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Interview de Tomasz Kumiega, baryton

Tomasz Kumiega.  D.R.À seulement 24 ans, le baryton polonais Tomasz Kumiega est déjà à même d'exprimer par de multiples couleurs et nuances vocales la sensibilité de son approche de nombreux styles. Membre depuis deux ans de l'Académie de l'Opéra national de Paris, il multiplie les expériences, les prises de rôles et les rencontres au sein de l'institution et se prépare à n'en pas douter à une très belle carrière. Il était cette saison Yamadori dans Madame Butterfly sur la scène de l'Opéra Bastille, Guglielmo dans Cosi fan tutte, et un magnifique Orphée dans L'Orfeo de Monteverdi. Un interprète généreux à suivre…

 

Tutti-magazine : Vous préparez en ce moment une soirée dédiée aux mélodies de Kurt Weill…

Tomasz Kumiega : Finir la saison sur la musique de Kurt Weill est une très bonne chose pour nous tous. Après avoir chanté Strauss, Verdi et Schumann, ainsi que des styles très différents, notre dernier programme fédère tous le monde autour d'une musique que chacun aime. Nous interpréterons des mélodies aussi bien en anglais qu'en français, tel le très populaire "Youkali".
Pour nous, chanteurs, ce répertoire est intéressant à travailler car il s'agit à la fois de mélodie, de très beau texte à rendre avec suffisamment de légèreté, et de rythme. Cela nous permet d'envisager une approche très différente que lorsqu'il s'agit de chanter Aida ou Le Trouvère. L'écriture de Weill, très musicale, nous offre également une grande liberté. Pour ma part, j'ai plaisir à utiliser une voix plus légère qui m'est très naturelle. Du reste, à mes débuts, mes professeurs me poussaient à chanter de façon plus dense car je possédais déjà cette légèreté.

Ce récital clôt une année d'Académie à l'Opéra national de Paris…

Avec trois opéras, cette saison était pour moi particulièrement importante : Madame Butterfly, qui marquait mes débuts sur la grande scène de l'Opéra Bastille, Cosi fan tutte à Antibes et L’Orfeo à l'Amphithéâtre Bastille qui était le rendez-vous le plus important en termes de temps et d'énergie. J'ai également participé à plusieurs récitals dont le cycle Dichterliebe en février dernier. De telle sorte que le Workshop Kurt Weill est bienvenu pour finir cette saison bien chargée avant les vacances dont je me réjouis.
Un autre aspect de cette fin de saison est que, si je reste pour une troisième année à l'Académie, nombre de mes collègues, qui sont aussi mes amis, ont terminé leur cursus et s'en vont. Ce dernier spectacle, pour nous tous, sonne donc un peu comme un "au revoir" car cinq ou six personnes quitteront le groupe. Ce sera difficile…

 

Tomasz Kumiega, Ruzan Mantashyan, Gemma Ni Bhriain et Oleksiy Palchykov dans <i>Cosi fan tutte</i> en 2015. © Mirco Cosimo Magliocca/OnP

Avant d'entrer à l'Académie, vous aviez déjà une jeune carrière. Quelles raisons vous ont motivé à vous présenter à l'Opéra de Paris ?

