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Interview de Pierre Rambert - le 3 décembre 2010

Suite à la sortie en DVD du documentaire de Louis Dupont Les Garçons du Lido, nous avons souhaité rencontrer Pierre Rambert, Directeur artistique du Lido. Lui-même danseur classique et musicien, passionné de ballets et d'opéras, il dirige aujourd'hui une compagnie comparable aux autres grandes structures de danse traditionnelles. Il nous reçoit dans la salle de spectacle, à l'écart d'une répétition qui se tient sur scène…

 

Pierre Rambert, Directeur artistique du Lido.  Photo © E. Lanuit

Tutti-magazine : Vous vous destiniez à une carrière de danseur classique ?

Pierre Rambert : Mes parents enseignants, avec beaucoup d'amour, ont facilité tous mes désirs artistiques. J'ai en fait commencé à étudier aussi bien la musique que la danse vers l'âge de 10 ans, parallèlement à un cursus d'études normales que j'ai arrêté après Khâgne pour me consacrer essentiellement à mes passions. Je suis ainsi entré au Conservatoire de Paris, chez Marcel Beaufils et Norbert Dufourcq, pour en sortir 3 ans plus tard avec deux premiers prix à l'unanimité. Durant ces années, et grâce à la rencontre avec des danseurs de l'Opéra, j'ai fréquenté de vrais cours de danse professionnels. J'ai eu la chance de terminer ma formation de danseur avec Maître Boris Kniassef avec lequel j'ai travaillé environ 7 ans. Serge Peretti était mon autre grand maître.

Vous faites pourtant carrière dans le music-hall…

Affiche de la revue du Lido "Bonheur", mise en scène par Pierre Rambert.C'est un pur hasard. J'ai en fait approché le monde du music-hall avec Roland Petit et Zizi Jeanmaire dans la revue Zizi je t'aime, au Casino de Paris. Travailler avec Madame Jeanmaire est une expérience que je chéris encore à ce jour tant cette personne est exceptionnelle. Il était aussi merveilleux de danser les chorégraphies de Roland Petit. Nous, danseurs, étions à la fois plongés dans l'esprit du music-hall et dans celui d'une compagnie de ballet car Roland petit exigeait de ses danseurs une vraie technique.
Je me suis retrouvé un peu plus tard à l'Opéra de Zürich, en Suisse. Nous étions en 1974 et je venais d'intégrer la compagnie lorsqu'il eut un référendum qui devait décider si les Suisses acceptaient les immigrés. J'étais bien sûr immigré. Nous étions 3 ou 4 nouveaux en train de répéter en début de saison, lorsque le régisseur du théâtre est venu nous trouver pour nous demander de rentrer chez nous. Il ne pouvait pas obtenir l'autorisation de nous conserver tant que le référendum n'était pas passé.
Je suis donc rentré à Paris, sans argent, et il me fallait travailler. Un ami m'a alors parlé du Lido que je ne connaissais pas. J'ai donc téléphoné un beau jour à Miss Bluebell. Je me souviens de ma voix timide lui demandant si elle avait besoin de danseurs. Et elle m'a répondu avec son inimitable accent irlandais qu'elle n'a jamais perdu au bout de 70 ans de vie en France : "Cher monsieur, j'ai toujours besoin de danseurs". J'ai auditionné le lendemain et elle m'a engagé immédiatement. C'est ainsi que ma belle histoire de vie avec le Lido a commencé. Pendant 3 ans j'ai fait des allers et venues, des remplacements. En fait, j'étais encore un peu tiraillé entre le ballet classique et ce monde du music-hall que j'avais effleuré au Casino de Paris. Mais il m'attirait car j'y trouvais - et j'y trouve encore - une liberté peut-être plus grande que dans le ballet classique.

 

Et vous avez définitivement choisi le Lido…


Trois ans plus tard, en 1977, soit juste avant l'ouverture du nouveau Lido, alors que je me trouvais à Munich, Miss Bluebell m'a téléphoné pour me dire que le metteur en scène Don Arden cherchait un danseur classique pour la revue qui allait faire l'ouverture de la nouvelle salle. Je suis aussitôt rentré à Paris pour auditionner et j'ai été engagé en tant que premier danseur.
J'ai tenu ce rang pendant 8 ans, soit les 2 premières revues montées pour cette nouvelle salle à la technologie alors révolutionnaire. Je suis devenu capitaine puis, rapidement ensuite, l'assistant de Miss Bluebell. Je dansais tous les soirs. À cette époque, les solistes n'avaient pas de jours de repos…
J'ai ainsi commencé à m'occuper du spectacle. Lorsqu'en 1986, Miss Bluebell a voulu prendre un peu de recul, elle m'a confié que, de tous les assistants qu'elle avait eus de par le monde, j'étais celui qui avait le mieux compris son rêve. Avec l'accord de la direction du Lido et de Don Arden, j'ai pris la responsabilité du ballet.

