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Interview de Danielle de Niese

Nous avons rencontré Danielle de Niese dans un petit salon cosy de son hôtel parisien, la veille de sa participation au Festival de Saint-Denis. Pour les lecteurs de Tutti-magazine la jeune soprano a bien voulu se prêter à une longue interview personnelle et franche. De son amour pour la musique à sa conception du chant en passant par la gestion de son image et, bien sûr, l'album Beauty of the Baroque paru chez Decca : un échange marqué par le charme et la profondeur d'une artiste généreuse et attachante.

 

À noter : Une partie de notre interview porte sur la création du pastiche baroque The Enchanted Island au Metropolitan de New York le 31 décembre 2011. Danielle de Niese nous a confié de nombreux détails sur le processus de création de ce nouvel opéra placé sous l'égide de William Christie et la façon dont elle s'est impliquée dans un rôle écrit pour elle. Nous avons publé ce riche échange à l'occasion de la projection en HD Live de The Enchanted Island dans les salles de cinéma du monde entier, le 21 janvier 2012… Cliquer ICI pour lire cette interview

© Decca/Chris DunlopTutti-magazine : Comment la musique est-elle entrée dans votre vie ?

Danielle de Niese : J'ai grandi avec la musique. Ma mère chantait constamment, et je pense même l'avoir entendue avant ma naissance… À l'âge de 2 ans je crois que j'étais déjà capable de chanter juste. Puis, à 5 ou 6 ans, j'ai très vite exprimé mon désir de suivre des cours de chant et de danse. Nous vivions en Australie, et chaque samedi j'enchaînais la danse classique, les claquettes, la danse jazz et moderne, le théâtre et le chant. Le matin, je sautais du lit comme si j'étais montée sur ressorts tant j'étais impatiente de profiter de cette journée.

Très tôt, vous avez manifesté une affinité avec la musique baroque…

À 8 ans, mes professeurs me faisaient chanter des cantates de Bach et La Création de Haydn. J'étais bien sûr inconsciente de la difficulté de ces œuvres, mais je les aimais. C'était complètement naturel.
C'est du reste à cet âge que j'ai décidé d'être chanteuse d'opéra. Mes professeurs de danse auraient bien voulu que je renonce au chant pour danser, mais c'était par la voix que je pouvais m'exprimer. Je sentais aussi que la capacité de chanter de la musique classique faisait de moi une personne spéciale.

Mais aussi différente des autres enfants…

J'avais déjà une conscience très nette de la longueur du parcours qui m'attendait, ce qui me différenciait bien sûr des autres et des activités qu'ils pratiquaient. Mais j'étais attirée par cette voie d'une façon irrésistible.

Plus tard, à Los Angeles, puis au Mannes College of Music de New York, cette attirance pour le Baroque était-elle aussi forte ?

C'est plus largement la musique classique qui m'intéressait. Je chantais aussi Mozart, Wolf et Schubert. Mais je me suis toujours sentie proche de la musique baroque, et pas seulement parce qu'elle est recommandée pour la santé d'une voix jeune.
Parallèlement, j'ai aussi étudié le piano, le contrepoint et la théorie de la musique. Tout cet apprentissage me convenait à la perfection. À 14 ans, je chantais sans réfléchir l'air de Susanna des Noces "Deh vieni, non tardar". Aujourd'hui je sais la difficulté de cet air…

© Decca/Chris DunlopCertains professeurs vous ont-ils marquée plus que d'autres ?

À vrai dire, tous mes professeurs étaient jeunes et menaient aussi une carrière de chanteur. Alors, dès qu'ils commençaient à avoir du succès, ils quittaient leur poste. J'ai ainsi souvent changé d'enseignant. Mais, avec le recul, je pense que ce n'était pas une mauvaise chose car, à l'âge de 18 ans, ma voix était travaillée sans porter la marque d'un professeur en particulier. Elle était fraîche, disponible.

Aujourd'hui, avec qui travaillez-vous ?

Avec Gerald Martin More, à New York, qui est aussi le professeur de Renée Fleming et de Natalie Dessay. Il sait s'adapter à chacun, à chaque morphologie de visage auquel correspondent des résonances particulières.
J'étudie également avec Dame Kiri Te Kanawa. C'est une de mes idoles. Quand j'ai commencé le chant en Australie, Dame Kiri était une méga star. Elle est Néo-Zélandaise et ses origines ethniques sont mixtes, comme les miennes. Elle symbolise pour moi le modèle absolu

Vous vous êtes produite sur de nombreuses scènes d'opéras mais aussi à Glyndebourne qui occupe une place à part dans le monde de l'opéra. Le travail est-il différent là-bas ?

