Interviews

Interview de Sascha Goetzel, chef d'orchestre

Sascha Goetzel.  © Özge BalkanNous rencontrons le chef d'orchestre autrichien Sascha Goetzel à Istanbul après une superbe représentation d'Aida en version concert donnée au Lütfi Kirdar Andolu Auditorium avec le magnifique renfort du Chœur de l'Académie Nationale Sainte Cécile de Rome. Aux commandes du Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra (BIPO), dont il est directeur artistique et chef principal, sa gestique souple conjuguée à une grande précision et une passion parfaitement gérée donnait un souffle à cet orchestre financé exclusivement par l'industriel turc Borusan et composé de musiciens totalement investis dans un opéra qu'ils découvraient. Un lien très fort unit le chef à cet orchestre, raison pour laquelle il vient de renouveler son contrat avec la formation turque jusqu'en 2018. Sascha Goetzel est en outre premier chef invité de l'Orchestre Symphonique de Bretagne et du Kanagawa Philharmonic Orchestra au Japon.
Une occasion de le voir bientôt diriger en France, il sera de passage à Paris pour un premier rendez-vous avec l'Orchestre National de France, les 17 et 21 juin prochains…

 

Tutti-magazine : Vous avez dirigé hier soir Aida au Lütfi Kirdar Concert Hall. Si vous deviez aller aujourd'hui vers vos musiciens du Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra, quelles remarques leur adresseriez-vous ?

Sascha Goetzel : Cet orchestre est jeune et s'efforce tout au long de la saison de remporter des challenges particulièrement ardus. La grande difficulté qui caractérise cette Aida que nous avons jouée hier soir tient au fait que nous n'avons eu que très peu de jours pour prétendre à un total accomplissement. L'énergie que dégage cette formation est celle, je le répète, de jeunes musiciens au point que je la compare souvent à un Gustav Mahler Jugendorchester qui aurait grandi. Les musiciens du BIPO évoluent face à ce genre de paris s'ils sentent que je leur fais confiance, que je ne passe pas mon temps à répertorier toutes les erreurs qu'ils peuvent commettre, et voient que je porte mon attention sur la qualité de la musique qu'ils peuvent produire.

 

Sascha Goetzel dirige <i>Aida</i> au Lütfi Kirdar Andolu Auditorium d'Istanbul. Au premier plan : Antonello Palombi (Radamès) et Latonia Moore (Aida).  © Özge Balkan

 

Si je devais leur délivrer un message au lendemain de l'opéra de Verdi, je les remercierais pour cet effort fantastique qu'ils ont fourni dans le but d'essayer d'accompagner le mieux possible les chanteurs. Mais j'ajouterais aussi qu'ils étaient encore un peu trop tendus lorsqu'il s’est agi de construire leur propre son. Je les ai parfois sentis inquiets de garder leur tempo lorsqu'ils étaient rejoints par le chœur et les chanteurs qui les entouraient. Ils doivent croire davantage en eux-mêmes dès lors qu'ils ont véritablement atteint le niveau d'un très bel orchestre, et avoir confiance en leur son, en l'atmosphère qu'ils diffusent et en la personnalité qu'ils instillent à la musique qu'ils interprètent. Au tout début des répétitions je les ai incités à ne pas oublier que, pour l'opéra, l'orchestre porte l'émotion délivrée par les chanteurs en scène. Il s'agit donc de veiller à la façon dont les musiciens introduisent chaque scène pour y accueillir les voix et de garder à l'esprit que les émotions évoluent au long de l'œuvre… L'orchestre doit maintenant pouvoir s'affirmer dans ses convictions tout en réduisant sa nervosité. L'équilibre difficile à atteindre pour un musicien d'orchestre qui accompagne un opéra est qu'il doit être constamment et totalement attentif aux voix, et en même temps conserver un calme intérieur.

 

Sascha Goetzel répète <i>Aida</i> avec le Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra en mai 2015.  D.R.

Cherchez-vous à obtenir de ce grand orchestre les qualités d'un orchestre de chambre ?

Répétition d'<i>Aida</i> avec les cuivres venus gonfler les rangs du BIPO.  D.R.J'avance effectivement d'une certaine manière dans ce sens. Je suis amené à travailler régulièrement avec des orchestres de chambre et je crois que les qualités que j'apprécie lorsque les musiciens d'une petite formation s'accordent pour délivrer une énergie maximale de manière agogique sont celles que je recherche aussi face à un grand orchestre. J'essaye également, et pas seulement à Istanbul mais partout où je dirige, de transposer certains éléments de l'univers chambriste aux grands orchestres. Bien entendu, lorsqu'on dirige une centaine de musiciens en même temps, il n'est pas possible de transférer intégralement les concepts chambristes. Ne serait-ce qu'au regard de la respiration et de l'espace qui sont nécessairement différents. Il est possible de faire du sur-mesure pour chacun des instrumentistes s'ils sont une trentaine, mais pas pour chaque musicien d'un orchestre philharmonique. Ceci étant, dans la façon d'envisager la façon de faire de la musique, il y a effectivement un rapport entre les deux univers.

 

<i>Aida</i> au Lütfi Kirdar Andolu Auditorium d'Istanbul. Stella Grigorian (Amnéris), Sascha Goetzel, Latonia Moore (Aida) et Antonello Palombi (Radamès).  © Özge Balkan

Vous avez répété Aida en vue d'un seul et unique concert. N'est-ce pas frustrant ?

