Tutti-magazine : Pouvez-vous brièvement expliquer la naissance de Bel Air Classiques ?
Jacques-François Suzzoni : Le label a été créé par François Duplat, fondateur de la maison de production Bel Air Media, elle-même créée en 1992 à l'occasion du tournage du Lac des cygnes avec Marie-Claude Pietragalla et Patrick Dupont à l'Opéra Bastille. Ce Lac a du reste initié les captations des grands ballets du répertoire de l'Opéra de Paris.
Avec le développement du marché de la vidéo, François Duplat a vendu plusieurs de ses productions à différents labels de DVD - TDK, EMI, Arthaus… - puis, en 2004, il a décidé de se lancer lui-même dans l'aventure en créant Bel Air Classiques.
Quelle formation avez-vous suivie ? Étiez-vous présent dès la création de cette structure, il y a 7 ans ?
Tout à fait, juste après la création statutaire du label, en mai 2004.
Je suis titulaire d'une maîtrise de droit et j'ai fait un an de communication à Paris II Assas. Mais j'ai toujours souhaité lier mon travail à ma passion pour la musique. J'ai ainsi débuté en 1999 en tant que programmateur sur Muzzik, la première chaîne musicale du câble. J'ai poursuivi cette activité lors de la fusion de Muzzik et Mezzo et je suis resté à la direction des programmes jusqu'en 2004, lorsque François Duplat, Gérant de Bel Air Classiques, m'a engagé.
Quel est le premier DVD sorti sous label Bel Air Classiques ?
La Fille du pharaon, dansé par le Ballet du Bolchoï. Ce ballet avait été filmé en 2003 et le DVD est sorti en 2004. Nous essayons toujours de réduire au maximum le temps qui sépare le tournage de la sortie vidéo. De fait, plutôt que de nous intéresser au fonds de catalogue de Bel Air Media, nous préférons nous situer dans une forme de réactivité par rapport à l'actualité d'un spectacle.
Pouvez-vous nous expliquer le cheminement type d'une captation pour parvenr à une sortie DVD ou Blu-ray ?
Tout commence par la production. Qu'il réponde à une commande ou qu'il initie un projet, le producteur doit chercher avant tout un financement via des chaînes de télévision. Les productions sont tellement chères qu'il est impossible de s'en passer.
Est-ce à ce stade que sont achetés les droits vidéo des spectacles ?
Tout dépend des théâtres avec lesquels nous travaillons : soit une levée d'option vidéo est déjà prévue au sein du budget du tournage, qui spécifie la somme dont un éditeur devra s'acquitter pour sortir le programme en vidéo, soit une sorte de package de droits inclut les droits télé, autrement dit l'objet premier de la captation, et les droits vidéo.
Quels sont approximativement les coûts auxquels vous devez faire face ?
Cela diffère beaucoup. Les productions les plus chères, celles de l'Opéra de Paris ou de La Scala de Milan par exemple, comptent un grand nombre d'intervenants et peuvent atteindre sans problème 60.000 €, uniquement pour les droits vidéo. Pour d'autres productions, il faut compter entre 15.000 à 20.000 €. Tout dépend des lieux et de ce que l'on filme. Il arrive même parfois, lors du montage financier de la captation, que les droits vidéo aident dans une certaine mesure à boucler un budget. Le lien entre Bel Air Media et Bel Air Classiques favorise bien sûr ce type de montage, mais jamais avec l'Opéra de Paris, où tout est financé sans que l'éditeur vidéo participe à quoi que ce soit. Dans ce cas je peux lever l'option vidéo comme n'importe quel éditeur.
Je me dois aussi d'ajouter que nous sommes efficacement soutenus par l'aide à l'édition vidéo dispensée par le CNC.
À quel moment décidez-vous de produire un DVD ou pas ?
Le plus souvent, durant le tournage. Mais, sur certains projets comme Orphée et Eurydice de Pina Bausch par le Ballet de l'Opéra de Paris, l'expérience et le ressenti en amont incitent à prendre une décision dès l'annonce de l'enregistrement. Mais j'ai plutôt tendance à vouloir voir le spectacle avant de m'engager.
On peut avoir de mauvaises surprises ?
Il m'est malheureusement déjà arrivé de prévoir un projet dans mon planning de sorties à 1 ou 2 ans, puis de le refuser après avoir vu le spectacle.
