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Ludovic Bource, compositeur du film The Artist : Interview du 20 octobre 2011

Dans le film muet The Artist de Michel Hazavanicius, la musique occupe une place essentielle. C’est dans les locaux parisiens de Sony Classical que nous avons rencontré son compositeur Ludovic Bource qui nous parle avec générosité de cette expérience, depuis l'écriture du premier thème jusqu'à l'enregistrement avec le Brussels Philharmonic of Flanders.

 

Ludovic Bource, compositeur de la musique de <i>The Artist</i>.  D.R.Pouvez-vous nous parler de la genèse de votre musique pour le film de Michel Hazavanicius The Artist ?

Je me suis tout d'abord immergé dans la musique de films hollywoodiens de Korngold, Friedhofer, Steiner, Waxman, Newman, et dans les grands classiques du cinéma des années 1910 à 1950. Mais, si j'ai ainsi élargi mes connaissances pour me consacrer à The Artist, j'étais déjà familier avec ce type de cinéma que j'affectionne. Grâce à un ami j'ai même eu en mains une copie de la partition de L'Aigle des mers d'Erich Wolfgang Korngold. De là, il a été plus simple et rassurant d'appréhender un style d'écriture et d'orienter plus précisément mes recherches. 

Comment avez-vous ensuite commencé à écrire ?

Tout a en fait commencé avec un premier thème que j'ai composé en essayant d'imaginer ce que pouvait exprimer George Valentin, le personnage joué par Jean Dujardin, à un moment donné du film. 

Vous n'aviez donc encore vu aucune image ?

Aucune. Entre mars et avril 2010, j'ai travaillé en m'appuyant uniquement sur la première écriture du scénario. Pour moi cette lecture génère déjà un certain nombre d'idées musicales que je conserve pour la suite. C'est à ce moment que j'ai écrit ce premier thème musical. J'étais alors inspiré par l'Ode saphique opus 94 no. 4 de Brahms interprétée par Kathleen Ferrier. Cette voix me touche de façon extrêmement profonde, et en particulier dans ce lieder que j'ai beaucoup écouté. L'émotion qui s'en dégage, mais aussi l'innocence, la fragilité, la simplicité et même la dignité, m'ont marqué de façon si puissante que je me suis laissé porter par ces impressions pour écrire mon propre thème. À la fin du lieder, le texte français dit : "comme une rosée de larmes". En hommage à ce merveilleux modèle, j'ai repris ces mots comme titre à cette séquence. 

Pourtant ce thème, n'a rien de Hollywoodien…

Édition Deluxe CD+DVD de <i>The Artist</i> limitée à 6.000 exemplaires pour la France.Effectivement, mais en utilisant les codes d'orchestration propres à la musique de films de l'époque, il est toujours possible d'utiliser n'importe quel thème et de le fondre dans une esthétique orchestrale symphonique spécifique. 

Quelle a été l'étape suivante dans votre processus de composition ?

J'ai fait ensuite une pause pour reprendre l'écriture des thèmes fin août, en me basant sur la deuxième écriture du scénario. Au même moment commençaient les essais du film aux États-Unis. Le tournage a duré là-bas 2 mois, soit 35 jours pleins et je recevais quotidiennement les rushes. Ils m'ont permis de me familiariser avec l'esthétique du film, la lumière de Guillaume Schiffman et bien sûr ses décors, le stylisme, les coiffures des acteurs, etc. 

Vous vous êtes imprégné de musique de films hollywoodienne de façon intensive pour être en phase avec un style. Qu'en avez-vous retiré sur le plan musical ?

Cela se situe au niveau de l'inconscient. Cette littérature musicale est sans doute venue s'installer dans mon patrimoine personnel pour ressortir et m'influencer au moment opportun - une séquence donnée, par exemple -, et s'associer à ma façon d'écrire. Cela joue sans aucun doute comme une forme de culture que l'on s'approprie et qui vous enrichit. 

Le risque n'est-il pas de disparaître derrière un style musical aussi marqué ?

Je ne prétends pas revendiquer un style de composition particulier. Jeune compositeur, j'ai touché à de nombreux autres genres de musique tout simplement parce que j'avais besoin de travailler. J'aime le rapport à l'image de cinéma et mon identité musicale se situe dans un romantisme contemporain. Pourtant, lorsque je réécoute aujourd'hui la musique de The Artist, et que je la compare à mon travail sur les deux OSS 117, qui sont également des compositions orchestrales bien que très différentes, je perçois une évolution. Mais cette dernière expérience est encore très vivace et j'ai besoin de recul pour analyser mon travail. 

 

Ludovic Bource, compositeur de la musique du film <i>The Artist</i>.  D.R.

Comment avez-vous pensé votre écriture pour The Artist ?