Non, car je suis comblé par le parcours que représente la phase de préparation. Me retrouver face à un groupe de musiciens toujours avides d'apprendre et de créer une sorte de voyage musical constitue pour moi une récompense. Cela, même lorsque nous devons répéter sur peu de jours et que nous ne sommes pas en mesure d'atteindre la perfection d'ensemble que nous visons. Si à chaque occasion de travailler ensemble, la musique devient de plus en plus belle, je suis heureux car j'interprète instantanément cela comme une volonté des musiciens de jouer en recherchant à enrichir leur musique d'un maximum de qualités.

Trouvez-vous cette même volonté auprès des jeunes enfants dont vous vous occupez aussi à Istanbul ?

Sascha Goetzel avec les jeunes musiciens de "Barış için Müzik" ("Musique pour la Paix") en 2015 à Istanbul.  D.R.Je participe effectivement à un projet en lien avec El Sistema appelé "Barış için Müzik", ce qui peut se traduire par "Musique pour la Paix". Ce projet s'adresse aux jeunes enfants défavorisés, aux enfants des rues. Ce soir, je les retrouverai pour répéter. Dans cette formation, certains sont de complets débutants et d'autres ont quelques notions de musique. Alors, naturellement, on ne peut pas parler ici de niveau professionnel. Pourtant, à chaque fois que je les retrouve, j'essaye de leur apporter quelque chose, de leur donner des éléments qui les incitent à écouter et à les amener à créer un son différent. Or, si pendant les 3 heures que dure une session, ils parviennent à trouver un son différent, la partie est gagnée et cela me rend déjà heureux. Ces jeunes, d'ailleurs, le sont aussi car lorsqu'un musicien ouvre ses oreilles pour la première fois à un nouveau son, c'est comme s'il découvrait une nouvelle couleur jamais vue auparavant. C'est une nouvelle porte qui s'ouvre sur une possibilité musicale et c'est aussi de là que naît l'envie d'y revenir pour ouvrir une autre porte.

Vous êtes né dans une famille pour laquelle la musique comptait beaucoup et vous avez commencé par le violon. Comment s'est produite votre évolution vers la direction d'orchestre ?

Sascha Goetzel.  © Harald HoffmannAussi loin que je me souvienne, j'ai toujours voulu être chef d'orchestre. Mes parents m'ont toujours raconté qu'à l'âge de 3 ans, je m'étais muni un bâton avant de monter sur une chaise pour diriger un groupe important de gens qui dansaient ! Ce désir de diriger a donc toujours été en moi. Mais mon père, violoniste professionnel*, a dès le départ insisté pour que j'étudie avant toute autre chose un instrument à un niveau professionnel. C'est ainsi que je me suis mis au violon et que j'ai atteint un niveau professionnel…
Parallèlement, j'avais pris mon premier cours de direction à l'adolescence, et dès que j'ai eu 20 ans, j'ai commencé à progresser en travaillant seul. J'étais violoniste remplaçant au Philharmonique de Vienne où je jouais régulièrement, ce qui m'a permis de faire l'expérience de la direction des grands chefs depuis mon pupitre, tant dans le domaine symphonique que l'opéra. Quelques années après, je suis parti en Amérique pour étudier la direction, je suis devenu étudiant de Seiji Ozawa à Tanglewood, puis j'ai travaillé en Finlande dans la masterclass de Jorma Panula à la Sibelius-Akademie. J'ai ainsi construit très lentement mon répertoire… Aujourd'hui, si je me retourne sur mon expérience de 10 ans face aux orchestres, je ressens la merveilleuse impression d'être capable de transformer le son d'une formation grâce à la connaissance que m'a apportée ma propre expérimentation. Je crois, en effet, que l'outil le plus important en possession d'un chef est sa capacité à transformer le son d'un orchestre. Sans cela, ce serait passer à côté de ce qu'offre précisément ce métier. Se contenter d'indiquer un tempo n'est pas diriger. Diriger est un art qui consiste à créer, et c'est précisément ce que fait un chef d'orchestre.
* Le violoniste Peter Götzel a été membre du Vienner Philharmoniker jusqu'en 2005.

 


Sascha Goetzel en concert avec le Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra en 2010.  © Özge Balkan

En 2008, vous êtes nommé Directeur artistique et chef principal du Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra. Par quel chemin êtes-vous arrivé à cette responsabilité ?

En 2007 ou 2008, il a été décidé qu'Istanbul serait capitale européenne de la Culture en 2010. À cette époque, Borusan a décidé de recruter un jeune chef européen émergeant afin de construire un pont entre Istanbul et l'Europe de l'Ouest. Le recrutement pour ce chef a dû se dérouler sur environ une saison, au cours de laquelle entre six à huit chefs ont été testés. Par bonheur, j'ai été choisi…
La première fois que je me suis retrouvé devant l'orchestre, j'étais terriblement excité et le courant est passé avec une puissance incroyable. Il y avait tant de flamme chez ces musiciens, tant de passion, que c'était merveilleux et que j'ai senti quelles possibilités en puissance étaient les leurs. Ils étaient jeunes et voulaient apprendre. Au même moment, j'ai aussi réalisé la difficulté de travailler avec, certes un excellent groupe de musiciens, mais des musiciens issus de différentes universités, non seulement turques, mais pour 50 % d'entre eux, formés en Europe au en Amérique. Cela me plaçait dans la position de m'adresser à un groupe dont la moitié ne parlait pas le même langage musical que l'autre. Il y avait différents styles, différentes façons de phraser…

 

Le Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra devant le Royal Albert Hall de Londres en 2014.  © Özge Balkan

Comment êtes-vous parvenu à harmoniser le jeu des musiciens ?

