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Interview de Thibaud Epp, pianiste et chef de chant

Tibaud Epp.  © Marine Cessat-BéglerAprès des études de piano et d'accompagnement au CNSMDP, Thibaud Epp a été membre de l'Académie de l'Opéra national de Paris durant 2 ans, avant de réussir le concours de chef de chant à l'Opéra de Nice où il occupe désormais ce poste … Rencontre avec un jeune musicien passionné par l'opéra, les chanteurs, la musique de chambre et Wagner.

 

Tutti-magazine : Le 12 avril vous étiez à l'Amphithéâtre Bastille pour un récital où vous avez accompagné la soprano Adriana Gonzalez. Comment avez-vous vécu ce récital ?

Thibaud Epp : Adriana et moi étions vraiment heureux de nous retrouver à l'Amphithéâtre Bastille où nous nous sommes tellement produits, et dans le cadre de l'Académie où nous avons tant appris pendant plusieurs années : elle, quatre ans, et moi deux. Ces retrouvailles étaient accompagnées d'un peu de stress, mais il était largement compensé par la joie d'être invités à revenir sur cette scène.
L'idée générale était de proposer un récital franco-espagnol, afin de cadrer avec la sensibilité d'Adriana, et je crois pouvoir dire que nous avons bien préparé ce beau programme qui est tout de même assez dense. En première partie, j'étais très heureux de pouvoir faire entendre les Quatre Canzonas de Schubert en italien, ce qui a beaucoup surpris car on attend toujours les Lieder de Schubert en allemand. Ces pièces sont très proches du récitatif et de l'aria d'opéra et marquaient une respiration assez bienvenue entre les mélodies de Duparc, très symphoniques, et celles de Falla, là aussi en français. Cette partie assez exigeante devait durer environ 40 minutes. Heureusement, la soirée s'est poursuivie avec les instrumentistes de l'Académie et le Trio de Turina. Après quoi, nous avons terminé le programme avec la partie consacrée à la mélodie espagnole, qui était plus détendue.

Durant cette soirée votre partenaire chanteuse a vécu un moment chargé de diverses émotions. Vous êtes-vous, à certains moments, préparé à la soutenir davantage si besoin ?

Il est évident que, dans le cadre d'un récital comme celui-ci, depuis son piano, le pianiste doit porter plusieurs casquettes et, en particulier, se montrer très attentif à la moindre inflexion de la voix. En musique de chambre, avec des instrumentistes, l'attention est la même car tout peut se produire lorsqu'on s'autorise une marge d'improvisation. Il est d'ailleurs souhaitable de ne pas tout planifier afin de ne pas aboutir à une interprétation prévisible. Cependant, si le travail préalable limite le risque, cette liberté que je trouve très importante lors du concert ne place pas les interprètes hors de tout risque… Le chanteur, qui plus est, doit compter avec sa forme générale et la façon dont s'est déroulée sa journée car tout est susceptible de se porter sur sa forme vocale. À l'Amphithéâtre Bastille, de par la présence du public, il faisait particulièrement chaud, ce qui n'était pas non plus évident. Ceci dit, s'il faut bien entendu parer à toute éventualité en cas de petit souci de la part du chanteur, il me semble tout aussi important d'être attentif à ce qu'il peut proposer. Pour moi, le récital est un dialogue, et c'est ce qu'il faut s'efforcer d'atteindre, même si cela n'est pas toujours réalisable dans un duo chanteur-pianiste…

 

Adriana Gonzalez et Thibaud Epp, lors d'un concert de l'AROP au Palais Garnier.  © Philippe Poissonnier

Pour quelle raison n'est-ce pas toujours réalisable ?

