Le choix d'Orphée et Eurydice de Gluck est judicieux. L'œuvre se définit tout d'abord comme une "action théâtrale" qui, à son époque, représente clairement un nouveau genre d'opéra sans longueurs excessives, sans récitatifs secco et sans cadences interminables. En 1768, année de sa création, ces caractéristiques étaient toutes bien souvent le lot des productions opératiques. Avec seulement trois personnages, l'Amour s'ajoutant aux protagonistes du titre, l'action joue la simplicité et la clarté.
Quasiment à l'origine d'un nouveau genre capital pour l'histoire de l'opéra, Gluck s'inscrit pourtant encore en héritier de l'ère baroque en ce sens que dans son Orphée, l'aspect visuel - la danse principalement - revêt une très grande importance. L'orchestre possède lui aussi un rôle majeur, avec ses passages de musique expressive, novatrice pour l'époque, et s'avère un terrain idéal pour la chorégraphie. Les chœurs jouent par ailleurs un rôle théâtral essentiel.
Sur le plan formel, précisons que Pina Bausch renonce pour cet Orphée à la fin du premier tableau et à l'intégralité du second tableau de l'Acte III. Le compositeur avait prévu d'y ressusciter Eurydice puis de faire succéder un grand moment de réjouissances finales. Pour des raisons structurelles et expressives, l'opéra est en fait ici découpé en quatre parties – Deuil, Violence, Paix et Mort – et s'achève comme il a commencé, par un chœur de lamentations.
Les chanteuses - il n'y a pas de chanteur - s'expriment en allemand : les sopranos Julia Kleiter et Sunhae Im interprètent respectivement Eurydice et Amour, et on a curieusement confié le rôle d'Orphée à une contralto, Maria Riccard Wesselin.
Malheureusement, au niveau interprétatif, les voix restent musicalement en retrait. La contralto manque nettement de puissance et accuse une neutralité expressive certaine, défaut que l'on retrouve dans les très brèves interventions de Julia Kleiter. Seule la Coréenne Sunhae Im, dont nous avons déjà eu l'occasion de saluer les talents dans Orlando Paladino, s'en sort avec les plus grands honneurs.
De même, l'orchestre employé par Thomas Hengelbrock donne toute son ampleur, sa verdeur et ses couleurs parfois crues mais pleines de relief à la magnifique et très expressive partition de Gluck. Grâce à lui, on n'aura pratiquement d'oreilles que pour les instrumentistes et l'impression générale de qualité persistera.
Dans le cadre d'un simple concert la prestation aurait eu grand mal à convaincre dans sa globalité mais, ici, Pina Bausch s'en empare avec talent et recrée avec originalité et sensibilité ce que l'on pourrait appeler une œuvre nouvelle.
Chaque rôle est doublé : les chanteuses apparaissent discrètement en scène, habillées de noir, toujours au côté de leur équivalent dansé. Ce traitement bicéphale des personnages permet de mesurer les capacités de Pina Bausch à incarner non seulement des figures mythologiques brutes, mais également leurs émotions et leur psychologie en les dotant en quelque sorte d'une double personnalité exprimée par des chanteuses privées de réalité corporelle et les danseurs privés de voix. Dans cet axe, le double féminin d'Orphée convient moyennement à la virilité du héros grec, et peut par conséquent interloquer le spectateur peu au courant des conventions de l'opéra baroque. Un chanteur haute-contre aurait sans doute été plus adéquat.
La simplicité de l'action et des caractères se retrouve exprimée dans les décors. Rien de superflu, tout est très sobre et se rapproche des sentiments thématisés par les titres donnés aux quatre tableaux. Les couleurs symbolisent à leur tour les personnages et les situations dans une lecture au premier degré compréhensible par tous : noir pour le deuil et la mort, blanc pour la pureté des âmes, rouge pour la passion et la tentation. Dans cette symbolique des habits, seul Orphée n'est pas couvert, sa nudité semblant être le réceptacle idéal de toutes les émotions dont il serait susceptible de se vêtir.
Les mouvements suivent avec justesse les évocations dictées par la partition. Parfois presque statiques, les déplacements et la gestuelle illustrent avec rigueur et efficacité une action très lisible. A contrario, le très dynamique troisième tableau - "Violence" – figure les Enfers en recréant de très nombreux déplacements où les âmes, reliées à des fils blancs très fins, vont et viennent, affolées. Le tableau "Paix" qui lui succède propose un contrepoids stabilisant grâce aux arabesques des mouvements lents des danseuses formés sur une superbe musique évoquant les Champs élyséens.
Yann Bridard reste sobre tout au long des quatre tableaux. Quasiment en permanence sur scène, la couleur chair de sa peau ressort de manière sculpturale sur les fonds sombres. Le danseur affirme avec talent sa personnalité, même lorsqu'il ne bouge presque pas. Son corps immobile transporté aux Enfers garde toujours une certaine souplesse dans les mouvements conduits par ses partenaires.
L'impression est identique pour Marie Agnès Gillot en Eurydice. La féminité et la grâce qui se dégagent de son personnage, aux lignes souples et filiformes, peuvent être perçues comme une sorte de judicieux équivalent expressif et stylistique de son alter ego masculin. Elle se transforme en des figures rappelant parfois les poses de la statuaire antique ou celles représentées sur les vases hellénistiques.
Quant à Miteki Kudo, bien que moins présente sur scène, sa fine silhouette et son parfait contrôle du pseudo-abandon lié à une intention permanente font du rôle d'Amor un élément incontournable de l'écriture du ballet à la présence superbe.
On notera une thématique du regard très importante dans le ballet. Elle est amplifiée progressivement : les âmes des morts ont les yeux clos, Orphée et Eurydice se les cachent souvent. La chorégraphie y gagne un aspect original.
Les prises de vues adroites et opportunes de Vincent Bataillon restent en accord parfait avec les déplacements et nous permettent d'apprécier d'importants aspects grâce à certains gros plans, privilège de ce DVD sur les spectateurs assis dans la salle.

Opéra-danse ou ballet chanté, l'Orphée et Eurydice de Pina Bausch est finalement une rencontre improbable mais convaincante entre la modernité re-créative et la tradition ancienne, à l'image de la figure emblématique de Gluck pour l'histoire de la musique…
À noter : Ce Blu-ray est proposé dans un boîtier Amaray standard avec un livret richement illustré de photos ; le DVD de ce programme est présenté au sein d'un somptueux digibook reprenant les mêmes photos
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Nicolas Mesnier-Nature











































