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Interview de Simon Ghraichy, pianiste

Simon Ghraichy.  © Antonin Amy-MenichettiNous rencontrons le pianiste Simon Ghraichy à l'occasion de la sortie de son second disque pour le label Deutsche Grammophon. Le titre de l'album, 33, loin d'être anodin, renvoie à l'interprète par bien des aspects…

 

Tutti-magazine : Deux ans après votre premier disque chez Deutsche Grammophon, le 8 février sort votre second album sous le titre "33". Le rapport à votre âge est donc clairement affiché…

Simon Ghraichy : Si certains interprètes ne communiquent pas volontiers sur leur âge, en ce qui me concerne, je fais très bon ménage avec. Ce n'est après tout qu'un chiffre ! Pour l'anecdote, j'ai oublié de fêter mes 30 ans. Cet anniversaire tombait très peu de temps avant mon premier Carnegie Hall et j'étais tellement happé par la préparation de ce concert et sous le coup d'une telle pression liée à cette échéance que j'avais l'impression que la moitié de mon espérance de vie en été balayée. Heureusement, tout s'est bien passé, et cette impression s'est rapidement estompée. N'en demeure pas moins que je me trouvais à cette époque dans l'œil du cyclone, et lorsque, deux semaines plus tard, j'ai réalisé que j'avais atteint ce chiffre rond, cela ne m'a occasionné aucun effet. Rien !
Mais aujourd'hui, utiliser mon âge actuel comme titre de mon nouveau disque - 33 - est lié à ma volonté de proposer avec sincérité quelque chose de personnel au travers du programme que j'ai choisi. En effet, il n'y a pas une seule pièce non désirée sur cet album et je suis heureux de dire que ce nouveau disque est le fruit d'une démarche entièrement personnelle.

Comment a germé la structure du programme de ce disque ?

Tout est parti de l'Humoreske de Schumann que je jouais déjà à l'âge de 16 ans. J'ai beaucoup vécu avec cette pièce que j'ai laissée, puis reprise, tout au long de ces 17 années. Le deuxième mouvement comporte une voix intérieure, cette "Innere Stimme" que le compositeur a voulue chantée intérieurement par le pianiste. Je ne saurais dire pourquoi cette indication très précise de Schumann me bouleverse à ce point depuis toujours, si ce n'est que j'y perçois une forme de manifestation de la folie du compositeur qui, plus tard, entendra des voix qui lui inspireront ses Variations fantômes. Schumann était ce qu'il est convenu d'appeler "un personnage" et, ce qui l'a poussé à écrire noir sur blanc une voix intérieure dans L'Humoreske m'a sans doute incité à partir à la recherche de mes propres voix intérieures. Il se trouve que, dans le cas de cette pièce, Schumann exige de l'interprète qu'il entende une voix intérieure. Mais on peut aussi se demander à quoi pense le pianiste lorsqu'il joue autre chose. Est-il focalisé sur la musique ? Sur le compositeur ? Pense-t-il à la pluie et au beau temps ? Aux drames qu’il a lui-même vécus ?
Telles sont les questions que je me suis posées en opérant un retour sur toutes mes années de piano. Je souhaitais comprendre par ce biais ce qui avait forgé ma vie et m'avait forgé en tant qu'être humain et interprète.

Sur le livret de votre premier disque - "Héritages" - vous posiez avec les mains vous cachant le visage. Pour "33", vous apparaissez le visage totalement dégagé. Doit-on y voir un message ?