Très souvent, on considère que le récital chant-piano n'est pas de la musique de chambre et que le pianiste tient un rôle d'accompagnateur. Je ne trouve pas ce mot toujours très heureux, même s'il décrit bien que le pianiste "accompagne" la voix, car j'envisage un tel duo comme une collaboration. D'ailleurs, les Anglais parlent de "collaborative pianist" ! Il me semble important que le pianiste soit considéré comme l'égal du chanteur. Dans une critique de notre récital que j'ai lue pas plus tard que ce matin, le texte consacre une seule phrase au pianiste, et tout le reste au chanteur. La critique est très bien écrite mais preuve en est que les idées et les traditions persistent, et je trouve un peu triste que le pianiste soit encore trop souvent assimilé à un rôle de faire-valoir. D'autant qu'entre Adriana et moi, il y a de l'amitié et nous travaillons sur une base de confiance et d'échanges. Nous n'avons pas du tout abordé notre duo comme un classique coaching d'opéra mais nous avons trouvé chacun des idées qui ont enrichi notre proposition et nous nous sommes mutuellement stimulés. Par ailleurs, Adriana travaille à l'Opéra de Zürich, et je suis en poste à l'Opéra de Nice, ce qui ne rendait pas les répétitions faciles. Adriana est donc venue plusieurs jours à Nice, et moi plusieurs jours à Zürich afin de travailler ensemble. Il s'agissait vraiment d'un récital préparé à deux avec la volonté commune de nous retrouver autant que nécessaire pour préparer ce moment au mieux.

 

Tibaud Epp (1er rang, au centre) entouré par les pianistes et chanteurs de sa promotion à l'Académie nationale de l'Opéra de Paris.  © Studio J'adore ce que vous faites !

Vous avez été membre de l'Académie de l'Opéra national de Paris de 2015 à 2017…

Avant d'entrer à l'Académie, j'ai eu la chance de recevoir une formation extraordinaire au CNSMDP, en particulier en travaillant avec de merveilleux professeurs comme Erika Guiomar et Nathalie Dang. Je venais de l'étude du piano et de l'accompagnement classique, et elles m'ont appris non seulement une technique, mais aussi tous les outils nécessaires pour aborder le répertoire d'opéra et travailler avec les chanteurs. Mais, une fois les outils acquis, il était plus que souhaitable de les mettre en application, et c'est ce que l'Académie de l'Opéra national de Paris m'a offert. Comme dans tous les opéras studios, cette structure permet de se familiariser avec tout ce qu'il est possible de faire dans une maison d'opéra par le biais d'un programme destiné aux jeunes artistes. Chaque jour, j'avais la possibilité de travailler avec les chanteurs de l'Académie et de suivre des séances de coaching. Mais, ce que j'ai quasiment préféré par-dessus tout est de pouvoir assister à toutes les répétitions que je souhaitais. Bien sûr, quand j'apprenais que Placido Domingo arrivait dans la maison pour La Traviata, je voulais aller voir ! Rien qu'en assistant à un concert en tant que spectateur, je peux apprendre énormément. Je suis un grand fan de Wagner et j'ai pu aussi participer à des productions formidables, comme le Lohengrin dirigé par Philippe Jordan avec Jonas Kaufmann et René Pape. En voyant ces chanteurs répéter, j'ai retiré beaucoup de choses.
Quant aux professeurs, ils m'ont apporté un très grand soutien. Margaret Singer, par exemple, fait un formidable travail avec les chanteurs et les pianistes. Son expérience de pianiste et chef de chant est extraordinaire. Je crois qu'elle a tout fait. Qui plus est, sa compétence infinie va de pair avec une gentillesse incroyable. C'est elle, ainsi que Jean-Marc Bouget et Irène Kudela, qui m'ont préparé au concours de chef de chant de l'Opéra de Nice. Et je lui dois d'avoir réussi… À la fin de ma dernière année d'Académie, les pianistes avaient convié Maragaret à un repas, et je lui ai demandé quel était son plus grand souvenir d'opéra. Elle m'a répondu : "Tristan, avec Leonard Bernstein" !

En 2014, vous êtes en résidence à la Chapelle Reine Elisabeth avec le Trio Suyana que vous avez fondé et avec lequel vous avez remporté plusieurs prix. Comment est née votre affinité avec la musique de chambre ?

