Interviews

Interview de Violaine Cochard, claveciniste & Édouard Ferlet, pianiste et compositeur

Avec leur disque Bach Plucked/Unplucked paru chez Alpha Classics, la claveciniste Violaine Cochard et le pianiste-compositeur Édouard Ferlet démontrent que l'association du clavecin et du piano peut aboutir à un mariage sonore des plus riches. D'autant que ces deux musiciens apportent une musicalité évidente à la précision des pages de Bach revisitées par Édouard Ferlet. Un récent concert des deux interprètes au Sunside pour le lancement de leur album rassemblait autant d'amateurs de jazz que de musique classique. Cette approche musicale fédératrice et originale vaut sans aucun doute qu'on s'y attarde…

Violaine Cochard et Édouard Ferlet.  © Joachim Olaya

 

Violaine Cochard.   © Céline Lemaire

Tutti-magazine : Comment est né votre duo ?

Édouard Ferlet : C'est le hasard qui est à l'origine de notre rencontre. Dans son émission Un Mardi idéal, Arièle Butaux avait l'habitude de susciter des rencontres entre musiciens de style différent, et c'est dans ce cadre que Violaine et moi avons joué en duo pour la première fois. Personnellement, je pense que je n'aurais sans doute jamais eu l'idée de travailler avec une ou un claveciniste. Dans l'univers du jazz, le clavecin n'a pas encore trouvé sa place. Alors, même si je suis d'un naturel plutôt curieux, je dirais que cette rencontre était on ne peut plus fortuite.
Violaine Cochard : Il y avait pourtant un lien entre nous, celui de la musique de Bach. C'est grâce à Bach qu'Arièle a eu l'idée de nous réunir. En 2012, Édouard faisait la promotion de son disque Think Bach, et moi celle de mon enregistrement des Préludes et autres fantaisies de Bach. Ce point commun a donné l'idée à Arièle de nous proposer de jouer en duo pour son émission et nous avons accueilli cette proposition avec beaucoup de plaisir.

Violaine, lorsque votre collaboration a commencé, vous exprimer différemment répondait-il à un besoin à ce stade de votre carrière ?

Violaine Cochard : Absolument, je ressentais ce besoin d'ouverture. Depuis environ 3 ans, j'apprécie de pouvoir travailler avec des musiciens d'univers différents. Non que je me lasse du répertoire baroque car je suis loin d’en avoir fait le tour ! Mais, au gré des rencontres que le hasard place sur mon chemin, je peux combler mon envie d'expérimenter d'autres univers, et aussi d'autres façons de travailler. En particulier, j'avais besoin de développer une sorte de créativité. L'improvisation, par exemple, me le permet. Dans le monde de la musique baroque ou classique, les cadres sont beaucoup plus définis que dans le jazz où je trouve cette possibilité d'exprimer ce qui est vraiment au fond de moi de façon plus évidente.

 

Édouard Ferlet.  © Grégoire Alexandre

Édouard, pour vous qui jouez souvent en soliste, former un duo avec un autre instrumentiste n'est-il pas désorientant ?

Édouard Ferlet : Quand j'ai commencé à jouer du piano, je voyais la musique avant tout comme un partage entre musiciens, comme une partie de plaisir entre copains. L'expression soliste est venue plus tard, et de façon inéluctable. Je n'étais pas particulièrement sensible au piano solo en jazz mais, en 2004, mon producteur de l'époque Philippe Ghielmetti m'a encouragé à enregistrer sur son label Sketch mon premier album en solo : Par tous les temps, douze titres de mes compositions. Jouer seul ne me semblait pas présenter un grand intérêt, mais lorsque j'ai commencé à travailler sur ce premier album en solo, j'ai découvert de nouvelles sensations. De fait, il s'agit aussi de partage, mais un partage différent. Ceci dit, je suis plutôt un musicien qui joue en groupe, ce qui est le plus souvent le cas dans le monde du jazz. Dès lors, jouer en duo avec Violaine me semblait tout à fait normal.

