Interviews

Interview de Vladimir Ashkenazy

 

Il peut paraître surprenant de retrouver le nom de Vladimir Ashkenazy au générique du film d'animation japonais Piano Forest en tant que conseiller musical mais aussi interprète de la bande originale. Le grand musicien a bien voulu répondre à nos questions…

 

Vladimir Ashkenazy et le compositeur Keisuke Shinohara enregistrent la partie piano de <i>Piano Forest</i> au Tokyo College of Music.

 



Vladimir Ashkenazy a veillé à ce que les situations présentées dans le film soient les plus réalistes possibles lorsqu'il s'agit de musique et plus particulièrement de piano. Il a également servi de modèle aux animateurs et enregistré, à côté de classiques du piano, le très beau thème principal du film* composé par Keisuke Shinohara. Nous avons interrogé M. Ashkenazy sur les questions importantes soulevées par les caractères des personnages, mais aussi sur la musique du film et son rapport au son et à l'image.

* Ce thème accompagne la bande-annonce présente au bas de cette page.


Tutti Magazine : Comme la petite Takako Maruyama du film, les artistes et plus spécialement les pianistes sont parfois sujets à un trac paralysant au moment de jouer devant un public. Quel sentiment éprouvez-vous par rapport cet état qui, selon chacun, peut paralyser un artiste ou lui permettre de se transcender ? 

Vladimir Ashkenazy : Je n'ai jamais eu le trac. Il m'est donc impossible de vous répondre en me basant sur ma propre expérience. Ceci étant, il y a plusieurs façons d'appréhender cet état : certains peuvent avoir besoin d'une aide psychologique voire psychiatrique. Je reconnais ma chance de n'avoir jamais été paralysé par le trac. Devant un public, une forme d'excitation est bien présente - un grand nombre d'artistes la ressentent - mais elle ne m'a jamais perturbé. Je n'ai en tout cas aucune recette à donner dans la mesure où chaque cas est un cas particulier.

L'opposition entre l'inné et l'acquis est au centre de Piano Forest. En tant que pédagogue, avez-vous déjà été confronté à un pianiste chez lequel l'instinct prime sur tout ?

Je pense qu'il ne s'agit pas nécessairement d'un antagonisme. Ce que vous offre la nature peut s'avérer incroyablement utile. Bien sûr, j'ai été confronté à des pianistes qui étaient le jouet de leur instinct. Tant d'amis, de collègues et de pianistes ont joué devant moi que je suis conscient de tous les facteurs qui entourent une interprétation. Lorsque l'instinct prend le dessus d'une façon négative, y compris lorsqu'il s'agit de pianistes dont les qualités artistiques sont intactes, le résultat ne peut pas être positif. Aux commandes, l'instinct est destructeur. Mais lorsque vous savez le canaliser, il en résulte un réel  enrichissement. C'est le gage d'une interprétation réussie. Je pense en outre que le côté inné est d'une grande utilité, mais ce n'est qu'un aspect d'une approche de la musique.

Vous reconnaissez-vous dans cette approche intuitive de la musique qui est celle du personnage de Kai Ichinose ?

Pas vraiment, car j'ai moi-même été élevé à la fois d'une façon intuitive et d'une façon rationnelle. Mes professeurs m'ont toujours enseigné que mon instinct était important mais que je ne pouvais pas seulement compter sur lui. En fait, je ne me reconnais pas vraiment dans le personnage de Kai.


Vous interprétez dans le film la cadence de la Sonate pour piano n° 8 en la mineur K 310 de Mozart dans un arrangement du compositeur Keisuke Shinohara. En quoi consiste cet arrangement ?

Keisuke Shinohara est un compositeur très talentueux. La cadence qu'il a écrite est tout à fait cohérente avec ce qu'aurait pu écrire le jeune interprète, héros du film. Je l'aime beaucoup et je trouve qu'elle apporte une crédibilité au jeu de pianiste du personnage. Dans le contexte du film, c'est un bon exemple de ce que le compositeur pouvait écrire.

