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Interview de Sondra Radvanovsky, soprano

Alors lorsqu'elle incarnait la reine Elizabeth 1ère d'Angleterre dans Roberto Devereux sur la scène du Metropolitan Opera en avril 2016, la prouesse vocale et théâtrale de Sondra Radvanovsky nous avait profondément marqué. Nous la retrouvons à Paris quelques semaines plus tard, alors qu'elle répète Aida à l'Opéra national de Paris… Lors de la première à laquelle nous assistions, les spectateurs ne s'y sont pas trompés en ovationnant la soprano américaine dans l'opéra de Verdi puis, le 21 juin, lors d'un mémorable récital avec l'Orchestre de l'Opéra de Paris placé sous la direction de Philippe Jordan : Sondra Radvanovsky, princesse éthiopienne ou récitaliste, s'était faite l'expression la plus parfaite de la musique par une maîtrise vocale parfaite et une implication humaine absolue…

Sondra Radvanovsky.  © Carlospictures

Tutti-magazine : Vous avez commencé à répéter "Aida" il y a quelques jours à l'Opéra Bastille. Quelles premières impressions vous laissent cette production mise en scène par Olivier Py ?

Sondra Radvanovsky : J'ai peu de recul pour le moment et c'est demain que nous allons travailler sur le livret. Cependant, je trouve intéressante et novatrice l'idée qui consiste à proposer une version plus moderne de l'opéra de Verdi et de laisser de côté l'ancienne Égypte, ses pyramides, ses éléphants et tout le bric-à-brac qui va souvent de pair… Je suis ouverte aux nouvelles visions car l'opéra évolue et change. J'estime d'ailleurs que c'est une nécessité car le public d'aujourd'hui désire voir quelque chose de différent.
Pour ma part, après une vingtaine de productions très traditionnelles d'Aida, je me réjouis lorsqu'un courant neuf s'attache à l'œuvre dès lors que le spectacle reste en accord avec le sujet de base. Si l'on prend le parti d'une transposition extrême et que le spectateur n'est pas en mesure de savoir qu'il regarde Aida, alors cela me pose un problème parce que ce n'est plus en accord avec ce que souhaitait le compositeur. Mais si l'action se situe toujours dans un contexte de guerre et montre la lutte entre deux personnes, cela fait sens et je suis susceptible d'apprécier la démarche.

 

Sondra Radvanovsky dans <i>Aida</i> mis en scène par Olivier Py à l'Opéra Bastille.  © Damiana Guerganova/OnP

"Aida" est votre cinquième production à l'Opéra Bastille depuis vos débuts sur la scène parisienne dans "Faust". Quel regard portez-vous sur cette maison d'opéra ?

Aleksandrs Antonenko (Radamès) et Sondra Radvanovsky (Aida) sur la scène de l'Opéra Bastille.  © Damiana Guerganova/OnP

Je crois qu'avant tout, le public français se montre très connaisseur. Il sait faire la différence entre beau chant et bonnes productions, et mauvais chant et spectacles ratés. Je me sens bien dans ce contexte et, de plus, j'aime beaucoup Paris. Le contact avec l'orchestre de l'Opéra de Paris a été très bon, comme avec tous les gens qui travaillent ici. Je connais également Ilias Tzempetonidis, le directeur de casting, depuis qu'il officiait à La Scala, et de vrais liens me rattachent à cet Opéra qui possède une dimension de "maison", comme ce qu'on trouve dans les théâtres de troupe. Sur le plan vocal, je possède une voix large et j'aime les grandes salles qui me permettent de m'exprimer pleinement. Pour toutes ces raisons, j'apprécie beaucoup de chanter ici.

Avec "Aida", vous parvenez à la fin d'une saison très remplie. Comment gérez-vous le mal du pays, vous qui menez une vie de chanteuse internationale toujours en déplacement ?