Trio Suyana : Thibaud Epp, aux côtés de David et Alexandre Castro-Balbi.  © Natacha ColmezMa passion pour la musique de chambre a pris naissance bien avant celle que je porte à l'opéra. Je suis resté une dizaine d'années au CNSMDP et c'est seulement au terme de ces études que je me suis ouvert à l'expression lyrique. J'ai commencé mon apprentissage au Conservatoire de Strasbourg et la musique de chambre occupait déjà une grande place dans mes préférences de jeune pianiste. Sans doute parce que j'ai toujours préféré partager la musique avec d'autres instrumentistes ou chanteurs que jouer seul. Chaque collaboration permet une approche différente en fonction des personnalités de chacun et je me suis toujours senti porté vers ce genre d'échange. De plus, j'ai une grande facilité à déchiffrer une partition, ce qui représente un atout pour la musique de chambre aussi bien que lorsqu'il s’agit de monter rapidement des pièces avec des amis. C'est une façon efficace de nouer des liens par la musique.
À Strasbourg, j'ai très tôt constitué un premier trio - violon, violoncelle, piano - avec des amis. Je devais avoir entre 13 et 16 ans, et nous avons commencé à construire un répertoire avec Brahms et Mendelssohn. Nous avons joué ensemble quelques années et, lorsque je suis arrivé à Paris, chacun a pris une direction différente… En entrant au CNSMDP, j'ai rapidement voulu recréer un trio. Après avoir partagé quelques expériences avec d'autres instrumentistes, j'ai fait la rencontre de deux frères originaires de Besançon qui sont devenus des amis extraordinaires - David et Alexandre Castro-Balbi - et le Trio Suyana est né. Le courant est tout de suite passé entre nous et nous avons commencé par fréquenter la classe de musique de chambre du Quatuor Ysaye au CNR de Paris. Nous avons beaucoup travaillé avec ces instrumentistes qui m'ont profondément permis d'évoluer sur le plan musical, puis nous sommes rentrés dans la classe du Quatuor Artemis à Bruxelles. Là encore, nous avons beaucoup appris de cette formation chambriste qui est une des plus belles au monde. Notre aventure a duré environ 6 ans, puis David et Alexandre sont partis vivre en Allemagne, à Weimar. Quant à moi, je suis resté à Paris, et il est devenu plus compliqué de nous retrouver et d'organiser des concerts. Depuis quelques années, le contact s'est raréfié et nos projets sont en veille. Je dois dire aussi que nous avons tous les trois des personnalités très fortes, ce qui n'a pas toujours facilité les choses. Mais les récompenses ont été réellement extraordinaires car, sur plusieurs concours présentés, nous en avons gagné un certain nombre…

Votre formation de pianiste vous a préparé à une carrière de concertiste. Est-ce cette passion pour la musique de chambre et votre envie de contacts qui expliquent que vous ne suiviez pas une trajectoire de soliste ?

Tibaud Epp, au côté du ténor Juan de Dios Mateos en répétition à l'Opéra Bastille pour <i>Les Fêtes d'Hébé</i>.  D.R.J'ai tout d'abord travaillé le piano par souci de me forger une indispensable technique en vue de maîtriser l'outil. Cet aspect artisanal de l'instrument me plaît beaucoup. Ma mère est Maître bijoutière et j'ai toujours pensé que la pratique du piano se rapprochait de ce travail manuel et artistique de la matière. Le contact avec les touches est physique et c'est de cette approche qu'il est possible de sculpter le son. Bref, l'acquisition de la technique pianistique me correspondait très bien… En revanche, une carrière pianistique correspond à un état d'esprit particulier que je ne possède pas nécessairement. Par définition, les pianistes sont déjà un peu égocentriques du simple fait qu'ils travaillent le plus souvent dans la solitude et sur eux-mêmes. Or, pour être soliste, il faut encore plus accentuer cet état d'esprit dans lequel je ne me reconnais pas. J'ai néanmoins présenté pas mal de concours et j'en ai remporté quelques-uns… Quoi qu'il en soit, je suis très heureux avec ce que je fais aujourd'hui sans m'interdire de jouer en soliste. Je travaille toujours pas mal mon piano, ce qui est indispensable pour conserver mon niveau. Le mode de jeu qui correspond au métier de chef de chant est souvent très différent et cela peut perturber une technique pianistique. Il est donc important de toujours conserver un pied soit dans la musique de chambre soit dans l'expression soliste pour garder son niveau. De fait, je ne m'interdis aucunement de répondre à certaines opportunités solistes.