Qu'avez-vous découvert en jouant seul ?

Édouard Ferlet : Jouer en solo c'est se retrouver seul avec soi-même et cela pousse à aller creuser au plus profond de soi pour chercher l'essentiel de ce que nous voulons vraiment exprimer. Jouer ainsi mes compositions et improviser m'a permis de me libérer et de me séparer des peurs inhérentes à l'expression soliste. De même, si je compare cette situation à jouer dans une formation, le rapport avec le public peut évoluer vers un contact plus intime, plus direct. En groupe, les musiciens sont en quelque sorte entre eux et peuvent se satisfaire uniquement de cet échange, quitte à en oublier un peu la présence du public. Lorsque j'ai commencé mes concerts en solo j'ai pris conscience de ce rapport au public comme une vraie nécessité qui accompagnait mon échange musical. Ainsi, j'ai appris à lui parler et à expliquer ma musique. Mon expérience de soliste m'a ensuite permis de me sentir plus à l'aise lorsque je joue à nouveau en groupe, y compris au niveau de l'autonomie instrumentale et de la confiance en soi.

Jouer seul, c'est aussi être plus libre…

Édouard Ferlet : Jouer seul permet une grande liberté de jeu : modifier les formes, les rythmes, les tempi, les pulsations… Toutes ces variations peuvent aussi se gérer en groupe avec un vrai travail de cohésion. Une formation dont les musiciens jouent ensemble depuis très longtemps finit par faire "un"… Avec Violaine, nous avons atteint un stade où nous sommes devenus sensibles, par exemple, au moindre ralentissement, à une croche qui arrive un tout petit peu plus tôt, et nous comprenons instinctivement quand l'autre souhaite varier le tempo.

 

Violaine Cochard et Édouard Ferlet lors du Festival Agapé à Genève au Temple Saint-Gervais, le 12 Juin 2015.  D.R.

Cette qualité de relation vient sans doute des concerts…

Violaine Cochard : Comme Édouard, mes activités de soliste ont commencé plus tard. C’est la pratique de la musique de chambre très jeune et le fait de partager la musique avec d’autres musiciens qui m’ont surtout donné l’envie de faire ce métier.
Édouard et moi avons ensemble une douzaine de concerts à notre actif, ce qui n'est pas énorme. Je pense en effet que notre expérience personnelle nous permet sans doute cette compréhension de l'autre.
Édouard Ferlet : Il est vrai que nous nous sommes trouvés assez rapidement. Mais nous avons encore certainement des choses à découvrir en ce sens.

 

Piano et clavecin attendent le début du récital d'Édouard Ferlet et Violaine Cochard au Temple Saint-Gervais à Genève.  D.R.

Les dynamiques du piano et du clavecin sont différentes. Comment ajustez-vous la puissance de jeu ?

Violaine Cochard : À ce sujet, j'avoue que lorsque Arièle Butaux m'a appelée, j'étais un peu sceptique quant au mariage du piano et du clavecin. J'étais vraiment interrogative quant au résultat de la juxtaposition des deux sonorités. Mais, avec Édouard, nous avons été surpris dans le bon sens car le mélange des deux instruments donne une texture sonore vraiment intéressante et assez étonnante. En termes de jeu, le fait que le clavecin soit toujours sonorisé a aussi un peu modifié mes repères. La sonorisation de l'instrument est indispensable, sans quoi le public ne l'entendrait pas suffisamment par rapport au piano qui est naturellement plus puissant.
Édouard Ferlet : L'amplification nous permet d'homogénéiser le son entre le clavecin et le piano. Ce qui m'a vraiment intéressé dans l'approche du son, c'est adapter mon toucher et mon mode de jeu. Dans le domaine jazz, les pianistes peuvent avoir un toucher plutôt incisif, assez brutal, qui correspond au son du jazz authentique. En ce qui me concerne, j'attache de l'importance à la qualité du toucher et cela s'accorde naturellement mieux avec le clavecin. Par exemple, Lorsque nous répétons sans sonorisation, j'allège mon jeu au maximum et je trouve que cette intention qui vise à m'adapter à la dynamique du clavecin est un exercice intéressant. Pour autant, je ne cherche pas à ce que le piano sonne comme un clavecin. C'est davantage une approche pianistique différente.
Violaine Cochard : De mon côté, ce n'est pas sur ce point que je peux aller vers le piano puisque je n'ai aucun pouvoir sur la dynamique du clavecin. Tenter de développer plus de force n'aurait aucun effet !

