
Siddharta est construit sur une succession de 16 tableaux qui s'enchaînent sans interruption. La musique est le plus souvent liée aux personnages, comme le Mal et ses percussions. Siddharta est personnalisé par la guitare électrique et une légère rumeur orchestrale accompagne L'Éveil, incarné par Aurélie Dupont et ses messagères.
De spectaculaires percussions fort bien rendues par un excellent effet stéréo ouvrent le spectacle et apportent immédiatement une dimension prenante à même de nous rendre disponible à la proposition du chorégraphe. Des danseurs vêtus d'académiques noirs et coiffés d'un casque incarnent le Mal tandis qu'un gigantesque balancier oscille sur fond de fumigène et d'éclairage bleu superbe. Les gros plans sur ce balancier nous montrent une surface semblable à celle d'une planète jonchée de cratères. Cet imposant élément de décor a été imaginé par l'artiste plasticien Claude Lévêque, lequel apportera sa vision symbolique à chacun des tableaux.
L'entrée de Nicolas le Riche (Siddharta), puissant avec naturel comme à l’acoutumée, est très vite suivie par celle d'Alice Renavand (Yasodhara, son épouse).
La cour du Roi, père de Siddharta, est superbement composée d'énormes lingots d'or dont le master Haute Définition régale le DVD, mais plus encore le Blu-ray. Les danseurs évoluent devant un fond de scène d'une noirceur absolue et ressortent fort bien grâce à des éclairages qui sculptent leur silhouette tout en apportant de fort belles couleurs à une composition esthétique très sophistiquée. Le travail de Dominique Brughière sur les lumières est magnifique.

On est admiratif devant la présence intacte du danseur Wilfried Romoli dans le rôle du Roi, sa technique magnifique et, par-dessus tout, la respiration ample et précise de sa gestuelle. Le chorégraphe Angelin Preljocaj invente un langage original entre Siddharta et son père. L'esthétique assez élaborée apporte une forme de cachet à la narration sans l'enfermer dans un vocabulaire abscons, mais au contraire, en lui apportant une forme de limpidité.
Le tableau suivant, très expressif, dépeint les ravages d'une épidémie. Six danseuses en académique blanc deviennent les marionnettes des "créatures du Mal". La composition est à la fois morbide et splendide tant le chorégraphe parvient à exprimer un sentiment d'abandon par le corps. Les danseuses sont magnifiques et deviennent un vecteur d'expression idéal.
Le rêve de Siddharta débute ensuite par l'entrée des messagères dans un excellent ensemble à la gestuelle dynamique et à la chorégraphie de ligne très travaillée entre apparente confusion et structure parfaite. Les costumes portés par les danseuses nourrissent le mouvement avec la légèreté de duvets d'oiseaux.
Puis L'Éveil apparaît et Aurélie Dupont est magnifiquement mise en valeur par de très belles lumières. On ne peut s'empêcher de pencher ici aux actes blancs du Lac des cygnes transposés dans un univers différent, mais à l'esthétique parfois parallèle. La rencontre entre L'Éveil et Siddharta est fort bien conduite, entre la directivité ouatée qui émane d'Aurélie Dupont dont la dynamique des mouvements est astucieusement prolongée par un costume chatoyant et translucide, et Nicolas Le Riche dont la présence se fait aussi docile que marquée. Par la suite, une remarquable progression prendra place dans le dialogue instauré entre les deux personnages, jusqu'à la fusion en fin de spectacle.

Un fort beau pas de deux entre Alice Renavand et Nicolas Le Riche, sensuel et apaisé, prend place juste avant le départ de Siddharta. Son épouse Yasodhara sait qu'il va la quitter et l'intention de la danseuse parvient à nous capter par ce non-dit qui nous touche à travers l'union des corps. Entre en scène Ananda, cousin et compagnon de Siddharta…
La stature de Stéphane Bullion s'accorde à celle, athlétique, de Nicolas Le Riche. Le pas de deux qui les rassemble alors qu'ils fuient dans la forêt confirme l'accord parfait des danseurs dans la respiration des gestes. La chorégraphie est puissante, à l'image de ses interprètes. Plus tard dans le ballet, nous assisterons à un autre pas de deux qui présentera une semblable qualité de danse et de synchronisation.
La scène suivante est à proprement parler magique : L'Éveil se dérobe à Siddharta qui tente de l'attraper. Aurélie Dupont est suspendue à des filins et s'envole avec une légèreté étonnante dès que le jeune homme l'approche. Les figures qu'elle décrit en apesanteur sont d'une grâce infinie. À ce point, le spectacle gagne en légèreté après nous avoir convaincu de la force et de la violence de son contenu.