J'ai la grande chance d'être accompagnée dans tous mes déplacements par mon mari. Cette relation m'apporte un sentiment de stabilité, de telle sorte que nous disons toujours : "Là où nous sommes ensemble, nous sommes chez nous !". Ceci étant, plus j'avance en âge plus je trouve difficile de quitter ma maison. Je suis toujours éloignée de mes amis, je rate des anniversaires, les vacances et tant de choses… Mais j'aime mon métier et, pour le moment, je préfère mon activité à l'idée de rester chez moi. Le jour où je sentirai que mon foyer me manque davantage, ce sera le moment de reconsidérer la situation. Mais, comme je le dis souvent, chanter est le plus beau métier du monde. Il me donne aussi la possibilité de voyager et de demeurer le plus souvent deux mois dans un lieu. Cette saison, rendez-vous compte que j'ai passé six mois à New York ! Je ne suis donc pas dans la position de quelqu'un qui visite, mais bien d'une personne qui vit réellement là où elle se trouve et qui construit un quotidien qui devient agréable. Qui plus est, en voyageant autour du monde, je retrouve des gens que je connais. Par exemple, dans Aida, je vais chanter avec Aleksandrs Antonenko et George Gagnidze que j'ai l'habitude de côtoyer sur de nombreuses scènes. Je peux même parler d'une sorte d'extension de ma propre famille car les relations existent vraiment et elles peuvent parfois être riches.

 

George Gagnidze (Amonasro) et Sondra Radvanovsky (Aida) dans <i>Aida</i> mis en scène par Olivier Py.  © Damiana Guerganova/OnP

Votre saison était placée sous le signe des reines Tudor* de Donizetti et vous avez chanté les trois rôles au Met entre octobre et avril. Attendiez-vous cette opportunité ?

Je n'ai pas grandi en tant que chanteuse en me disant qu'il me faudrait chanter les trois reines ! Je pensais plutôt à Turandot, car j'avais l'impression que c'est vers ce rôle que ma voix me mènerait. Je songeais aussi à Aida et à de grands rôles dramatiques. Puis, ma voix en a décidé autrement et m'a guidée dans un autre axe. Peut-être le savez-vous, mais j'ai subi une intervention chirurgicale au niveau des cordes vocales en 2002 en raison d'un défaut d'élocution que j'avais étant enfant. J'avais appris à chanter avec ce handicap et, après l'opération, il m'a fallu entièrement réapprendre à chanter. L'opéra avec lequel je suis revenu sur scène était d'ailleurs Les Vêpres siciliennes, ici à l'Opéra Bastille… Je crois que cette opération a eu pour effet de modifier très légèrement ma voix en lui apportant une liberté qu'elle n'avait pas auparavant. Alors j'ai continué à travailler et j'ai pris conscience que ma voix gagnait en légèreté et en agilité, ce qui était contraire à ce que demandent des rôles dramatiques comme Tosca ou Aida.
Ceci étant, pour revenir aux reines Tudor, si je n'avais pas nourri le rêve de les chanter, lorsqu'on m’a proposé ces rôles et que j'ai commencé à les considérer, j'ai été enthousiasmée, non tant par la vocalité, mais par la perspective de jouer et d'incarner sur scène la reine Elizabeth 1ère. Qui, à vrai dire, ne voudrait pas d'un tel rôle ?
* Voir la vidéo en fin d'article : Sondra Radvanovsky chante un extrait de la dernière aria de Roberto Devereux au Metropolitan Opera, puis un extrait d'Aida sur la scène de l'Opéra Bastille.

Olivia Schidler, Sondra Radvanovsky (Anna Bolena) et Tamara Mumford (Mark Smeaton) dans <i>Anna Bolena</i> mis en scène par David McVicar.  © Ken Howard/MetOpera

 

Sondra Radvanovsky dans le rôle-titre de <i>Maria Stuarda</i> mis en scène par David McVicar.  © Ken Howard/MetOpera

Le bel canto est souvent présenté comme un style particulièrement sain pour la voix. Or, les difficultés vocales sont légion dans l'écriture belcantiste. N'est-ce pas contradictoire ?