Cette absence de contrôle de la dynamique est-elle un aspect frustrant du clavecin ?

Violaine Cochard : Non, car il s'agit d'une autre manière de faire sonner l'instrument. C'est la raison pour laquelle nous avons fait tout un travail sur le toucher, les articulations et la vitesse d'attaque, qui sont des aspects très importants lorsqu'on joue du clavecin. C'est de cette façon que l'on peut proposer une palette sonore variée. Le clavecin est par essence inexpressif, l’absence de pédale pour nuancer le jeu oriente naturellement vers d'autres choses. Cette recherche à laquelle nous nous sommes livrés, Édouard et moi, est tout fait comparable à une sorte de laboratoire pour explorer toutes les possibilités sonores que nous offre l’association rare de nos deux instruments.

 

Violaine Cochard et Édouard Ferlet en concert à La Courroie à Entraigues-sur-la-Sorgue le 12 mai 2015.  D.R.

À quel moment avez-vous décidé de vous lancer dans cette recherche ?

Édouard Ferlet : Nous avons été poussés par le retour enthousiaste de la part des auditeurs de France Musique et aussi, bien sûr, par Arièle Butaux. Le soir même, après l'émission, nous avons eu l'occasion de rencontrer deux organisateurs dont un nous a immédiatement invités à jouer. Quelques minutes après notre prestation, nous avions donc déjà décroché un premier concert ! Dans ce projet, tout s'est enchaîné de façon très naturelle, sans forcer les choses. Nous avons cherché à faire quelques concerts et, de la même façon, au bout de 3 ans, nous nous sommes dit que ce serait une bonne chose d'enregistrer un disque.
Violaine Cochard : Nous avons parlé du disque bien avant de l'enregistrer mais nous avons pris le temps de mûrir les choses avant de rentrer en studio. Dès notre rencontre, j’ai été immédiatement séduite et touchée par l’univers musical d’Édouard, et par l’exceptionnelle inventivité du musicien mais j’ai eu besoin de temps pour me plonger dans sa musique et, en quelque sorte, m’approprier ses compositions. Il a été nécessaire pour moi de les jouer en concert, aussi pour me familiariser petit à petit avec les parties improvisées. Au fil des concerts, le programme a ainsi évolué, et les compositions également.
Édouard Ferlet : Il était amusant de constater que sur chacun de nos deux disques de Bach en solo, nous avions des pièces en commun. Ce sont précisément ces pièces que nous avons arrangées dans un premier temps afin de les jouer facilement pour la radio. Ensuite, même s'il est vrai que notre approche en duo est très différente, nous avons préféré ne pas les enregistrer, à l'exception d'Utopia d'après la Sinfonia BWV 797 pour clavecin de Bach.

Édouard Ferlet à La Courroie, Entraigues-sur-la-Sorgue.  D.R.

Que vous dit le public à la fin des concerts ?