La situation était très compliquée car, dès le début de mes études musicales à l'Université Frédéric Chopin de Varsovie, j'ai pris conscience que l'enseignement que je recevais ne suffisait pas. Il était bien trop basé sur l'Histoire de la musique, une matière que j'avais déjà travaillée lors de mes études supérieures. En gros, ce n'était pas très intéressant pour moi. C'est la raison pour laquelle j'ai décidé de participer au programme pour les jeunes artistes proposé par l'Opéra de Varsovie. Or ce programme n'assure pas une formation comparable à ce qui se fait dans d'autres maisons d'opéras. Il y a parfois des ateliers avec d'excellents artistes, mais le reste du temps, les élèves sont envoyés dans différents endroits. C'est ainsi que je me suis retrouvé à Aix-en-Provence pour une résidence Mozart en 2012. À Aix, j'ai beaucoup aimé travailler avec les Français et j'ai pris conscience que le pays où j'aimerais vivre était la France. Une de mes amies, la mezzo-soprano Agata Schmidt, était à l'Atelier Lyrique, et c'est elle qui m'a conseillé d'auditionner pour Christian Schirm, son directeur. J'ai suivi son conseil, j'ai auditionné et il m'a recruté. Cependant, je ne suis venu à Paris que l'année suivante car j'étais dans ma troisième année de conservatoire et dans l'impossibilité de déménager…
C'est donc au cours de ma quatrième année de conservatoire à Varsovie que j'ai rejoint l'Atelier Lyrique. Je me suis ainsi retrouvé à préparer le concours du conservatoire en même temps que je chantais dans Cosi fan tutte à Paris. C'était très compliqué car le changement de vie était radical mais j'étais très heureux que tout se précipite ainsi.

 

Présentation de l'opéra <i> Mr Emmet takes a Walk</i> à l'Opéra national de Pologne de Varsovie en 2011. Tomasz Kumiega interprète le rôle-titre.  © Herbert

Qu'avez-vous trouvé à l'Atelier Lyrique ?

À la fois des gens différents et une autre façon de travailler. À l'Opéra de Paris, le rythme de travail au quotidien est très soutenu, avec un cours et des séances de coaching, et beaucoup à apprendre… Moi qui suis un garçon légèrement paresseux, j'ai dû me pousser à travailler. Par le passé, j'avais besoin qu'on me motive mais, dès que je suis arrivé à Paris, le régime n'avait rien à voir avec celui que je connaissais auparavant et j'ai opéré un changement draconien de régime. C'était ce qui pouvait m'arriver de mieux.

A-t-il été facile de quitter la Pologne pour un autre pays, lequel possède une autre culture et une langue différente ?

Tomasz Kumiega (Junius) dans <i>Le Viol de Lucrèce</i> à l'Opéra National de Miskolc en 2014.  © Alicja Kosinska Oh, c'était très dur car, à Varsovie j'avais une vie très simple mais j'habitais dans un appartement de 75 m2 en plein centre-ville ! À l'inverse, quand je suis arrivé à Paris, je n'avais aucun appartement et j'ai dû attendre trois mois avant de pouvoir emménager. Sans domicile, j'étais hébergé chez un ami avec deux valises qui contenaient toute ma vie. Mon premier mois dans la capitale a été très difficile. Je suis quelqu'un de sensible, et cette situation me faisait pleurer. La barrière de la langue représentait une autre difficulté. L'organisation basique de ma vie était compliquée. Par exemple, ouvrir un compte en banque représentait déjà en soi une difficulté, et de multiples choses perturbaient réellement mon existence… Ce n'est qu'en décembre dernier que j'ai réussi à vivre de façon organisée et, tout de suite, je me suis senti mieux. Naturellement, ma maison d'origine me manque, mais comme je suis maintenant très occupé à Paris, je ne peux retourner en Pologne que pour Noël et en été. J'ai des liens proches avec ma famille et cela rend l'éloignement encore plus difficile…
Ceci étant, je suis ouvert d'esprit et j'ai toujours aimé voyager. Je suis donc aussi très content de vivre ici. Ma mère me pose souvent la question : "Aimes-tu ta vie ?". Et je lui réponds : "Bien sûr, j'aime le principe même de faire mes valises, de voyager. C'est la vie que je souhaite pour le futur".

Quel souvenir gardez-vous de vos premiers pas sur la scène de l'Opéra Garnier en 2015 ?