Je pense pouvoir l'expliquer par le fait que chanter cette musique, c'est comme avancer sur une corde raide. Le bel canto se présente comme une ligne très fine qui exige de la voix du chanteur qu'il la suive à la perfection. S'il s'en éloigne d'un seul pas, il tombe et, avec lui, bouleverse la ligne vocale. Le bel canto est un style qui demande une infinie précision et je pense que c'est en cela qu'il est bon pour la voix car le chanteur doit disposer d'une technique parfaitement ordonnancée. Si vous ne pouvez pas chanter une phrase avec douceur ou si l'assise de votre voix n'est pas suffisamment assurée pour vous permettre d'atteindre correctement les notes coloratures, vous déviez sans cesse de ce chemin ténu et devez constamment vous repositionner. Le bel canto est en fait une façon d'aborder le travail de la voix. De nombreux chanteurs vous diront que chanter la musique de Mozart produit le même effet mais, pour moi, Mozart ne fonctionne pas car je me sens quelque peu à l'étroit. En revanche, le bel canto me permet une certaine liberté quant à la mobilité de la ligne de chant tout en restant extrêmement précise. C'est un travail qui ne connaît pas de limites, et c'est aussi en cela qu'il est bon pour la voix. En ce qui me concerne, je cherche toujours à gagner en puissance mais aussi en retenue, à descendre davantage dans les graves et à gagner des aigus, à émettre des coloratures les plus propres possible… Cette recherche sans fin est un peu comme des vocalises dont on se servirait sans répit pour parfaire sa technique vocale. Mais croyez-moi, une fois que vous êtes parvenue à discipliner votre voix afin de chanter le bel canto, la liberté vous attend !

L'exigence du bel canto fait penser à une prise de risques pour le chanteur…

J'aime le risque, et il en a été ainsi toute ma vie. J'ai toujours essayé de faire mieux, d'essayer avec plus de conviction, de progresser et de prendre davantage de risques. Sans cela, ma vie de chanteuse deviendrait ennuyeuse. L'important est de toujours essayer. Du reste, comment un chanteur peut-il savoir s'il n'essaye pas ? Si je n'avais pas chanté les trois reines Tudor cette saison, jamais je n'aurais pu m'en savoir capable. Je dirais même que, en progressant d'Anna Bolena à Maria Stuarda puis à Roberto Devereux, j'ai l'impression que ma voix a gagné en qualité. Et si tel est bien le cas, c'est parce que j'ai continué à travailler. À 47 ans, je continue à apprendre sur moi et sur ma voix car j'aime prendre des risques en scène, saisir les opportunités et me trouver face à des challenges. C'est un peu comme une drogue.

 

Sondra Radvanovsky pendant une session de répétition au Metropolitan Opera de New York.  © Jonathan Tichler/MetOpera

Vous avez travaillé les trois opéras de Donizetti avec le metteur en scène David McVicar. Pensez-vous que cette relation construite sur la durée vous a amenée à une qualité de jeu inhabituelle ?

J'avais déjà travaillé avec David McVicar sur Le Trouvère, mais je suis persuadée que notre relation a progressé parallèlement à notre collaboration sur la trilogie initiée avec Anna Bolena pour aboutir à une vraie confiance. Non seulement David m'a accordé sa confiance en tant que personne, mais il s'est également fié à mon instinct. Par exemple, dans Roberto Devereux, je crois qu'il a apprécié que j'incarne la reine Elizabeth en y mettant quelque chose de personnel tout en portant ses propres idées. Cette alchimie entre nos deux sensibilités a scellé une relation rare avec un metteur en scène. Parfois un metteur en scène se contente de dire : "Avancez cour !" ou "Avancez jardin et faites ceci…". Or je pouvais me permettre de suggérer à David de me diriger d'abord vers cour, avant de bifurquer ensuite à jardin. Il me répondait alors : "Montre-moi, essayons !". Son ego permet à une tierce personne d'avoir raison, et pouvoir travailler ainsi a été une immense joie pour moi. Parfois David remarquait des détails qui pouvaient m'échapper, et il me disait alors : "Sondra, tu dois me croire lorsque je te dis quelque chose. C'est ainsi que tu dois procéder pour parvenir à ce que tu souhaites…". Lorsque je regardais ensuite la vidéo des répétitions, je ne pouvais que reconnaître qu'il avait raison. Ce genre de relation est un peu comme un mariage basé sur la nécessité d'une confiance mutuelle, et je sais déjà que cette qualité dans les rapports me manquera car elle n'est pas si courante. En outre, David est un passionné. Pour Roberto Devereux, il a lui-même dessiné les décors et même collaboré aux maquettes des costumes. Cette production était la sienne du début à la fin.

 

Matthew Polenzani (Roberto) Sondra Radvanovsky (Elizabeth) dans <i>Roberto Devereux</i> mis en scène par David McVicar.  © Ken Howard/MetOpera

Dans "Roberto Devereux" vous portiez les imposants costumes créés par Moritz Junge pour Elizabeth. Vous ont-ils aidée à incarner le personnage ?