Pendant les deux premières années de ma collaboration avec le BIPO, j'ai travaillé chaque projet par section. De cette façon, je pouvais préparer chaque groupe avant de rassembler tous les musiciens pour former l'orchestre au complet, un orchestre parlant la même langue ! Je suis natif d'Autriche et je suis bien placé pour savoir que l'allemand parlé en Autriche est complètement différent de celui que parlent les Allemands. De la même façon, vous avez en France des différences de langage parlé du sud au nord de votre pays. Pourtant il s'agit de la même langue. Eh bien, en matière de musique, c'est exactement la même chose. Ce que nous voulions créer ici était quelque chose comme un "orchestre turque unifié" possédant de solides caractéristiques, mais aussi cette qualité de phrasé et de son qui font les grands orchestres internationaux. J'étais très attaché à développer ces deux axes.

Les musiciens turcs ont-ils une façon spécifique de travailler la musique ?

Je pense que oui, et j'en reviens à l'énergie. Le chemin qui mène à l'interprétation possède deux côtés, et le milieu symbolise l'équilibre parfait. Un des côtés représente une façon de faire de la musique en prenant tous les risques possibles. Lorsque vous avancez de ce côté de la route, vous abandonnez la sécurité qui représente l'autre versant. En musique, plus le risque pris est important, moins vous êtes capable de contrôler la perte de cette sécurité qui permet de jouer ensemble. Ce que je perçois des musiciens turcs est que, lorsque je les pousse à prendre davantage de risques, ils s'engouffrent immédiatement dans cette voie en perdant parallèlement la notion de sécurité. C'est à la fois fantastique et excitant car, lorsque je désire obtenir d'eux une concentration conduisant à une pleine dynamique sonore, ils la produisent avec une incroyable énergie. Mais, comme dans toute expression artistique, c'est l'équilibre qu'il s'agit trouver. L'Art avec un grand "A" n'est pas seulement de l'émotion ou seulement de l'intellect, il nécessite un parfait équilibre entre ces deux pôles.
En Turquie, j'ai donc cette merveilleuse possibilité de pousser très facilement les musiciens à un niveau d'énergie maximal, mais il me faut ensuite les ramener tout doucement sur le chemin de la sécurité. À l'inverse, de nombreux orchestres européens jouent quasiment uniquement la carte de la sécurité et le chef doit dépenser une énorme énergie pour les conduire au point où l'on décide de voir ce qui va se produire, ce stade qui permet de tenter quelque chose. Ici, c'est bien plus rapide !

 

Le Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra répète au Royal Albert Hall de Londres pour les Proms en 2014.  © Özge Balkan

Qu'envisagez-vous comme répertoires pour les prochaines années afin de soutenir l'évolution de l'orchestre ?

Sascha Goetzel signe des autographes lors des Proms à Londres en 2014.  D.R.Je crois que notre plus grand challenge actuel est de parvenir à jouer au niveau élevé que nous avons atteint en termes d'expression orchestrale des pièces importantes de Mahler, par exemple, ou de grands opéras à l'image de cette Aida, tout en acquérant plus de confiance et moins de tension dans la concentration. La Symphonie No. 6 ou la Symphonie No. 3 de Mahler me semblent tout indiquées pour progresser car elles demandent à l'orchestre à la fois une technique des plus difficiles en même temps que d'excellentes qualités musicales. Je voudrais que mes musiciens parviennent à maintenir pendant une heure un haut niveau musical sans qu'il y ait de variations vers le bas.
L'autre direction qui nous permettra d'évoluer part du fait que nous n'avons pas encore touché à tous les répertoires musicaux. Nous devons progresser vers la musique française, mais aussi vers l'avant-garde, du début du XXe siècle à la création contemporaine…
Pour le moment la connaissance acquise ne nous a pas encore permis d'atteindre ces deux buts. Nous nous sommes essayés à un concert de musique baroque qui s'est très bien déroulé et qui nous a apporté beaucoup de plaisir. Nous allons continuer à nous intéresser au baroque français et italien en nous arrêtant sur les différences entre les deux. La pédagogie est importante afin de comprendre les exigences de chacune des expressions afin d'aboutir en concert à un résultat cohérent avec l'essence des musiques… Nous allons aussi travailler la musique impressionniste, les couleurs, et continuer à appréhender le répertoire allemand avec Beethoven, Brahms, Richard Strauss, Bruckner, un axe que j'ai le plaisir de voir évoluer positivement au fil des mois. En revanche, le répertoire français va sans doute demander 2 ou 3 années de recherche car il faut le construire et acquérir les couleurs nécessaires.

 

Les trois CD du Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra dirigé par Sascha Goetzel parus chez Onyx Classics.

Depuis 2009, vous avez enregistré 3 disques avec le BIPO. Tous sont à la fois colorés, très rythmiques, contrastés et font entendre des sonorités riches et amples. Comment construisez-vous ces programmes ?