Pouvez-vous décrire la structure du corps de ballet du Lido ?

La Compagnie du Lido est hiérarchisée comme n'importe quelle grosse compagnie de danse. À la tête de cette formation se trouve une Direction artistique que j'incarne en tant que Directeur artistique résident : je suis le créateur des revues. Pour m'assister, il y a une maîtresse de ballet, Jane Adamik, qui a elle-même un adjoint, Stuart MacGhee. Mais nous travaillons en fait au même niveau. Ensuite, à la tête de chaque groupe de danseuses et de danseurs se trouve ce que nous appelons un "capitaine". Ce danseur est en scène mais il est aussi responsable de sa ligne. Nous avons ainsi une danseuse responsable des Bluebell nues, une autre responsable des Bluebell habillées, et un danseur qui est responsable des autres danseurs. Il n'y a que deux solistes dans la revue actuelle : la chanteuse et une danseuse principale, qui sont directement placées sous la responsabilité de la Direction artistique.

 

Répétition de la revue "Bonheur".  Photo © E. LanuitCela représente un effectif assez important…


Avec tous les remplaçants, nous devons atteindre 75 personnes, ce qui est absolument gigantesque pour une institution de spectacle totalement privée. Bien sûr, chaque danseur a un jour de repos par semaine. J'ai aussi une équipe de danseuses et danseurs remplaçants que je peux appeler à l'improviste si des gens sont malades, par exemple. Lorsqu'une danseuse attend un bébé ou prend un congé parental, je fais appel à une remplaçante.

 

Les rôles principaux ont-ils leur doublure également ?


Les rôles principaux ont leur doublure, leur triplure, leur quadruplure, quintuplure, sextuplure… Nous nous retrouvons en fait dans la configuration de n'importe quelle compagnie de ballet. Comme l'Opéra ne peut pas faire Le Lac des cygnes sans Odette, je dois avoir 5 remplaçantes pour la chanteuse et 6 remplaçantes pour la danseuse principale. Ces danseuses sont elles-mêmes dans le corps de ballet et m'ont montré au fil du temps qu'elles ont du talent, qu'elles sont assidues dans leur façon de travailler et qu'elles font preuve de régularité. Elles ont de vraies personnalités et une beauté particulière qui font que ce rôle de doublure est aussi intéressant à tenir pour elles que pour moi. C'est en tout cas pour moi l'assurance que le spectacle sera "couvert", selon l'expression de notre métier.

Six remplaçantes pour un rôle, n'est-ce pas beaucoup ?

Tout peut aller très vite et créer un problème. Il suffit que la meneuse de revue soit en congés, sa première remplaçante devrait alors tenir son rôle. Mais si ce jour est le jour de repos de la première remplaçante, je dois convoquer la seconde. Et si par malchance elle se tord la cheville lors de la première revue [il y a deux représentations, chaque soir, ndlr], je dois appeler la troisième remplaçante pour assurer le second spectacle. Comme elles n'appartiennent pas nécessairement aux mêmes groupes, il faut s'organiser par rapport aux jours de repos, etc. C'est infernal !

Vous gérez vous-même ce casse-tête ?

Non, c'est le travail de la maîtresse de ballet et de son adjoint. Mais j'exprime mes souhaits quant à qui devrait occuper telle ou telle place. Je ressens énormément de respect pour mes collaborateurs. Nous travaillons ensemble depuis très longtemps. Stuart était danseur, puis capitaine des danseurs, Jane a été Bluebell puis capitaine des Bluebell. Il faut que les gens soient formés à cette maison, de la même façon que d'anciennes étoiles de l'Opéra se retrouvent professeurs du ballet, ou à l'école de danse ou encore répétiteurs.

 

Répétition de la revue "Bonheur" sur la scène du Lido de Paris.  Photo © E. Lanuit

 

La revue Bonheur est votre première création ? A-t-il fallu attendre longtemps avant d'accéder au statut de créateur ?