Un exemple, peut être…
Bel Air Classiques avait prévu d'éditer le Bal masqué de l'Opéra de Paris. Marcelo Álvarez était absolument formidable mais la production était vraiment terrible et la distribution, à part Ludovic Tézier, très mauvaise. Dans un tel cas, il faut estimer le coût d'une telle soirée et si cela ne vaut pas la peine, abandonner le projet.
Que se passe-t-il ensuite entre la captation et la sortie vidéo ?
Sauf catastrophe météo pour un tournage en plein air, un danseur qui se foule la cheville ou un chanteur aphone, le tournage se déroule habituellement plutôt bien, et le spectacle est diffusé en direct à la télé. Mais le producteur doit ensuite livrer à la chaîne un programme remonté, peaufiné. Là commence la post-production qui peut s'avérer, longue, compliquée voire douloureuse. Comme tous les éditeurs, j'en suis tributaire…
Pourquoi cette phase est-elle si difficile ?
Les chefs d'orchestre doivent valider le son et sélectionner les divers moments parmi les trois soirées généralement filmées. Certains accordent leur confiance à la production, d'autres sont bien plus interventionnistes. Le metteur en scène peut aussi intervenir à ce stade, cela est très variable. En fait, Bel Air Media travaille en osmose avec certains metteurs en scène, comme Dmitri Tcherniakov qui détient un droit de regard quant aux images retenues. Il fournit toujours une liste très précise de modifications de montage à effectuer. On peut aussi rencontrer des soucis au niveau du son… Je suis en fait tributaire de tout cela.
La post-production dure généralement entre 6 et 12 mois et ce n'est que quand le master du remontage sera validé que je pourrai commencer à travailler. Je suis livré en même temps que les chaînes de télé. Dès lors, je peux envisager une sortie vidéo dans les 6 à 12 mois qui suivent.
Vous travaillez avec d'autres maisons de production que Bel Air Media…
Le Parc d'Angelin Preljocaj et Signes de Carolyn Carlson sont, par exemple, des captations produites par Telmondis, sorties en DVD chez Bel Air Classiques. Bel Air Media travaille également beaucoup en coproduction avec Telmondis. Ces enregistrements peuvent du reste sortir en vidéo chez d'autres éditeurs, comme La Petite danseuse de Degas, récemment édité par Arthaus Musik. Dans le registre du théâtre, qui est un autre axe que nous travaillons, le Molière d'Ariane Mnouchkine est une production Claude Lelouch sortie en DVD chez Bel Air Classiques. Ceci étant, 80 % de notre catalogue provient de Bel Air Media.
DVD ou Blu-ray, en fonction de quels critères choisissez-vous le support sur lequel vous allez diffuser un programme ?
La question de la qualité des images ne se pose pas vraiment sur le plan technique car nous filmons en HD depuis très longtemps. Le Lac des cygnes de 1992 était déjà de la HD ! Je pourrais aujourd'hui sortir tous les titres en Blu-ray, et c'est pratiquement le cas. Mais la décision est en fait basée sur le potentiel commercial car, entre l'authoring et le pressage, un Blu-ray demeure très cher à fabriquer. Alors, sur un titre difficile, comme le très décapant Wozzek enregistré au Bolchoï, on s'en tient au support DVD.
Autre cas de figure : les masters fournis pour un projet sur Zizi Jeanmaire proviennent des archives de l'INA et datent des années 60 et 70. Elles ne sont forcément pas en HD et le programme sortira en DVD.
Prendre la décision de sortir un Blu-ray ou pas suppose une connaissance de la cible à laquelle vous vous adressez…
C'est un paramètre très compliqué. Nous ne connaissons pas le profil des acheteurs de DVD et Blu-ray Bel Air Classiques, mais nous parvenons à appréhender le marché sous l'angle des territoires. Lorsqu'on a l'exclusivité d'un programme comme Stravinsky et les Ballets Russes au Théâtre Mariinski avec un Sacre du printemps inédit en vidéo, je sais que je peux m'adresser à des amateurs fanatiques de ballet qui visionnent tout ce qui existe. Dans ce cas, le Blu-ray peut avoir du succès, notamment aux États-Unis, un des plus gros marchés. Ce titre est d'ailleurs notre meilleure vente en Blu-ray à ce jour pour lequel j'ai dû faire du réassort, ce qui est encore assez rare pour ce support. Pour moi, le Blu-ray fonctionne le mieux aux États-Unis. Quant au catalogue, les ballets se vendent mieux que les opéras. Je suis donc porté à croire que le client de Bel Air Classiques est un amateur de ballets…

Comment se répartit le tirage entre DVD et Blu-ray ?