Ce moment est encore très présent à mon esprit. Il était prévu que je chante en novembre pour le récital avec piano de l'AROP, mais je suis parti à Varsovie pour Ariane à Naxos. Alors, au mois de mars suivant, chanter pour la première fois sur la scène de Garnier la "Romance à l'étoile" de Tannhäuser avec orchestre était très stressant. Tous mes collègues avaient déjà l'expérience de cette scène et de l'acoustique de la salle, mais pas moi ! Certains me disaient : "L'acoustique de Garnier est difficile…", et d’autres "L'acoustique est parfaite !". Bref, je ne savais pas trop à quoi m'attendre et j'étais très nerveux. Par chance, l'expérience s'est montrée très intéressante et le chef d'orchestre était vraiment très attentionné, bien que lui aussi stressé car je crois que c'était également son premier concert à l'Opéra Garnier. Je me souviens très bien du son de cet orchestre qui m'accompagnait dans mon aria préférée. Cette soirée était magnifique.

Sentez-vous une connexion avec la musique de Wagner ?

Mon rêve est d'interpréter le répertoire allemand. Je chante déjà un certain nombre de lieder mais ce sont les opéras de Strauss et Wagner qui me motivent en particulier. Il est bien évident que je serais incapable de les chanter aujourd'hui car je suis encore très jeune, mais c'est une orientation que je désire prendre. Certains pensent qu'il faut des voix sombres pour servir les opéras de Wagner, mais je ne suis pas d'accord. Wagner nécessite de grandes voix, c'est un fait, mais des voix légères aussi. Mon rêve est de pouvoir chanter un jour Wolfram. C'est un rôle que j'adore autant pour l'écriture musicale que pour le texte…

 

Concert Mozart pour l'Académie à l'Opéra Garnier en 2015 : Tomasz Kumiega, Elisabeth Moussous, Andriy Gnatiuk et Ruzan Mantashyan.  © Mirco Cosimo Magliocca/OnP

Cette saison, le concert annuel de l'Académie était construit autour d'ensembles tirés d'opéras de Mozart. Était-ce l'idéal pour mettre en avant les qualités vocales de chacun ?

J'aime Mozart et j'avais déjà chanté Don Giovanni, La Flûte enchantée et Cosi fan tutte. Pour ce concert, j'interprétais seulement Cosi et le rôle de Masetto, qui est très bas pour moi. L'écriture de Mozart est excellente pour les jeunes chanteurs car elle demande un travail qui permet ensuite de tout chanter… Tous, à l'Académie, nous connaissions très bien ces extraits et nous avons pu vraiment nous réjouir de ce concert. Les récitatifs nous ont permis de relier les différents passages, et nous avons pu constater que les spectateurs souriaient en nous voyant.

Parmi la variété des concerts auxquels vous avez participé à l'Amphithéâtre Bastille, il en est un qui devait être plus important pour vous : celui où vous chantiez le cycle "Dichterliebe" de Schumann. Comment vous êtes-vous préparé à cette soirée ?

Tomasz Kumiega interprète le rôle de Guglielmo dans <i>Cosi fan tutte</i> dans le cadre de l'Académie de l'OnP.  © Mirco Cosimo Magliocca/OnPChristian Schirm a commencé à me parler de ce récital un an avant. Il savait que j'avais déjà chanté ce cycle durant mes années d'études. À vrai dire, à cette époque, je n'avais étudié que la moitié du cycle. Christian me proposait d'en chanter la totalité et de profiter de la présence de Philippe Cassard pour me préparer. J'ai bien sûr accepté, ne pouvant refuser de travailler un si beau texte parlant d'amour. Suite à quoi nous avons choisi un pianiste de l'Académie et j'ai formé un duo avec Benjamin Laurent qui était aussi enthousiaste que moi à cette perspective.
Cependant, il y a un an, une question s'est posée à la lecture de la partition : en quelle tonalité chanter ces lieder initialement écrits pour voix de ténor ? Il existe une transcription pour baryton mais celle-ci présente des passages parfois trop bas ou parfois trop haut pour ma tessiture. Or nous voulions présenter le meilleur de nos possibilités… Nous avons fini par trouver ce qui convenait à la fois pour ma voix et qui garantissait la cohérence des transitions entre chaque lied. La succession des tonalités se devait d'être parfaite pour aboutir à un ensemble idéal. Cela nous a pris un temps certain. Puis j'ai travaillé avec un coach en langue allemande qui m'a aidé à m'exprimer avec les mots, ce qui est bien sûr le fondement même du lied. Pour la partie musicale, nous avons été aidés par Margaret Singer, qui était en quelque sorte responsable de ce concert. Benjamin et moi avons beaucoup aimé préparer ce récital avec elle car elle possède une grande expérience, en particulier de Dichterliebe, un cycle auquel elle a préparé de nombreux chanteurs très connus. Ses conseils étaient infiniment précieux…
Ensuite, sur scène, chanter ce cycle était accompagné d'une tension assez comparable à celle que je ressens lorsque je chante un opéra. Ces lieder sont si connus qu'il est impossible de ne pas ressentir une grande appréhension lorsqu'on se retrouve devant un public. De plus, dans le programme, le cycle de Schumann était présenté comme un petit récital à part entière, ce qui ajoutait à la tension. Comme toujours, la répétition générale était très bonne, et le récital en public, simplement bon ! Mais la chose est habituelle et normale.