Sondra Radvanovsky se prépare à incarner la reine Elizabeth 1ère.

Porter ses robes n'était pas une mince affaire mais lorsque je les enfilais c'était un peu comme entrer dans la peau d'Elizabeth. Il fallait deux heures pour opérer la transformation, me maquiller, poser le faux crâne, puis la perruque. J'avais la sensation de porter un masque et de progressivement devenir "elle". C'est une transformation que j'ai beaucoup appréciée. Par ailleurs, le poids des costumes m'aidait à me sentir âgée. Mais, après les représentations, mon corps et mon dos en particulier, étaient douloureux. Pas moins de trente minutes étaient nécessaires pour entrer dans le costume du premier acte. Et il faisait chaud dans ces robes ! Elles étaient si imposantes qu'il m'est arrivé plus d'une fois de tout entraîner sur mon passage. Mais les costumes de cette production sont les plus beaux que j'ai jamais vus. De plus, ils étaient conçus pour moi, et cela m'a permis de faire quelques suggestions…

En scène, votre Elizabeth adopte une gestuelle très particulière et des gestes obsessionnels. Comment avez-vous travaillé cet aspect physique du rôle ?

David et moi avons commencé à discuter de la trilogie, et en particulier d'Elizabeth, il y a deux ans. Ces échanges étaient d'autant plus nourris que, des trois reines Tudor, Elizabeth était pour moi une prise de rôle, mais aussi la figure la plus populaire. Tout le monde sait qui est Elizabeth 1ère d'Angleterre ! On la retrouve dans tant de créations. Ces discussions avec David nous ont permis de préciser la façon dont il la percevait et dont, moi-même, je la percevais.
Lorsque je prenais des cours de théâtre, mon professeur m'avait sensibilisée aux petits gestes insignifiants que les gens font sans s'en rendre compte. Par exemple, certaines personnes ne peuvent s'empêcher de remettre leurs lunettes en place sur le nez. Ils font cela par réflexe. La question que je me posais était donc de savoir quels gestes seraient susceptibles de définir cette Elizabeth que David voulait vieille et en fin de vie. Or, en parlant avec lui et en réfléchissant, je me suis dit que cette reine était continuellement en train de réfléchir et, spontanément, j'ai pointé mon index dans sa direction, comme pour exprimer une sorte de supériorité royale par rapport à lui. Et ce geste tout simple est devenu un de ce ceux qui ont caractérisé mon Elizabeth. Nous avons ensuite travaillé sur la façon dont elle devait se déplacer. David m'a alors laissé libre de faire comme je l'entendais. C'était vraiment amusant car, chaque jour, je proposais quelque chose de différent : l'index pointé, avec deux doigts, un comportement plus tactile. David approuvait ou désapprouvait, jugeait que c'était trop ample ou trop discret. Au Metropolitan Opera, nous avons travaillé dans une salle de répétition dont les quatre murs sont recouverts de miroirs et j'ai ainsi pu ainsi affiner la gestuelle du personnage et les positions que je prenais face à la glace. Un spécialiste des mouvements nous a aidés à trouver le bon axe gestuel. Je me suis aussi rendue dans les rues de New York pour observer la façon dont les personnes âgées se déplacent. De même, j'ai analysé la manière dont bouge ma mère de 70 ans. J'ai également regardé des films, comme ceux sur Elizabeth 1ère avec Bette Davis et Kate Blanchett. Je me suis ainsi nourrie de tout un tas de petites choses pour parvenir au final à trouver ma propre approche du personnage. Je crois pouvoir dire avec un peu de recul que cette expérience est unique à l'échelle d'une vie. Je dois aussi reconnaître qu'avec Elina Garanca, Marius Kwiecien et Matthew Polenzani pour partenaires, j'étais entourée par une remarquable distribution. Ce sont tous des artistes avec lesquels travailler est un réel plaisir. Mais je ne dis pas adieu à ce rôle magnifique car j'ai déjà quelques engagements pour le futur…

 

Sondra Radvanovsky incarne la reine Elizabeth 1ère en fin de vie dans <i>Roberto Devereux</i> mis en scène par David McVicar.  © Ken Howard/Metropolitan Opera

Sur le plan vocal, vous démontrez un art peu commun de la nuance et des sons filés. Avez-vous acquis cette technique plus particulièrement auprès d'un professeur ?