Je crois que, pour un jeune orchestre, il est essentiel de trouver son identité, tout du moins au début de la carrière de la formation. Avec le premier disque, enregistré en mai 2009 et sorti en 2010 en Europe, je souhaitais réunir l'inspiration venant de cette partie moyen-orientale du monde avec celle émanant de celle des compositeurs de l'Ouest. Il me semblait important de construire ce lien dès le départ avec des compositeurs tels Schmitt, Hindemith et Respighi qui, tous, ont visité cette partie du monde et ont été inspirés par elle. Florent Schmitt, par exemple, a composé sa Tragédie de Salomé avant de se rendre en Turquie. Avec ce disque je voulais que les auditeurs de l'Ouest puissent appréhender ce que nous ressentons à Istanbul au contact de ces pièces… Il est un peu difficile pour moi de vous avouer que ce premier disque a remporté un succès tel que nous n'aurions jamais pu le prévoir. Immédiatement, avec cette reconnaissance et les bons papiers de la presse, est venue la pression qui va de pair et je me suis alors demandé : "Oh mon Dieu ! Qu'allons-nous proposer pour le second disque ?".

 

Sascha Goetzel enregistre le disque <i>Music from the Machine Age</i> avec le Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra en 2011.  D.R.

Comment vous est venu l'idée du programme de "Music of the Machine Age", votre second disque ?

Repensant au fait que Florent Schmitt avait inspiré son Sacre du printemps à Stravinsky, je me suis intéressé à ce qu'il était advenu du monde de la musique après la Première guerre mondiale. Les Années Folles telles que les traversaient Paris, Berlin et Vienne m'ont apparu extraordinaires car la musique brisait toutes les chaînes de l'art établi. Toute cette expression poussait le cadre dans toutes les directions. En cherchant, j'ai pu trouver de nombreuses pièces qui avaient été interdites à l'époque ou seulement jouées une fois, puis remisées, avant de constituer finalement notre répertoire courant. L'objet du second disque s'est ainsi clarifié et j'ai souhaité combiner un peu de tous ces aspects de la période de création musicale entre les deux Guerres.
De ce point de départ, je me suis orienté vers la musique de danse dans la mesure où la culture turque possède une forte tradition basée sur toutes sortes de danses, lesquelles ont inspiré Le Sacre du printemps et les ballets importants composés à la même période. Avec Matthew Cosgrove, le producteur du label Onyx Classics qui édite nos disques et qui était très impliqué, nous avons réalisé que cette époque portait le nom d' "Ère industrielle". La machine, si je puis m'exprimer ainsi, commençait à acquérir une importance majeure pour la société. D'où l'idée de rassembler des pièces de musique partageant un style brutal, une sorte d'anarchie et une réminiscence d'un lointain passé humain. Non avec l'idée de véhiculer un souvenir sophistiqué mais plutôt, comme à l'époque, d'éclater les frontières. Le choix des différentes musiques pour ce second disque s'est ensuite imposé lentement. J'étais particulièrement fier de trouver avec La Valse de Ravel, une pièce inspirée par Vienne qui, dans les deux dernières mesures de la partition, avec quatre croches suivies d'une noire, montre que tout est terminé par une conclusion abrupte et sans retour possible. Placer cette Valse à la toute fin du programme était fantastique car elle permettait de symboliser la jonction entre le début de cette époque et sa fin. L'enregistrement de ce disque a été une épopée incroyable sur laquelle planait l'image de Diaghilev qui s'était investi dans plusieurs pièces. Mais je ne peux pas non plus cacher la difficulté de ce programme, à l'image du ballet Ogelala de Schulhoff dont nous avons dû tirer une suite. C'était une expérience forte, à la fois pour l'orchestre et pour moi.

 

Sascha Goetzel enregistre le disque <i>Shéhérazade</i> avec le Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra en 2014.  D.R.

Le dernier disque du BIPO, Shéhérazade, utilise des instruments traditionnels turcs qui sont intégrés à l'orchestre symphonique…

Pour ce troisième disque, le dernier à ce jour, je voulais compser un programme qui nous représenterait vraiment par le biais d'une inspiration nouvelle appliquée au répertoire courant. Notre choix s'est ainsi porté sur Shéhérazade de Rimski-Korsakov que nous avons enregistré avec des instruments de percussion orientaux afin d'obtenir des couleurs plus sombres que le brillant entendu généralement dans cette œuvre. De même, j'ai choisi d'utiliser deux instruments orientaux, l'oud et la flûte Ney, dans les Esquisses caucasiennes d'Ippolitov-Ivanov. Je me suis aussi beaucoup documenté sur cette époque, ce qui m'a conforté dans l'idée que la musique traversait les frontières et que les influences de l'Orient ne sont pas restées contenues en Asie. Elles ont même influencé les compositeurs européens sans doute bien plus qu'on ne le pense habituellement. Le voyage musical que propose ce disque débute à Saint-Pétersbourg avec Shéhérazade, puis on descend vers la mer noire avec Islamey de Balakirev, avant de traverser le Caucase grâce aux Esquisses caucasiennes et Islamey de Balakirev pour finalement passer par l'est de l'Anatolie avant de rejoindre la Turquie et Istanbul avec Köçekçe, la Dance Rhapsody pour orchestre d'Ulvi Cemal Erkin, qui ferme la boucle de ce périple symphonique.

Revenons sur l'utilisation des instruments orientaux. Avez-vous dû adapter les partitions pour les intégrer à l'orchestre ?

