Tutti-magazine : Le CD Fiction est sorti en octobre 2010. Un an après paraît le DVD de ce programme enregistré aux Folies Bergère. Est-ce la participation d'autres artistes à ce concert qui explique ce retard ?
Mathieu Herzog : Nous avons en fait été confrontés à des problèmes de droits pour certains morceaux comme Un Jour mon prince viendra. À force de persévérance, il a été possible d'inclure certains d'entre eux sur le DVD, et d'autres non. Ce genre de négociation avec les ayants droit prend beaucoup de temps. De plus, faire un DVD est compliqué car il faut non seulement compter avec votre maison de disque, Virgin Classics, mais aussi le prestataire qui a filmé et réalisé le montage.
Un an après, le programme Fiction fait-il toujours partie de votre programmation ?
Absolument, et plusieurs concerts sont d'ores et déjà planifiés. Très prochainement nous allons jouer ce programme au Japon, mais sans le batteur. Ce sera donc une version d'environ 45' pour le Quatuor. Nous jouerons Fiction également à Amsterdam, puis en France aux alentours de Noël. Je pense que nous ferons encore une soixantaine de concerts avant de proposer un nouveau disque ou un nouveau DVD de ce style, à savoir non-classique.
Vous arrive-t-il de construire un concert avec à la fois de la musique classique et du jazz ?
C'est ce que nous allons proposer au Japon et c'est ce que nous voudrions faire plus régulièrement. Un concert composé d'une heure de classique et de 45' de jazz représente le parfait équilibre pour un organisateur de concerts qui peut ainsi attirer un public plus jeune.
C'est ce public plus jeune que vous ciblez avec le jazz ?
Notre souhait est de proposer le monde du classique à des spectateurs plus jeunes que notre public habituel.
Comment est née l'idée de Fiction ?
Cette idée remonte à très loin. Lorsqu'avec Pierre Colombet, Gabriel Le Magadure et Raphaël Merlin nous nous sommes rencontrés il y a environ 12 ans, nous avons commencé par nous retrouver autour de bœufs au Conservatoire ou entre amis. À force de nous réunir les soirs après nos heures d'études classiques, l'idée de former un quatuor s'est ensuite imposée. Mais nous avons toujours continué à faire des arrangements de jazz. À la fin de nos concerts, nous proposons souvent des bis jazz. Puis, petit à petit, notre liste de morceaux s'est étoffée et notre maison de disques Virgin Classics nous a proposé d'en faire un disque. Du reste, il aurait très bien pu s'intituler Les Bis du Quatuor Ébène, mais ce titre n'est pas terrible, je vous l'accorde !
Le disque Fiction est donc pour vous un aboutissement logique…
Oui, mais pas seulement car ce qui nous a intéressés dans l'idée de Fiction est de proposer une formation qui, je pense, n'existe pas ailleurs : un quatuor à cordes et une batterie. Sans en tirer une quelconque fierté, nous sommes heureux de proposer ce mix sans doute inédit. Le titre Fiction s'imposait donc, d'autant que la musique du film Pulp Fiction figure sur l'album.
Pouvez-vous nous parler des arrangements des morceaux entendus dans Fiction ? Est-ce du sur-mesure pour le Quatuor Ébène ?
Ils sont tous réalisés par le Quatuor. Nous travaillons souvent à quatre, mais l'un d'entre nous peut aussi se charger des arrangements pour les autres lorsque le temps nous manque. Par exemple, Pierre a fait l'arrangement de Amado Mío que nous jouons avec Luz Cazal* lorsqu'il était souffrant et ne pouvait pas tourner avec nous. Mais, dans l'ensemble, nous travaillons à quatre et les arrangements que nous préférons sont ceux que nous réalisons ensemble.
* Uniquement sur le CD.

Comment avez-vous accueilli la présence du percussionniste Richard Héry au sein de votre formation ?
L'idée revient en fait à Richard. Il avait entendu notre travail grâce à un ami commun, Fabrice Planchat, qui se trouve être notre luthier mais aussi l'ingénieur du son du DVD et de toutes les tournées que nous faisons. Il a également réalisé la prise de son de notre nouveau disque Dissonances consacré à Mozart*. Et Richard s'est intéressé à notre travail, en particulier pour son côté libre, non figé dans le temps, dans lequel nous utilisons des rubatos comme en classique, du temps pris et du temps rattrapé… Il nous a alors surpris en nous présentant une maquette réalisée à partir de nos enregistrements live sur lesquels il avait posé le son de sa batterie.
* Dissonances est sorti le 17 octobre 2011, conjointement au DVD Fiction.
Et la batterie a rejoint le Quatuor Ébène…
Cette rencontre nous a permis de développer un autre type d'arrangement. Mais certains de nos morceaux incorporent la batterie, d'autres pas. Le Quatuor écrit aussi la partie de batterie. Richard ne participe pas à cette étape mais nous écrivons en nous appuyant sur son jeu, sa sensibilité. Il ne tape pas sur sa batterie et on pourrait même dire que c'est un musicien de chambre qui n'aime pas tomber dans la facilité. Bien sûr, nous avons ensuite beaucoup travaillé avec lui en répétitions sur les différents univers sonores que nous voulions proposer.