Sondra Radvanovsky (Hélène) et Marcello Giordani (Henri) dans <i>Les Vêpres siciliennes</i> à l'Opéra Bastille en 2003.  © Éric Mahoudeau/OnPEffectivement, je travaille tous ces aspects techniques avec Anthony Manoli. Il est mon coach depuis 20 ans, mais aussi le pianiste qui m'accompagne en récital. Comme je le dis souvent, il connaît ma voix mieux que moi-même. C'est Antony qui, un jour, m'a dit alors que je chantais Tosca : "Je crois que tu devrais chanter le bel canto". À vrai dire, je me voyais mal chanter en même temps Tosca et Anna Bolena ! Ce à quoi il m'a répondu : "Je t'assure, tu le feras…". Après quoi, il m'a orientée vers le rôle-titre de Lucrezia Borgia, qui a été mon premier opéra belcantiste. Nous travaillons ensemble quasiment chaque jour et il est à mes côtés lorsque je m'efforce de gagner en étendue vocale tout en veillant à conserver une voix saine.

D'autres chanteurs vous inspirent-ils ?

Je vénère Maria Callas et elle est pour moi une véritable source d'inspiration. Je regrette d'ailleurs qu'elle n'ait jamais chanté le rôle d'Elizabeth car elle aurait été magnifique. Vocalement, Elizabeth ne consiste pas seulement en du beau chant car, parfois la reine vocifère contre les gens et doit s'exprimer en émettant des sons épouvantables. Pourtant, je crois que de nombreuses chanteuses redoutent de le faire, comme de montrer un visage particulièrement laid. Je me rappelle que lorsque Elina Garanca m'a vue pour la première fois avec mon maquillage d'Elizabeth, elle s'est exclamée : "Oh Sondra, tu es affreuse ! Es-tu certaine de vouloir te montrer ainsi ?". Et je lui ai répondu : "Bien sûr, car je pense que Elizabeth ressemblait à cela".
Je crois que Maria Callas aurait fait de même car elle n'hésitait pas à prendre des risques. Il suffit de voir comment elle interprétait ses rôles et sa manière de donner vie aux personnages. Sa voix pouvait être aussi bien superbe qu'en mesure de sortir des sons affreux quand il s'agissait de servir une interprétation… De même, sur le plan des nuances "piano", j'ai été inspirée par Montserrat Caballé, ainsi que par l'art du chant de Renata Tebadi, de Rosa Ponselle et de toutes les grandes chanteuses du passé. Je sens comme un devoir de les respecter car elles ont participé à transmettre la technique vocale et constituent les maillons d'une chaîne qui est arrivée jusqu'à nous.

Après la première de "Roberto Devereux" au Met, un journaliste a écrit que vous sembliez décontenancée par l'enthousiasme du public au moment des saluts…

J'ai toujours présent à l'esprit le sentiment qui m'habitait à la fin de cette première : celui d'être finalement parvenue au pari que je m'étais lancé. Après avoir successivement chanté Anna Bolena, Maria Stuarda et Roberto Devereux, j'étais en mesure de dire que j'avais accompli la trilogie des reines Tudor, et même que j'étais la première chanteuse à avoir achevée cette trajectoire au Metropolitan Opera ! Chanter ces trois opéras dans la même saison exerçait une certaine pression sur mes épaules. Alors, à la fin de cette représentation de Roberto Devereux, que j'ai vécue comme un achèvement, j'ai reçu de plein fouet la réponse enthousiaste du public. J'ai alors dû reprendre mon souffle en même temps que je réalisais à la fois la puissance de cet accueil des spectateurs et que je prenais la mesure de cette sorte d'aboutissement auquel j'étais parvenue. Honnêtement, je n'avais aucune idée de la façon dont le public recevrait mon approche d'Elizabeth. Aimerait-il ou non ? Ma voix n'a pas à proprement parler le format habituellement associé au répertoire belcantiste. Mon instrument est plus large et je suis consciente que tout le monde ne l'aime pas. Mais, à la fin de cette première, j'avais réussi !