Sascha Goetzel à l'entrée d'un studio de radio…  D.R.L'utilisation de ces instruments a été fascinante. Lorsque j'ai émis cette idée pour la première fois, tout le monde a levé les bras au ciel en criant "Mon Dieu, non, non !".  Je voulais absolument qu'on essaye car j'étais certain qu'il nous fallait faire quelque chose de nouveau. Tout le monde s'est finalement montré bienveillant et j'ai pu me livrer à cet essai… Mais il faut savoir une chose : en Turquie, les instruments traditionnels sont toujours étudiés à l'oreille et non en lisant des notes sur une partition. Les musiciens apprennent donc les morceaux comme dans un passé lointain. Cela nous a conduits à des situations amusantes lorsque je suis allé à leur rencontre en leur demandant : "Connaissez-vous Shéhérazade ?". La réponse était "non"… Je leur ai alors fait écouter la musique et l'un d'eux s'est exclamé : "Je connais cet air !". Je lui ai alors demandé s'il était capable d'improviser à partir de cette mélodie. Cela ne posait aucun problème et deux musiciens ont joué leur propre instrumentation que j'ai trouvée très intéressante, au point que j'ai voulu l'entendre une seconde fois. Mais, à la reprise, le traitement qu'ils faisaient de la mélodie n'était plus le même ! De fait, dans leur tradition musicale, ils ne jouent jamais un motif deux fois de la même façon…

Comment, alors, êtes-vous parvenu à l'enregistrement du disque ?

Nous avons enregistré leurs improvisations sur leur téléphone portable en attribuant un numéro à chaque variation et je leur disais au fur et à mesure celle qu'il fallait approximativement retenir. C'est ainsi que nous sommes parvenus à fixer l'improvisation dont nous avions besoin, celle qu'ils ont ensuite interprétée lors de l'enregistrement du disque…
Je vais vous faire une confidence : nous nous sommes aussi livrés à une petite expérience musicale qui ne figure pas sur le disque mais reste dans nos archives. Afin que les musiciens puissent entendre ce son original, j'ai laissé l'orchestre jouer lentement le motif de Shéhérazade en remplaçant le basson par la flûte ney. Le résultat est à peine croyable, si lent, avec une dimension quasi improvisée. À un moment, la flûte ney s'efface pour redonner voix au basson et cela change du tout au tout. L'instrument oriental donne l'impression de devenir un personnage disant un récitatif. C'est magique !
Shéhérazade est une pièce classique très connue en Turquie et elle l'était bien sûr aussi des musiciens de l'orchestre. Mais, tous ont été subjugués par cette Shéhérazade qui est ainsi devenue leur propre Shéhérazade. On possède de nombreux enregistrements de cette musique, certains assez différents, mais mon intention était de retourner davantage à un style narratif. Non vers une description littérale mais vers le sens que porte chaque phrase, chaque ligne mélodique.

Avez-vous présenté cette version de Shéhérazade au public turc ?

Nous devions la jouer cette année mais Istanbul était coincé sous une tempête de neige le jour du concert ! Toutes les rues étaient barrées et nous avons été obligés d'annuler le concert. Nous devrions proposer à nouveau cette Shéhérazade la saison prochaine avec les mêmes musiciens, puis l'emmener en tournée afin de la présenter un peu partout.

 

Sascha Goetzel dirige l'Orchestre Symphonique de Bretagne.  © Nicolas Joubard

Le CD Shéhérazade propose une rhapsodie pour orchestre du compositeur turc Ulvi Cemal Erkin. Pensez-vous vous intéresser davantage à la musique symphonique turque pour en faire un disque ?

Il y a des œuvres turques tout à fait fantastiques. Je pense à Erkin, mais aussi à Saygun. Il y a quatre ou cinq compositeurs que j'apprécie vraiment. Mais je veux privilégier ce qui est bon à la fois pour l'orchestre et pour la musique classique turque. Dans l'optique d'un disque de musique exclusivement turque, il me faudra vraiment plonger dans ce répertoire. Quand et comment le ferons-nous ? Je ne le sais pas encore. Il me faut d'abord trouver un concept viable. Mais je suis persuadé qu'il existe de très belles pièces, à l'image du Concerto pour piano No. 1 d'Ahmet Adnan Saygun que j'ai dirigé en concert il y a un an au Théâtre de Lorient avec l'Orchestre Symphonique de Bretagne et la pianiste turque Gülsin Onay. Ce concert a remporté un vif succès. Certaines pièces, comme celle-ci, sont prêtes à être jouées hors de Turquie. D'autres présentent également un intérêt évident mais je dois trouver le moyen de les présenter à un public international.

Le disque Shéhérazade est dédié à la mémoire de John West, producteur de vos deux premiers enregistrements, décédé en 2013. Voulez-vous dire quelques mots à son sujet ?

Le producteur de musique classique John West.  D.R.John était un être incroyable et parler de lui me fait l'effet d'une douche froide… Quand il est arrivé en 2009 à Istanbul pour l'enregistrement de notre premier disque, il avait l'image d'un producteur qui avait à son palmarès de grandes réussites, ce qui était d'ailleurs le cas. À vrai dire, il ne savait pas à quoi s'attendre. Il s'est assis dans la cabine et nous avons fait la première prise de Belkis, Reine de Saba de Respighi. Puis je l'ai rejoint dans sa cabine qui était assez étroite. Quelques secondes après moi, un musicien entre à son tour, puis un suivant, et encore un autre… John se tourne vers moi, interrogateur et me demande : "Sascha, mais que se passe-t-il ?". Tous les musiciens voulaient écouter la prise et apprendre. Interloqué, il a simplement répondu : "C'est merveilleux, incroyable. Venez, venez !".  Et nous nous sommes retrouvés à environ soixante musiciens, serrés les uns contre les autres, assis par terre dans la petite pièce. John nous disait : "Écoutez ceci, écoutez ça, c'est superbe, et ça… !". De cette minute, il avait gagné la confiance de l'orchestre qu'il a ensuite aidé, étape après étape, à devenir un orchestre qui sait enregistrer. Il avait compris que je n'étais pas moi-même dans la posture du maestro sûr de lui et autoritaire. Je n'hésitais pas à lui demander ce qu'il pensait et s'il fallait refaire une prise. Il avait ma confiance aussi et il le savait…
Sans John West, nos deux premiers disques n'auraient pas été les mêmes. Il a pleinement participé à notre évolution et nous a amenés, en travaillant avec lui, à un niveau élevé de maîtrise. Il était unique, et c'est à lui que nous devons ce que nous sommes et où nous nous trouvons aujourd'hui. Cela, tous les musiciens de l'orchestre en sont conscients. Voilà pourquoi nous avons souhaité lui rendre hommage avec ce Shéhérazade, notre premier disque conçu sans lui.