J'ai été chorégraphe pour un grand nombre de revues et co-auteur et metteur en scène de C'est magique, la précédente revue qui a duré 9 ans et demi et avec un très grand succès. Pour Bonheur, on m'a confié les rênes de la totalité du spectacle. 


Pierre Rambert, Directeur artistique du Lido.  Photo © E. LanuitLes chorégraphes sont le plus souvent aussi metteurs en scène de leurs spectacles. Or deux chorégraphes ont travaillé sur Bonheur. On a du mal à imaginer un créateur qui ne maîtrise pas tous les aspects de la démarche créative…


C'est pourtant très logique. Monter une revue au Lido est un travail gigantesque à la base duquel se trouve une machinerie aussi lourde que complexe. Étant auteur de la revue, j'ai bien sûr imaginé tout ce qui la compose pour ensuite travailler avec mon compositeur Jean-Claude Petit, mon costumier Edwin Piekny, les décorateurs Charlie Mangel et Arnaud de Segonzac et le concepteur lumières Fabrice Kebou. Mon rôle est comparable à celui d'une colonne vertébrale. J'ai ensuite engagé deux chorégraphes : Craig Revel Horwood, qui est australien, et Mic Thompson, qui est américain. Comme au costumier ou au compositeur, je leur ai transmis mes idées de ballets et la direction dans laquelle je voulais avancer.
Mais il me paraît impossible pour une seule personne de prendre en charge à la fois les répétitions avec tous les groupes de danseurs et de concevoir un langage chorégraphique tout en écrivant le spectacle et sa mise en scène… De plus, je me trouve meilleur metteur en scène que chorégraphe. Mais comprenez que ces chorégraphes et moi-même nous nous co-alimentons de notre travail respectif. Il m'est bien sûr arrivé de monter moi-même dans l'urgence des chorégraphies, mais une revue du Lido est tellement calée, tellement kaléidoscopique. Ce sont des vignettes qui vont d'un style à l'autre et la présence de plusieurs chorégraphes est indispensable.

 

Comment avez-vous sélectionné ces deux chorégraphes ?

Je les ai engagés environ 8 mois avant le début des répétitions après en avoir rencontré un certain nombre d'autres. J'ai isolé ces deux personnalités avec lesquelles nos imaginaires allaient pouvoir se croiser. Avec Craig et Mic, nous nous sommes vraiment rencontrés sur une vision commune des choses. Après avoir affiné avec eux la préparation du spectacle, les chorégraphes sont arrivés à Paris 3 semaines avant les répétitions et nous avons travaillé ensemble sous forme de workshops. En tant qu'ancien danseur, je leur ai bien sûr montré des directions. Pour moi, cette collaboration a signé de belles rencontres.
Comment pourriez-vous définir votre manière d'écrire un spectacle ?
Je prends une feuille blanche, un crayon. Vingt-deux mois avant le soir de la première je me demande : "Que vais-je imaginer, et même qu'est-il impossible d'imaginer ? Quelles images vais-je mettre en place ?".

La création de la revue Bonheur est donc avant tout basée sur des images ?

Je vous parlerai tout d'abord du mot "bonheur". C'est le premier concept qui s'est imposé à moi. C'était la même chose pour la revue C'est magique. Pour moi, les mots ont une âme, une vraie portée. C'est l'essence même du mot et ce que vous en faites ensuite qui vous touche. C'est semblable à la musique. Les notes sont les mêmes pour tout le monde. Mais, si je me mets au piano pour vous jouer quelque chose de mon cru, ça ne fera pas du Mozart ! Pour revenir à Bonheur, j'ai eu envie de réfléchir sur ce concept : qu'est-ce que le bonheur pour un être humain ?

De quoi peut-il être constitué ?