Le répertoire de jazz change-t-il l'équilibre intrinsèque des quatre instrumentistes du quatuor ? Peut-on parler d'une redistribution de rôles due à un répertoire différent ?

Au niveau de l'écriture, notre jazz est similaire à une écriture classique pour quatuor, avec un premier violon placé très en avant, et nos caractères restent les mêmes. J'accorde beaucoup d'importance au son, à l'homogénéité et à la chaleur recherchée dans le répertoire classique, et je me rends compte qu'en jazz, mon exigence est la même. Raphaël, qui joue la basse, pizze très souvent comme une contrebasse et conserve ce rôle fondamental de préservation de l'harmonie. Le second violon, Gabriel, possède un sens incroyable du rythme et parle énormément de puissance rythmique et de tenue lorsqu'il s'agit de jazz. Quant à Pierre, notre premier violon, il apporte son don de coloriste aussi bien en classique qu'en jazz. En fait, si la distribution des rôles peut être différente en jazz, je crois que chacun reste à peu près lui-même et que nos attitudes sont en fin de compte semblables.
Sur la captation de Fiction, la caméra montre très souvent le regard du violoncelliste Raphaël Merlin cherchant les autres membres du quatuor…
Raphaël contrôle l'ossature des basses et joue quasiment le programme par cœur, tandis que les deux violons et l'alto doivent se concentrer sur les nombreux petits détails de l'écriture. Raphaël est alors totalement dédié au musicien qui intervient à un moment donné. Mais c'est aussi un trait de son caractère que l'on retrouve lorsque nous jouons du classique…
Comment avez-vous travaillé la mise en scène de Fiction ?
On ne peut pas parler de mise en scène. Nous nous sommes contentés de placer des présentations de morceaux que vous n'entendez d'ailleurs pas sur le DVD pour des raisons de minutage. C'est en général Raphaël qui prend la parole. Mais cela peut varier en fonction de la langue du pays où nous nous produisons. Cet aspect s'est plus ou moins figé au fil des concerts. En revanche nous sommes attentifs au rythme du concert, à celui des enchaînements de morceaux, à ne pas trop parler…
Vous chantez Streets of Philadelphia à la fin du concert. Était-ce une simple envie, ou quelque chose de plus profond ?
Le chant intervient aussi dans la chanson Someday my Prince will come que nous interprétons tous les quatre a cappella. Vous ne la trouverez pas sur le DVD pour des raisons de droits. En fait, lorsque nous avons réfléchi au disque - le DVD n'en étant que la résultante - nous avons sélectionné la chanson de Springsteen qui nous plaisait beaucoup et, comme toujours en préalable, nous nous sommes demandés si la mélodie sonnait mieux au violon, à l'alto ou au violoncelle. Nous avons rapidement compris que ça ne fonctionnait pas et que la voix s'imposait. De mon côté, j'ai déjà chanté dans des groupes de rock et j'aime cela au point de vouloir en faire plus. Alors, on m'a confié cette chanson et j'adore la chanter. Je dois vous dire que j'ai été très touché par mes collègues qui ont investi beaucoup de temps dans la préparation de cette chanson, qui m'ont fait travailler et ont été très vigilants aux arrangements pour le trio qui m'accompagne.
À noter : Retrouvez la vidéo de l'enregistrement de Streets of Philadelphia au bas de cet article.

Natalie Dessay et Stacey Kent sont vos invitées aux Folies Bergères. Pouvez-vous nous parler de ces rencontres ?
Pour être franc, c'était au départ une idée de notre maison de disques afin d'assurer une bonne communication. Mais nous étions bien sûr d'accord pour accueillir Luz Casal, qui était malade lors de notre passage aux Folies Bergère, Natalie Dessay, Stacey Kent et Fanny Ardant, que vous ne retrouvez aussi que sur le disque. En fait notre concept de départ était d'opposer aux quatre garçons du quatuor, quatre femmes complémentaires. Il y a dans Fiction du jazz, du classique, de la pop et des musiques de films, alors pourquoi pas inviter une actrice, une chanteuse pop, une interprète classique et une autre de jazz ? Mais, aujourd'hui, faire un disque ne permet pas d'obtenir entièrement ce que l'on veut. Même les plus gros vendeurs ne jouissent pas de cette liberté. Du coup on doit, de réunion en réunion, rechercher des solutions souvent faites de bric et de broc.
C'est une constatation assez sévère portée sur le monde du disque…
Je crois que le rôle d'une maison de disques est finalement d'expliquer aux artistes qu'un disque qui ne se vend pas n'a aucun intérêt, et aux artistes d'expliquer aux maisons de disques qu'un disque qui se vend mais n'a aucun intérêt… n'a aucun intérêt ! C'est, sans trop caricaturer, le type de discussions auxquelles on participe dans les bureaux des éditeurs. Et que l'on parle de classique, de pop, de cross over, de CD ou de DVD, la question reste toujours la même : comment trouver un bon équilibre entre communication et artistique ?
