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Interview de Yusif Eyvazov, ténor

Yusif Eyvazov.  D.R.Nous avons rencontré le ténor Yusif Eyvazov à la veille de son premier récital parisien. Les Grandes Voix avaient eu l'excellente idée de le convier à la Salle Gaveau où, devant une salle comble, cet interprète généreux devait remporter un succès public unanime…

Tutti-magazine : Comment appréhendez-vous votre premier récital parisien ?

Yusif Eyvazov : Mon premier récital à Paris à la Salle Gaveau sera également mon tout premier récital. Ce rendez-vous marque une étape totalement différente et importante pour moi qui ai l'habitude de chanter des rôles sur scène ou de me produire en concert entouré d'autres solistes. La différence majeure est que je vais me retrouver seul avec le piano sans le support de l'orchestre. Chanter dans un cadre chambriste n'a absolument rien à voir avec ce que je peux avoir à donner dans Le Trouvère, Otello ou Aida. Le répertoire est totalement différent et exige une façon de chanter adaptée. À ce titre, le récital m'apparaît vraiment bien plus difficile. Mais je sens aussi qu'il va contribuer à me faire progresser en tant qu'interprète…

Quel programme avez-vous choisi ?

La première partie est consacrée à des compositeurs russes, avec des romances de Rachmaninov, Tchaikovsky, quelques superbes mélodies de Qara Qaraev, un compositeur azéri très célèbre, et quelques airs d'opéras russe : "Kuda, kuda", tiré d'Eugène Onéguine, que je vais chanter pour la première fois, ainsi que l'air de Herman tiré de La Dame de Pique.
Je débuterai la seconde partie par du bel canto italien avec des mélodies napolitaines de Tosti que j'aime beaucoup et qui sont aussi très attendues. Je vais m'efforcer de respecter au mieux l'accent napolitain pour lequel je me suis préparé… Quelques airs d'opéras me semblaient également incontournables comme "La fleur que tu m'avais jetée" de Carmen ou "Nessun Dorma", de Turandot. Il faut aussi savoir plaire au public…

 

Yusif Eyvazov et Enrico Reggioli : récital à la Salle Gaveau.  D.R.

Le chef d'orchestre Enrico Reggioli vous accompagnera au piano. Comment collaborez-vous ?

Nous avons fait connaissance lorsque je me trouvais à Paris pour Le Trouvère en 2016. Cette rencontre a eu lieu dans le cadre de l'Opéra Bastille où Enrico était assistant du Maestro Maurizio Benini. Nous avons commencé à travailler et j'ai trouvé cette collaboration tellement constructive que, depuis cette production, nous n'avons jamais cessé de travailler ensemble. Voilà 3 ans que je prépare tous mes rôles avec lui. Enrico Reggioli a longtemps été l'assistant de Daniel Oren, et il est aussi bon pianiste que coach. Je lui accorde toute ma confiance et suis très heureux qu'il ait accepté de m'accompagner pour mon premier récital.

 

Yusif Eyvazov en scène.  D.R.

On parle de vous comme "ténor dramatique". Ce qualificatif vous convient-il ?

Yusif Eyvazov et Placido Domingo en répétition.  D.R.Il est vrai que je chante des rôles particulièrement lourds, comme Otello, Manon Lescaut et Paillasse, ce qui incite les gens à voir en moi un ténor dramatique. Mais je ne suis pas certain moi-même de pouvoir me qualifier ainsi. À propos de la voix, la chose la plus importante est de l'exprimer dans un répertoire qui lui est naturel, un répertoire qui ne l'oblige pas à donner plus qu'elle n'a, et donc à pousser. Prenons l'exemple de José Carreras, il lui est souvent arrivé de chanter des œuvres qui, apparemment, ne correspondaient pas à son répertoire habituel mais convenaient tout à fait à sa voix. Même chose pour Montserrat Caballé, qui a abordé un répertoire bien plus large que celui d'une catégorie vocale qui l'aurait restreinte. Elle s'est illustrée sans démériter dans Turandot et André Chenier, autrement dit dans des rôles dits "dramatiques" sans pourtant posséder une voix de soprano dramatique comme Eva Marton ou Ghena Dimitrova. C'est en cela que réside un point essentiel qui permet au chanteur de faire ses choix de rôles : s'il peut aborder le médium d'un rôle sans avoir à forcer, contracter certains muscles ou exercer une sorte de compensation, alors rien ne l'empêche de le chanter. Si, au contraire, il doit élargir la voix dans le médium pour être plus convaincant, il sera handicapé pour atteindre ensuite dans les notes aiguës. L'adéquation entre la voix et le rôle est essentielle.

Vous avez commencé à étudier à la Baku Academy of Music et, en 1997, vous vous êtes installé en Italie. Quelles ont été les rencontres les plus importantes de ces années d'études ?