Chaque chanteur gère ses angoisses de façon très personnelle…

En ce qui me concerne, je tente de ne pas trop penser à ce qui m'attend et je me livre à quelques petits trucs très personnels. Par exemple, je téléphone à ma famille et nous avons un échange des plus banals. Avant une prestation je sens comme des papillons dans mon estomac, mais dès que j'entends la musique qui me concerne depuis les coulisses, l'appréhension disparaît et je me sens à l'aise. J'aime être sur scène. Pour autant, je ne suis peut-être pas un récitaliste. Je préfère l'opéra, porter un costume et un maquillage, être sous la lumière des projecteurs et avoir mes moments dans la soirée.
En outre, j'ai une véritable horreur de la compétition et des auditions. Je n'aime pas non plus porter un smoking pour chanter je préfère de loin enfiler le costume d'un personnage pour le jouer. Bien sûr, tous les chanteurs doivent passer des auditions, mais c'est un problème et je dois le gérer.

La meilleure façon de vous exprimer en début de carrière pourrait-elle être au sein d'une compagnie ?

Sans doute et j'y réfléchis. Je serai encore à l'Académie la saison prochaine, et en partie seulement celle d'après, mais il me faut bien aller quelque part ensuite. Cela pourrait être à Stuttgart car on recherche des barytons et c'est dans cette ville qu'habite le professeur auquel je dois tant, Eytan Pessen. Le système de troupe que l'on trouve à l'Opéra de Stuttgart me semble une très bonne solution pour débuter.
Naturellement, tout dépend de la direction. Celle qui me dirigeait lorsque j'ai commencé à chanter me confiait des rôles fous, et ce n'était pas du tout une bonne chose. Il est vraiment nécessaire de pouvoir évoluer sous une direction intelligente qui sait quels rôles confier à de jeunes chanteurs… Intégrer un ensemble serait très bien pour moi car j'aime la scène.
Alors que je chantais un petit rôle dans Lohengrin dans une grande production à Varsovie, j'ai compris combien il y a à apprendre des chanteurs qui tiennent les rôles principaux : comment ils occupent l'espace, respirent, la façon dont ils traitent le texte, comment ils gèrent le legato… Je crois que c'est sur scène que j'ai pu capter des choses réellement essentielles. À tel point que je suis convaincu qu'une heure sur scène, avec une bonne acoustique, est plus formatrice que bien des heures d'étude dans le studio où nous nous trouvons !

 

Tomasz Kumiega.  © Kinga Taukert

Au sein de l'Académie, vous avez chanté Orphée dans "L'Orfeo" de Monteverdi. Comment avez-vous abordé votre premier rôle baroque ?