Cela n'a absolument pas été pensé ainsi. La photo de mon premier disque est un instantané qui a été pris dans ma loge aux Bernardins, lors de la soirée d'annonce de ma signature chez Deutsche Grammophon. L'ami photographe qui fait toutes mes photos depuis quelques années, Antonin Amy-Menichetti, avait trouvé que la luminosité était particulièrement belle et m'avait demandé de poser avec les mains sur le visage. Cela s'était fait rapidement sans aucune préméditation… Plus tard, lorsque nous avons fait des tests de pochette, cette photo s'est imposée par sa sobriété. Quant au fait de masquer mes yeux, il ne s'agit pas de timidité, car je ne suis pas quelqu’un de timide. Le sens que j'y vois serait plutôt de cacher certaines choses. Des choses que je pourrais dévoiler ou non plus tard. Avec ce premier disque, ce qui m'importait vraiment était de parler de mes racines hispaniques. Je suis moitié mexicain et je tiens beaucoup à cette culture qui tient une place prépondérante dans ma vie. Ensuite, il est vrai que, deux ans après ce premier disque, alors que nous commencions à travailler sur 33, on m'a dit qu'il serait bon de montrer mon visage et de ne pas paraître trop mystérieux dès lors que mon désir était de dévoiler certaines choses. Et je suis très satisfait du résultat au vu de ce que doit être une pochette d'album aujourd'hui, c'est-à-dire en accord avec le contenu musical proposé sur le disque.

Le programme de "33" débute par votre propre transcription d'une pièce de Tarrega écrite pour la guitare, dans laquelle vous installez avec sensibilité un legato exprimé paradoxalement par une très rapide répétition de notes. Votre transcription exige-t-elle un réglage particulier du piano ?

J'ai besoin d'un bon piano mais aucune préparation préalable n’est nécessaire. Cette pièce demande surtout de jouer dans le premier échappement. On pense souvent que la répétition implique d'enfoncer les touches au plus profond, alors qu'il faut au contraire essayer de survoler le clavier tout en soutenant par un jeu de pédales et une volonté cérébrale pour obtenir un legato chantant. Paradoxalement, la mélodie ne provient pas de la répétition des notes mais des interactions entre les basses de la main gauche et le flot de notes continues… J'ai développé cette technique de répétition depuis mon plus jeune âge et, aujourd'hui, je me sens particulièrement à l'aise avec ce type de jeu, aussi bien que je peux l'être moins avec d'autres techniques. Chaque pianiste a en ses points de forces et ses failles.
Cette pièce de Tarrega, je l'adore à la guitare et j'ai pensé qu'elle aurait sa place dans un album où je me dévoile. En début de programme, elle parle certainement à l'auditeur par sa sincérité et jette un pont vers le passé, c'est-à-dire un lien avec mon premier disque chez Deutsche Grammophon Héritages qui proposait un répertoire qui m'est cher. Ce sera d'ailleurs peut-être un point final car je ne compte pas jouer exclusivement le répertoire latino-américain toute ma vie comme je l'ai fait durant les dernières années car cela plaisait.

 

© Antonin Amy-Menichetti

Le thème de l'eau est très présent dans le programme de « 33 », et en particulier dans son expression morbide. Par ailleurs, La notice qui accompagne l'album parle de votre phobie de l'eau. La préparation de ces pièces s'est-elle doublée d'un travail personnel ? Doit-on comprendre au travers de l'enregistrement que vous vous êtes libéré de ces démons ?

C'est bien plus complexe encore et je pense que l'un ne va pas sans l'autre : si j'ai pu enregistrer ces pièces c'est parce que je m'en suis servi pour régler quelques problèmes, et si j'ai pu régler ces problèmes à travers ces pièces, c'est que ma vision de l'eau était quelque peu tourmentée. Alors que je n'étais âgé que de quelques mois, un grave accident lié à l'eau a coûté la vie à plusieurs personnes. J'ai ensuite grandi avec la présence de ces fantômes et un poids morbide lié à l'eau, comme pour d'autres le morbide provient du feu, de l'avion ou du train… J'ai ainsi enfoui en moi un certain nombre d'informations très complexes, de peurs et même de phobies ou de questions sans réponses, qui ont refait surface plus tard.
Il y a quelques années, je me suis décidé à vaincre ce lourd passé en me jetant littéralement à l'eau en prenant des cours de natation et en pratiquant la plongée qui est d’ailleurs devenue un de mes passe-temps préférés. Je pense m'être libéré de pas mal de poids.

