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Interview de Joaquín Achúcarro - le 20 septembre 2011

Tutti-magazine avait interviewé Joaquín Achúcarro en 2010 lors de la sortie du Concerto pour piano No. 2 de Brahms en DVD et Blu-ray chez Opus Arte. Ce formidable entretien nous a laissé un tel souvenir que nous nous sommes tourné à nouveau vers le grand pianiste pour accompagner son enregistrement de Nuits dans les jardins d'Espagne avec Simon Rattle et le Berliner Philharmoniker. EuroArts, cette fois, témoigne de cette rencontre entre deux artistes hors du commun également sur Blu-ray et DVD.

 

Joaquín Achúcarro salue à la fin de son récital donné au Teatro Real de Madrid le 7 octobre 2010.  Photo © Javier del RealLorsque nous l'avons interrogé, Joaquín Achúcarro se trouvait à l’Université de Dallas où il dispense régulièrement des masterclasses à de jeunes pianistes de haut niveau. Il a bien voulu répondre à nos questions par téléphone avant de reprendre son travail personnel en vue d'un concert Chopin à Oviedo, en Espagne.

Tutti-magazine : Le 26 mai 2010, vous nous aviez confié que votre souhait était d'enregistrer avec Simon Rattle. C'est maintenant chose faite avec Nuits dans les jardins d'Espagne édité en Blu-ray et en DVD par EuroArts…

Joaquín Achúcarro : C’était effectivement un rêve de jouer avec le Berliner Philharmoniker et Simon Rattle. Simon est un des grands chefs, des très grands, et c'est aussi un très bon ami. Je suis vraiment heureux d’avoir pu ainsi enregistrer Nuits dans les jardins d'Espagne et heureux de la façon dont cela s’est déroulé.

Comment avez-vous fait pour que ce rêve soit rendu possible -  trouver un producteur et rassembler tous les intervenants pour l'enregistrement ?

Ces choses se conjuguent on ne sait trop comment. Je crois à la providence. Quoi qu'il en soit Simon et moi avions très envie d'enregistrer ces Nuits que nous avions déjà jouées à Birmingham lorsqu'il en dirigeait l'orchestre. Ce désir nous a poussés à trouver une date. Il m’a alors demandé si, en tant que musicien, j'étais attaché à un aspect particulier de l'œuvre. Or, pour moi, il était impératif de ménager un grand pianissimo avant les deux puissants crescendos à la fin du premier et du denier mouvement. Il est impératif de soutenir l'attention de ces traits quasi wagnériens ou raveliens. Il m'a aussitôt répondu : "c'est comme si c'était fait". Et c'est ce que vous entendrez et verrez sur l’enregistrement.

Nuits dans les jardins d'Espagne est une pièce qui vous tient particulièrement à cœur…

J’ai commencé à travailler ce morceau durant mon voyage de noces, c'est dire ! Plus je joue cette œuvre et plus je suis admiratif de l'admirable maîtrise de Falla et de son génie de l’orchestration, certainement d’une certaine manière influencé par Ravel.
Du reste, l'amitié entre Maurice Ravel, Manuel de Falla, Ricardo Viñes* et Claude Debussy a porté ses fruits dans bien des directions… Ricardo Viñes a créé Gaspard de la Nuit et Quatre pièces espagnoles de Falla au cours d'un même récital. Une solide amitié existait entre tous. En témoigne le fait que, alors que le père de Falla était en train de mourir, Ravel est sorti pour trouver un prêtre. Falla était très religieux, mais pas Ravel…
* Ricardo Viñes (1875-1943)

 

Joaquín Achúcarro et Simon Rattle pendant l'enregistrement de <i>Nuits dans les jardins d'Espagne<i> à la Philharmonie de Berlin en septembre 2010.  Photo © Lucie Jansch

