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Interview de Yves Rousseau, conseiller musical

S'il est un métier bien peu connu, c'est celui de conseiller musical. Pourtant son rôle est important lors de toute captation classique de concert, d'opéra ou de ballet. En France, les conseillers musicaux sont peu nombreux. Yves Rousseau, conseiller musical depuis 1999, a accepté de nous parler de son métier étayé par une véritable passion pour l'orchestre symphonique.

 

Yves Rousseau, conseiller musical. Photo © Jean-Baptiste MillotTutti-magazine : Comment pouvez-vous définir votre métier ?

Yves Rousseau : Je ne saurais dire qui, un jour, a inventé ce vocable à la signification bien floue, mais je suis conseiller musical. En fait, mon travail consiste à préparer musicalement en amont la captation de façon à pouvoir proposer au réalisateur un découpage musical et assigner ensuite à chaque caméra ses différentes missions durant l'enregistrement.

La musique a très tôt fait partie de votre vie…

À l'âge de 13 ans, j'ai commencé à étudier l'orgue à Nantes. Puis, plus tard, j'ai intégré un chœur qui se produisait régulièrement avec l'Orchestre des Pays de la Loire, dirigé alors par Pierre Dervaux et Jean-Claude Casadesus. À cette époque j'achetais déjà les partitions d'orchestre en format de poche. Car, plus que la partie que je devais chanter, ce qui se passait ailleurs dans la partition captait mon intérêt, le rapport entre l'écriture musicale et les instruments de l'orchestre. Déjà à cette époque j'éprouvais plus de plaisir à organiser des concerts pour les autres qu'à m'exprimer moi-même ! J’étais en quelque sorte déjà attiré par cet univers que j’appelle para-musical.

Pratiquez-vous toujours l'orgue aujourd'hui ?

J'ai le plaisir de jouer assez souvent en tant qu'organiste liturgique sur un très bel instrument…

Vous avez également participé à l'enregistrement de plusieurs disques…

J'ai effectivement été producteur et directeur artistique de plusieurs enregistrements. En particulier de très beaux disques avec Michel Piquemal et ses deux formations chorales pour le label Naxos. Nous avons enregistré la musique sacrée de Maurice Duruflé, le Gloria et le Stabat Mater de Poulenc, des œuvres méconnues de Joseph-Guy Ropartz et le Roi David d'Arthur Honegger. J'ai aussi collaboré à la réalisation de nombreux disques avec les organistes Éric Lebrun et Marie-Ange Leurent.

Les formations vocales de Michel Piquemal représentent une phase importante dans votre carrière professionnelle…

Oui, j'ai effectivement été administrateur de l'Ensemble vocal Michel Piquemal et du Chœur régional Vittoria d’Ile de France de 1991 à 2004. Durant cette période nous avons quelques fois participé à l'émission d'Ève Ruggieri Musiques au cœur qui était réalisée par Ariane Adriani…

Et c'est avec Musiques au cœur que le chemin s'est dessiné vers votre activité de conseiller musical…

Un jour, Eve Ruggieri et Ariane Adriani ont dû faire face à une indisponibilité et ont pensé à moi…
Je dois beaucoup à Ariane Adriani avec laquelle, au fil des Musiques au cœur mais aussi d’autres captations de concerts et d’opéras, j'ai appris mon métier.Captation de <i>Falstaff</i> à Aix-en-Provence en 2001. DVD Arthaus Musik.

Comment avez-vous évolué après ces rencontres importantes ?

De fil en aiguille, j'ai été amené à travailler avec d’autres réalisateurs, Elisabeth Preschey, Chloé Perlemuter, Isabelle Soulard, Andy Sommer, Louise Narboni, Emmanuelle Franc, Pierre-Martin Juban, François-René Martin, Christian Leblé, Jérémie Cuvillier, Corentin Leconte… J’ai travaillé sur des captations dans des salles comme l’Opéra Garnier et l'Opéra Bastille, le Théâtre des Champs-Élysées, la Salle Pleyel, la Cité de la Musique, à Nantes pour la Folle Journée, à la Halle aux grains à Toulouse, à Lille, à Aix-en-Provence, Orange, La Roque d’Anthéron, à l’Opéra de Zurich et celui de Munich, à Saint-Petersbourg…

Comment préparez-vous un tournage ?