Pensez-vous avoir été inspiré par ce passé subi pour enregistrer ces pièces qui parlent de vous ?

Avant de nourrir ces pièces, je pense que ce lourd passé a d'abord nourri ma pratique du piano de façon globale. C'est paradoxalement en raison du drame qui a marqué ma famille que mes parents mélomanes m'ont mis au piano dès mon plus jeune âge, sans doute pour m'occuper et faire diversion. De fait, l'instrument qui était à la maison m'a permis de déverser une grande partie de mes fantasmes. Je travaillais mon piano de façon frénétique pour m'exclure de la réalité en m’enfermant dans un monde de musique. J'ai ainsi pu grandir sans trop subir les conséquences d'un drame qui aurait pu me marquer encore bien davantage. J'ignore ce qu'il serait advenu de moi sans le piano mais, heureusement, la question ne se pose pas. Pour autant, je ne suis pas devenu un homme torturé et même, je transpire plutôt la joie de vivre au quotidien. Pourtant, ce qui a façonné ma personnalité pianistique est en grande partie lié au drame de mon enfance…
Quant au programme, bien entendu, il porte l'empreinte de ce passé : Alfonsina y el Mar d'Ariel Ramirez, La Chanson de la folle au bord de la mer d'Alkan, et même l'Humoreske de Schumann qui n'est pas nécessairement lié à l'eau, mais ne dit-on pas que Schumann s'est jeté à dans le Rhin ? Quant à la pièce que j'ai commandée à Chilly Gonzales, elle porte le titre de Robert on the Bridge et se termine par une sorte de chute dans l'eau ! Mais je n’appréhende pas ces pièces. En revanche, mon approche musicale est faite du drame qui m'a marqué indirectement.

 

Simon Ghraichy, pianiste.  © Antonin Amy-Menichetti

À propos des Études du compositeur polonais Pawel Szymanski, vous utilisez l'image d'un sablier pour parler de la malléabilité du temps musical…

Les Études de Pawel Szymanski sont peu connues. Elles ont été publiées chez Chester Music en 1986 sous la forme du manuscrit du compositeur, relié à la façon d'un cahier d'écolier à spirale, et n'ont jamais été jouées. Je suis tombé sur cette partition par hasard et en suis également tombé amoureux… Lorsque je parle de "temps musical déréglé", il faut imaginer une grande horloge de salon de style XIXe dont le balancier se dérègle soudain pour ajouter un "toc" entre son "tic-tac" habituel. Contrairement aux valeurs ajoutées assez fières chez Stravinsky ou Messiaen, on a vraiment l'impression ici d'un dérèglement progressif qui devient frénétique dans la 1re Étude. La mécanique finit par vous sauter à la figure dans une véritable hystérie.
La 2e Étude, toujours sur le système des valeurs ajoutées, n'a absolument rien à voir et se situe dans un courant que je qualifierais de "néo-Baroque". On a un peu l'impression d'une Suite pour violon de Bach à laquelle on aurait appliqué ces valeurs ajoutées, mais également des répétitions de notes. Je n'avais jamais rencontré ce style d'écriture auparavant. Dans le suraigu du piano, le son obtenu me fait penser aux mille éclats d'un sablier qui aurait explosé à la fin de la 1re Étude et qui retomberaient avec la 2e en de multiples facettes cristallines. Pour moi qui collectionne les sabliers, je trouve la métaphore particulièrement belle. Par ailleurs, s’agissant de musique de Bach, Mozart ou Liszt, je ne parlerais pas de "temps déréglé" mais d'une certaine malléabilité du temps musical. Ne serait-ce que par l'impossibilité de jouer avec la rigidité d'une horloge. Je n'imagine pas un seul instant jouer comme un métronome car cela irait à l'encontre de l'émotion et, plus largement, de l'intérêt de faire le métier de pianiste.