L'histoire humaine qui entoure les œuvres vous passionne…

Cliquer ci-dessus pour lire la critique du DVD enregistré par Joaquín Achúcarro et Simon Rattle.Elle raconte des choses incroyables. Je dois vous avouer que j'étais un peu contrarié quand l'éditeur EuroArts a trouvé que les notes que j’avais écrites pour le livret du DVD étaient trop longues.
Pourtant il est des anecdotes fantastiques qui enrichissent notre perception des œuvres. Par exemple, Ricardo Viñes écrit dans son journal : "Je suis allé voir ce pauvre Picasso parce qu’il avait besoin d’argent et pour sauver la face, il m’a donné une aquarelle que je garde. L’idiot !".
Saviez-vous que, lorsque Rubinstein a donné la première des Valses Nobles et sentimentales à Madrid, le public madrilène ne les a pas aimées car il n’a rien compris ? Il a même sifflé l’œuvre. Puis, Rubinstein a enthousiasmé l'audience avec Chopin et, à la fin du concert, au moment de jouer un bis, il s'est exprimé : "Je pense que vous n’avez pas compris les Valses nobles, je vais vous les rejouer…".
J’avais placé cela dans le livret qui accompagne le disque, mais malheureusement il a fallu retirer ces épisodes riches de sens.

Vous citez Rubinstein…

Rubinstein a été un des plus grands, si ce n'est le plus grand interprète de la musique espagnole. Il avait la pulsation en lui et comprenait parfaitement le rythme onduleux propre à Falla, cette façon unique de traiter les temps ternaires.

Il ne faut donc pas être nécessairement espagnol pour comprendre la musique classique espagnole ?

Il faut être musicien. Mais si Falla, très jeune, n'avait pas entendu sa nourrice espagnole chanter continuellement ces rythmes et ces couleurs très caractéristiques, il n'aurait pas pu composer de la même façon.

Revenons à Nuits dans un jardin d'Espagne. Cette nouvelle rencontre avec Simon Rattle a-t-elle été le rendez-vous que vous espériez ?

Les instrumentistes du Berliner Philharmoniker ont abordé cette pièce comme le chef-d'œuvre qu'elle représente. Leur implication a été totale. Ils ont joué avec une telle passion que je crois que cela se remarque sur le DVD. Une telle entente entre un orchestre et un chef m’émeut beaucoup. Je crois aussi que nous avons produit un bon travail avec ces Nuits espagnoles en habit français ! Nous avons tenté d'exprimer tout l’impressionnisme de Debussy, de Ravel et Dukas qui se lit en filigrane dans la richesse orchestrale et la précision de l'écriture.

 

Joaquín Achúcarro et Simon enregistrent <i>Nuits dans les jardins d'Espagne<i> avec le Berliner Philharmoniker.  Photo © Lucie Jansch

Il est étonnant de ne pas entendre d'applaudissements à la fin de votre concert à la Philharmonie de Berlin. De même, on ne voit pas le public dans le montage des images…

Nous avons enregistré Nuits à Berlin sans public. Mais pour le récital Falla et ses amis à Madrid qui complète le DVD, il y avait un public. Et quel public !
Ce concert était organisé au Teatro Real par la Fondation BVA pour ses actionnaires. C’était une vraie fête et on a profité de l'événement pour enregistrer le récital. À un moment, nous avions aussi pensé à enregistrer à l’Alhambra ou dans un jardin de Madrid, mais il est préférable de réaliser une captation en intérieur, cela est moins compromettant pour la qualité de l'enregistrement. Je dois dire aussi que les techniciens du théâtre ont participé avec enthousiasme à cette captation en Haute Définition.

A-t-il été facile d'enregistrer avec le Berliner Philharmoniker pour le label EuroArts ?

Il a fallu tout d'abord obtenir un accord pour travailler avec Simon Rattle qui est sous contrat avec EMI Classics. Mais, comme je vous l'ai dit, cet enregistrement a été marqué par une succession de petits miracles. Nous avons ainsi obtenu cette autorisation de EMI Classics, puis réussi à trouver une date avec le Berliner Philharmoniker au sein d'un calendrier très rempli. Puis, à Madrid nous avons pu occuper le Teatro Real. Je le redis : de vrais petits miracles !