 

Le Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra et son chef Sascha Goetzel en concert à Londres pour les Proms 2014.  © Özge Balkan

Depuis 2008, comment votre rapport au Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra a-t-il évolué ?

Comme je vous l'ai dit, le début de cette relation était sous-tendu par une nécessité d'éducation, comme celle d'aborder des éléments de bases à propos de chaque compositeur ou chaque pièce. Après quelques concerts, la relation s'est transformée car c'est seulement devant un public que la confiance entre un orchestre et un chef peut commencer à se développer. La confiance peut s'exprimer de multiples façons mais, la particularité de la scène est que tout ce que nous faisons, nous le faisons ensemble. Aujourd'hui, je dirais que nous partageons un sentiment d'ordre familial. Les musiciens savent qu'ils peuvent me faire confiance, mais je leur dis toujours ce que je pense, ce que je ressens. Je leur dois la vérité. Lorsque je les incite à agir d'une certaine façon, ils sont attentifs à ma demande et s'efforcent d'y répondre. Notre relation est celle d'un orchestre et d'un chef qui ne font qu'un. Les musiciens avancent conjointement et ce qu'ils désirent pour la musique, ils le désirent ensemble, d'une seule âme et d'un seul cœur, en partageant le même sentiment.

En 2012 vous avez créé un nouvel ensemble, les Borusan Virtuosi…

J'ai la conviction qu'il est nécessaire d'encourager la musique de chambre au sein d'une formation symphonique. Lorsque j'étais membre du Philharmonique de Vienne, il comptait énormément de groupes de musique de chambre. Cela entraînait les musiciens à écouter et les aidait énormément ensuite à jouer ensemble en écoutant l'autre. En musique, l'élément essentiel est l'écoute. Sans écoute, il est impossible de jouer. C'est la raison pour laquelle j'ai encouragé la création du groupe des Borusan Virtuosi.
J'ai aussi incité toutes les formations de chambre de l'orchestre à venir se produire dans la salle de la Borusan Music House. Nous avons fait cela durant deux saisons, je crois, après quoi nous avons rencontré quelques soucis financiers liés plus largement à ceux de la Turquie, et nous avons dû restructurer notre budget. De ce fait, nous avons arrêté l'activité des Borusan Virtuosi et les séries de concerts de musique de chambre de l'orchestre. Nous reprendrons ces activités lorsque nous le pourrons, mais nous devons aussi nous occuper des disques, des tournées internationales et de bien d'autres choses. Quoi qu'il en soit, de ces deux années de concerts de musique de chambre, sont nées des formations chambristes qui existent toujours bel et bien. Certains musiciens issus des Virtuosi ont créé d'autres ensembles, d'autres encore ont créé leur propre formation. Il y a deux jours, un de ces groupes a été invité à jouer pour la cérémonie d'ouverture en plein air du Festival de musique. Les musiciens étaient fiers et heureux. Ces deux années ont aussi permis aux instrumentistes de l'orchestre de comprendre ce que signifie se réunir pour jouer de la musique ensemble.

 

Sascha Goetzel dirige le Kanagawa Philharmonic Orchestra au Japon.  D.R.

Vous êtes également premier chef invité de deux formations : l'Orchestre Symphonique de Bretagne et le Kanagawa Philharmonic Orchestra au Japon. Avez-vous la sensation d'être le même chef devant ces orchestres ?

Sascha Goetzel est premier chef invité du Kanagawa Philharmonic Orchestra au Japon.  D.R.Je crois ne pas avoir le droit de me montrer différent. En tant que personne, je me dois d'être authentique. Être différent serait ne pas être honnête. En tant que musicien, vous ne pouvez que vous présenter tel que vous êtes, ou alors quelque chose ne va pas. C'est une autre chose de parler de la manière dont on tient un orchestre, mais cela a plus à voir avec un aspect technique qui passe par la façon de communiquer avec des mots et les mains. Les orchestres, bien sûr, jouent différemment. Il faut donc changer son mode de communication en fonction de la formation et cela a une répercussion sur l'expression des mains du chef. Il s'agit d'une adaptation naturelle, aussi simple que je vous vois et que nous échangeons d'une certaine façon. Face à une autre personne, je serai le même homme mais j'adapterai la manière avec laquelle je m'adresse à elle.

Votre biographie mentionne un Casse-Noisette que vous avez dirigé au Vienna State Opera. Diriger des ballets vous intéresse ?