J'ai étudié le chant durant une dizaine d'années avant même de monter sur scène, et mes débuts remontent à seulement 9 ans, en 2010, car le gros problème de toutes ces années d'apprentissage a été de ne pas trouver ma voix ! J'avais 20 ans lorsque j'ai déménagé en Italie, il y a précisément 21 ans. La liste des gens intéressants que j'ai eu la chance de rencontrer pourrait donc être bien longue. Pourtant, personne n'a trouvé le moyen de m'aider sur le plan vocal. Aucun professeur de chant, aucun coach, n'a su me conseiller valablement. Jeune chanteur, on me donnait à travailler Mozart, Rossini et Bellini, c'est-à-dire un répertoire habituellement conseillé pour les voix jeunes. Mais, manifestement, ce répertoire n'était pas pour moi et les professeurs que je rencontrais mettaient cela sur le compte de problèmes de technique qu'ils n'étaient pas en mesure de corriger. Personne n'avait l'idée de me donner à chanter une aria d'Otello ou de Manon Lescaut, ou quelque chose de plus lourd. Pour ma part, j'avais l'intime conviction de posséder une voix qui n'était pas si légère. Mais j'étais le seul à penser ainsi…
J'ai ensuite eu l'occasion de rencontrer de nombreux interprètes. Et tous m'ont dit que je devais moi-même trouver ma propre voix. Ce chemin a été difficile et long car je n'ai eu de cesse de chercher ce qui pourrait me convenir. Puis, à 26 ans, alors que je me décidais à aborder un répertoire plus lourd, je me suis dit : "Ou bien ce choix est le bon, ou bien je perds complètement ma voix et je passe à autre chose !". Il n'y avait pas de troisième option. J'étais seul face à ce problème et c'était à n'en pas douter la période la plus difficile de ma vie. Une sorte d'enfer qui a bien duré entre 5 et 6 ans.

 

Yusif Eyvazov dans <i>Il Trovatore</i> à l'Opéra de Paris.  © Julien Benhamou/OnP

Durant les trois dernières années, vous avez fait vos débuts dans de nombreux rôles importants. Comment vous êtes-vous organisé pour mener à bien ce marathon ?

Après les difficultés de progression que j'avais rencontrées, je n'avais d'autre alternative que d'être présent là où l'on me demandait. Par chance, il n'y a pas pléthore de ténors qui chantent les rôles de mon répertoire. Nous sommes même peu sur le marché. Cela explique que de nombreuses maisons d'opéras cherchent en permanence des ténors pour Tosca, Otello, Turandot ou Le Trouvère. Alors j'essaye de me préserver en réservant quelques plages de repos dans ma saison. Mais j'avoue que l'année dernière a certainement été trop chargée. Par ailleurs, j'ai 41 ans et c'est un âge parfait pour travailler… Lorsqu'il m'arrive de songer à la durée de ma carrière, je me demande combien d'années je pourrai encore chanter. Quinze ans si tout va bien, mais sans doute pas davantage. Le fait d'avoir commencé plus tard me protège peut-être d'une certaine usure vocale. Qui sait ? Si je chante jusqu'à 60 ans je m'estimerai en tout cas pleinement heureux. Jamais je n'aurais imaginé pouvoir un jour atteindre le niveau auquel je me trouve aujourd'hui. Dès lors, chaque saison supplémentaire est un cadeau.

Avec votre épouse Anna Netrebko, vous avez enregistré un album de chansons, toutes composées par Igor Krutoy, intitulé "Romanza". Comment avez-vous travaillé pour obtenir un rendu aussi nuancé dans un répertoire qui en est le plus souvent dépourvu…

Igor Krutoy est un compositeur très connu en Russie. Nous avons enregistré en studio et travaillé avec des micros. Cela lève les limites et permet toutes les nuances vocales possibles. À l'opéra, la voix doit passer au-dessus de l'orchestre alors qu'ici, la plus infime intention vocale est captée, laquelle se perdrait dans un auditorium sans atteindre les oreilles des spectateurs. Le récital permet bien sûr davantage de nuances que l'opéra, mais les chansons que nous avons enregistrées m'ont parfois demandé de m'éloigner de ma technique de chant lyrique…
De nombreuses personnes nous ont demandé pourquoi nous avions enregistré un disque comme Romanza. Pour ma part, je trouve qu'il s'agit d'un beau projet car tout le monde n'écoute pas l'opéra. Il faut bien comprendre que certaines personnes passent de la musique dans leur voiture en conduisant, et si elles n'ont pas l'habitude d'écouter du chant lyrique, elles apprécient néanmoins des mélodies aux arrangements soignés chantées par de vraies voix. Preuve en est un grand concert que nous avons donné à Moscou avec Andrea Bocelli qui a été un véritable succès. Il y a 2 ans, nous avons fait une grande tournée d'un mois et demi avec le programme de Romanza, de Dubaï à Oakland. Eh bien, du Japon à l'Australie, et de la Nouvelle-Zélande à la Chine, dans chaque ville où nous nous sommes produits, les gens venaient au concert avec leur CD de Romanza pour le faire dédicacer. C'est fou, n'est-ce pas ? Mais riche de sens également…

 

Yusif Eyvazov et Anna Netrebko en tournée à Sotchi.  D.R.