Pour ce programme du Mariinski, nous sommes à près de 5.000 exemplaires/monde pour le Blu-ray et environ 15.000 pour le DVD. Mais, sur d'autres titres, le nombre de Blu-ray n'est pas aussi important. Tout dépend en fait du programme. Généralement, le tirage initial est de l'ordre de 2.500 exemplaires pour ce support.
À partir de combien d'exemplaires vendus peut-on parler de succès dans le domaine de la vidéo classique : concert, ballet, opéra, documentaire ?
Le documentaire n'atteint jamais les ventes d'un opéra, et le genre se place dans nos moins bonnes ventes. Pour moi, 10.000 exemplaires sont représentatifs d'un beau succès. Mais il est aussi indispensable de prendre en compte le coût des droits du programme. Si nous devons acquitter des droits vidéo de 60.000 €, ces ventes ne seront pas suffisantes. L'équilibre économique est une autre chose…
Quels sont vos titres qui rencontrent le plus de succès ?
Il y a un cas à part dans notre catalogue : Molière, d'Ariane Mnouckine. Ce film n'était jamais sorti en DVD et, lorsque nous l'avons édité en 2004, nous avons fait une promo importante et la presse en a beaucoup parlé… Les ventes s'élèvent aujourd'hui pratiquement à 50.000 exemplaires.
En dehors de ce cas exceptionnel, nos plus grands succès sont La Fille du Pharaon, programme pour lequel nous atteignons les 20.000 exemplaires, Les Noces de Figaro par René Jacobs, qui dépasse les 10.000 DVD, Stravinsky et les Ballets Russes, gros succès en Blu-ray et en DVD, le ballet de Pina Bausch Orphée et Eurydice, ainsi que Les Contes d'Hoffmann et le Tristan et Iseult mis en scène par Olivier Py.
La Fille du Pharaon est sortie en Blu-ray plusieurs années après le DVD. Comment se comporte le nouveau support ?
Ce titre de catalogue a été relancé en Blu-ray en raison de la beauté de son master. À la lumière des ventes, je peux vous dire qu'il n'est pas évident de motiver les amateurs à racheter en HD un programme qu'ils possèdent déjà en DVD.
Comment juge-t-on un succès ? Sur combien d'années ?
Cela s'apprécie très vite, dès les premières commandes, dès que les premières réactions en magasins sont connues. Si les Fnac recommandent très vite, je suis fixé. Mais j'ai aussi tendance à apprécier le comportement d'un titre sur environ 3 ans. De même, on comprend très rapidement lorsqu'une nouveauté ne prend pas et que ce sera un échec.

Comment percevez-vous la place de la vidéo musicale dans le marché de la musique classique ?
Cette approche est davantage celle de notre distributeur Harmonia Mundi ou de Naxos, qui gère l'Amérique du Nord. En revanche, pour le consommateur, j'ai le sentiment que l'objet vidéo n'a pas la même valeur que le CD, qu'une intégrale d'opéra en disque sera toujours considérée autrement. Je suis persuadé qu'il existe encore un fossé entre le CD et la vidéo. L'explication peut très bien être historique. Le CD, sans parler du vinyle, existe depuis bien plus longtemps que le DVD…
Quel regard portez-vous sur la vidéo classique dématérialisée : VOD, projections HD dans les salles ?
Ce n'est pas l’investissement que nous avons souhaité réaliser pour le moment. La dématérialisation coûte encore très cher et n'entraîne pas de recettes équivalentes. Des tests ont été menés avec Arte qui a diffusé bon nombre de nos productions et celles d'Aix-en-Provence en particulier, car la chaîne est le partenaire média historique du Festival. Honnêtement, les recettes de la VOD sur ces productions me laissent de marbre et finalement donnent raison à mes doutes. Cela dit, je réfléchis et je m'interroge sur l'évolution d'iTunes. Si l'offre films prend de l'importance, je pense que la vidéo classique suivra.
Bel Air Media diffuse des ballets du Théâtre Bolchoï dans les salles de cinéma, de la même façon que le Metropolitan Opera. Avez-vous pu observer des ventes DVD relancées par un programme projeté ?