Vos deux années à l'Académie de l'Opéra national de Paris ne vous limitent donc pas au rôle de chef de chant…

L'Académie m'a indéniablement conforté dans certains choix et m'a aidé à les assumer. Ceci dit, ce n'est pas le premier choix que j'ai eu à faire pour suivre ma voie. Lorsque je suis rentré au CNSMDP, j'avais 16 ans et je menais parallèlement des études. J'ai suivi ma Terminale par correspondance au CNED et, toujours par correspondance, j'ai enchaîné avec deux années de Fac de maths. Je trouvais important de conserver deux options. Par ailleurs, j'ai toujours eu un esprit très scientifique et cette direction me plaisait aussi beaucoup. À tel point que j'aurais très bien pu devenir ingénieur, comme un de mes frères. Bref, c'est à ce stade que j'ai fait mon premier choix afin de choisir la musique qui était vitale. Je pourrais vivre sans maths mais pas sans musique. Le second choix que j'ai fait était d'intégrer la classe d'opéra d'Erika Guiomar car la voix et le lyrique me fascinaient. J'ai eu ensuite mon prix au CNSMDP, puis je suis rentré à l'Académie de l'Opéra de Paris, ce qui était très logique. Par ailleurs, il était réaliste de choisir la voie de l'accompagnement car c'est celle qui présente le plus de débouchés.

 

Applaudissements pour Yoan Hereau, Thibaud Epp et Federico Tibone au Palais Garnier.  © Philippe Poissonnier

Les parties de piano que vous jouez lorsque vous accompagnez les chanteurs d'opéra répondent-elles toujours à votre exigence musicale personnelle ?

Au final, l'accompagnement du chanteur sur scène est toujours orchestral, ce qui donne au pianiste une petite liberté pour adapter la réduction piano. On nous apprend à être efficace et à nous faciliter la vie tout en restant le plus fidèle au rendu par l'orchestre et non à ce qu'on peut lire sur la partition.
Par ailleurs, tout dépend du répertoire. Lorsque j'accompagne un opéra de Wagner ou de Strauss, je peux dire que j'y trouve mon compte car les partitions sont très pianistiques. Par exemple, pour ne citer que lui, les réductions écrites par Liszt sont extrêmement soignées et agréables à jouer. Pour les opéras de Wagner, les réductions d'Otto Singer sont très connues et appréciées car très gratifiantes pour le pianiste. Elles sont par ailleurs assez difficiles et demandent du travail, ce qui fait du bien… Bien sûr, accompagner un opéra du Bel Canto est bien plus simple, tout comme la musique, et je reconnais que l'intérêt pianistique n'est pas le même…

À l'inverse, en récital, la saison dernière, vous avez accompagné la soprano Sofija Petrovic dans des mélodies de Rachmaninov. L'approche pianistique, en particulier dans "Springwater", devait être plus valorisante…

Tibaud Epp.  D.R.Dans ces pièces, on peut effectivement dire que la partie piano est à égalité avec le chant, voire même qu'elle prend le dessus, même s'il est souvent nécessaire de donner l'illusion au chanteur qu'il est maître à bord et décide de beaucoup de choses. Dans "Springwater", tout vient effectivement du piano et l'oreille capte avant tout ce qui est bien plus qu'un simple accompagnement. De la même façon, plutôt que de parler des Sonates de Brahms pour violoncelle et piano, il est évident qu'on devrait plutôt dire "sonates pour piano et violoncelle" ! Jouer Rachmaninov, Brahms et même Schubert dans les grandes Ballades d'Erlkönig ou Die junge Nonne, m'apporte indéniablement beaucoup de plaisir pianistique.