Vous avez chanté votre premier Maurizio au Mariinsky il y a 2 ans, et après Baden-Baden, vous reprendrez "Adriana Lecouvreur" en juillet prochain au Festival de Salzbourg. De nombreux ténors parlent de la difficulté de ce rôle dont l'écriture vocale varie d'un Acte à l'autre…

Comme je vous le disais précédemment, la première question à laquelle il convient de répondre à propos du rôle de Maurizio : avez-vous la voix pour chanter ce rôle ou pas ? Je reconnais cependant qu'il est très difficile sur le plan musical en raison de l'écriture. Mais Morizio reste surtout un très beau rôle et j'aime beaucoup Adriana Lecouvreur… Il faudrait au même titre parler de Manon Lescaut de Puccini car la partie de ténor est écrite de quatre façons différentes au long de l'œuvre. Au début, un ténor léger serait parfaitement à sa place, puis l'écriture évolue vers Tosca, et enfin, il faut être capable de chanter à la fois Il Tabarro et Otello pour aborder les Actes III et IV. Je comparerais le rôle de Maurizio à celui de Dick Johnson dans La Fanciulla del West. On trouve dans l'opéra de Puccini des difficultés assez semblables quant au rôle, au texte et à l'écriture musicale. Mais, pour moi, Des Grieux est le rôle de ténor le plus difficile qui soit.

Parmi les rôles difficiles, les ténors citent souvent Hoffmann…

Je serais assez curieux d'essayer. Mais j'ai idée que la difficulté doit être avant tout musicale. Quoi qu'il en soit, je me prépare à chanter quelques opéras français. À commencer par Carmen et Werther. Quant à Hoffmann, je ne vois pas comment je pourrais ignorer ce rôle dans le futur…

 

Yusif Eyvazov et Ekaterina Semenchuk dans <i>Le Trouvère</i> à l'Opéra Bastille.  © Charles Duprat/OnP

Vous vous produisez de par le monde. À ce titre vous êtes souvent loin de chez vous et assez exposé sur le plan médiatique. Parvenez-vous facilement à trouver un équilibre ?

Les chanteurs ne sont pas des robots ! Par chance, Anna et moi chantons souvent ensemble. Cela nous aide. Nous nous déplaçons également le plus souvent avec notre enfant. Mais ce n'est pas facile de trouver le bon équilibre entre la vie familiale, les voyages et la scène. Je dirais même que cet équilibre n'est jamais parfait dans la mesure où il y a parfois trop d'engagements et une grande fatigue gagne alors du terrain. Par bonheur j'ai des fans qui comprennent que lorsque je suis forcé d'annuler, c'est que je n'ai même plus la force de parler ou de me tenir debout. Si je ne me sens vraiment pas bien mais que je peux chanter, je n'annule jamais. Une annulation est le dernier recours en cas de problème mais jamais un caprice. Du reste, un théâtre n'oublie pas une annulation de chanteur…

En mars 2017, vous avez été promu "People's Artist of Azerbaijan". Votre pays d'origine compte-t-il toujours beaucoup ?

Ce témoignage est un véritable honneur. En Europe, vous ne connaissez pas ce genre de distinction, mais pour les Azéris, c'est à la fois important et prestigieux. Malheureusement, j'ai rarement la possibilité de retourner dans mon pays car mon agenda est particulièrement rempli. Toutefois nous projetons de nous rendre quelques jours en Azerbaïdjan pour chanter, voire des gens et visiter le pays…

 

Applaudissements pour Yusif Eyvazov dans <i>Il Trovatore</i> à l'Opéra Bastille.  © E. Bauer/OnP

Comment se présente votre proche futur ?

Après mon premier récital à Paris, je présenterai le même programme en Allemagne à Berlin, Hambourg et Düsseldorf.
Il y aura La Force du Destin à Covent Garden, puis mes débuts dans Carmen la saison prochaine dans une très belle production du Bolchoi. Le Maestro Gergiev m'a également invité à reprendre Otello au Mariinsky. J'avais déjà chanté ce rôle en 2013 sur cette même scène, et je suis particulièrement de montrer comment mon Otello a évolué 6 ans après. De nombreux autres engagements sont prévus la saison prochaine, mais je ne peux pas encore en parler…


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 6 février 2019


Pour en savoir plus sur l'actualité de Yusif Eyvazov :

http://yusifeyvazov.com/

Retrouvez ici la programmation des Grandes Voix :
https://lesgrandesvoix.fr/

 

Mots-clés

Adriana Lecouvreur
Anna Netrebko
Enrico Reggioli
Igor Krutoy
Les Contes d'Hoffmann
Manon Lescaut
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Yusif Eyvazov - Turandot

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