La différence fondamentale de Glyndebourne est que ce festival a été fondé par une famille, et cela change beaucoup de choses. Tout d'abord, l'investissement financier est privé et répond à une passion. Quand je suis arrivée là-bas en 2005, j'ai été frappée par le comportement de George et Mary Christie, les propriétaires des lieux, présents et attentifs à toutes les répétitions par amour du chant. Cette ferveur pousse à se dépasser. Glyndebourne, c'est aussi la nature, on habite dans une petite maison, il y a des chèvres…

…Et un public particulier ?

Il est en tenue de soirée et j'adore ça. Les spectateurs arrivent vers 14h pour le pique-nique, choisissent l'endroit où ils dîneront… Cette tradition est très touchante. Certaines personnes conservent d'ailleurs les mêmes places d'année en année et n'en changeraient pour rien au monde. D'autres viennent à Glyndebourne tous les ans à la même date. J'aime ce public qui vit une histoire d'amour avec le lieu.
Quant au rapport que j'entretiens avec lui, il est le même dans le monde entier. Je pense sincèrement qu'une belle performance va de pair avec une réponse du public du même niveau. Quand on donne, on reçoit ! Mais, croyez-moi, il faut être courageux pour donner. Un artiste est un peu comme un onion dont on pèle les peaux successives pour laisser apparaître qui il est réellement.

 

Danielle de Niese interprète le rôle de Cleopatra dans <i>Giuilo Cesare<i> au Metropolitan Opera de New York.  Photo © Ken Howard/Metropolitan Opera

Enregistrer pour le disque vous prive de la scène et de ce public dont vous vous servez pour vous exprimer…

Sur scène, je suis aidée par le costume, les accessoires, les partenaires, l'orchestre qui m'accompagne et, bien sûr, par le public. Mais pour un enregistrement, plus encore que la beauté de la voix, je cherche le moyen de capter l'auditeur afin de lui faire vivre la même expérience que s'il me voyait, de lui faire partager l'émotion que je ressens. Lorsque j'ai enregistré "Lascia ch'io pranga" de Handel pour mon premier disque, j'ai reçu quantité de lettres d'auditeurs qui décrivaient une émotion différente. Quel bonheur de savoir que cette émotion, précisément, passait par mon chant et touchait les gens !

Comment s'est déroulé l'enregistrement de votre 4e disque pour le label Decca, Beauty of the Baroque ?

Maîtriser cette alchimie qui consiste à instiller l'interprétation dans la voix est toujours très difficile. Mais les conditions d'enregistrement ont été idéales, j'étais entourée d'amis. Il nous est même arrivé d'atteindre un niveau de conscience quasi spirituelle dans la façon de vivre ensemble la musique.

Est-ce en pensant aux sentiments que vous avez construit le programme de ce disque ?

Absolument car c'est la première fois que je réalise un enregistrement qui se présente comme une collection d'airs. J'ai beaucoup souffert lors de la sélection car J'avais fait des listes interminables. Or je devais me limiter à dix arias ! Alors j'ai fait une sélection qui couvre la période baroque et qui, comme une boîte de chocolats, exprime différents goûts, différentes émotions.
Par exemple, les airs de Dowland sont assez intimes avec juste un accompagnement de luth ou de harpe. Toute la vie et toute la mort sont dans ce chant. À l'opposé, Bach apporte une émotion totalement différente. En fait, je me suis efforcée de trouver un équilibre entre mes propres coups de cœur personnels et les standards du Baroque. "Guardian Angels, oh, protect me" fait partie de mes propres incontournables. Je voulais même l'enregistrer en 2007 pour en faire une piste cachée sur mon premier disque. La mélodie est magnifique et je pourrais m'envoler sur l'obligato de hautbois. J'ai beaucoup travaillé pour que l'émotion n'empiète pas sur la voix…
Pour Scherzzi musicali de Monteverdi, j'ai voulu souligner l'idée de chaconne avec l'entrée successive des instruments afin de donner à l'auditeur un sentiment d'improvisation très lié à l'époque baroque. J'ai également cherché des pièces qui faisaient intervenir des soutiens instrumentaux intéressants et variés, comme ces deux flûtes à bec baroques pour Acis and Galatha.
J'ai aussi enregistré trois duos avec Andreas Scholl et j'aime les couleurs très différentes qu'ils apportent comme celles du Stabat Mater de Pergolèse et sa spiritualité qui vous transcende.