J'étais très intéressé par le ballet à l'époque de ce Casse-Noisette, mais j'ai été très déçu par cette expérience. Pour dire la vérité, la chorégraphie de cette nouvelle production était anti-musicale au possible. Aussi, j'étais très malheureux et, depuis cette expérience difficile, j'ai décidé de ne plus diriger de ballet. Mais mon amour pour le ballet transparaît dans le programme des disques que nous avons enregistrés à Istanbul. La musique de ballet est incroyable, j'aime les danseurs et j'admire leurs performances. Mais ce spectacle a été pour moi un vrai problème et j'ai très mal vécu de devoir jouer la musique autrement qu'elle doit être. Ceci dit, je reste sensible aux belles chorégraphies. Je me souviens en particulier d'un magnifique Spartacus du Mariinsky que j'ai vu au Japon, splendide. Tout dépend de la chorégraphie !

 

Sascha Goetzel photographié par Özge Balkan.  D.R.

Un chef d'orchestre dirige le plus souvent, dos au public. Êtes-vous sensible à la présence des spectateurs que vous ne voyez pas ?

Oui, sans aucune hésitation. C'est, je l'avoue, une sorte de magie qui touche au spirituel et consiste, en quelque sorte, à connecter l'énergie de chaque musicien avec celle qu'émet le public. Cela passe par le dos et il doit être ce que j'appelle "ouvert". Si un chef n'ouvre pas son dos, il est impuissant à transmettre l'énergie qui vient de l'orchestre et quelque chose manque sur ce plan. Par exemple, en se recroquevillant pour se concentrer sur un point, on se coupe de l'élément de communication. Le chef doit être au centre des deux pôles, celui du public et celui de l'orchestre, et il doit irradier de toutes parts. Cela ne signifie en rien que je doive agir en quoi que ce soit. Cela a plus à voir avec une sensation de l'énergie et de se situer en son centre. Bien sûr, il n'est pas question d'être en permanence dans cet état car diriger un orchestre, c'est aussi veiller à de nombreuses choses.

Certains chanteurs d'opéras sortent de scène dans un état second et mettent parfois de nombreuses heures à revenir à la réalité. Ce genre d'expérience vous arrive-il en tant que chef d'orchestre ?

Sascha Goetzel.  © Harald HoffmannJe dirais que les énergies peuvent être très puissantes. Si vous ne trouvez pas votre équilibre, c'est-à-dire sans enracinement dans la terre, il est impossible de dormir après certains concerts. En ce qui me concerne, si je ne prends pas garde, il m'est difficile de m'arrêter. Je me pousse tellement à aller au bout des choses que cela peut devenir dangereux physiquement. Être continuellement plongé dans la partition conduit à un genre de folie. Cette sensation a quelque chose à voir avec une sorte de drogue. Alors, il ne faut jamais aller à 100 % dans cette voie, mais trouver un équilibre entre la pensée, l'âme et le corps. C'est la raison pour laquelle mon lien très fort avec la nature est si important. Il me permet de demeurer les pieds sur terre.

Les 17 et 21 juin prochains, vous dirigerez à Paris l'Orchestre National de France dans deux programmes très colorés. Ce sera votre première collaboration avec cet orchestre. Dans quel état d'esprit allez-vous rencontrer les musiciens ?

J'aime cet orchestre depuis très longtemps. Il a été dirigé par des chefs prestigieux et il produit un son fabuleux. J'ai pu le constater au cours des concerts auxquels j'ai assisté. Les musiciens ne le savent pas, mais je suis amoureux de cette formation depuis de longues années. À vrai dire, je connais cet orchestre depuis mon adolescence. Alors, faire maintenant de la musique avec ces merveilleux musiciens est pour moi un vrai bonheur. Je suis très enthousiaste et il n'y a pas un jour où je ne pense pas à cette rencontre. Je suis très impatient de découvrir ce que je vais entendre et je suis sûr que nous allons partager de beaux moments au Théâtre des Champs-Élysées et à Radio France pour la Fête de la musique. Je me réjouis profondément à cette perspective.

Vous avez récemment dirigé l'Orchestre de Chambre de Paris pour un disque Bach et Schnittke avec Deborah et Sarah Nemtanu. Que dire de cette expérience ?

Sascha Goetzel.  © Alexander KotschwarCliquer pour commander le CD de <i>Bach/Schnittke</i> enregistré par Sarah & Deborah Nemtanu et l'Orchestre de Chambre de Paris dirigé par Sascha Goetzel paru chez Naïve…C'était une magnifique expérience que de passer une semaine dans cet environnement chambriste pour enregistrer ce programme Bach et Schnittke assez surprenant. Après les Concertos de Bach qui annoncent plutôt un programme baroque, le Concerto de Schnittke tombe brutalement et impose une violente rupture. Cet enchaînement est incroyable. J'aime beaucoup Sarah et Deborah Nemtanu. Avec l'Orchestre de Chambre de Paris, qui était très bon aussi, l'enregistrement a été un beau moment. Je crois que nous aurons à nouveau l'occasion de collaborer dans un an et demi ou deux ans…
J'aime travailler avec les musiciens français. Ils possèdent une élégance et une sensibilité en matière de style. Lorsque je dirige des instrumentistes français, je ne pourrais vous dire pour quelle raison, je me sens vraiment dans mon élément. J'avais déjà eu cette sensation en 2012 à Montpellier en dirigeant Les Noces de Figaro. C'est pourquoi je me réjouis de me trouver à l'Auditorium de Lyon la saison prochaine pour les Fêtes de fin d'année pour un programme viennois. Il doit y avoir quelque chose de spécial dans la façon dont les orchestres français font de la musique. Mais, là encore, j'ai du mal à l'expliquer. Peut-être existe-t-il un lien entre Vienne et la France. Toujours est-il que les qualités françaises ne se retrouvent nulle part ailleurs dans le monde, et j'avoue que j'aime beaucoup travailler avec vos orchestres.

