
Scindé en deux parties, le programme commence logiquement par une Ouverture, celle de l'unique opéra de Schumann, Genoveva.
Le style Harding est immédiatement perceptible : tempo relevé, fluidité et clarté de la polyphonie, rythmique énergique, le tout avec un minimum de subjectivité. L'effet obtenu satisfait pleinement l'oreille sensible à l'écriture particulière de Schumann, autant horizontale (mélodique) que verticale (harmonique), avec parfois une indécision qui ne laisse pas de surprendre et de rendre mal à l'aise tout interprète indécis. Ici, le chef anglais trouve un très bel équilibre qui finit par rendre compréhensible la complexité de l'écriture.
Les deux morceaux suivants, joués comme un diptyque, ont de quoi étonner. Il s'agit en effet d'une reconstitution de Joachim Draheim - lequel viendra saluer au côté du chef - de partitions qui ont trouvé place dans le tardif recueil pour piano Bunte Blätter. Leur arrangement et réorchestration n'engagent que leur auteur, mais l'illusion de Schumann est presque parfaite et leur création constitue une curiosité qui participe à l'intérêt de ce programme édité en DVD et en Blu-ray.

Le somptueux Nachtlied op.108 qui inaugure la partie chorale de ce concert, est malheureusement privé de sous-titres. Composé dans cette même ville de Dresde, Schumann l'aimait particulièrement. En seulement une dizaine de minutes, on n'aura aucun doute sur la qualité du chœur en présence et l'on pressentira avec délices l'arrivée du méconnu et rarement joué Requiem pour Mignon.
À peine plus long que l'opus précédent, ce requiem qui n'en est pas un est formé de six parties enchaînées dans lesquelles chœur et solistes échangent sur un texte de Goethe. Ce format de petite cantate convoque à bon escient quatre jeunes garçons alors que, bien souvent, l'œuvre est chantée par deux sopranos et deux altos adultes. Ce choix confère un aspect gracile et émouvant si l'on se rapporte au contexte dramatique de la pièce : quatre enfants assistant à l'enterrement de la jeune Mignon. Dans le no. 1, comme dans les nos. 4 et 5 (avec solo de basse), on ne pourra s'empêcher de faire un lien stylistique avec certaines parties de La Flûte enchantée de Mozart, tant pour l'orchestre que les voix. La difficulté de cette option tient bien sûr dans la justesse des chanteurs - c'est le cas ici - et d'établir un bon rapport de forces avec la masse chorale. Or Daniel Harding maîtrise le mieux possible l'équilibre et la fluidité nécessaires aux rapports, depuis la légèreté cursive de l'orchestre jusqu'aux voix.
Parallèlement aux interprètes, les caméras s'attardent sur la très baroque Frauenkirche, alternant gros plans et plans généraux. L'aspect flambant neuf de l'édifice l'apparente à un décor de théâtre avec parterre, balcons et loges. En effet, après son effondrement suite aux bombardements alliés de 1945, l'église fut entièrement reconstruite à l'identique de 1994 à 2005. Notre-Dame de Dresde sert régulièrement de salle de concert, son plan circulaire convenant particulièrement bien au parcours du son.
La seconde partie du programme permet de retrouver un Schumann mieux connu, celui de la Symphonie no. 3 "Rhénane", en réalité la seconde, chronologiquement.

Daniel Harding se trouve confronté à une multitude d'excellentes références discographiques et, contrairement aux précédentes compositions, notre oreille va se mettre instinctivement en position de comparaison.
Comme Harnoncourt ou Zinman, le jeune chef se range du côté des modernes relecteurs de la partition tout en lui conservant sa personnalité. Moins extrémiste, il développe ce que nous avons entendu dans l'Ouverture de Genoveva soit un Vivace mettant en valeur les doublures, le contre-chant, avec du rythme et de la vigueur mais sans nervosité ; un Scherzo d'esprit justement naïf et populaire dans le meilleur sens du terme, très clair et délicatement contrepointé aux vents fort bien mis en rapport ; un Andante chambriste et sobre comme il convient ; un Maestoso solennel sans être sentencieux, plus vertical et conservant du mouvement et de la clarté malgré un contrepoint très travaillé ; et enfin, un Finale vivace d'une belle énergie toujours assorti d'une lisibilité de la ligne.
Daniel Harding ne fait généralement pas l'unanimité mais comment ne pas reconnaître ici tout au moins son enthousiasme juvénile et l'évident plaisir à diriger qu'il dégage, façonnant un autre profil à la Staatskapelle Dresden, peu réputée pour son modernisme ? Un bon chef doit savoir transformer la pâte sonore des musiciens qui se trouvent devant lui, au point que l'on se demande s'il s'agit de la formation que l'on a dans l'oreille depuis des décennies. Harnoncourt y est parvenu avec le Philharmonique de Vienne ou le Concertgebouw d'Amsterdam. Harding réussit le même prodige. Cet excellent programme Schumann en témoigne.
Nicolas Mesnier-Nature










