Pour toute captation de musique classique, ou plus largement de musique nécessitant des partitions, deux cas de figures peuvent se présenter : celui où l'on filme des musiciens - cela va du piano à l'orchestre symphonique en passant par la musique de chambre ou le chœur - et celui où l'objet filmé est une mise en scène qui repose sur un support musical, c'est le cas de l'opéra et du ballet.

Prenons tout d'abord le cas d'une captation de concert…

Partition annotée par Yves Rousseau, préalable indispensable à toute captation.Quel que soit le réalisateur avec lequel je vais travailler, je commence par prendre la partition et je me livre à une écoute qui me permet de faire un relevé précis des différentes interventions des instruments comme l'entrée d'un solo de hautbois, une ligne mélodique aux violons, un contre-chant de violoncelles… Je note le plus possible d'informations sur la partition, ce qui me permet déjà de visualiser la musique et de préparer la rencontre avec le réalisateur.

C'est donc après ce travail préparatoire que commence la collaboration avec le réalisateur…

Tout à fait, et nous reprenons ensemble l'œuvre depuis le début, afin de prévoir le travail des caméras. Ce travail en commun permet au réalisateur de se projeter d'ores et déjà dans son mode d'expression par les images en tenant compte à la fois du lieu de la captation et de ses particularités, du nombre de caméras à sa disposition et de leur positionnement.

Combien de temps dure ce travail de préparation ?

Pour un programme symphonique, sans traîner, 4 à 6 jours de travail avec le réalisateur sont nécessaires, hors mon temps de travail personnel en amont. On doit penser à tout, non seulement à ce que vont filmer les caméras et comment, de quelle façon elles cadreront, mais aussi au temps qu'elles mettront pour se préparer au plan suivant et ce qu'elles pourront cadrer lorsqu'elles ne sont pas à l’antenne, selon l'expression consacrée !

Combien utilise-t-on de caméras pour une captation ?

Pour une diffusion Internet, nous travaillons généralement avec 5 caméras, et sur des captations réalisées pour les chaînes télévisions, 7 ou 8 caméras.

Comment ce travail de préparation va-t-il être consigné ?

Je note tout sur la partition, aussi bien mes annotations personnelles que le travail des caméras décidé avec le réalisateur. Il est indispensable d'anticiper toutes les annonces, j'indique aussi au réalisateur, ou au switcher, tous les tops avec les numéros des caméras lors des changements de plans que nous avons déterminés.

Est-ce à dire que vous ne cessez de parler durant la captation ?

La régie HD de <i>Arte</i> Strasbourg.Oui ! Pauvres oreilles des cameramen ! Au même titre que le réalisateur, je m'adresse en permanence aux cameramen qui reçoivent les indications via leur casque par un réseau d’ordres. Lorsque nous sommes à trois avec une scripte, nous sommes alors trois à parler ensemble ! Nous essayons de nous écouter pour trouver notre place, mais ce n’est pas évident vu le débit des informations que nous donnons !

Vous avez parlé de la possibilité de l'intervention d'une scripte. En quoi consiste son apport ?

Ce métier est quasiment uniquement pratiqué par des femmes. La scripte se charge en fait des annonces faites aux caméras afin qu'elles aillent se placer à l'endroit d'où elles filmeront le plan suivant. C’est aussi la scripte qui coordonne avec les équipes et la chaîne le lancement de l’émission en direct ainsi que le rendu de l’antenne. Lorsqu'il n'y a pas de scripte sur un tournage, je me charge des annonces en même temps que des tops pour les transitions de caméras.
J’ai beaucoup appris en travaillant aux côtés de scriptes et tout particulièrement avec Odile Rocher qui était scripte sur les Musiques au cœur et avec Jocelyne Rivière avec qui je travaille souvent. Pour les captations Internet de concerts aux budgets plus légers que celles pour les chaînes de télévision, la présence d'une scripte est devenue rare.