La chorégraphie de ligne des ermites nantis de grands bâtons dont ils frappent le sol montre à nouveau l'habileté d'Angelin Preljocaj à construire des figures, et celle du corps de ballet de l'Opéra de Paris à proposer des ensembles parfaits. La caméra de Denis Caiozzi nous permet en outre de profiter d'un point de vue idéal.
La musique de Bruno Mantovani épouse parfaitement le sujet et son traitement. Elle parvient à plonger danseurs et spectateurs au cœur d'un univers sonore assez fascinant. Dynamique par les rythmes et l'orchestration, mais aussi mystérieuse et parfois subtile, la partition permet à l'Orchestre de l'Opéra de Paris, au meilleur de sa forme, de délivrer une prestation en tout point réjouissante sous la baguette précise de Susanna Mälkki.
Muriel Zusperreguy interprète le rôle de la jeune villageoise Sujata qui va inciter Siddharta à libérer l'humanité de la souffrance. La présence de la danseuse est touchante et apporte à ce rôle secondaire une humanité bienvenue.
Peu après, un gigantesque châssis descend des cintres. Il va accueillir la déviation de Siddharta et Ananda du chemin de l'ascèse pour emprunter celui de la chair. On pourra sourire du côté un peu "cliché" des chevelures déployées par les deux tentatrices comme instruments de séduction. Mais cela n'altère en rien la beauté des mouvements des corps sur le châssis qui se balance doucement. Les deux couples formés évoluent en miroir et la sensualité du vocabulaire est superbe, une fois de plus soutenue par de bien beaux éclairages. Les ébats sont merveilleusement bien filmés, si bien que le réalisateur semble parfaitement épouser la vision du chorégraphe. Quant au spectateur, il ne pourra jamais regretter de ne pas voir ce qu'il souhaite…
Grands sauts, mouvements rythmés, dynamique percusive : Nicolas Le Riche et Stéphane Bullion, une nouvelle fois parfaitement accordés, expriment avec puissance les mortifications que les deux hommes s'infligent après l'épisode de débauche.

Le décorateur Claude Lévêque a imaginé une gigantesque maison chaleureusement éclairée de l'intérieur, qui tourne lentement au-dessus d'Aurélie Dupont et Nicolas Le Riche à nouveau réunis. Siddharta, d'abord distant de la figure féminine, finit par s'accorder à ses mouvements. On sent là une belle osmose entre les danseurs, mais le vocabulaire déçoit un peu car moins riche, moins chargé de sens que dans certains tableaux qui précèdent.
Des couleurs chaudes envahissent le plateau. Rouge, jaune et or sont parfaitement rendus par le master vidéo. Le corps de ballet est pleinement utilisé pour une scène qui voit le retour de Sujata face à un Siddharta éveillé et maintenu vêtu d'un pantalon blanc.
Il faut ici souligner la prouesse de Nicolas Le Riche, quasiment toujours sur scène depuis le début du ballet, mais aussi toujours en mouvement.
Lorsque L'Éveil et ses suivantes repoussent les forces du Mal afin de protéger Siddharta, on pense à nouveau au Lac des cygnes. Quelques plans larges témoignent d'un ensemble très travaillé, très bien dansé.
L'Éveil forme avec Siddharta un magnifique duo d’une maturité créative impressionnante et les deux danseurs s'accordent parfaitement dans l'exigence du chorégraphe. Dynamique ou gestuelle retenue, formation de figures à la fois fortes et délicates : la respiration de ce pas de deux est totalement accomplie.
Le ballet se termine avec le retour du Roi, venu s'incliner devant son fils, dans un tableau très dépouillé. Aurélie Dupont et Nicolas Le Riche sont puissamment éclairés d'un blanc incandescent qui les fait paraître ailleurs, au-delà du réel.

Siddharta est un spectacle initiatique parfaitement équilibré et construit. Ni le vocabulaire d'Angelin Preljocaj ni la musique de Bruno Mantovani ne rebuteront le néophyte. La narration est limpide et les danseurs parfaits, reste alors à se laisser envoûter par les contrastes qui habitent cette œuvre puissante…
Philippe Banel
















