Nous sommes au Lido, vous devez sans doute respecter un certain nombre de codes…


Mon souci principal a non seulement été de respecter ces codes mais surtout de les bousculer. Je les pratique depuis si longtemps, ils sont dans mon sang. Ce qui m'intéresse en tant que créateur est de savoir utiliser ces codes et de les mettre en scène en 2003 pour qu'ils soient toujours valides en 2010, soit 7 ans plus tard, et d'une façon différente comparée à celle dont on les utilisait il y a 30 ans. L'essence de mon travail est de faire que le Lido reste une maison actuelle. Contrairement à ce qu'on présente dans de nombreux autres établissements de music-hall de par le monde, le spectacle du Lido est un spectacle contemporain, et je l'ai vécu en tant que tel lorsque je dansais. Ensuite, comprenez que je ne fais pas non plus ni du théâtre d'avant-garde ni Mère courage…

Votre façon de concevoir votre métier fait que l'on s'attendrait à vous trouver dans un autre cadre que celui d'un music-hall…

À bon entendeur salut ! Je rêve de mettre en scène des opéras. Mais, comme beaucoup d'autres créateurs en France, je porte une étiquette. Je n'en souffre pas car je suis très heureux dans mon métier, mais imaginez le créateur des revues du Lido arrivant dans le bureau d'un directeur d'opéra pour lui dire : "j'adorerais monter Arabella ou Le Chevalier à la rose !". On me répondrait :"Ah oui, avec des plumes ? Comment allez-vous faire ça !". Cela dit, je pense qu'il y a heureusement des personnes plus larges d'esprit. Quoi qu'il en soit, je me sens prêt à cela.

 

La salle du Lido de Paris.  Photo © Lido

 

Le spectateur du Lido est sans doute difficile à cerner. À qui vous adressez-vous lorsque vous créez Bonheur ?

En fait je m'adresse à un spectateur protéiforme qui n'existe pas vraiment. Ici réside d'ailleurs la grande difficulté. Le Lido accueille environ 500.000 spectateurs par an qui viennent du monde entier, mais avec aujourd'hui une grande proportion de Français. Avec C'est magique, nous avions sans doute commis une petite erreur en créant un spectacle un peu trop américain. La presse et le public nous l'ont reproché, et j'étais d'accord avec ces critiques. Pour monter Bonheur, les producteurs et moi-même avons décidé de faire un spectacle beaucoup plus français, pas nécessairement dans sa forme mais dans son fond et son contenu. C'est pour cette raison que j'ai écrit de nombreux textes en français pour les chansons. Du reste, autant je peux me détacher de la chorégraphie tout en la supervisant, autant il me serait impossible de déléguer l'écriture à quelqu'un d'autre.

Carien Keizer, actuelle meneuse de revue de "Bonheur" au Lido  Photo © LidoAvez-vous spécifiquement écrit les textes de Bonheur en pensant à la chanteuse Sabine Hettlich qui a créé cette revue ?


Absolument. Sabine m'avait contacté en 1998. Nous devions en fait produire Bonheur en 2000. Mais cela ne s'est pas fait car il y avait à l'époque un problème de bail commercial, la salle du Lido s'étendant sur deux immeubles différents. La famille Clerico qui dirigeait alors le Lido avait choisi de prolonger C'est magique au cas où la salle aurait été amenée à disparaître.
Sabine est venue me rencontrer et je vous avoue que je suis tombé sous le charme. Sa personnalité et sa voix sont exceptionnelles. J'avais déjà pas mal écrit pour Bonheur, mais cette rencontre m'a permis de préciser ma pensée quant à l'artiste que je cherchais pour interpréter ce que j'avais à dire.

Cela étant, Sabine a fait deux ans et demi et j'en suis maintenant à ma quatrième meneuse de revue avec une jeune Hollandaise qui a commencé il y a quelques mois - Carien Keizer - et qui est tout à fait exceptionnelle, comme avant elle la Suédoise Anki Albertsson, ou l'Allemande Diana Böge qui a succédé à Sabine. 


Comment avez-vous humainement géré ces remplacements successifs ?


Ces artistes incarnent ce rôle avec leur propre sensibilité. En fait, j'y ai pensé lorsque Sabine m'a dit qu'elle souhaitait partir. Elle était fatiguée. Pour la voix, enchaîner 20 chansons sur deux spectacles chaque soir, cela constitue un vrai marathon. Le spectacle comprend cinq chansons à voix. C'est très dur. Et puis ce n'est pas un tour de chant : il y a la danse, les changements de costumes, il faut courir dans les couloirs, dans les escaliers.
Quand Sabine est partie, j'ai vraiment réfléchi pour éviter de tomber dans le piège qui aurait consisté à la retrouver dans l'artiste qui lui succéderait. Je devais trouver une chanteuse-danseuse qui saurait transmettre à sa façon le véhicule, le vocabulaire que j'allais lui confier. De la même façon, si nous reprenons ce parallèle ballet/music-hall que j'aime beaucoup, tant je pense que ces deux mondes vont bien ensemble, vous ne pourriez pas dire que personne ne pourra plus danser Juliette après Monique Loudières parce qu'elle a été magnifique dans ce rôle. Il y en avait d'autres avant, il y en aura d'autres après. Mais les grandes artistes apportent leur charge émotionnelle, leur technique et leur talent aux rôles.
Pour moi, Sabine était cette grande femme blonde statuesque, et parfois presque dure dans son interprétation de certaines chansons, puis elle a été remplacée par une femme plus petite et rousse avec un caractère espiègle. Puis Anki a incarné une forme de poésie, de joie de vivre conjuguée à un aspect quasi maternel avec le public. Aujourd'hui, Carien Keizer, qui est sublimement belle et chante, joue et danse très bien, apporte autre chose au rôle.