Le temps semble une notion qui vous est chère car le titre de votre album "33" parle aussi de durée…

Certainement, et il s'agit ici de temps physique, le temps du corps, et non celui de l'âme. J'ai effectivement 33 ans mais, dans certaines circonstances, j'ai l'impression d'être un vieux papy et, sur certains sujets, de redevenir un adolescent !
Le temps est une notion qui m'est chère. Tout d’abord parce que j'aime en profiter mais aussi cela me renvoie à la musique, sa pulsation, ses subdivisions, ses valeurs ajoutées, etc. Spontanément, lorsque j'apprends une nouvelle œuvre, tout commence par une organisation dans ma tête des temps musicaux. Cela me permet d'abord de comprendre le langage du compositeur, d'en déduire ensuite la façon dont je vais l'assimiler, et peut-être même le phagocyter pour en sortir quelque chose de personnel avec un agencement du temps plus variable et plus malléable que ce qu'indique la partition. Mon interprétation se distinguera ainsi par son temps musical de celles que pourraient proposer d'autres pianistes.

Plusieurs pièces de votre disque, en particulier celles des minimalistes Philip Glass et Michael Nyman, ont une dimension obsessionnelle découlant de la répétition. La préparation de ces œuvres demande-elle un état d'esprit particulier ?

Simon Ghraichy photographié par Antonin Amy-Menichetti.  D.R.

C'est un fait, chez Glass et Nyman, la répétition est une marque de fabrique que tout le monde attend. Et c'est un axe que j'explore aussi dans la 2e Étude de Szymanski, laquelle est exclusivement construite sur la répétition, ainsi que dans la première pièce de l'album, Recuerdos de la Alhambra… Effectivement, il est nécessaire de trouver une approche de ces pièces qui évite de devenir fou à force de les travailler frénétiquement. Dans le cas de Nyman et de Glass, à l’inverse de la déstabilisation naissant de l'écoute de Szymanski, ce qui perturbe est une espèce d'organisation parfaite du temps jusqu'à l'infini. Prenez Time Lapse de Nyman : l'accélération du temps est signifiée par des noires qui ouvrent la pièce, qui se transforment en croches, puis en doubles croches et en triples croches dans une organisation presque absurde et cynique. Ce morceau n'est pas d'une grande difficulté mais, lorsque je le joue, j'ai l'impression que le compositeur s'en est servi pour dire au pianiste que son cerveau, confronté à l'aspect mathématique de la composition, devient quasiment un ordinateur. Si Nyman ne s'était pas heurté aux limites physiques de l’interprète, sa pièce aurait pu continuer ainsi longtemps en subdivisant le temps… Lorsque j'ai commencé à travailler ce morceau, j'ai commencé par rapidement repérer les subdivisions, et cela m'a permis de me conditionner à devenir une sorte de machine dans laquelle on insérerait un programme de subdivision, et je me suis efforcé de rendre cela au mieux en trouvant à exprimer quelque chose de ce qui pourrait par ailleurs être considéré comme assez banal.
Quant à Raising the Sail de Glass, j’ai abordé cette œuvre pour la faire correspondre à l’ambiance et au concept du temps développé dans le programme du CD sans toutefois négliger les autres aspects de cette musique.

Schumann est une figure musicale également très présente dans "33". Parlez-nous de ce qui vous relie à ce compositeur…