Pour le moment seul Les Flammes de Paris a été présenté en salles en même temps qu'il a fait l'objet d'une édition vidéo. Difficile, dès lors, d'en tirer des conclusions, d'autant qu'à ce jour, seuls 5 spectacles de ballets ont été diffusés en salles. Une seconde saison proposera 5 autres ballets puis, en principe, encore 5 autres l'année suivante. Pour la fin de l'année nous pourrions éditer 2 titres, en coédition ou pas avec le diffuseur salles, Pathé Live. Puis, de 2 titres en 2 titres, couvrir en vidéo la totalité des spectacles de ballet diffusés dans les cinémas. Les salles sont pleines, une haute qualité est au rendez-vous et nous profiterions d'un déclencheur formidable si nous pouvions faire à la fois la promotion des projections et des programmes sur support physique lors des entractes. Notre public se trouve sans doute là, dans les salles de cinéma. Je suis persuadé que les gens qui font l'effort d'assister à un spectacle filmé sont les mêmes qui achètent des DVD ou des Blu-ray.
Mais pour revenir à Flammes de Paris, je peux vous dire que, lorsque le Bolchoï vient danser ce ballet au Palais Garnier ou tourne en France, nous profitons des retombées presse, de la promo et les ventes sont décuplées. Nous avons aussi organisé avec succès une dédicace à la boutique de l'Opéra de Paris avec les deux solistes principaux et la presse quotidienne a cité notre vidéo, ce qui est très rare… Cela vaut tous les papiers du monde dans la presse spécialisée !

À la lumière de ce que vous dites, la vidéo classique a besoin de la même promotion que tous les autres genres en vidéo…
Évidemment, et c'est très simple : si le consommateur ne sait pas qu'un produit existe, il ne l'achètera pas. D'autant qu'avec la percée des ventes sur Amazon, on est en droit de penser que nombre de personnes ne se déplacent même plus dans les magasins et, par conséquent, ne voient pas nos programmes dans les linéaires qui, en outre, se réduisent comme peau de chagrin...
On peut tout de même surfer sur Amazon et découvrir un certain nombre de produits dont on ignorait l'existence…
Sans doute, et je constate moi-même la pertinence des propositions qui me sont faites lorsque je sélectionne Les Flammes de Paris et qu'on me propose d'autres titres que j'édite moi-même. Cela me rend fou de joie !
Sur trois ans, 15 ballets du Bolchoï seraient donc susceptibles de sortir en vidéo…
Ces 15 grands ballets couvriront le répertoire du Bolchoï. À terme, l'idée est de sortir 2 ballets en vidéo tous les 6 mois, par exemple, et de constituer à terme une vraie belle collection Bolchoï, puis d'en faire des coffrets, etc.
Il est important de réaliser combien la génération actuelle des danseurs du Bolchoï a la chance extraordinaire d'être filmée ainsi : Natalia Osipova, Ivan Vassiliev, Denis Savin, Svetlana Lunkina… Tous laisseront un témoignage de leur art dans les meilleures conditions techniques possibles, ce qui n'était pas le cas de leurs aînés.
Sur quels titres travaillez-vous actuellement ? Quelles sont vos prochaines sorties ?
Nous allons connaître une rentrée et une fin d'année plutôt riches. Je pense que nous commencerons par le Mahagonny de Kurt Weil en anglais que nous avons enregistré au Teatro Real de Madrid avec Measha Brueggergosman, Willard White et Jane Henschel dans la mise en scène de la Fura dels Baus, et que nous allons sortir en Blu-ray et DVD. Nous proposerons également sur les deux supports la soirée d'hommage rendu par le Ballet de l'Opéra de Paris à Jerome Robbins, qui comprend trois pièces chorégraphiées par Robbins et une autre par Benjamin Millepied. Nous soignerons particulièrement ces deux éditions en les présentant en Digibook, sans doute en octobre. Nous sortirons aussi Les Noces de Figaro tourné à l'Opéra Bastille dans la mise en scène de Giorgio Strehler. Ce sera notre grosse sortie opéra de la fin d'année 2011, également en Digibook sur les deux supports. Enfin, nous discutons en ce moment à propos de deux ballets du Bolchoï qui pourraient sortir également pour les Fêtes : Casse-Noisette et Giselle.
Plus proche de nous va paraître Turandot avec Maria Guleghina dans la production de Franco Zeffirelli filmée aux Arènes de Vérone. La piste audio multicanale du Blu-ray a été mixée en 7.1. C'est une première pour nous…
Propos recueillis par Philippe Banel
Le 1er juin 2011





