Il y a un an, Christian Schirm m'a dit : "Nous voulons monter L'Orfeo et nous souhaitons te confier le rôle d'Orphée…". J'ai alors pris la partition et j'ai très vite réalisé qu'Orphée était un rôle de ténor. Christian m'a alors assuré que je n'aurais pas à chanter plus haut que ce qui est écrit dans la partition. J'ai donc accepté car cela pouvait s'avérer intéressant, mais sans grand enthousiasme. Sans connaître la musique de Monteverdi, j'avais un a priori de partition barbante à des lieues des Wagner, Verdi ou Puccini qui enflamment les jeunes chanteurs. J'en ai parlé à mon professeur qui a coaché ce rôle au Metropolitan Opera et voici ce qu'il m'a répondu : "Tomasz, c'est merveilleux pour toi. Apporte la partition à Stuttgart et nous commencerons à travailler…". Ce que j'ai fait, après m'être rendu compte, en écoutant des extraits sur Internet, de la beauté de cette musique. Et le coup de foudre pour L'Orfeo a été instantané…
Puis j'ai rencontré le chef d'orchestre de la production, Geoffroy Jourdain, et nous avons beaucoup échangé au cours des huit sessions de préparation qui étaient prévues avant même le début des répétitions. Geoffroy Jourdain m'a alors dit qu'il appréciait ma voix et que je devais chanter Orphée avec mes propres moyens sans chercher à m'inspirer d'une interprétation baroque. Il voulait un Orphée dramatique et, naturellement, j'étais rassuré car je craignais beaucoup qu'il me demande d'alléger au maximum ma voix. J'angoissais même à l'idée de devoir retenir constamment mon chant mais, en définitive, je n'allais pas avoir pas à le faire.
À vrai dire, le plus difficile a été de trouver les bons aigus pour "Possente spirto" car, là encore, tout le monde connaît cette aria et, en particulier ce qui la caractérise : ses ornements. Geoffroy a ainsi écrit des ornements spécialement pour moi, ni trop bas ni trop haut, afin que je me sente à l'aise mais aussi que je puisse faire preuve de virtuosité d'une façon convaincante. Il a fallu quasiment un mois pour parvenir à trouver la bonne version de cette aria qui puisse correspondre à une voix de baryton… Les récitatifs n'ont pas été non plus très simples à mettre en place. En particulier l'un d'entre eux, très dramatique, écrit très haut. Alors je me suis poussé à travailler chaque jour pour essayer d'atteindre ces aigus sans forcer… Et j'ai réussi. Cette expérience s'est donc avérée très bénéfique car, aujourd'hui, j'ai gardé ces notes aiguës et mon ambitus est devenu plus large. Vous comprendrez pourquoi je me sens extrêmement redevable à Christian Schirm de m'avoir proposé de chanter Orphée ! Bien sûr, j'ai 24 ans, et mon Orphée n'était pas parfait, aussi je souhaite de tout cœur avoir l'occasion de reprendre ce rôle dans le futur. De plus, cet Orfeo a modifié mon regard sur la musique baroque. Nous présenterons Les Fêtes d'Hébé de Rameau en mars 2017 et je me réjouis beaucoup de travailler sur ce projet.
Je suis un grand fan de Stéphane Degout et j'aime sa voix. Or Stéphane Degout chante l'opéra romantique mais aussi des pièces contemporaines et beaucoup de musique baroque, dans laquelle il excelle. Je ne l'ai jamais rencontré mais j'ai aussi beaucoup aimé son Albert dans Werther. Bref, je vois en lui un exemple dans les choix qu'il opère.

 

Tomasz Kumiega interprète Orphée dans <i>L'Orfeo</i> de Monteverdi mis en scène par Julie Berès.  © Studio J'adore ce que vous faites

Que pensez-vous de la mise en scène de Julie Berès pour "L'Orfeo" ?