Que pouvez-vous dire du thème principal impressionniste du film, que vous interprétez dans une version courte et une version plus longue sur le CD ?

Le compositeur s'est montré très talentueux et je ne pense pas devoir en dire plus. C'est un morceau très bien écrit.

Pourriez-vous l'interpréter en bis, à la fin d'un concert ?

Non. Car ce morceau n'a pas été écrit comme une pièce de musique indépendante, c'est une musique de film rattachée à ce qu'il représente. Pour moi, elle n'est pas faite pour être jouée en concert.

 

Vladimir Ashkenazy et Keisuke Shinohara lors de l'enregistrement du piano pour la musique du film <i>Piano Forest</i>.

La version orchestrale de ce même thème ne fait pas intervenir le piano. A-t-il été un moment question d'une forme concertante piano/orchestre ?


J'ignore totalement si le compositeur a envisagé cela, mais je dirais que non dans la mesure où le piano, tel un personnage, intervient toujours seul. Alors que viendrait faire un orchestre dans l'histoire ? L'incursion de l'orchestre accompagnant le piano aurait désorienté nombre de spectateurs, je pense donc que le piano solo était la meilleure option. Dans le film, l'orchestre est uniquement chargé de créer des atmosphères. Celles-ci sont du reste bien écrites.

 

Piano Forest est un film d'animation. Quel rapport entretenez-vous avec les images ?


Je ne suis pas à proprement parler un grand consommateur de films, mais je pense qu'une réalisation comme celle-ci se justifie comme n'importe quelle œuvre d'art à même d'élever le spectateur ou l'auditeur au plus haut. Bien sûr, Piano Forest possède sa propre signification qu'il est difficile de décrire avec des mots, mais il développe au fond l'idée qu'il faut adopter un comportement réaliste face à ses propres dons, ce qui est une chose capitale. Il montre combien le talent peut être plus ou moins présent selon les individus et ce qu'ils peuvent en faire. Je pense qu'il est très important que parents et enfants puissent acquérir cette conscience de même que savoir comment agir en fonction de dons ou de leur absence.

De plus en plus de programmes classiques (concerts, opéras, ballets) bénéficient d'images en Haute Définition et de son multicanal. Comment percevez-vous cette évolution ? 

Première page du thème principal de <i>Piano Forest</i> dédicacée par Vladimir Ashkenazy à Keisuke Shinohara.

 Voilà qui est un vrai débat. Je ne me sens par réellement intéressé par les avancées techniques car je ne suis pas un auditeur très sensible à la qualité du son. En revanche j'écoute ce que la musique veut exprimer et suis attentif au moyen de la transmettre à l'auditeur. Bien entendu, lorsque la qualité technique est médiocre, la teneur musicale en pâtit. Mais je suis également inquiet devant cette transparence excessive qui peut nous priver de quelque chose. Un compositeur n'attend pas forcément que la plus discrète note écrite soit entendue, et nos moyens de reproduction actuels sont parfois jugés comme trop aseptisés par nombre d'amateurs. Personnellement, je ne pense pas qu’il soit d’une telle importance d’être capable d’entendre absolument chaque note et chaque nuance. En fait, l'essentiel de la musique réside en sa trajectoire et en ce qu'elle véhicule. Dès lors, la qualité de restitution se doit d'être bonne. Tout ceci est bien entendu un point de vue personnel et je comprendrais tout à fait qu'on puisse ne pas y adhérer. Je vous confierais que je n'ai jamais oublié ni les disques 33 tours, ni même les 78 tours. À l'époque je pensais que ces supports me permettaient d'entendre tout ce que je voulais entendre. Avec le recul, j'en demeure persuadé…

 

 

Propos recueillis par Philippe Banel


Lire le test du DVD du film Piano Forest

Vidéo

Thème de Piano Forest joué par Vladimir Ashkenazy

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