et chef à la tête du Polish Festival Orchestra. (Deutsche Grammophon - 1999)

Deux pianistes d'origine russe partageant, outre leur nationalité, un même professeur - Anna Kantor -, s'assoient successivement au clavier : le très connu et médiatique Evgeny Kissin pour le Concerto No. 2, et le moins célèbre Nikolai Demidenko pour le Concerto No. 1 qui ouvre cet enregistrement réalisé le 27 février 2010. L'occasion est rare et bien intéressante de pouvoir comparer ainsi deux interprètes très différents confrontés à deux œuvres stylistiquement voisines.
Nikolai Demidenko assure un jeu très égal, regorgeant de nuances, qui résulte d'une virtuosité transcendante totalement sous contrôle et qui se manifeste par une absence totale d'effets de manches et de grands gestes. Ses doigts courent sur le clavier dans une maîtrise physique parfaite et installent la présence permanente d'une rare et puissante homogénéité sonore. Seul le visage, emporté par le lyrisme d'une phrase ou la finesse subtile d'un phrasé, la bouche murmurant les notes, imprime une extériorisation de l'impact de la musique sur l'interprète. Demidenko regarde peu le chef, installé dans son monde intérieur.
Evgeny Kissin s'impose immédiatement comme plus subjectif. On ne peut prévoir, comme avec Demidenko, là où il va nous emmener. Il manipule les spectateurs par une subjectivité qui règne sur tout. Les notes sont parfois martelées, parfois léchées. Le virtuose russe bouge davantage, et s'il vit lui aussi sa musique de l'intérieur, il l'exprime différemment et l'extériorise par un jeu à tempérament dont on devine qu'il peut varier d'un concert à un autre. Visiblement, le public adhère davantage à ce point de vue puisqu'il n'attend pas la fin du dernier accord pour applaudir avec plus d'enthousiasme, et même se lever.
Les bis ne font que confirmer notre impression : une Mazurka mélancolique en la mineur pour Demidenko, la très virtuose Étude en ut mineur dite "révolutionnaire" et la brillante et rapide Valse posthume en mi mineur pour Kissin. Autrement dit une force tranquille opposée à une fougue tactile…

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Nicolas Mesnier-Nature














