Violaine Cochard : La première chose vraiment positive est que nous parvenons à réunir des publics différents et même, selon les concerts, des générations différentes. Les sceptiques, en général, sont assez bluffés !
Édouard Ferlet : Pour le moment l'accueil est très positif. Je pense que notre programme permet à chacun d'y trouver son compte. Le public, sans aucun doute, perçoit aussi l'exigence de notre travail. Il y a peu de temps, nous avons fait un concert à Bruges dans un club de jazz. Le public était composé d'amateurs de jazz mais aussi d'amateurs de musique baroque et classique. La salle était divisée en deux et je me suis demandé si le public s'était séparé en fonction de ses goûts !
Plus sérieusement je trouve que ce public qui vient de plusieurs horizons a quelque chose de vraiment sympathique. Il est vrai aussi que le concept n'est pas forcément encore très clair pour tout le monde : jouons-nous de la musique classique ? Du Jazz ?
Violaine Cochard : Par exemple, nous allons prochainement participer au festival Jazz sous les Pommiers qui est un haut lieu du jazz en France, puis nous jouerons à l'Abbaye de Noirlac qui propose une programmation vraiment très éclectique. Nous sommes aussi invités dans des lieux surtout dédiés à la musique baroque. C'est un début, mais l'objectif qui nous plaît serait de pouvoir naviguer ainsi entre les cadres. Du reste, les programmateurs qui nous invitent régulièrement séparément nous accordent aussi leur confiance pour ce projet à deux.

 

Violaine Cochard à La Courroie, Entraigues-sur-la-Sorgue.  D.R.

Violaine, cette incursion dans une forme plus libre d'expression est-elle bien perçue dans le petit monde du clavecin ?

Violaine Cochard : Je crois que le milieu classique a beaucoup évolué. Il y a quelques années, un festival comme celui d'Ambronay, proposait une programmation exclusivement baroque. Aujourd'hui, son responsable élargit la programmation. Il m'a d'ailleurs confié qu'il avait beaucoup aimé notre disque. D'autres festivals ont évolué ainsi. Les Flâneries Musicales de Reims programmaient auparavant beaucoup de baroque et de classique. Aujourd'hui ce festival propose de nombreux concerts de jazz… Sans doute reste-t-il encore des bastions du classicisme, mais l'ouverture est très sensible, et je serais très heureuse de participer à ce que les choses évoluent davantage et qu’il y ait moins de cloisonnements.

Pour de nombreux interprètes, le concert est le lieu qui permet de juger ce qui a été travaillé en amont. Qu'en est-il de votre duo ?

Violaine Cochard : C'est totalement vrai, il est important de faire un point après les concerts pour aller encore plus loin. Mais, du fait de la grande part d’improvisation, le programme est évolutif et se construit au fur et à mesure du concert.
Édouard Ferlet : Chaque concert est différent. Si une improvisation nous paraît réussie un soir, il nous sera impossible de reproduire fidèlement ce que nous avons joué. Cela rend difficile le bilan post-concert que nous pouvons dresser, même s'il est indispensable.

 

Édouard Ferlet, pianiste et compositeur.  © Grégoire Alexandre

Quelle est la part d'improvisation dans les pièces que vous jouez ?

Édouard Ferlet : Certaines plages sont écrites, et des fenêtres sont dédiées à l'improvisation. Nous oscillons entre ces plages. Dans l'écriture, j'essaye de faire en sorte que l'auditeur ne puisse pas faire la différence entre ce qui est écrit et ce qui est de l'ordre de l'improvisation. Mon objectif est d'obtenir cette fluidité qui résulte du glissement de l'un à l'autre de façon imperceptible. De notre côté, cet équilibre entre les deux phases est aussi très important car ce qui est écrit demande une concentration particulière, et nous pouvons davantage nous laisser aller pendant les phases d'improvisation. Parvenir à l'équilibre de cette balance est un aspect particulièrement difficile de l'écriture. Si la composition est trop élaborée et trop intellectuelle, l'improvisation qui suivra sera pauvre car forcément moins riche qu'une composition qui aura bénéficié du temps nécessaire à la sophistication. À l'inverse, si la composition est trop pauvre ou trop simple pour ouvrir la voie à une improvisation de qualité, nous ne serons pas suffisamment inspirés dans cette démarche. L'équilibre à trouver est assez subtil.

Vos fenêtres d'improvisation sont-elles toujours du même nombre de mesures afin de vous permettre de vous retrouver facilement sur les parties écrites ?