Depuis la rentrée 2017, vous êtes chef de chant à l'Opéra de Nice. Comment vous êtes-vous préparé au concours en vue d'obtenir ce poste ?

Le programme du concours a été publié assez tard et les candidats, dont plusieurs amis pianistes très proches, n'ont eu qu'un mois et demi pour le préparer. Ce programme de concours était assez énorme. En général, pour entrer dans une maison d'opéra, on présente des extraits d'œuvres variées comme le début d'Elektra, le second Finale des Noces de Figaro, et le début de La Bohème. Soit des partitions assez difficiles qu'il faut préparer pianistiquement mais aussi vocalement dans la mesure où le chef de chant doit pouvoir chanter les répliques. Il peut également y avoir à jouer un solo de piano, à présenter un coaching avec un chanteur, et enfin un déchiffrage. C'est déjà un programme copieux mais classique. À Nice, les chefs de chant qui postulaient devaient préparer neuf opéras en entier parmi lesquels Flastaff, Le Chevalier à la Rose, La Walkyrie, Carmen et La Bohème. Soit une masse de travail assez inhumaine !

Comment vous en êtes-vous sorti ?

En un mois et demi de temps, il n'était pas possible de tout faire. Aussi, il fallait faire des choix. Pour Falstaff, la question ne se posait pas car il fallait connaître l'œuvre intégralement. Pour le reste, il me semblait logique de travailler les passages les plus difficiles. Bien sûr, c'était une stratégie comme une autre dont le facteur chance n'était pas exclu. J'ai beaucoup travaillé et profité d'une aide inestimable de mes coaches de l'Académie. Avec l'opéra, j'ai appris à me préparer d'une façon très rationnelle. Pour monter une œuvre lyrique, je travaille tout d'abord la partie de piano, sans les voix, afin de ne plus avoir à m'en soucier par la suite. Je prépare ensuite les passages vocaux les plus difficiles où je pourrais avoir à donner la réplique. Je me sers du métronome et accélère le tempo de plus en plus. C'est très cartésien mais très efficace. Or l'efficacité prime lorsqu'on doit monter un opéra de 3 heures. Par exemple, pour une partition de 300 pages à préparer en 10 jours, cela fait 30 pages par jour. Rentabiliser le temps est incontournable, et il est nécessaire d'adopter des méthodes de travail efficaces.
Pour revenir au concours à l'Opéra de Nice, Margaret Singer m'a beaucoup aidé sur Falstaff car elle connaissait parfaitement l'œuvre pour l'avoir montée maintes fois avec de grands chefs et dans différents théâtres. Elle a ainsi pu attirer mon attention sur les passages les plus difficiles, ce qui s'est avéré très précieux car je suis tout de même assez jeune dans la profession. L'expérience d'une telle personne est irremplaçable… Préparé ainsi, je me suis présenté à Nice. J'ai tout d'abord joué un extrait de chaque opéra à préparer. Puis, il y a eu un coaching avec une chanteuse qui apprenait une pièce, et un déchiffrage. Tout s'est bien déroulé et j'ai eu la chance d'obtenir le poste.

 

Thibaud Epp en répétition à l'Opéra de Nice.  © Marc Larcher

Quel est précisément votre travail à l'Opéra de Nice ?

L'activité de chef de chant n'est pas foncièrement différente d'un opéra à un autre. À Nice, il s'agit d'une maison de tradition et le travail avec les équipes, qui sont admirables, est très sympathique. Je suis en tout cas très heureux de travailler dans ce cadre. Mais, sur le fond, ma mission ne change pas beaucoup comparée à mon travail à l'Académie. Cette saison, l'Opéra de Nice proposait cinq opéras, ainsi qu'un petit festival d'opérettes en début d'année, soit une programmation très classique qui plaît beaucoup au public niçois. J'ai déjà travaillé sur Norma et Les Noces de Figaro et nous allons attaquer Nabucco. Cela est parfait pour moi car c'est ainsi que je vais pouvoir acquérir les bases d'un répertoire d'opéra… L'Opéra de Nice a son propre chœur, qui est excellent, et les chanteurs solistes sont tous invités. Sur Roméo et Juliette, de nombreux jeunes chanteurs français qui montent avaient été distribués et j'ai beaucoup aimé travailler avec eux. La proximité de Nice avec l'Italie fait que de nombreux interprètes italiens peuvent également venir chanter.