Bérénice Béjo et Jean Dujardin dans <i>The Artist</i>.  © Warner Bros. FranceAu début du projet, j'avais l'idée d'orienter le réalisateur Michel Hazavanicius sur une voie beaucoup plus expérimentale. J'ai aussi proposé à un moment d'utiliser des musiques classiques à la manière de Stanley Kubrick dans 2001 : L'Odyssée de l'espace. L'idée était de faire de la musique une sorte de contrepoint. Mais Michel se demandait si son projet de film muet n'était pas déjà en soi suffisamment décalé pour toucher un vaste public. On doit aussi composer avec un producteur qui a son mot à dire. Bref, il était difficile de s'engager dans un processus expérimental, même peu poussé. Ceci étant, j'ai tout de même utilisé pour certaines séquences du film une forme de décalage qui est peut-être en définitive un trait vraiment personnel . 

Quel parti pris musical avez-vous alors adopté ?

Pour faire passer des émotions, la musique remplace globalement les dialogues et assure une forme d'équilibre entre les images et elles. Pourtant, sur certaines séquences qui, faute de plans, n'ont pu être finalisées comme le souhaitait le réalisateur, j'ai pu exprimer par la musique les images que nous ne pouvions montrer. 

Sur le disque du film, vous êtes crédité comme compositeur mais aussi comme arrangeur parmi 5 autres personnes. Pouvez-vous définir la différence entre l'arrangement et l'orchestration ?

Aux États-Unis, l'arrangeur est aussi l'orchestrateur. En France, l'orchestrateur ajoutera des timbres sur le travail d'orchestration déjà préparé en numérique par le compositeur et l'arrangeur, il l'affinera par l'utilisation des instruments de l'orchestre. L'orchestrateur fait aussi le travail du copiste. 

De même, le score de The Artist a été orchestré par pas moins de 5 orchestrateurs. Pourquoi tant d'intervenants ?

Il fallait être prêt pour présenter The Artist au Festival de Cannes. Il a donc été nécessaire de travailler à plusieurs sur les arrangements et l'orchestration. Il a fallu aller vraiment très vite et, sans l'aide des gens qui m'ont aidé, le délai aurait été impossible à tenir.
Du reste pour pouvoir proposer son film au producteur américain Harvey Weinstein, Michel Hazavanicius avait très rapidement besoin de musique pour présenter plusieurs séquences. Pour ce faire, nous avons utilisé des pièces qui n'étaient pas encore orchestrées Édition Standard de la musique du film <i>The Artist</i>.mais préparées en numérique avec des instruments virtuels. Ce n'est pas le son d'un orchestre philharmonique mais ça rassure tout le monde… Seule l'idée compte dans ce processus de création. 

À ce stade, les séquences de film peuvent encore être modifiées…

Absolument, ce que nous préparons dans l'urgence peut très bien ne pas être conservé si la séquence évolue ou si le réalisateur me demande d'écrire dans un sens contraire et de prendre le contre-pied de ce qui est montré à l'écran. Présenter des séquences isolées ne garantit pas non plus que, dans la continuité du film, la musique pourra demeurer telle quelle. 

Vous avez travaillé avec Pierrick Poirier pour l'orchestration. Pouvez-vous nous parler de cette collaboration ?

Malheureusement je ne l'ai pas rencontré. La plupart du temps l'arrangeur envoie son travail par Internet à l'orchestrateur. Pierrick Poirier a ainsi orchestré la musique qu'avait arrangée Jean Gobinet. Tous deux ont accompli un travail remarquable, comme tous ceux qui m'ont entouré. Mais j'espère avoir l'occasion de rencontrer Pierrick ! 

Comment avez-vous sélectionné l'orchestre pour l'enregistrement de votre score ?

Ludovic Bource et son ingénieur du son Étienne Colin.  D.R.Ernst Van Tiel a dirigé la musique originale de <i>The Artist</i>.  D.R.Tout d'abord, pour des raisons de taxes et le respect d'un impératif qui était de limiter les frais, nous avons travaillé en Belgique. Le producteur exécutif de la musique Jérôme Lateur a contacté le Brussels Philharmonic of Flanders qui, par chance, était libre au moment voulu. Mon ingénieur du son Étienne Colin et mon assistant Franck Hedin se sont rendus à Flagey Hall où devait se tenir l'enregistrement, afin de se familiariser avec la configuration. Ils devaient aussi prévoir la logistique nécessaire à l'utilisation de nos studios mobiles que nous avons dû déplacer avec un parc de micros assez exceptionnel afin de réaliser un enregistrement en multicanal 5.1. Puis j'ai fait la connaissance d'Ernst Van Tiel, qui a été détaché par les instances de l'orchestre pour le diriger lors de l'enregistrement. 