Les mots semblent être très importants pour vous…

Dans toute ma vie, les mots que j'adore - j'ai toujours beaucoup écrit - sont toujours synonymes de quelque chose d'assez déchirant, d'assez douloureux, alors que le mouvement correspond vraiment à un vrai bien-être, un vrai plaisir. Ce qui est paradoxal quand on sait combien la danse peut faire mal.
Sabine m'avait fait remarquer que dans mon écriture, la danseuse principale est toujours heureuse alors que la chanteuse se fait plaquer par tous les hommes de la terre et ne trouve jamais ce qui lui faut… À cette époque je faisais un travail sur moi-même et cette réflexion m'avait fait prendre conscience d'un point de vue que je n'avais jamais saisi. Sabine recevait cela en tant qu'interprète. Je me suis posé beaucoup de questions à la suite de cette prise de conscience…

 

Premier tableau de la revue "Bonheur".  Photo © Lido


Nous parlons de chant, de français. Est-ce la première fois qu'un compositeur français, en l'occurrence Jean-Claude Petit, travaille pour le Lido ?

Je pense. Je ne connaissais pas Jean-Claude Petit mais, bien sûr, j'appréciais ses musiques et particulièrement ses compositions pour le cinéma. Il s'est montré fort surpris de mon appel. Nous nous sommes rencontrés, je lui ai présenté mon projet et il m'a demandé 7 jours de réflexion avant de me dire qu'il était partant. C'était sa première expérience pour une revue. Il fallait ensuite qu'il entre dans mon projet car j'avais des désirs particuliers en matière de musique. De par ma formation de musicien et mon amour pour la musique, j'avais nécessairement déjà des idées. Et Jean-Claude m'a apporté son univers personnel. Durant environ 7 mois, il venait chez moi tous les lundis matin. Nous nous mettions devant mon grand piano à queue et, pas à pas, la musique de Bonheur a été composée en fonction de ce que j'expliquais et décrivais. Cette expérience a été merveilleuse. Croyez-moi, lorsque vous vous retrouvez en studio d'enregistrement avec 70 musiciens, 14 choristes, un violon solo de l'Orchestre de Paris, une première trompette de l'Opéra et Roland Romanelli à l'accordéon sous la baguette de Jean-Claude, l'émotion est immense et vous ne pouvez retenir vos larmes.

 

Andy Griffith, sujet central du film de Louis Dupont.  Photo © E. Lanuit


Le danseur Andy Griffith a été choisi pour représenter les "garçons" du Lido dans le film de Louis Dupont. Pourquoi lui ? Est-ce votre choix ?


Non, c'est celui de Louis Dupont. Je l'ai laissé totalement libre de son choix une fois le projet validé. Le mot "validé" est d'ailleurs trop étroit car je me suis moi-même exprimé dans ce film et il m'a permis une vraie rencontre artistique. Andy n'était pas le seul choix possible, mais je ne pouvais que l'approuver dans la mesure où, d'abord, il est très beau et que le réalisateur partait d'une étude du corps en mouvement. Sans discrimination aucune, la beauté des danseurs est, bien naturellement, un élément très important au Lido. Mais en plus, et cela le réalisateur l'a capté sans que je lui en fasse part, lorsqu'il est en scène, Andy Griffith est physiquement impressionnant. Comme il le dit lui-même, il est dans la séduction, le glamour. Il dégage une vraie élégance. C'est aussi un garçon d'une très grande simplicité humaine, d'une grande chaleur, qui n'est pas superficiel, très professionnel et sérieux. Sachez qu'il a auditionné 4 fois pour moi avant que je l'engage. Danser au lido était un vrai rêve pour lui, il a fait preuve d'une vraie persévérance pour travailler ce qui ne me convenait pas.