Violaine Cochard : Pas du tout, nous sommes très libres en termes de durée. Ce que j'apprécie dans ce projet est que les choses ne soient absolument pas figées. L'étendue des phases d'improvisation d'un morceau varie énormément d'un concert à l'autre. Il faut d'ailleurs que j'arrête d'écouter notre disque car il contient des improvisations que je trouve tellement réussies que j'aimerais pouvoir les reproduire en concert. Je sais pourtant que ça n'aurait aucun sens.
Édouard Ferlet : Il se produit la même chose en jazz, et c'est précisément pour cette raison que je n'écoute pas trop mes disques. Pour un enregistrement, nous sommes bien obligés de figer l'improvisation. De plus, un enregistrement est monté et certaines parties proviennent de diverses sessions pour aboutir à un résultat bien construit qu'on aimerait être à même de reproduire en concert. Mais c'est une tentation qu'il faut fuir car figer une improvisation reviendrait à nous interdire des variations de tempi selon l'atmosphère des salles et de leur acoustique. D'où l'intérêt de ne pas nous contenir dans une durée de plages d'improvisation arrêtée une fois pour toutes. Ceci dit, en jazz, il m'arrive d'improviser au sein de certaines formations et de devoir respecter un certain nombre de mesures. Pourtant, pour moi, l'improvisation est la base même du jazz, et elle doit aller de pair avec une certaine liberté. Mettre des limites pour contenir l'improvisation me semblerait un contresens.

Vos instruments respectifs ont-ils été préparés spécifiquement pour l'enregistrement ?

Violaine Cochard : Il n'y a eu aucune préparation spéciale par rapport à un enregistrement classique. On accorde le clavecin comme le piano, avec un tempérament égal, au même diapason.

 

Édouard Ferlet, Violaine Cochard et l'ingénieur du son Alban Sautour lors de l'enregistrement de leur disque au Studio Audiolane le 19 mai 2015.  D.R.

 

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L'ingénieur du son Alban Sautour a réalisé votre disque. Recherchiez-vous avec lui un son particulier ?

Édouard Ferlet : Violaine et moi avons effectivement parlé du son avec Alban. Mais, comme pour tout enregistrement acoustique, l'objectif était que l'on entende tout aussi distinctement le clavecin que le piano. Ce n'est pas du tout la même chose lorsque le clavecin se trouve au sein d'un orchestre baroque.
Violaine Cochard : Dans un orchestre, le clavecin exprime une couleur alors qu'ici, il devient soliste au même titre que le piano. Dans l'enregistrement d'Alban, j'apprécie que le clavecin ne soit pas noyé dans la réverbération, comme c'est parfois le cas sur certains disques, et que les basses de l'instrument ressortent parfaitement et avec précision. À vrai dire, je trouve cette prise de son très réussie. Tant et si bien que retrouver la même qualité de son en concert est devenu un vrai pari.

Vous avez enregistré en mai 2015 au Studio Audiolane…

Édouard Ferlet : Ce studio, dirigé par le batteur Bruce Cherbit, se trouve à La Garenne-Colombe. L’acoustique est parfaite et offre une écoute de haute précision. Il a été conçu par Christian Malcurt, tout en bois et mesure 50 m2, ce qui en fait un lieu à taille humaine. Du reste, nous n'avons pas eu besoin d'amplifier le clavecin. Nos deux instruments étaient placés côte à côte et j'avais un petit écouteur dans l'oreille pour entendre davantage le clavecin. Je pense qu'enregistrer ainsi a facilité l'assemblage du son.

 

Au Sunside, piano et clavecin sont installés pour le récital de Violaine Cochard et Édouard Ferlet à l'occasion du lancement de leur album <i>Bach Plucked/Unplucked</i>.  D.R.

