Interviews

Interview de Saimir Pirgu, ténor - "Il mio canto" (2016)

Saimir Pirgu.  © Paul ScalaNotre première rencontre avec Saimir Pirgu date de novembre 2013. Il chantait alors le rôle-titre dans La Clémence de Titus au Palais Garnier [lire l'interview de 2013]. Nous le retrouvons 3 ans plus tard après une répétition du Requiem de Verdi à la Philharmonie de Paris pour parler d'un disque-témoignage auquel il attache une importance très personnelle : Il mio canto, paru chez Opus Arte.
Avec le programme de ce disque, Saimir Pirgu parcourt actuellement les grandes scènes lyriques et fera une halte au Théâtre du Châtelet le 31 mars pour un récital accompagné au piano par Enrico Gerola. Un moment de partage musical qu'il souhaite proche du public…

 

Tutti-magazine : Vous êtes sur le point de chanter le "Requiem" de Verdi à La Philharmonie de Paris. Comment se déroule la préparation avec le chef Gianandrea Noseda?

Saimir Pirgu : Je reviens juste de notre première répétition entre solistes et tout s'est fort bien passé avec mes excellents collègues. La prochaine étape sera la rencontre avec l'orchestre mais je connais Gianandra depuis des années et c'est un merveilleux chef. Je retrouve également pour ce Requiem Michele Pertusi, au côté duquel je chante depuis pas mal de temps, et Marie-Nicole Lemieux avec laquelle j'ai fait quelques concerts, ici à Paris. En revanche, c'est la première fois que je chante avec la soprano Erika Grimaldi et je dois dire que notre première séance de travail augure du meilleur.

Vous chantez le "Requiem" de Verdi souvent. Y a-t-il des approches fondamentalement différentes concernant la partie de ténor ?

Les différences sont sans doute les plus sensibles en fonction du type de voix de ténor distribuée dans le quatuor de solistes. La première fois que j'ai chanté le Requiem de Verdi, c'était avec le Philharmonique de Vienne dirigé par le Maestro Riccardo Muti. Il ne souhaitait pas un ténor verdien en la circonstance mais davantage une voix lyrique comme celles de Pavarotti ou Carreras, mais moins dense que celle de Del Monaco. C'est la raison pour laquelle j'avais été choisi. La seconde fois, avec la Bayerischer Rundfunk dirigé par Mariss Jansons, la demande était la même : Jansons ne voulait pas d'un axe vocal opératique pour les solistes, à l'exception de la soprano. Pour les autres chanteurs, l'approche devait être concertante, et je crois que ma voix correspondait bien à son attente.

 

<i>Requiem</i> de Verdi à la Philharmonie de Paris en juin 2016 avec Erika Grimaldi, Marie-Nicole Lemieux et Saimir Pirgu (focus photo), et Michele Pertusi.  © Martine Chiron

L'Ingemisco, avec son entrée a cappella, semble le mouvement le plus difficile …

L'Ingemisco n'est pas le passage le plus difficile du Requiem. L'Ostia me semble plus ardu si l'on cherche à apporter la meilleure qualité de voix possible. Ceci dit, la construction de l'Ingemisco est compliquée en raison de sa dynamique changeante de piano à pianissimo et de forte à fortissimo. À vrai dire, le Requiem de Verdi n'est facile pour aucun des quatre solistes. Personne n'a de grande partie, mais toutes les interventions sont très délicates et demandent une très grande attention car ce n'est pas tant la puissance vocale qui est de mise que la qualité vocale. Pour l'aborder, je crois qu'il faut se sentir libre et être attentif à la beauté de la musique. Tenter de se focaliser sur un plan préparé que l'on voudrait appliquer selon les passages est le plus sûr moyen de se perdre.Pour commander l'album de Saimir Pirgu <i>Il mio canto</i> édité par Opus Arte, cliquer ICI

Votre disque "Il mio canto" vient de sortir en France. À quoi correspond-il ?

La plus grande partie du programme correspond aux œuvres que je chante depuis environ 10 ans, et quelques arias se rattachent à des opéras que je vais chanter, comme Luisa Miller… Je souhaitais enregistrer mon répertoire lyrique avant de me lancer dans des opéras plus denses. Cela ne veut absolument pas dire que je vais abandonner les ouvrages que je chante aujourd'hui - Rigoletto, La Bohème et d'autres -, mais parallèlement, je souhaite chanter Faust ou Werther dans des salles plus grandes que celles qui m'ont accueilli jusqu'à présent pour ces opéras. Mon idée est vraiment de témoigner par ce disque de la façon dont j'aborde un répertoire, quitte à être comparé avec d'autres ténors, qu'ils appartiennent à la légende, qu'ils soient interprètes d'aujourd'hui ou incarnent des figures incontournables comme Pavarotti ou Di Stefano. Je crois que le moment est venu d'être entendu par un large public et de recueillir ses impressions.