Il n'est pas facile de rentrer au Lido. La réussite de mon spectacle passe nécessairement par la compétence de la compagnie. 




Trouvez-vous ce documentaire fidèle à la réalité ?


Tout à fait, car une des grandes qualités du film est de montrer que ce qui se passe derrière le rideau est au moins aussi important que ce qui se déroule devant. Il est important d'exprimer que notre spectacle n'est pas le fruit du hasard, mais celui d'un travail collectif et individuel. On y voit la réflexion de chacun des participants sur leur rôle, leurs devoirs, leurs compétences et les possibilités de s'améliorer.

Dans les bonus du DVD, l'ancien danseur du Lido Bruce MacArthur ne semble pas être d'accord avec votre vision de la place du danseur dans le spectacle. Pour lui, l'homme était mieux valorisé par le passé…

Permettez-moi de ne pas être d'accord. Ayant fait moi-même l'expérience de cette scène, et bien qu'ayant occupé des places de soliste, je peux vous dire que dans Bonheur, les danseurs ont un rôle beaucoup plus affirmé que dans toutes les autres revues. Les deux seules solistes sont des femmes qui incarnent deux images parallèles du bonheur, et les garçons sont accompagnateurs et provocateurs de ces deux personnages féminins. Ils sont à l'origine d'une vraie interaction qu'on ne trouvait pas auparavant dans les revues du Lido où les garçons étaient plutôt des faire-valoir. Peut-être Bruce fait-il référence aux autres revues dans lesquelles, il est vrai, il y avait des solistes hommes. Dans Bonheur, il n'y avait pas de place pour des solistes masculins et je n'aime pas fabriquer des choses qui ne sont pas en cohérence avec la globalité de mon écrit. Quoi qu’il en soit, dans mon spectacle, les danseurs ont une vraie existence et une vraie intelligence. 

Toujours dans les bonus du DVD, votre assistante Jane Adamik dit que les danseurs sont libres de se former comme ils le souhaitent. Il est curieux que vos danseurs ne soient pas invités à partager un cours mis en place pour eux…

J'avais tenté cette expérience il y a quelques années mais cela n'a pas fonctionné, à mon grand regret. D'abord pour une raison de géographie du lieu. Nous n'avons plus de studio de répétition. Il y en avait un lorsque cette maison a ouvert en 1977, mais maintenant c'est une… cave à champagne. Le Lido n'est pas si grand et nous travaillons directement sur le plateau.
J'avais essayé de monter un cours que j'aurais voulu obligatoire au moins 3 fois par semaine. Mais derrière l'orchestre de danse, à l'heure à laquelle je pouvais convoquer les danseurs de façon contractuelle, les décors doivent être installés, et il n'y a pas vraiment de place pour ranger des barres amovibles. Il faut aussi prévoir du personnel technique pour tout arranger, pour descendre des miroirs sur le plateau… J'avais tout de même réussi à dépasser tous ces problèmes d'ordre logistique mais, malheureusement, la compagnie n'a pas vraiment joué le jeu.
En revanche, afin de motiver les danseurs à fréquenter régulièrement un cours, j'ai négocié afin que le Lido achète des abonnements que nous revendons sous forme de tickets à prix très modique aux danseurs de la compagnie. Ce système fonctionne.

 

Finale de la revue Bonheur".  Photo © Lido


Comment voyez-vous l'après Bonheur ? Une autre revue au Lido ?

Je l'espère. Bonheur pourrait durer encore 3 ans pour atteindre une durée semblable à celle de C'est magique. De nos jours, il est difficile de rentabiliser à moins les quelque 11 millions d'euros d'investissement nécessaires pour monter une revue. Mais elle très bien entretenue, tant au plan des décors que des costumes. Nous avons une vingtaine de couturières qui nettoient, replument, et repaillettent régulièrement dans la journée. Les chaussures sont changées très souvent car c'est l'outil de travail des danseurs. En aucun cas la revue fait l'effet d'avoir trop vécu. Quant à l'énergie de la compagnie, les danseurs savent très bien que, pour rester au Lido, ils ne doivent jamais la perdre.
Quant à la prochaine revue, j'espère être là pour la créer. J'ai déjà un titre et des idées…

 

Propos recueillis par Philippe Banel
Le 3 décembre 2010









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DVD Les Garçons du Lido




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