Le 30 novembre, vous présentiez votre album au Sunside, et là aussi, le piano et le clavecin étaient installés côte à côte et non tête bêche comme l'auraient fait des pianistes jouant à 2 pianos afin de se voir…

Violaine Cochard : Nous avons toujours disposé nos instruments ainsi, et je trouve que cela permet un excellent contact. La proximité est supérieure, cela permet de voir les mains de l'autre et d’avoir surtout une meilleure écoute.
Édouard Ferlet : Nous trouver côte à côte nous permet aussi de nous regarder car nous jouons sans partition. J'avais déjà joué à deux pianos dans cette configuration et je trouve que l'énergie est supérieure grâce à cette proximité. Placer le piano face au clavecin serait d'autant plus compliqué que l'amplification de l'un pourrait perturber le son de l'autre. Je pense aussi que nous aurions une perception sonore bien plus brouillonne. Assis à côté de Violaine, je sens qu'elle dégage beaucoup d'énergie, ce qui m'a surpris lorsque nous avons commencé à travailler ensemble car je n'associais pas le clavecin à autant d'énergie.
Violaine Cochard : Le clavecin est un instrument bien plus percussif. Du reste, si je me mets au piano, je mesure le fossé qu'il y a entre les deux instruments et je réalise que ma technique de claveciniste n’est pas du tout adaptée au piano. Ne l'ayant jamais pratiqué, je me sens complètement étrangère à cet instrument.

 

Édouard Ferlet et Violaine Cochard aux claviers…  D.R.

Avez-vous déjà joué avec un autre pianiste ?

Violaine Cochard : Oui, au cours d'une soirée, dans des conditions assez originales. J'étais au 4e étage, et le pianiste était au rez-de-chaussée. L'expérience était assez amusante car je voyais l'image du pianiste qui était projetée sur le mur, et il me voyait de la même façon quatre étages plus bas !

Lorsque vous vous déplacez, vous ne jouez pas sur vos propres instruments. Est-ce compliqué de trouver la balance idéale ?

Violaine Cochard : Que je joue seule ou en groupe, je découvre parfois l'instrument sur lequel je vais jouer en arrivant. La surprise est plus ou moins bonne. Ceci dit, j’ai maintenant un réseau et des contacts qui me permettent de jouer sur des clavecins de qualité. Sur ce projet avec Édouard, j'essaye de m'adresser à des facteurs précis afin de pouvoir jouer sur un instrument que je connais et bien adapté au duo. Le facteur Marc Ducornet nous soutient beaucoup sur ce projet.
Édouard Ferlet : Je suis artiste Yamaha depuis 4 ans, aussi je joue le plus souvent possible sur des pianos de cette marque. J'enregistre mes disques sur un piano CFX qui est le nouveau modèle de piano de concert Yamaha. De nombreuses personnes nous accompagnent et nous aident au développement du duo, à commencer par Arièle Butaux, puis Pascal Dumay qui dirigeait Outhere et nous a accueillis au sein du label Alpha avant que Didier Martin en soit nommé Directeur. Notre collaboration avec Alpha et toute son équipe se passe à merveille. C'est un plaisir de constater que plusieurs personnes nous soutiennent grâce, sans doute, à l'énergie que distille ce projet. Reste à trouver les concerts…

 

Violaine Cochard et Édouard Ferlet. Pour cette photo qui illustre le livret de leur disque, le photographe Joachim Olaya a dit à Violaine : " Ferme les yeux et pense à quelque chose qui te fait plaisir…". Le résultat est singulier mais superbe.  © Joachim Olaya

"Je me souviens", "Aparté", "Utopia", "Entre écorce"… Comment avez-vous procédé pour titrer vos pièces ?

Violaine Cochard : Ce sont des choix d'Édouard mais il m'a soumis chaque titre avant de les valider.
Édouard Ferlet : Les titres me viennent un peu comme la musique et je m'y arrête lorsque la sonorité et la signification me plaisent. J'aime bien aussi jouer sur l'humour, mais avec parcimonie. Dans la mesure où la musique que nous jouons est à la fois ludique et joyeuse, je pensais que les titres devaient en être l'illustration. Le titre est porteur d'un renseignement à l'attention du musicien. Ces pièces sont sans-parole et les titres sont la seule possibilité que j'ai de leur apporter une indication.
Violaine Cochard : Ces titres me parlent. Ils m'aident à me fondre dans l'atmosphère propre à chaque pièce.