Comment avez-vous acquis cette envie d'évoluer vers un répertoire différent ?

Saimir Pirgu dans <i>Le Roi Roger</i> à Covent Garden.  © ROH/Bill Cooper

Tout au long de ma carrière, je me suis livré à des essais de rôles. Avant d'être distribué dans Rigoletto dans le monde entier, je crois l'avoir chanté pour la première fois en 2007, puis j'ai laissé le rôle du Duc de côté pendant 3 ans avant de le reprendre sur de plus grandes scènes. Ces expériences sont nécessaires pour pouvoir situer les limites de la voix. Parfois, elles vous font réaliser qu'il est nécessaire de reculer de trois ou quatre pas. Mais il n'y a pas d'autre moyen pour un chanteur que de se tester dans des œuvres. Sans quoi, la quarantaine venue, si vous vous êtes contenté de chanter La Traviata et Rigoletto, comment savoir si vous êtes capable d'aborder Un Bal masqué ou La Bohème ? À mon sens, un chanteur doit aussi pratiquer ces essais pour se comprendre lui-même, quitte à se frotter à des œuvres un peu surdimensionnées.
En juillet 2015, j'ai tenté Un Bal masqué avec l'Orchestre Philharmonique d'Israël dirigé par Zubin Mehta, et j'ai été le premier surpris car tout s'est parfaitement bien passé. Cinq représentations en version de concert se sont succédé sans accroc, et j'ai senti que la résistance ne me faisait pas défaut. J'ai alors pensé que cet opéra pouvait m'orienter vers le répertoire dans lequel je m'exprimerai à moyen terme. Je l'ai ensuite laissé de côté pour quelques années et suis retourné à mon répertoire habituel, attendant 2020 pour le reprendre.

Est-il facile d'évoluer en termes de répertoire par rapport au marché des maisons d'opéra ?

Je crois qu'à la base de tout, il faut un bon chanteur et qu'il chante bien ce qu'il souhaite chanter, peu importe la scène sur laquelle il se produit. Je ne comprends pas pourquoi nous oublions aujourd'hui de nous retourner sur la trajectoire de nos modèles : Domingo, par exemple, a tout chanté de Mozart à Andrea Chenier. Pourquoi devrions-nous changer ? Di Stefano a fait de même, Tito Schipa et José Carreras également. Aucun de ces ténors ne se cantonnait à des rôles lyriques ou à des rôles dramatiques. Au début de leur carrière, ils étaient bien sûr très lyriques, puis ils ont abordé des rôles plus lourds avec les années. Lorsqu'on leur proposait des rôles qu'ils ne pouvaient pas tenir, ils répondaient : "Non, c'est trop lourd pour moi !", et ils déclinaient l'offre… Je ne vois pas les choses autrement. Toutefois je reconnais que, pour aborder un autre répertoire, il faut être très bien préparé. Ensuite, si le public vous accorde sa confiance, tout va bien ! Naturellement, si un chanteur ne chante que le Requiem de Verdi, Otello et je ne sais quel autre opéra depuis de nombreuses années et ne varie pas de sa trajectoire, il finit par être perdu. Mais la faute lui en incombe, et il ne faut pas aller chercher la responsabilité du côté des théâtres. Les maisons d'opéra font appel à vous lorsque vous avez du succès dans un rôle. C'est ce qui s'est passé pour moi lorsque j'ai chanté Rigoletto à Zürich. Le succès que j'ai remporté m'a ouvert les portes d'un autre théâtre, puis j'ai chanté ce rôle à Vienne… On n'engage pas un chanteur sur son nom mais pour le succès qu'il obtient dans ses rôles.

Lors de notre première rencontre, alors que vous chantiez Titus à l'Opéra Garnier, vous aviez parlé de votre coach. L'avez-vous impliqué dans votre évolution en termes de rôles ?