 

Sondra Radvanovsky dans <i>Tosca</i> mis en scène par Luc Bondy au Bayerische Staatsoper.  © Wielfried Hösl

 

Sondra Radvanovsky interprète Norma au Met. © Marty Sohl/MetOpera

A-t-il été facile de sortir de ce cycle de Donizetti, et en particulier d'un personnage aussi fort que Elizabeth ?

Cela prend du temps car je me suis prise à adorer ces reines, et toutes les trois. En suivant le fil tendu depuis Anna Bolena, qui était très jeune, jusqu'à Elizabeth 1ère au seuil de la mort, je me suis investie pleinement dans l'interprétation de ces trois femmes, et il m'a bien fallu une semaine ou deux pour réaliser que, après un total de vingt-deux représentations et sept mois passés à New York, c'était fini ! J'ai investi à la fois une grande quantité d'énergie et beaucoup de temps pour incarner ces trois reines, mais maintenant je me sens prête à me consacrer à Aida !
Je n'avais pas chanté ce rôle depuis un an et, la semaine dernière, lors de la répétition musicale, j'ai réalisé qu'après les opéras de Donizetti, il me semblait vraiment facile. J'ai chanté Tosca à Munich avant d'arriver à Paris, et j'avais eu aussi cette sensation de facilité que je retrouve aujourd'hui avec Aida. J'ai bien conscience que de nombreuses personnes peuvent avoir du mal à comprendre cette logique. Du reste, lorsqu'à la fin des représentations de Roberto Devereux, j'avais dit que chanter Tosca me paraissait facile, on m'avait répondu : "Sondra, tu es bien la seule à dire que chanter Tosca est facile !". Comparé aux reines Tudor, ce rôle est pourtant particulièrement court…

 

Sondra Radvanovsky interprète Norma au Liceu de Barcelone. © Antoni Bofill

Norma est un de vos autres grands rôles et vous l'avez chanté dans de nombreuses productions. Votre approche personnelle du personnage évolue-t-elle au fil des mises en scène ?

Absolument, et la même chose se produit pour moi avec le rôle d'Aida. Ma philosophie est de toujours chercher l'aspect humain des personnages que j'interprète, et je crois que, plus je chante Norma, plus sa dimension humaine prend le dessus sur sa fonction de prêtresse. Plus j'avance dans ce sens, et plus je pense que la prêtresse n'est que la face publique du personnage car, au fond, Norma est une femme amoureuse à la fois de ses enfants et de Polione. Je crois aussi que si l'on peut différencier ces deux facettes du personnage, cela le rend plus intéressant que de tabler uniquement sur la colère qu'on lui prête traditionnellement, car on voit généralement Norma un peu comme une diva à la manière de Tosca… Quoi qu'il en soit je suis heureuse de participer à plusieurs productions et de pouvoir échanger avec différents metteurs en scène qui, eux aussi, possèdent leur propre vision de la prêtresse. Parfois, un autre regard peut déceler des choses que je ne peux voir et j'aime ce type de dialogue. Pour autant, ce qui me motive vraiment est de faire ressortir la sensibilité de Norma.

Vous avez l'habitude de chanter dans de multiples maisons d'opéra. Quels sont les aspects qui entrent en ligne de compte pour vous sentir bien en scène ?

Je crois que la première chose qui importe est d'avoir de bons rapports avec les autres chanteurs et le metteur en scène. C'est primordial. Il faut aussi que le metteur en scène comprenne l'histoire et que le chanteur ne se retrouve pas assis sur le siège des toilettes comme dans la production d'Un bal masqué de Calixto Bieito. Je ne vois pas où se situe le rapport avec l'opéra de Verdi et, dans ce cas, il s'agit non d'un bal mais plutôt d'un bagne !
Une autre chose importante est le chef d'orchestre. Il doit vraiment comprendre votre voix et vous donner sur scène une liberté qui vous permet à la fois d'exprimer votre personnage et de jouer avec la ligne musicale. C'est très important car il s'agit d'opéra, et pas seulement de théâtre. Enfin, il est important que je me sente bien en scène par rapport à toute la compagnie, car je suis persuadée qu'un chanteur heureux donne le meilleur de lui-même. À l'inverse, si l'on se sent malheureux, tout le monde le devient. Mais je reviens sur cette liberté artistique qui est si importante pour moi car je suis Sondra et pas Monserrat, Maria ou Renata. Or je veux aussi marquer de ma personnalité un rôle que j'interprète. Collaborer avec un metteur en scène qui comprend cela est également très important.