En tant que chef de chant, notez-vous des différences vocales en fonction de l'origine des chanteurs ?

Chaque langue influe sur la façon de chanter. De fait, les Russes développent souvent des qualités vocales impressionnantes. En Russie, l'enseignement s'attache beaucoup à la beauté du son, à la solidité, au volume et à la projection. Quant aux Italiens, ils ont souvent une expression plus ronde, ce que n'ont pas forcément les Français du fait de notre langue plutôt plate et horizontale. Pour le bel canto ou toute expression basée sur la beauté de la voix, un jeune chanteur français n'est pas spécialement avantagé. En revanche, nos artistes sont très pointus sur la qualité de la diction, ce que je trouve primordial. Pour le reste, un professeur de chant expérimenté serait sans doute plus à même de répondre à cette question.

Avez-vous l'occasion de faire de la musique de chambre à Nice ?

Nice, ce qui est tout à fait remarquable, propose une grande saison symphonique. Le nouveau Directeur musical György G. Rath semble y être très attaché. Parallèlement, il y a aussi une saison de musique de chambre avec les instrumentistes de l'orchestre. Je viens d'arriver dans la maison et j'ai déjà pu participer un peu aux activités chambristes. Mais tout cela va surtout se développer la saison prochaine car je dois participer à six concerts.

 

Thibaud Epp lors du Festival Musique à Beauregard.  © Barthélemy Allard

Revenons sur votre travail avec le Quatuor Ysaye, dont vous avez dit qu'il vous a fait évoluer…

Au Conservatoire, j'avais eu la chance de travailler avec un magnifique professeur, Théodore Paraschivescu, qui était assisté par Laurent Cabasso. J'ai beaucoup appris avec lui. Dès la première année, il m'a demandé de travailler le premier cahier des Préludes de Debussy, dont il était spécialiste. D'emblée, cela apprend à entendre, à sculpter le son et à étager les plans sonores. Pour moi qui débarquais à 16 ans au CNSMDP, c'était idéal. Mais j'ai toujours pensé que j'étais entré un peu trop tôt dans cette structure et que je manquais de la maturité nécessaire à absorber ce qu'un sage comme mon professeur était susceptible de m'apporter…
Le fait est que, lorsque je suis rentré au CNR pour travailler avec l'altiste Miguel da Silva, le second violon Luc-Marie Aguera et le violoncelliste Yovan Markovitch, membres du Quatuor Ysaye, j'étais beaucoup plus mature. Je crois même que c'est à partir de ce moment que j'ai commencé à forger ma personnalité de musicien. Ce sont ces instrumentistes qui m'ont permis de transformer la technique que je possédais en véritable discours musical. Je suis certain que je leur dois cela par le biais de leur façon d'enseigner et celui de la musique de chambre dont le répertoire atteint une profondeur que je trouve bien supérieure à une musique purement pianistique. En particulier le contact avec Miguel sa Silva m'a beaucoup apporté tout d'abord musicalement, puis sur le plan professionnel, car il m'a invité à accompagner sa classe d'alto à la Chapelle Reine Elisabeth et à participer plusieurs fois à l'Académie musicale de Villecroze. Tout cela était aussi extrêmement formateur.

Comment ces instrumentistes vous ont-ils enseigné ?