Dans le livret de Beauty of the Baroque, vous consacrez une page aux remerciements. Cela est rare dans la musique classique…

Je sais que cela est plus courant sur les disques pop, mais je trouve tout à fait normal de remercier les gens qui m'aident. Le contraire me paraîtrait absurde. Ce genre d'initiative, c'est un peu moi aussi. De la même façon, j'utilise Twitter pour me connecter avec mon public. Je suis parfois surprise de la proximité des gens qui s'intéressent à moi. Il est vrai qu'avec ce type de communication, les cloisons se désagrègent. Mais mon métier est justement de relier, à commencer par les compositeurs du passé aux auditeurs du présent…

Quel est votre rapport à l'image, celle que vous véhiculez, celle utilisée pour la promotion de vos enregistrements ?

Danielle de Niese dans Orphée et Eurydice. © Ken Howard/Metropolitan OperaLe rapport que j'entretiens avec Decca est basé sur le respect et la confiance. Sans chercher à tout contrôler, je m'investis beaucoup et je suis tout sauf une marionnette. Mon image intègre totalement qui je suis en tant qu'artiste. Elle est de plus capitale pour le disque, car l'auditeur la regarde. J'espère qu'il peut me voir à travers ces clichés…
Pour la session de photos réalisée pour Beauty of the Baroque, nous avons choisi ensemble les vêtements que je porte et des bijoux en accord avec la période baroque. Les pauses que je prends devant l'objectif de Chris Dunlop me sont venues naturellement. Je dois dire aussi que je suis naturellement assez glamour, j'adore la mode, les bijoux. Mais il ne faut pas oublier que ces éléments font partie des personnages que je raconte sur scène. Dans ce but, il ne s'agit pas de frivolité, car le spectateur appréhende bien plus facilement un personnage avec ces accessoires. Mais tout cela a des racines en moi, et oui, je m'intéresse à l'image que je donne, à ce que je veux représenter.

Pouvez-vous nous dire quelques mots du concert auquel vous allez participer demain dans le cadre du Festival de Saint-Denis ? Vous allez interpréter l'Exultate Jubilate de Mozart, ainsi que l'aria "Qual Nocchier"… Comment abordez-vous ce concert ?

Je me sens tout à fait bien. Un peu fatiguée par L'Elisir d'amore que j'ai chanté avant-hier. Mais je serai en forme demain. Et puis, si j'ai beaucoup entendu parler de ce festival, je n'y ai jamais participé. C'est un début pour moi. Je sais que nombre de grands chanteurs se sont produits à la basilique de Saint-Denis et cela me plaît d'occuper une petite place aux côtés de ces grands artistes. J'ai l'impression de m'inscrire dans une forme de tradition. Alors, s'il est vrai que cette participation au milieu des représentations d'Elisir n'est pas idéale, je suis vraiment contente d'être de retour en France et de chanter à Saint-Denis pour le public français avec lequel j'entretiens un si bon rapport.

Comment voyez-vous l'évolution de votre carrière et de votre répertoire dans les années qui viennent ?

En fait, c'est justement à Glyndebourne, grâce au rôle d'Adina dans L'Elisir d'amore, que j'ai récemment évolué. Je chanterai aussi bientôt Norina dans Don Pasquale. J'ai attendu de me sentir prête avant de me confronter à ces deux rôles. Récemment, ma voix a beaucoup grandi, même depuis l'enregistrement de Beauty of the Baroque en août 2010, et ces deux Donizetti sont vraiment idéaux à ce moment de ma carrière. Ce sera sans doute tout pour les deux ans à venir car je dois mûrir ces rôles, évoluer avec eux. Mais je tiens à aborder aussi Anna Bolena

Une question fondamentale pour finir : dans les bonus du Blu-ray Jules César, un documentaire vous est consacré. On vous suit dans la cuisine de votre cottage, préparant des pâtes pour l'équipe qui doit venir déjeuner. Vous aviez l'air inquiète quant au résultat. Les pâtes étaient-elles réussies ?

J'ai vécu en Italie, alors j'aurais eu du mal à ne pas réussir une cuisson al dente ! Plus sérieusement, les pâtes me sont très utiles lorsque je me produis à Glyndebourne. En effet, l'entracte est assez long pour permettre aux gens de dîner. Une grande assiette de pâtes me permet de tenir le coup, c'est mon carburant. Quant à ce petit repas avec l'équipe, il était entièrement improvisé mais vraiment très sympathique…







Retrouvez ci-dessous Danielle de Niese filmée lors de l'enregistrement de la cantate
de Bach "Sich üben im Lieben", à St Jude-on-the-Hill (Londres) avec The English Concert dirigé par Harry Bicket.
Extrait du disque Beauty of the Baroque, édité par Decca et disponible à la boutique Tutti-magazine.

 



Propos recueillis par Philippe Banel

Le 19 juin 2011

 

 

 

 

 





 

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de cette interview…

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Danielle de Niese enregistre Beauty of the Baroque

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