 

Violaine Cochard dans <i>La Double Coquette</i> avec Amarillis lors d'une répétition au Théâtre de la Ville en avril 2015.  © Marc Domage

Violaine, comment envisagez-vous l'apport de votre duo avec Édouard sur votre jeu de claveciniste, et en particulier sur votre façon d'envisager le continuo ?

Violaine Cochard : Je ne pense pas pouvoir dire qu'il y ait un quelconque apport du duo sur mon jeu classique. Je considère ce projet comme une expérience à part. Mais peut-être faudrait-il demander à mes partenaires de musique de chambre qui me connaissent depuis plus de 20 ans…
Édouard Ferlet : De mon côté, je ne souhaite surtout pas que Violaine joue comme une interprète de jazz, pas plus que je n'envisage de me lancer dans la musique baroque. Il est très important que nous conservions notre identité. Nous sommes tous les deux des musiciens solistes qui se rejoignent dans une approche commune.

Violaine, par rapport à votre carrière, souhaitez-vous vous exprimer en duo à parts égales avec vos concerts classiques ?

Violaine Cochard : Il est difficile d'envisager les choses ainsi, mais il est certain que j'ai vraiment envie de beaucoup jouer ce premier programme avec Édouard. J'espère aussi qu'il y aura d'autres projets car nous aimerions continuer à travailler ensemble. Mais je dois trouver un équilibre par rapport à mes engagements par ailleurs. Varier les plaisirs et les approches est ce que j'aime dans mon métier. J'apprécie tout autant d'assurer un continuo dans une production d’opéra, ou en musique de chambre, que jouer en soliste ou simplement en duo avec un chanteur.

Édouard Ferlet en concert avec le groupe Wanderer et le Yves Rousseau Septet au Théâtre 71 de Malakoff le 2 octobre 2015.  D.R.

Édouard, auriez-vous envie d'associer votre duo à d'autres instruments dans une optique d'expression chambriste ?

Édouard Ferlet : C'est un sujet que nous avons abordé avant l'enregistrement du disque en nous disant que cela pouvait apporter des couleurs intéressantes. Nous avons même imaginé un moment inviter d'autres artistes en concert pour la sortie de l'album… Lorsque je joue en solo dans les festivals classiques je demande souvent en arrivant si un musicien accepterait de venir partager la scène avec moi à la fin du concert. Mais Violaine et moi pourrions très bien essayer de proposer à un autre musicien de partager une pièce avec nous, surtout si nous restons plusieurs jours sur place. Quoi qu'il en soit, je suis complètement ouvert à ce type de partage à la fin de notre concert ou en bis.

Des instrumentistes vous ont-ils déjà témoigné de l'intérêt pour participer à votre aventure ?

Violaine Cochard : J'ai quelques amis qui aiment le projet et qui m'ont déjà dit qu'ils participeraient volontiers à notre démarche. Mais j'imagine cela davantage pour un concert spécifique que sur un engagement à long terme.

Pour vous, l'improvisation est-elle de la composition ?

Édouard Ferlet : C'est de la composition instantanée. La musique existait bien avant la partition. Une partition, c'est simplement une façon de fixer la musique sur du papier, et non composer. Ceci étant, partir de l'invention musicale et réussir à placer un point final après le passage par l'écriture est un processus assez compliqué sur le plan intellectuel.
Violaine Cochard : Édouard a parfaitement compris les caractéristiques du clavecin, ce qui n'est pas le cas de tous les compositeurs qui écrivent pour mon instrument comme s'il s'agissait d'un piano. Personnellement, j'envisage l'improvisation comme une approche qui m'intéresse et dans laquelle j'ai envie d'évoluer, mais pas en termes de composition.

