C’est avant tout aux décors de Mikhail Mokrov, aux costumes de Tatiana Noginova et à la mise en scène que l’on doit ce régal. Non que l'on assiste à quelque révolution spectaculaire - ce n’est pas le style de Francesca Zambello - mais le féerique, l’enchantement, l’absurde et le comique nous donnent rendez-vous dès le lever du rideau.
Nous retrouvons le bleu et le rouge dont nous ont régalé les ballets russes et l'on pense souvent aux décors d’Alexandre Benois pour Petrouchka. Presque un siècle plus tard on en retrouve ici l’inspiration.
Pourtant, cette production de Cherevichki nous laisse interrogateur sur la raison qui pourrait expliquer que l'ouvrage, que Tchaikovsky lui-même affectionnait particulièrement, n’a pas traversé le temps avec autant de bonheur que La Dame de Pique, Eugène Onéguine ou Iolanta, qui lui ont ravi la place sur les affiches de nos théâtres.
Certes, Cherevichki ne possède pas la profondeur émotionnelle des autres opéras de Tchaikovsky et n’en dégage pas l’ardeur romantique qui les caractérise. Mais il a vocation à s’imposer dans le genre léger, drôle et mutin, adjectifs qui ne s'appliquent généralement pas à l’univers lyrique du compositeur.
Contrairement à ses "grands" opéras, l’écriture est ici toujours éminemment conservatrice et marque peut être un retour en arrière vers la convention et le style traditionnels de l’opéra russe. C’est sans doute ce que l'on pourra reprocher à la partition de Cherevichki, tant la renommée de Tchaikovsky est plus qu’illustre dans le genre lyrique et son catalogue compte plusieurs parmi les plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire de la musique. Ceci étant, Les Souliers de la Tsarine utilise un orchestre au raffinement sonore digne de son auteur et de ses plus grandes pages, ainsi que plusieurs airs qui auraient probablement dû l’imposer auprès du public. Mais il en aura été autrement…

Il faut rendre hommage à Francesca Zambello, dont on a pu voir à l’Opéra de Paris bon nombre de productions, et dont Tutti-magazine a déjà chroniqué la Carmen le Don Giovanni du même Covent Garden, qui signe ici une de ses meilleures mises en scène. Toujours d’une parfaite lisibilité, elle allie le merveilleux, le truculent et le faste qui caractérisent ce conte de Noël, comme sa magie et son univers merveilleux. Jamais aucun de ses personnages ne tombe dans la caricature, même si on s’amuse beaucoup de l’intrigue et de ses rebondissements quelque peu attendus.
Noël oblige, la magie et le mystère réunis, Francesca Zambello a su s'entourer de merveilleux décorateurs et costumiers. Qui plus est, le Royal Ballet nous offre une scène toute de splendeur, tandis que les danseurs ukrainiens invités rivalisent de virtuosité. Comme quoi il est possible de "faire classique", très "classique" même, sans nécessairement ennuyer ni véhiculer une image désuète de production d’opéra dépassée.

La distribution réunit principalement sur la scène de la Royal Opera House des chanteurs russes du Théâtre Mariinsky de St Pétersbourg (Olga Guryakova, dans le rôle d'Oxana) ou du Bolchoï de Moscou (Vsevolod Grivnov dans celui de Vakula). On y retrouve aussi les très grands noms de Larissa Diadkova (Solokha) et de Sergei Leiferkus (Sa Majesté). Avec de tels atouts on se doit de partir gagnant et c’est bien le cas : chacun rivalise d’authenticité et le style idiomatique est garanti. Mais, plus que tout, la vaillance vocale et stylistique de Vsevolod Grivnov s’impose autant que le ton péremptoire et souverain de Larissa Diadkova. Tous deux dominent la distribution.
Mais il serait injuste d'en oublier les autres artistes… Le diable de Maxim Mikhailov est drôle à souhait et se montre tout aussi excellent chanteur qu’acteur né. Sergei Leiferkus est égal à lui-même : grand style, grande voix, et ce rien de couleur voilée qui caractérise sa couleur et à laquelle on peut préférer la splendeur vocale d’un Dmitri Hvorostovksy.
De même, le chant d’Olga Guryakova (Oxana) est quasi irréprochable. On osera à peine souligner une gestion de la ligne vocale qui se noie parfois et perturbe la préhension de l’intonation. Or c'est une question d’émission du son, qui peut aussi en faire le charme, comme de style de chant qui veut, en Russie comme au Metropolitan de New York, qu’on chante fort, très fort, pour mettre en évidence ses moyens. Cela entraîne parfois - il existe de multiples exemples parmi les grands artistes de récentes générations - une "perturbation" de l’intonation au profit du volume.

L’ensemble de la distribution vocale se montre en outre d’une très remarquable homogénéité. Dans la fosse, le chef Alexander Plianichko installe assez vite un climat de belle et vivante énergie, que les musiciens de la Royal Opera House servent, une nouvelle fois, admirablement.
Vous l'aurez compris, ce Cherevichki est un rendez-vous musical et festif à ne pas manquer !
À noter : Le menu d'accueil de ce Blu-ray, gentiment animé, ne peut rivaliser avec le dynamisme ludique de celui du DVD de ce même programme. Dommage !
Lire le test du DVD de Cherevichki
Retrouvez la biographie de Tchaikovsky sur le site de notre partenaire Symphozik.info.
Gilles Delatronchette







