Tout a commencé à l'âge de 12 ans avec la Romance No. 1 Op. 28. Pour une raison mystérieuse je me suis retrouvé avec une compilation de musiques de Schumann éditée par Dover, et c'est dans ce volume que j'ai trouvé cette pièce. À l'époque, mon professeur Hortense Cartier-Bresson me reprochait souvent de ne pas aller jusqu'au bout des pièces que je souhaitais travailler et qui se trouvaient être trop difficile par rapport à la technique que je possédais. Lorsque je lui ai proposé cette Romance de Schumann, sa réaction m'a vite fait comprendre son étonnement. Le fait est que cette pièce est construite sur une structure harmonique que je ne pouvais pas comprendre à cet âge. Pourtant, je sentais sous mes doigts des enchaînements harmoniques qui, non seulement me plaisaient, mais me parlaient. Je ne suis pas comme certains pianistes, attiré par les longues mélodies fleuves de Chopin, par exemple. Mon professeur l'a compris et a développé en moi cet amour de l'harmonie. Avec Schumann, j'étais gâté ! Dès lors, je ne l'ai plus quitté jusqu'à, pièce après pièce, avoir toujours du Schumann dans les doigts…
Ma découverte de l'Humoreske s'est soldée par un véritable coup de foudre qui m'a ensuite conduit, en grandissant, à me passionner pour le compositeur. Lorsqu'on étudie la biographie de Schumann en Histoire de la musique, on présente son possible saut dans le Rhin comme un fait divers, conséquence logique d'une vie dissolue. Mais lorsque j'entre dans sa partition, cette tentative de suicide ne fait aucun doute, qu'elle soit réalité ou vécue de l'intérieur. Le fait est qu'ensuite, Schumann n'a plus rien écrit, comme si seul Robert avait été repêché ! Je trouve cette histoire très touchante et, bien sûr, le lien est évident avec celle de ma famille.

Vous avez également fait appel à deux compositeurs contemporains dont vous enregistrez les créations en première mondiale. Comment vous situez-vous par rapport à la création pianistique ?

Simon Ghraichy, pianiste.  © Antonin Amy-MenichettiLa création contemporaine est très large, et le terme contemporain ne veut pas dire grand-chose si ce n'est que le compositeur est actuel. Pas moins de la moitié des compositeurs que je joue sur mon dernier disque sont vivants, et ils ont chacun des styles et des univers extrêmement différents. Personnellement, je me sens assez proche d'un langage comme celui de Jacopo Baboni Schilingi, qui est à la fois savant et cherche à concilier plusieurs formes d'Art comme la musique, la calligraphie et la programmation informatique. Cette esthétique me convient bien dans la mesure où je ne me définis pas comme un pianiste classique standard. Je conçois un véritable intérêt pour toutes les formes d'Art, et même une obligation à collaborer. De fait, ma proximité avec cette expression multiple est plus importante que celle de Nyman ou de Glass que je respecte et que je joue. Leur musique est sans doute plus limpide, mais j'aime ce qui fuse dans tous les sens. Par ailleurs la richesse intrinsèque d'une composition de Jacopo Baboni Schilingi m’a sensibilisé à quatre ou cinq sujets dont j'ignorais totalement l’existence auparavant. Une telle démarche me passionne.

Après avoir déjà beaucoup joué et même enregistré, vous signez en 2016 avec le Label Deutsche Grammophon. Est-ce une étape de carrière importante ?

Répondre "non" serait mentir car tout interprète rêve d'une collaboration avec Deutsche Grammophon ! Pour autant, je ne vous dirais pas que tout est facile au quotidien. Nous évoluons dans un monde très différent de celui dans lequel évoluaient les pianistes il y a une cinquantaine d'années. Le CD classique était alors respecté, vénéré, et même tenu pour une œuvre d'Art. Aujourd'hui la consommation prime et, malheureusement, la sphère de la musique classique en pâtit dans la mesure où elle n'est pas faite pour être consommée. De telle sorte que la difficulté pour le label et moi est de concilier ce qui est un Art avec l'univers de la consommation sans lequel la musique classique ne se vendra plus et ne pourra plus faire vivre personne. Certains choix sont donc à faire, et d'autres à refuser. À moi de savoir ensuite convaincre de la viabilité de mes souhaits musicaux.
Par ailleurs, Deutsche Grammophon me permet de pouvoir compter sur une équipe qui me fait confiance et sur laquelle je me repose entièrement pour faire connaître ce que je propose. J’apprécie beaucoup ma relation avec le label, et j'apprécie tout autant la liberté dont je dispose. Or cette liberté m'est indispensable.

De nombreux instrumentistes ont du mal à trouver un agent qui leur correspond. Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec vos agents Lara Sidorov et Samuel Cohen ?