Comment s'est déroulée la collaboration avec le Brussels Philharmonic of Flanders ?

La première journée d'enregistrement a été formidable. Dès le premier morceau, la joie et l'enthousiasme se lisait entre les notes. Lei Wang, première violon de l'orchestre s'est montrée adorable. Je connaissais déjà Marc et Karel Steylarts, respectivement co-second violon et premier violoncelle, et ça a été un bonheur de les retrouver, tout comme le premier cor Hans Van der Zanden avec lequel j'avais enregistré le premier OSS 117. Chaque matin, à la première heure, on sentait que chacun était heureux d'être là. À la fin de la dernière session d'enregistrement, nous nous sommes tous réunis et je peux vous dire que c'étaient des accolades à n'en plus finir ! En fait, je crois que l'orchestre a beaucoup aimé jouer la musique de The Artist en raison de son caractère jovial, romantique, contrasté, hollywoodien et même parfois excessif qui marquait une différence avec son répertoire symphonique habituel. Que vous dire de plus ? J'étais véritablement comblé et j'espère un jour enregistrer à nouveau avec ces musiciens ! 

 

Jean Dujardin dans <i>The Artist</i> de Michel Hazavanicius.  © Warner Bros. France

En combien de temps avez-vous enregistré ?

Ludovic Bource.  D.R.Cinq jours à raison d'une moyenne de cinq heures par jour, ce qui représente un véritable luxe. Nous avons même réussi à boucler l'enregistrement avant terme, ce qui nous a laissés le temps d'enregistrer un morceau qui n'est pas présent dans le film mais se trouve sur le disque : My Suicide (Dedicated to 03.29.1967)

C'est un drôle de titre…

C'est la date de naissance de Michel Hazavanicius !
En fait, pour la scène finale du film, nous avons utilisé un morceau de Vertigo de Bernard Herrmann mais il n'a pas été possible de le proposer sur l'album pour des raisons de droits. Ce morceau est décliné à la manière du Prélude de l'Acte III des Maîtres chanteurs de Nuremberg de Wagner. Vous y retrouverez aussi le thème de Comme une rosée de larmes.
NDLR : La vidéo de l'enregistrement de My Suicide (Dedicated to 03.29.1967) est proposée à la fin de cette interview. 

Sur le disque, un seul morceau - Peppy and George - n'a pas été enregistré par le Brussels Philharmonic…

Nous avons fait appel au très populaire big band Brussels Jazz Orchestra, le BJO. Nous avons enregistré ce morceau à Gand en une matinée avec cette formation composée de dix-sept musiciens. Une seule lecture de la partition et c'était parfait ! Peppy and George ne dure que deux minutes mais, croyez-moi, la joie que j'ai ressentie lors de cet enregistrement ne peut être quantifiée.

Sur la plupart des films la musique disparaît souvent derrière les dialogues ou les bruitages. Ici votre, travail bénéficie d'une exposition rare…

Effectivement, je suis tout à fait conscient de la rareté de cette situation et la savoure d'autant. Mais occuper le premier plan de la sorte ne permet de masquer quoi que ce soit et surtout pas un quelconque problème d'interprétation. Impossible de rattraper un problème d'enregistrement. 

Avez-vous déjà pensé à une projection de The Artist avec votre musique jouée en live par un orchestre comme le fait Carl Davis ?

Nous sommes en train de préparer cela pour 2012. Nous espérons pouvoir présenter The Artist en ciné-concert à Paris avec l'Orchestre de Paris, en Belgique avec le Brussels Philharmonic of Flanders, en Suisse, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Nous aimerions aussi pouvoir intéresser des tourneurs pour que ce ciné-concert puisse être proposé dans différentes villes et, pourquoi pas, dans d'autres pays… 

Sony Classical a édité votre musique en CD et en édition Deluxe, accompagnée d'un DVD. Elle sort ainsi dans de nombreux pays. Pensez-vous que cela va influencer la suite de votre carrière ?

Je me montre assez méfiant quant aux retombées. Il m'est arrivé de travailler pour un chanteur sur un single qui s'est vendu à un million d'exemplaires sans que cela change quoi que ce soit pour moi… 

Après The Artist, quels sont vos projets d'écriture ?

Les propositions que je reçois actuellement ne m'intéressent pas vraiment. On me demande en quelque sorte de refaire "du" OSS 117. Je voudrais maintenant passer à autre chose, faire de nouvelles rencontres et progresser. J'aimerais beaucoup écrire sans le support des images et, en particulier, composer une musique pour le ballet…



Propos recueillis par Philippe Banel
(le 20 octobre 2011)




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Brussels Philharmonic
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Vidéo

The Artist - My suicide (dedicaced to 03.29.1967)

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