J'aime l'Histoire ainsi que la mythologie grecque et je connaissais très bien le mythe d'Orphée. Alors j'ai été très surpris lorsque Julie Berès a exposé ses idées. La seule question qui me venait à l'esprit était "Pourquoi faire ainsi ?". Je trouvais ça très compliqué et trop imbriqué dans notre monde contemporain, en tout cas au premier stade de notre travail. Puis, lorsque nous sommes passés de la salle de répétition à la scène de l'Amphithéâtre Bastille où j'ai découvert le décor formant une forte pente, je me suis demandé comme j'allais faire pour chanter ! Ce décor était dangereux car l'inclinaison était telle qu'on pouvait tomber et se retrouver rapidement en bas. Cela ajoutait un élément de stress supplémentaire mais servait l'acoustique car la réalisation était en bois…
Puis, avec le temps - nous faisions un filage pratiquement chaque jour - je me suis familiarisé avec cette vision et je l'ai trouvée intéressante jusqu'à aimer la proposition de Julie Berès. Dans cette mise en scène, j'apprécie qu'Orphée perde non seulement l'amour de sa vie mais aussi tout ce qu'il possède jusqu'à ce que sa raison vacille jusqu'à la folie. Ce puissant aspect dramatique m'a semblé aussi très beau. Mon rôle préféré est Don Giovanni et cet Orphée me renvoie vers la folie et la solitude du personnage de Mozart. Lorsqu’Orphée se crève un œil, je trouve ce geste d'une puissance infinie et également d'une très grande beauté. Je suis quasi sûr qu'aucun metteur en scène n'avait trouvé auparavant une idée aussi originale et forte. Je conçois que l'on puisse penser qu'un tel geste est excessif, mais je suis moi-même convaincu qu'il s'agit d'une nouvelle façon d'illustrer le mythe sans le trahir pour autant. Ceci étant, si j'ai pu pleinement m'impliquer dans cette production, c'est que je comprenais ce que je faisais grâce aux explications du metteur en scène. Si je chante un jour Orphée dans une autre production, je garderai sans doute en mémoire celle de Julie Berès car elle m'a profondément ému.

Cette saison, vous faisiez aussi vos débuts sur la scène de l'Opéra Bastille où vous avez chanté Yamadori dans "Madame Butterfly" mis en scène par Robert Wilson…

Tomasz Kumiega interprète Yamadori dans <i>Madame Butterfly</i> mis en scène par Robert Wilson à l'Opéra Bastille.  © Christian Lieber/OnPMon premier souvenir de Yamadori est lié à l'essayage de ma perruque avant l'été. On cherchait une base correspondant à mon crâne et on a posé sur ma tête une perruque que portait… Thomas Hampson ! Bien sûr, le perruquier a ensuite composé une autre coiffure avec d'autres cheveux, mais quelle joie de porter un accessoire ayant été porté par Thomas Hampson…
Mon second souvenir remonte à la Musicale où j'ai rencontré le chef d'orchestre Daniele Rustioni qui faisait aussi ses débuts. Il était aussi très stressé mais très aimable et poli. Cette première répétition se déroulait avec Oksana Dyka qui était distribuée dans le premier cast. Yamadori est un petit rôle qui se contente de deux très belles phrases musicales, mais je n'en menais pas large…
Par ailleurs, lorsque nous avons commencé à répéter la mise en scène, c'était avec Marina Frigeni, une assistante de Bob Wilson, et cela ne m'a pas paru difficile car j'ai reçu une éducation corporelle assez complète au conservatoire. C'était tout autre chose pour Oksana Dyka et Ermonela Jaho qui chantaient Butterfly car elles avaient une quantité de postures à mémoriser. En revanche, le costume que je portais me posait problème car il était très long et je devais marcher sur scène avec des chaussures à talons sur un sol peu stable. J'avais la hantise de tomber. Imaginez un peu Yamadori perdre l'équilibre et s'étaler ! Cette pensée ne m'a pas quittée de toutes les représentations.
Dans cette production, tous les chanteurs de la distribution étaient extrêmement agréables. Nous pouvions discuter et nous avons sans problème échangé nos numéros de téléphone pour rester en contact. Tous savaient que j'étais membre de l'Académie et se sont montrés vraiment très encourageants avec moi. Je me souviens qu'avant une représentation en matinée, le ténor Piero Pretti, mon voisin de loge, s'est mis à chanter "O sole mio" de plus en plus fort. À tel point que je lui ai demandé : "Mais que fais-tu à chanter "O sole mio" comme un fou ?". Et il m'a répondu : "La journée est si belle que je n'ai pas envie de m'échauffer mais de chanter "O sole mio" ! Maintenant, je suis prêt pour la représentation !". C'était superbe…
Enfin, concernant le plateau de Bastille, mon premier contact était à l'occasion d'une répétition avec piano de Butterfly, et la chose qui m'a frappée avant toute autre est d'entendre le retour de ma voix. Cela m'a réjoui car ce retour signifie que la voix passe bien partout…