Comme avec Deutsche Grammophon, mes agents me laissent une liberté totale de décision. J'apprécie beaucoup chez tous les deux leur pouvoir de conciliation et d'argumentation lorsqu'il s'agit de débattre d'une idée qu'il est préférable de ne pas retenir. Lara, qui s'occupe de la France, de la Russie et de la Chine, est une personne très pragmatique. Elle connaît le milieu musical mais s'intéresse aussi au côté humain de ses artistes. Quant à Samuel, il a déjà fait trois fois le tour du monde avec le guitariste Thibaud Cauvin, et son expérience à l'étranger est impressionnante. Lara comme Samuel ont une stratégie d'accompagnement. Je suis dans une phase de développement de ma carrière et je sais pouvoir compter sur leur appui.

Entre récital solo, musique de chambre et formation concertante, où va votre préférence actuelle ?

L'expérience la plus fascinante est le concerto. Pourtant, cette forme d’expression a été parfois à l’origine d’un point de désaccord avec plusieurs chefs, mais aussi un point de fusion avec d'autres, car mon approche est celle de la musique de chambre. Ceci va à l'encontre du soliste accompagné par l'orchestre qui le suit à la lettre. Je suis par ailleurs souvent frustré de ne pas avoir le temps ou l'occasion d'échanger avec le chef. Je le regrette d’autant plus que le chef, avec sa baguette, devient l'outil de communication entre les musiciens et moi. Dans un monde idéal, j'aimerais bénéficier d'une semaine entière afin de pouvoir approfondir l'œuvre au côté du chef et de prendre le temps de travailler les dialogues avec les musiciens qui échangent des phrases avec le piano. Mais il s'agit effectivement d'un monde idéal… Par ailleurs je viens d'apprendre que je jouerai pour la première fois le Concerto No. 2 de Rachmaninov en septembre. J'ai 9 mois pour me préparer, mais aussi de nombreux engagements à honorer.
Je ferai également une tournée en Russie et Biélorussie avec les Concertos No. 3 et No. 5 de Beethoven, et la Rhapsodie in Blue de Gershwin, et jouerai plusieurs concertos latino-américains que je ne compte pas enregistrer pour le moment afin de laisser un peu de temps derrière Héritages : le Concerto No. 1 de Villa-Lobos, et les Rhapsodies argentines et cubaines de Lecuona. J'ai également des projets avec la chef brésilienne Simone Menezes… Cela fait pas mal de concertos mais je jouerais aussi beaucoup en récital, en particulier le programme de mon dernier album 33. Tous mes concerts figurent sur mon site Internet…

 

Simon Ghraichy.  © Antonin Amy-Menichetti

Le 19 février vous étiez en concert au Théâtre des Champs-Élysées et votre programme s'est terminé par "Islamey" de Balakirev que vous avez présenté de façon originale…

C'était la première fois que je jouais cette œuvre qui m'a toujours fascinée. Islamey est une pièce de concours tenue pour une des plus difficiles à jouer avec Scarbo de Ravel, mais ce challenge me plaisait. D'autant que j'avais invité une danseuse derviche qui a tourné sur scène avec une grâce absolue au son de cette musique. Une telle démonstration est d'une difficulté majeure pour la danseuse, et j'ai beaucoup apprécié de pouvoir accompagner la virtuosité de l'écriture musicale par une autre expression artistique non moins intéressante.

Si vous pouviez formuler un vœu, un seul, à propos de votre trajectoire d'interprète, quel serait-il ?

Si vous étiez magicien, je vous rendrais votre baguette afin de laisser les événements suivre leur libre cours. Une trajectoire artistique est jalonnée d'imprévisibles, de surprises, de déceptions et de moments glorieux. Alors je n'ai aucune envie de griller la moindre étape. Mon seul désir est d'évoluer naturellement avec ces mains qui m'accompagnent et qui s'appliquent à accomplir un vrai travail de fond. Et puis, je n'aime les coups de baguette magique !

 

Propos recueillis par Philippe Banel
Le 18 janvier 2019


Pour en savoir plus sur l'actualité de Simon Ghraichy :
simonghraichy.com

 

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