Revenons à vos invitées, êtes-vous satisfait de ces rencontres ?
La rencontre avec Natalie Dessay a été extraordinaire et simple malgré l'aura de cette prestigieuse chanteuse d'opéras. Luz Cazal s'est montrée d'une générosité inimaginable après un "oui" instantané à notre demande de participation au téléphone. Lorsqu'elle nous a rejoints pour une répétition, nous avons été surpris par sa timidité puis, dès que nous nous sommes plongés dans la musique, cela a été une vraie communion. En trois prises, l'enregistrement était fait ! Quant à Fanny Ardant, je pense que nous aurions pu obtenir un résultat bien plus excitant si elle avait accepté de ne pas lisser à l'extrême son intervention. Enfin, Stacey Kent est la guest que nous avons la moins vue mais de laquelle nous nous sommes vraiment rapprochés. Nous devrions refaire des concerts ensemble, faire de nouveaux arrangements pour elle et sans doute nous rendre de petits services mutuels comme un échange de présence sur nos disques respectifs.
Sur le DVD, deux interventions de vos invitées figurent en bonus. Ne sont-elles pas intégrées au concert parce qu'elles ont été enregistrées à un autre moment ?
Non, ces deux chansons de Natalie Dessay et Stacey Kent faisaient bien partie du même programme aux Folies Bergère, et on les entendait à la suite des chansons montées dans le programme principal. Mais, suite à un imbroglio et sans doute un manque de communication entre Virgin, le producteur du DVD et Idéale Audience qui a effectué la captation, ces deux chansons ne devaient même pas se trouver sur le DVD pour des raisons de durée que je ne parviens toujours pas à m'expliquer. Au final, et par la volonté de Virgin, les deux interventions se retrouvent en bonus. Ces chansons étaient importantes pour le Quatuor car les arrangements sont originaux et ne se retrouvent pas sur le disque.
Avec le recul, pensez-vous que l'incursion dans le jazz a modifié votre approche de la musique classique ?
C'était déjà le cas auparavant car nous avons toujours joué du jazz, mais Fiction a accentué ces interconnexions. Aujourd'hui le Quatuor Ébène ne peut plus vivre sans le jazz, nous ne pouvons plus imaginer faire 200 concerts classiques à la suite sans alterner avec du jazz. Mais, pour être honnête, je peux vous dire que nous avons aussi vécu cette expérience de ne faire que du jazz durant 3 semaines au terme desquelles nous n'avions qu'une seule hâte : retourner à Beethoven ! Nous avons pris conscience que nous avions besoin de ces deux mondes pour nous épanouir. Et cet épanouissement passe aussi par les rencontres que le jazz nous a permis de faire : Michel Portal, Didier Lockwood, Stacey Kent, Luz Cazal… Tous nous ont apporté une autre manière de travailler et ce, de formidable façon. En outre le monde du jazz nous permet d'évoluer dans un univers moins guindé et en tout cas plus libre qui correspond à notre vision de la musique.
Je dois aussi avouer que la présence d'une batterie représente une petite contrainte pour le Quatuor car nous devons nous adapter au temps musical du batteur. Et cette contrainte nous a permis de progresser sur le plan rythmique. La stabilité rythmique que demande le plus souvent le jazz, à opposer à l'aspect mouvant du classique, nous a permis de gagner en précision rythmique dans les deux domaines. Et cette précision nous conduit à profiter de plus de liberté. Seule cette rigueur de la mise en place permet à un musicien de se libérer ensuite des contraintes pour s'exprimer pleinement sans trahir la structure de la musique.
Pour résumer, le jazz nous apporte une liberté que nous essayons d'adapter au classique et le classique nous dicte une rigueur que nous essayons d'instiller dans notre jazz.
Comment votre public classique, votre public habituel, perçoit-il votre incursion dans le jazz ?
Nous n'avons pas beaucoup de retour sur ce point. Sans doute une partie de notre public classique déteste-t-il Fiction. Certains critiques français ne nous ont pas non plus loupés en dépréciant nos interprétations classiques, comme si le jazz que nous pratiquons depuis toujours avait pu amoindrir notre profond investissement dans la musique classique et notre recherche de la perfection. Les Américains se montrent ravis de cette alternance de styles…
Voyez-vous une suite à Fiction ?
Absolument, des prémices de projets se mettent actuellement en place. Il y a de fortes chances que nous allions à Los Angeles pour explorer de nouveaux axes musicaux. Nous avons des projets avec le pianiste américain Brad Meldhau. De fait, des axes de collaborations se sont réellement développés grâce au disque Fiction. Et, personnellement je devrais travailler avec Natalie Dessay sur un projet autre que classique. Mais cela, c'est pour un futur plus lointain…
Propos recueillis par Philippe Banel
Le 28 octobre 2011

