Vous êtes en ce moment à Dallas. Penseriez-vous intéressant de filmer vos masterclasses comme cela s’est déjà fait pour d’autres interprètes pédagogue d'expérience ?

Joaquín Achúcarro au Teatro Real de Madrid le 7 octobre 2010.  Photo © Javier del RealMes masterclasses n’ont jamais été filmées, mais est-ce là une proposition ?
En fait, je n’ai rien contre, cependant mes cours sont tellement particuliers ! Je sais que nombre de pédagogues parlent de beaucoup de choses. Moi, j'évoque le devenir musical, le style de chaque compositeur que l'on tâche d'appréhender à travers la musique. Par exemple on trouve, à travers son écriture musicale, que Beethoven avait un très mauvais caractère. On recherche ce que Ravel et Brahms pouvaient avoir en commun : Ils ont vu tous deux la mer quand ils étaient très jeunes, et on ressent ces mouvements à la fois dans la musique de Ravel et dans celle de Brahms. Tous deux étaient également très sarcastiques. Ravel n’a jamais rien révélé de lui-même, tout ce que nous en connaissons est sa musique…

Que préparez-vous en ce moment pour le concert ?

Je travaille actuellement le Concerto No. 2 de Chopin que je dois jouer la semaine prochaine à Oviedo en Espagne, et du 20 au 23 octobre, ici avec le Dallas Symphony dirigé par Hannu Lintu, après quelques concerts au Mexique. Un lien formidable me lie au Dallas Symphony Orchestra car je vais me produire avec lui durant cette Saison, mais aussi durant la prochaine Saison. Je vais du reste vous faire une confidence : lorsque le chef d'orchestre Jaap van Zweden, directeur musical du Dallas Symphony Orchestra, a visionné le DVD du Concerto pour piano No. 2 de Brahms que j'ai enregistré avec le London Symphony et Colin Davis, il a voulu que je vienne le jouer avec lui… Je dois aussi l'interpréter avec le London Philharmonic Orchestra…

Après un second duo DVD/Bu-ray proposé sur le marché de la vidéo classique, pensez-vous à un troisième enregistrement ?

Un proverbe espagnol dit "no hay dos sin tres"* ! Je suis ouvert à n’importe quelle proposition mais je n’ai rien de précis en vue.
* "Jamais deux sans trois".

Allons-nous vous entendre prochainement en France ?

Je serai à Bordeaux le 25 novembre pour le Festival L'Esprit du Piano. Puis ce sera une longue série de concerts programmés en Espagne jusqu'à fin avril 2012, et de nombreux projets en Allemagne, au Mexique, en Colombie, au Brésil et au Costa Rica.
En octobre 2012, je jouerai à Liverpool, où j’ai commencé ma carrière, le Concerto No. 2 de Brahms avec le Royal Liverpool Philharmonic dirigé par le jeune chef russe Vasily Petrenko… Je prévois également une tournée américaine qui me permettra de présenter la Fondation Joaquín Achúcarro. Croyez-moi, je ne m’ennuie pas, et tout découle du DVD paru l'année dernière qui suscite l'envie de jouer avec moi ! Je suis certain que Nuits dans les jardins d'Espagne de Falla pourrait avoir le même effet…

 

Propos recueillis par Jean-Claude Lanot
(le 20 septembre 2011)

Joaquín Achúcarro et Colin Davis.  © Photo Paul Mitchell











Nous avions interrogé Joaquín Achúcarro
le 26 mai 2010 pour la sortie de son enregistrement du
Concerto pour piano No. 2 de Brahms avec Colin Davis.
Ce riche échange nous avait permis la rencontre
d'un très grand interprète doué d'une formidable
conception du jeu pianistique.
Cliquer ICI pour lire cette interview


Vidéo

Joaquín Achúcarro - Teatro Real, Madrid

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