Aujourd'hui, vous avez des responsabilités au sein de plusieurs orchestres et vous êtes invité par d'autres. Quel avenir souhaitez-vous dans les années qui viennent ?

J'aimerais que la situation telle qu'elle se présente aujourd'hui puisse perdurer car, pour le chef d'orchestre que je suis, la présente période est merveilleuse. Non seulement je travaille avec mon propre orchestre avec lequel je peux produire de la bonne musique, mais je suis aussi invité par de grandes formations, j'ai l'occasion de travailler avec des orchestres de chambre et aussi de diriger l'opéra. C'est une vraie chance de pouvoir m'exprimer dans ces trois axes, de me trouver à l'occasion face à des challenges, et d'avoir la possibilité d'apprendre et de m'ouvrir. De plus, je fais de la musique avec des musiciens qui se réjouissent de travailler avec moi. Si tout cela continue ainsi, je serai le plus heureux des musiciens.

Vous voyagez beaucoup. Est-il facile de trouver votre équilibre entre les déplacements ?

Lorsqu'on possède son propre orchestre, il est possible de sentir ses racines. Je construis mon propre instrument depuis plus de 10 ans et de là vient mon équilibre. Le cas d'un chef invité est très différent car il se trouve dans l'impossibilité d'envisager la façon de faire progresser un orchestre d'un niveau à un autre. Je crois que dans ce cas, il est difficile de trouver son chemin. Je suis sensible à ce que des chefs comme Mariss Jansons, Simon Rattle et Daniele Gatti et bien d'autres ont réalisé en travaillant pendant de nombreuses années avec un même orchestre. En restant plusieurs années à Bologne, Daniele Gatti a pu modeler l'orchestre à sa façon, creuser très profondément dans les partitions, prendre le temps d'explorer avec les musiciens la profondeur qui s'exprime entre les notes et entre les couleurs d'une pièce. Le chef d'orchestre est le reflet de la partition, et ce reflet peut s'exprimer constamment avec sérénité et concentration tout en allant de plus en plus profond si le travail se fait sur la durée. Un chef d'orchestre invité peut aussi diriger de superbes concerts et être un merveilleux maestro. Mais si nous parlons de racines et de la manière de les trouver, c'est bien plus difficile que de travailler en continu avec un orchestre avec lequel vous entretenez une relation proche sur huit, dix ou douze ans.

 

Sascha Goetzel au côté d'Ahmet Erenli, Directeur général du Borusan Sanat, le 15 mai 2015 lors du renouvellement de son contrat avec le BIPO jusqu'en 2018.  D.R.

Votre histoire avec Istanbul se poursuit donc…

Voilà 8 ans que je suis fidèle à Istanbul et que je me sens bien ici. J'ai la possibilité de construire l'orchestre de mes rêves. Je suis parti d'un bon niveau pour l'amener à une reconnaissance internationale de niveau supérieur. J'ai la chance de pouvoir faire cela ici. Pour n'importe quel chef au monde, c'est un rêve devenu réalité. Quoi que le futur me réserve pour ma carrière, cela je l'aurais construit, je l'aurais mené à bien. J'ai conscience d'être privilégié et je suis reconnaissant au Destin de m'avoir offert cette possibilité. Du reste, je constate qu'il est toujours bienveillant avec moi car le Vienna State Opera s'annonce pour moi, ainsi que de nombreux autres projets…


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 15 mai 2015


Pour en savoir plus sur Sascha Goetzel :

www.saschagoetzel.com

Pour en savoir plus sur le Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra :
www.borusansanat.com

 

Cliquer pour commander le CD de <i>Respighi, Hindemith et Schmitt</i> par le Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra dirigé par Sascha Goetzel paru chez Onyx Classics…Cliquer pour commander le CD de <i>Music from the Machine Age</i> par le Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra dirigé par Sascha Goetzel paru chez Onyx Classics…Cliquer pour commander le CD de <i>Shéhérazade</i> par le Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra dirigé par Sascha Goetzel paru chez Onyx Classics…

 

Mots-clés

Aida
Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra
John West
Kanagawa Philharmonic Orchestra
Orchestre National de France
Orchestre Symphonique de Bretagne
Sascha Goetzel
Shéhérazade

Index des mots-clés

Imprimer cette page

Imprimer

Envoyer cette page à un(e) ami(e)

Envoyer

Tutti Ovation
Wozzeck mis en scène par Andreas Homoki - Tutti Ovation
Saul mis en scène par Barrie Kosky à Glyndebourne, Tutti Ovation
Adam's Passion d'Arvo Pärt mis en scène par Robert Wilson - Tutti Ovation
L'Elixir d'amour - Baden-Baden 2012 - Tutti Ovation
Les Maîtres chanteurs de Nuremberg - Salzbourg 2013 - Tutti Ovation

Se connecter

S'identifier

 

Mot de passe oublié ?

 

Vous n'êtes pas encore inscrit ?

Inscrivez-vous

Fermer

logoCe texte est la propriété de Tutti Magazine. Toute reproduction en tout ou partie est interdite quel que soit le support sans autorisation écrite de Tutti Magazine. Article L.122-4 du Code de la propriété intellectuelle.