Internet a-t-il changé la donne en matière de captations de musique classique ?

Studio pour les captations live réalisées par <i>Arte</i>.Aujourd'hui, c'est bien simple, toutes les captations sont quasiment diffusées en direct sur un quelconque média, et en premier lieu via Internet, que ce soit sur arteliveweb, medici.tv ou des sites comme ceux de la Cité de la Musique et de la Salle Pleyel.

Une captation pour le seul média Internet est-elle différente ?

Pour une diffusion Internet, les budgets ne sont pas du tout les mêmes et par conséquent le nombre de caméras utilisées non plus. En règle générale, un simple nettoyage est effectué le lendemain du tournage.

Prenons maintenant le cas d'un spectacle mis en scène. Comment abordez-vous cet autre type de captation ?

Captation de <i>Proust</i> à l'Opéra de Paris. DVD Bel Air Classiques.La démarche est très différente. Lorsque le spectacle est à Paris et si j'ai la disponibilité d'assister aux premières répétitions sur scène avec piano, cela permet de se familiariser au spectacle. J'y retrouve généralement la scripte. Je note alors sur ma partition le maximum d'éléments sur ce que je vois, comme les entrées et sorties des chanteurs. La scripte fait de même. Toutefois, le risque est d'assister à une mise en scène qui pourra encore évoluer. C'est souvent ce qui nous attend lorsque nous revoyons le même acte quelques jours plus tard. Néanmoins, cette étape nous permet une première approche du spectacle.
Si je ne peux assister à ces répétitions, particulièrement si le spectacle à filmer n’est pas sur Paris, on me fait parvenir une vidéo en plan large de la pré-générale à partir de laquelle je fais ce travail de relevé. L’étape suivante, sera le travail avec le réalisateur…

Combien de captations fait-on d'un même spectacle ?

Caméra utilisée pour les captations HD.Il y a encore quelques années, on filmait la générale et deux représentations. Aujourd'hui, on ne filme souvent que deux séances, parfois la générale et une représentation quelques jours après.
Entre les deux représentations filmées, nous profitons de ce temps pour visionner le premier tournage afin de tout décortiquer. Le réalisateur peut profiter de la deuxième représentation pour changer le positionnement de ses caméras afin d'obtenir au final une plus grande variété de plans en cumulant les images des deux tournages. Ce peut-être aussi un moment précieux pour rencontrer le metteur en scène, rarement libre avant la générale. C'est à ce stade qu'il peut nous expliquer son travail comme les relations entre les rôles. Cela permettra d'affiner la captation suivante.

Tous les metteurs en scène se prêtent-ils à ce dialogue ?

Rarement, je crois que c’est une question de disponibilité dans la tête du metteur en scène qui subit souvent une forte pression avant la première. Il faut souligner le jeune metteur en scène russe, Dmitri Tcherniakov, qui est toujours disponible pour travailler avec l’équipe de réalisation avant le dernier tournage. C’est passionnant !

Combien de temps de vous faut-il pour préparer la captation d'un opéra ?

Cela repose souvent sur une douzaine de jours environ.

Une captation de ballet est-elle différente ?

Marijn Rademaker dans <i>Peer Gynt</i> de Heinz Spoerli. DVD Bel Air Classiques. Beaucoup. Tout d'abord le ballet est bien sûr extrêmement précis et, la danse étant par définition mouvement, on doit filmer de continuels déplacements par opposition à une cantatrice plus ou moins statique qui chante son air.

Vous travaillez également pour le Festival de Verbier durant lequel les concerts s'enchaînent. Comment ce marathon est-il organisé ?