Comme tous les grands pédagogues, ils ont sans aucun doute un style qui leur est propre. Du reste, leurs qualités sont telles que plusieurs ensembles passés par leurs mains brillent actuellement sur la scène musicale internationale, comme les Quatuors Hermès ou Ébène. Les trois instrumentistes avec lesquels j'ai travaillé ont des personnalités très différentes. Ils enseignent séparément mais tous ne parlent que de musique et sont imbattables en matière de connaissance des styles. C'est avec eux que j'ai travaillé Schubert et compris des notions comme la rhétorique et le discours. Par ailleurs, je les ai toujours vus aider avec beaucoup d'aisance les instrumentistes à cordes qui rencontraient des difficultés techniques. De même, ils étaient très exigeants avec le pianiste, ce qui n'est pas toujours le cas avec des pédagogues issus des cordes. L'approche musicale des Ysaye m'a vraiment parlé à la fois par sa justesse mais aussi par son ouverture. J'ai apprécié leur exigence et le fait d'être poussé dans mes retranchements afin de sortir mes sentiments les plus personnels et les plus forts.

 

Elina Buksha, Thibaud Epp et Astrig Siranossian lors d'un concert Saint-Saëns au Palazzetto Bru Zane.  © Palazzetto Bru Zane - Rocco Grandese

 

Thibaud Epp dans le cadre de l'Académie Mozart du Festival d'Aix-en-Provence.  © Vincent Beaume

Vous êtes né à Strasbourg, vous avez étudié entre autres à Paris où vous avez passé 13 ans, et vous travaillez aujourd'hui à Nice. Parvenez-vous à vous faire à cette vie de changements ?

Je suis effectivement Alsacien, et très attaché à mes origines. Peut-être même de plus en plus en vieillissant un peu. Ma famille est de fait très éparpillée et nous nous voyons peu. Mais j'ai eu la chance de retrouver un de mes frères à Nice. Ceci étant, je rentre très peu chez moi, c'est-à-dire en Alsace. Pour autant, j'accepte totalement ce qui va de pair avec mon métier et j'ai parfaitement intégré le fait de me déplacer. Voyager est également formateur car les rencontres avec des cultures différentes sont aussi sources d'enrichissement. Quant à Paris, c'est un passage obligé et une ville que j'adore même si, vivant à Nice, je la trouve maintenant fatigante. Il faut dire que Nice est une ville superbe, que la vie y est plaisante et que je travaille dans un cadre très agréable…

Entre le métier de chef de chant, les concerts solo et la musique de chambre, quelle est votre organisation idéale ?

L'opéra et mon travail de chef de chant constituent la colonne vertébrale de mon activité musicale. Vient ensuite la musique de chambre, et enfin l'expression soliste en fonction de mon envie et du temps dont je dispose.

Que pouvez-vous annoncer pour la saison prochaine…

La prochaine saison de l'Opéra de Nice est assez excitante, avec Faust, La Damnation de Faust en version de concert, la suite de la trilogie Mozart-Da Ponte avec Don Giovanni, Les Pêcheurs de perles et The Rake's Progress. Quant à la musique de chambre, je prépare le Quintette de César Franck avec les musiciens de l'Orchestre Philharmonique de Nice… Je participerai cet été à différents festivals et, à la rentrée, ce sera un grand plaisir de retrouver Philippe Jordan à l'Opéra Garnier en septembre pour Bérénice, la création de Michael Jarrell sur le texte de Racine. Pendant mes années d'Académie, la rencontre avec Philippe Jordan a été essentielle. C'est un homme très occupé entre la direction musicale de l'Opéra national de Paris et ses activités à Vienne, mais il a toujours trouvé du temps à consacrer aux jeunes musiciens de l'Académie au travers de masterclasses qui sont extrêmement formatrices. J'admire chez ce chef son efficacité et sa manière de trouver les mots susceptibles de faire monter le niveau d'un ensemble. Il perçoit très vite ce qui peut aider et va droit au but sans jamais perdre de vue le résultat à obtenir dans un temps donné. Je me réjouis de travailler prochainement à nouveau avec lui…


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 16 avril 2018


Pour en savoir davantage sur l'actualité de Thibaud Epp :
www.instagram.com/tibodepp/?hl=fr

 

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Académie de l'Opéra national de Paris
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