 

Tomasz Kumiega en coulisses pour <i>Be with me now</i> à l'Opéra national de Pologne en 2015. Prod. Du Festival d'Aix-en-Provence.  © Kinga Taukert

À la fin de cette seconde année d'Académie, avez-vous la sensation d'avoir pu acquérir ce que vous cherchiez en tant que jeune artiste ?

Gemma Ni Bhriain (Dorabella) et Tomasz Kumiega (Guglielmo) dans <i>Cosi fan tutte</i>.  © Mirco Cosimo Magliocca/OnPLorsque je suis arrivé, j'étais perdu. Je ne comprenais pas ce que les professeurs et les coaches me demandaient. Ce n'était pas un problème de langue mais plutôt de technique vocale, de prononciation du texte. À cette époque, cela me paraissait un peu étrange. Je m'en suis ouvert à mon professeur Eytan Pessen, et il m'a dit : "Oui Tomasz, c'est ainsi ! Tu as été formé en Pologne et l'école polonaise n'est pas la meilleure…". En Pologne nous avons aussi des stars du chant comme Piotr Beczala et Mariusz Kwiecien que tout le monde connaît, mais tous ont été formés à Berlin, Hambourg ou New York et non en Pologne car ils savaient pertinemment que l'enseignement vocal n'est pas le meilleur au monde. De plus, la langue polonaise est à la fois sombre et grave. Chanter parfaitement en polonais peut être parfois difficile. Heureusement, j'ai eu la chance d'avoir un premier professeur qui me pensait ténor et me demandait de chanter très brillant. Inutile de vous dire que j'étais un piètre ténor sans notes hautes, mais cela m'a évité d'avoir à chanter avec l'arrière-gorge et d'être handicapé aujourd'hui avec une mauvaise pratique initiale. Ceci étant, en arrivant à l'Atelier Lyrique avec ma voix assez légère, on m'a demandé de chanter "comme un homme". J'avais alors 22 ans et j'ai répondu que je ne pouvais pas. Voilà en grande partie pourquoi je me sentais perdu… Mais aujourd'hui, on sait qui je suis, je connais les gens avec lesquels je travaille et je me sens très bien soutenu. Le répertoire que je propose ou que Christian Schirm me conseille est parfaitement adapté à mes possibilités, et tout va bien. Tout le monde sait ce que je souhaite chanter dans le futur, mais aujourd'hui Mozart est parfait pour moi et j'adore sa musique.

Pensez-vous avoir gagné en assurance ?

Nous autres Polonais sommes assez timides. Au point que lorsque je suis arrivé à l'Atelier Lyrique, j'avais l'impression d'être payé pour une qualité de travail que je ne parvenais pas à fournir. Une coach, un jour, m'a dit : "Mais Tomasz, tu travailles bien, et ici, personne n'est là pour te juger. Tu as auditionné pour entrer dans cette structure et on t'a choisi. Cela signifie que tes qualités te permettent d'être intégré à l'Atelier Lyrique. Alors ne te pose pas de problème quant à ta valeur et fais ton travail le mieux possible…". De plus, à cette époque, je préparais Ariane à Naxos pour Varsovie et j'ai découvert ici que le rôle me posait encore des problèmes. Bref, tout ceci était très perturbant, mais l'accueil chaleureux de chacun et la gentillesse avec laquelle on m'invitait à travailler m'a grandement rassuré.
Tous les chanteurs de l'Atelier se soutiennent les uns les autres. Nous assistons toujours aux concerts des uns et des autres et c'est un peu comme une famille. Christian Schirm a l'intelligence de ne pas choisir des voix trop semblables. Ainsi, nous n'avons jamais de sentiment de compétition au sein du groupe et nous évoluons dans un environnement très sain.