Édouard, avez-vous des projets de compositions pour d'autres musiciens ?

Édouard Ferlet : J'ai proposé à Violaine d'écrire un concerto pour clavecin amplifié et orchestre. Une commande serait la bienvenue et m'y pousserait peut être plus facilement. C'est en tout cas un projet qui m'intéresse.

 

Violaine Cochard et le groupe Tram des Balkans réunis pour le spectacle <i>ToccaTram</i> à l’Heure Bleue le 21 novembre 2015.  © Vincent Martin

Quels sont vos projets pour le premier semestre 2016 ?

Violaine Cochard : Notre duo participera à plusieurs festivals. C'est l'agence de Philippe Maillard, Les Concerts Parisiens, qui s'occupe de nous. Huit ou neuf concerts sont d’ores et déjà prévus sur le premier semestre 2016.
Avec l'ensemble Amarillis, j'ai pas mal de projets et de dates, en particulier avec le programme La Double Coquette qui propose une mise en regard entre musique baroque et contemporaine. J'ai aussi quelques récitals prévus pour 2016, essentiellement autour de Bach, Scarlatti et Rameau. Je travaille aussi depuis longtemps avec la violoniste Stéphanie Marie Degand, et quelques concerts sont prévus l'année prochaine, dont l'intégrale Bach pour clavecin et violon. Enfin, avec le groupe Tram des Balkans, j'ai développé le projet ToccaTram. Là aussi, le clavecin est sonorisé car je m'associe à cinq instrumentistes : accordéon, clarinette, violon, contrebasse et percussion. Il s'agit d'un concept plutôt pop influencé par les musiques de l'Est.

Édouard Ferlet  © Éric Frenot

Édouard Ferlet : De mon côté, je vais enregistrer un disque en solo, Think Bach Vol. II, qui sortira sous le label Mélisse dont j'assure la direction artistique. Je travaille aussi avec le trio de Jean-Philippe Viret, avec lequel nous avons déjà enregistré huit albums. J'ai aussi un projet avec le jeune pianiste Paul Beynet autour de la musique russe - Pentagramme - des œuvres de compositeurs russes que je revisite à ma manière. Nous ferons un concert à deux pianos à l'Opéra de Limoges le 26 janvier 2016 et nous enregistrerons un disque de ce programme en février, pour une sortie avant l'été ou en septembre. Et en ce moment, je travaille sur le développement d'un nouveau projet sous mon nom en trio jazz.

Organisez-vous la composition au quotidien ?

Édouard Ferlet : Absolument, je réserve des plages de travail au quotidien comme s'il s'agissait d'un instrument. La composition est du reste assez schizophrénique car elle se fait au détriment du travail de l'instrument. Or, comme Violaine, je suis instrumentiste et je ressens un besoin physique de me mettre au piano pour travailler. Ne pas avoir ce temps au piano crée chez moi un véritable manque. Je comprends d'autant mieux pourquoi de nombreux compositeurs arrêtent de pratiquer un instrument à haut niveau. À mon niveau, j'essaye parfois d'introduire des contraintes instrumentales dans ce que j'écris afin de m'obliger à faire évoluer ma technique. Bien sûr, je veille à ce que ces contraintes restent toujours de la musique. Quoi qu'il en soit j'ai un besoin viscéral de jouer vraiment mes compositions pour qu'elles sonnent bien. Ce que je compose doit être beau au stade de l'écriture, beau à l'œil une fois que c'est écrit, et agréable à jouer. Rien n'est pire que d'arriver sur scène en angoissant sur une partie très difficile à jouer. Comment donner du plaisir si l'interprète lui-même, n'est pas heureux de jouer ?



Propos recueillis par Philippe Banel
Le 17 décembre 2015


Pour en savoir plus sur Violaine Cochard :
www.concertsparisiens.fr


Pour en savoir plus sur Édouard Ferlet :
www.ferlet.com

 

Mots-clés

Johann Sebastian Bach
Violaine Cochard
Édouard Ferlet

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