 

Sondra Radvanovsky interprète Norma à l'Opéra de San Francisco.  © Cory Weaver/SFOpera

Faites-vous aujourd'hui vos choix en fonction de ces critères ?

En tout cas, j'essaye. Par le passé, Maria Callas aurait annoncé : "C'est MA Tosca !". Or j'évite de me comporter ainsi. Toutefois, il y a certaines choses que je ressens par rapport à un personnage et j'essaye d'en discuter avec le metteur en scène en espérant qu'il puisse les comprendre. La discussion est nécessaire car elle est la clé de l'indispensable liberté artistique que je recherche.

Après le succès que vous avez remporté dans la trilogie des reines Tudor, que souhaitez-vous en termes de rôles ?

Peut-être bien une autre trilogie, celle de Puccini, avec Il Trittico, car j'aimerais interpréter les trois rôles féminins de ces opéras. Mais, pour vous répondre franchement, j'ai à mon répertoire tant de beaux personnages que je peux chanter maintenant - les reines Tudor, Tosca, Aida - que l'envie d'autres rôles est relative. Peut-être pourrais-je chanter davantage Butterfly… Et puis, en juin 2017, je chanterai Amelia dans La Forza del Destino à l'Opéra de Zürich. Un des rêves de ma vie était de chanter La Dame de pique, et rendez-vous est pris…
M'exprimer dans mon répertoire actuel est agréable car cela ne me demande pas de fournir l'effort d'apprendre une nouvelle partition. Par ailleurs, que pourrais-je vouloir qui surpasse les trois reines Tudor ? Je vais avant tout essayer de continuer à interpréter mes rôles actuels en espérant pouvoir les chanter le mieux possible. Je touche du bois !

 

Sondra Radvanovsky accompagnée par l'Orchestre de l'Opéra national de Paris placé sous la direction de Philippe Jordan le 21 juin 2016.  © Martine Chiron

Que pouvez-vous annoncer pour votre prochaine saison ?

Sondra Radvanovsky au côté de son pianiste et coach Anthony Manoli.  D.R.Je reviendrai à Paris, et ce sera au Théâtre des Champs-Élysées le 12 mars 2017 pour une version de concert de Simon Boccanegra présentée par Les Grandes Voix. Amelia Grimaldi sera un nouveau rôle pour moi… Mais avant cela, la prochaine saison commencera par Norma à Toronto dans la production que j'ai déjà chantée à San Francisco et Barcelone. Puis je me rendrai en novembre au Royal Opera House de Londres pour Manon Lescaut, une œuvre que j'aime profondément, où je retrouverai Alexanders Antonenko, mon Radamès dans Aida. Suivront deux récitals en Espagne avec mon pianiste et coach Anthony Manoli. Nous proposerons à la fois des mélodies et des arias d'opéras car je pense que le public d'aujourd'hui aime entendre aussi des extraits connus d'opéras en récital. À cette occasion, je chanterai aussi pour la première fois des lieder de Strauss, ainsi que du Vivaldi, des mélodies de Verdi, les Hermit Songs de Samuel Barber et sans doute l'air de Chimène "Pleurez mes yeux", que j'adore. Le programme sera arrêté un peu plus tard cet été… Puis l'opéra reprendra ses droits avec à nouveau Norma à Chicago début 2017, après quoi je me dirigerai vers l'Opéra de Monte Carlo pour ce Simon Boccanegra qui sera ensuite présenté au Théâtre des Champs-Élysées. Suivront un récital à Londres, Tosca à Los Angeles et la saison devrait se terminer par Un Bal masqué à Zürich. Je publierai bientôt tout cela avec précision sur mon site Web ainsi que sur ma page Facebook que j'administre personnellement. En effet, je suis persuadée qu'il est important d'entretenir une relation avec celles et ceux qui s'intéressent à moi…

 

Propos recueillis par Philippe Banel
Le 31 mai 2016


Pour en savoir plus sur Sondra Radvanovsky :

www.sondraradvanovsky.com

Retrouvez Sondra Radvanovsky sur Facebook :
www.facebook.com/Sondra-Radvanovsky

 

Mots-clés

Aida
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Sondra Radvanovsky chante Roberto Devereux & Aida

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