 

Tomasz Kumiega et Adriana Gonzales chantent Mozart à Beyrouth en 2015.  D.R.

 

Tomasz Kumiega.  © Ola Ferfecka

Avec l'arrivée de Stéphane Lissner à la direction de l'Opéra de Paris, l'Atelier Lyrique est devenu l'Académie.
Cela a-t-il changé quelque chose pour vous ?

Nous sommes maintenant intégrés à une structure plus importante qui n'accueille plus seulement des chanteurs et des pianistes, mais aussi des musiciens, des metteurs en scène et des chorégraphes. La saison prochaine, des décorateurs et des costumiers nous rejoindront pour former un groupe encore plus important. Les changements ont également eu un impact sur l'organisation des cours et ont été accompagnés de nouvelles opportunités, comme celle de pouvoir utiliser l'Amphithéâtre Bastille qui est devenu en quelque sorte notre scène. Cette saison, nous avons aussi davantage voyagé : Beyrouth, Antibes, Pau, Besançon… Ces opportunités sont très importantes car nous sommes destinés à bouger beaucoup dans le futur. De même, Christian Schirm nous a donné l'occasion d'auditionner devant des directeurs d'opéras, ce qui est très chouette de sa part, car il n'oublie pas que, si nous sommes membres de l'Académie cette année, il y a un moment où nous devrons voler de nos propres ailes et trouver du travail… L'Académie représente vraiment une structure idéale pour de jeunes chanteurs et je suis très conscient de ce qu'elle m'apporte à titre personnel. C'est une sorte de pont entre le conservatoire et la carrière professionnelle. Or entre ces deux stades, il n'existe rien d'autre. D'où l'importance capitale d'une telle structure.

Comment se présente votre prochaine saison…

En octobre dernier, j'ai passé une audition devant le directeur de casting de l'Opéra de Paris, Ilias Tzempetonidis, avec l'air d'Albert tiré de Werther et Papageno. Il m'a confié une participation à Iphigénie en Tauride en décembre prochain dans la mise en scène de Krysztof Warlikowski au Palais Garnier, et un rôle dans un opéra de Verdi la saison suivante. En décembre, à l'Amphithéâtre Bastille, je participerai à la soirée de lieder avec un cycle qui n'est pas encore décidé. Puis, pour le réveillon 2017, j'irai à Varsovie pour chanter le Dancaïre dans Carmen en version de concert pour deux représentations. Je ne peux espérer mieux que de préparer ce rôle en français à l'Académie. Puis je reviendrai à Paris pour répéter deux rôles différents dans Les Fêtes d'Hébé avant cinq représentations en mars 2017. Il s'agit d'une coproduction avec le Centre de musique baroque de Versailles et avec des musiciens anglais, ce qui nous permettra de donner également ce spectacle à la Royal Academy of Music de Londres.
Je me rendrai ensuite en Pologne, dans le très bel opéra de Poznan, pour Papageno et cinq représentations de La Flûte enchantée. La mise en scène est très prometteuse et je suis impatient de commencer à travailler car j'aime beaucoup le rôle de Papageno qui est si amusant. J'aurai aussi quelques concerts en France, à Aix-en-Provence, et ici à Paris…

 


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 28 juin 2016

Pour en savoir plus sur Tomasz Kumiega :
tomaszkumiegakumie.wixsite.com

 

Retrouvez Tomasz Kumiega sur Facebook :
www.facebook.com/tomaszkumiega.kumiega

 

Mots-clés

Académie de l'Opéra national de Paris
Atelier Lyrique de l'Opéra national de Paris
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Ilias Tzempetonidis
Julie Berès
L'Orfeo
Madame Butterfly
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