Trois binômes réalisateur et conseiller musical travaillent sur le Festival car un - voire deux - concert est filmé quotidiennement. Nous ne pourrions pas suivre cette cadence si nous n'étions pas plongés de façon intense dans cette manifestation. À Verbier, à 1.500 m d’altitude dans les montagnes, on se coupe de quasiment tout ! La méthode est bien sûr différente. Les six caméras de la grande salle sont automatisées et gérées par deux cadreurs depuis le car-régie dans lequel nous nous trouvons aussi. Le travail, sur ce type de captation, consiste plus à trouver des axes de prises de vues. Travailler ainsi demande une extrême concentration pour parer à l'immédiat.

Un conseiller musical est-il attaché à une maison de production ou à un réalisateur ?

Mariusz Kwiecien dans <i>Eugene Oneguine</i> mis en scène par Dmitri Tcherniakov. Photo Damir Yusupov. DVD Bel Air Classiques.Non, les conseillers musicaux sont freelance et sont amenés à travailler avec plusieurs réalisateurs. C'est du reste ces collaborations diverses qui font aussi la richesse de cette profession. On se ressource en travaillant avec des profils de réalisateurs différents. C'est un bon moyen pour évoluer et ne pas tomber dans une forme de routine et de plus, c’est un véritable travail d’équipe !

Sur quel type de captation préférez-vous travailler ?

Je ressens depuis toujours une réelle affinité avec l'orchestre symphonique. L'orchestration me passionne, et les captations de concerts me correspondent profondément en ce sens qu'elles permettent de raconter quelque chose à travers la partition. J’aime aussi beaucoup travailler sur les opéras. J’ai eu la chance de travailler sur mes trois opéras français préférés : Pelléas et Mélisande, Dialogues des carmélites et Louise de Gustave Charpentier.

Une collaboration régulière avec un orchestre est-elle porteuse d'une meilleure approche ?

Oui, cela permet de mieux connaître les musiciens, mieux cerner leurs réactions lorsqu'ils jouent un solo ou en binôme avec le musicien voisin. Par exemple la flûte solo qui est à côté du hautbois solo, etc. Diverses combinaisons s'agencent ainsi et expriment des respirations différentes, des réactions propres à un duo d'interprètes, qui sont passionnantes à filmer. Connaître les musiciens apporte toujours une richesse supplémentaire à la captation.

Pouvez-vous citer quelques captations auxquelles vous avez participé et aujourd'hui éditées en DVD ou en Blu-ray ?

Je pense immédiatement à cette superbe production du Bolchoï d'Eugène Onegin mise en scène par Dmitri Tcherniakov filmée à Garnier, puis à son Macbeth à l'Opéra Bastille et ses Dialogues des carmélites à Munich, tous édités en DVD, et en Blu-ray pour les deux derniers, chez Bel Air Classiques. Toujours en DVD chez le même éditeur, la captation du Concert du Nouvel An dirigé par Valery Gergiev dans la nouvelle salle de concert du Mariinsky en 2007, puis l’enregistrement du très beau ballet Proust ou les intermittences du cœur de Roland Petit avec le Ballet de l'Opéra de Paris, ainsi que Peer Gynt et Le Lac des cygnes chorégraphiés par Heinz Spoerli pour le Ballet de Zürich.
Je suis également intervenu sur le très beau Falstaff à Aix-en-Provence en 2001, sorti en DVD chez Arthaus Musik et, plus récemment une Carmen à l'Opéra de Lille, premier DVD du label de cette maison d'opéra. Il y a aussi des captations du Festival de Verbier sorties en DVD chez Idéale Audience.

Avez-vous des projets de captations ?

Je prépare deux captations de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France avec la société de production Caméra-Lucida, le 25 novembre avec le réalisateur Christian Leblé et le 9 décembre avec Isabelle Soulard. Ce sera ensuite l’Orchestre de Paris avec la Compagnie Lyonnaise de Cinéma le 14 décembre à nouveau avec Christian Leblé. Dans l’immédiat, ce sont deux concerts avec Hélène Grimaud réalisés par Isabelle Soulard. Ensuite il y a d’autres projets…

 




Propos recueillis par Philippe Banel

Le 8 octobre 2011

 

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