Bien sûr, car j'accorde beaucoup d'importance au dialogue avec mon coach vocal. Mais c'est un sujet que j'ai aussi volontiers abordé avec mon pianiste, certains collègues et chefs d'orchestre car ils sont très attentifs à la qualité de la voix. Par exemple, ils peuvent facilement entendre si elle est plus ronde, plus ou moins chaude…

 

Saimir Pirgu enregistre son album <i>Il mio canto</i> pour Opus Arte à Florence.  © Shawn Butcher

Sur votre album "Il mio canto", parmi les arias de Verdi et Puccini, vous avez enregistré trois extraits de "Faust", "Werther"et "Roméo et Juliette". Quelle est la place de l'opéra français dans votre répertoire ?

À l'heure actuelle, tout le monde me distribue dans le répertoire italien dans la mesure où on associe mon timbre à l'opéra italien. Pour autant, j'aimerais m'exprimer davantage dans l'opéra français dans un contexte approprié. Chaque saison, je tente de chanter deux ou trois rôles français car je souhaite vraiment qu'ils fassent partie de ma carrière. Pour autant, je suis persuadé que la seule vraie façon de les apprendre est de les étudier en France pour être certain de s'immerger dans la bonne prononciation. Quels que soient les efforts fournis pour rendre correctement un texte français, il est nécessaire de parler la langue. En outre, il y a une énorme différence entre porter son attention à la prononciation d'un air et être en mesure d'assurer un grand rôle dans sa totalité. Dans mon optique de chanter davantage d'œuvres françaises, je tiens vraiment à le faire aux côtés d'interprètes français et de chefs français. À mon sens, c'est un des moyens pour avoir une approche juste du répertoire français.

Votre disque propose l'air de Werther "Pourquoi me réveiller ?". Lorsque la note la plus haute est projetée sur le mot "réveiller", chaque ténor semble articuler le français de façon différente…

Ces différences sont très difficiles à expliquer car elles posent deux questions : le problème de la technique, et celui de la langue. Il est très difficile à un chanteur dont la langue maternelle n'est pas le français de comprendre comment s'y prendre. Je suis Albanais et, malgré tous les efforts que je peux déployer pour parfaire mon français chanté, on peut déceler que je ne suis pas Français et que j'aborde cet air "à l'italienne". Du reste mon album est en majorité chanté en italien. De fait, je chante l'air de Werther d'une façon que je qualifierais de "classique". Pour parvenir à la prononciation idéale du mot que vous évoquez, il faudrait que j'adapte ma technique. Ce n'est pas envisageable pour un air, mais cela ne présente rien d'impossible dans l'absolu…
J'en reviens à l'immersion dans la langue française qui me semble un passage obligé. À l'occasion d'un opéra français que je chanterai en France, je compte bien prendre le temps d'essayer de travailler au mieux ma prononciation du français car c'est un axe d'évolution qui m'intéresse. Quoi qu'il en soit, à chaque fois que je chante Werther, j'essaye de tenter de nouvelles choses dans le but de développer mon approche de cet air.

 

Speranza Scappucci et Saimir Pirgu pendant l'enregistrement de <i>Il mio canto</i> à Florence.  © Marco Borrelli

 

Saimir Pirgu et Speranza Scappucci.  © Marco Borrelli

"Il mio canto" a été enregistré avec l'Orchestra del Maggio Musicale Fiorentino sous la direction de Speranza Scappucci. Comment a-t-elle travaillé avec vous ?

Avant tout je dois remercier le Maestro Zubin Mehta de m'avoir permis d'utiliser les talents de ce merveilleux orchestre dont il est le chef principal depuis 30 ans. Le Maestro Mehta et moi avons travaillé en Israël l'été dernier et il m'a vraiment aidé à accéder à cette formation. Lorsque nous avons ensuite pensé à un chef pour diriger l'orchestre, le nom de Speranza Scappucci s'est imposé tant à lui qu'à moi. Je connais Speranza depuis de très nombreuses années. Elle était pianiste au Staatsoper de Vienne, et la principale pianiste du Maestro Riccardo Muti. Elle connaissait parfaitement ma voix et je la tiens pour une excellente musicienne. J'étais donc convaincu qu'allier les forces de ce superbe orchestre à cette chef de grande qualité apporterait quelque chose de superbe. Je ne l'avais jamais vue diriger un orchestre mais elle avait été assistante de grands chefs au Metropolitan, à l'Opéra de Santa Fe et à Glyndebourne, parmi d'autres. Sa carrière est très jeune, mais déjà très belle…
Cette première expérience avec elle s'est avérée étonnante et j'en suis très heureux. Nous avons travaillé sur une base à la fois amicale et très professionnelle, à la recherche de la même qualité. J'ai beaucoup apprécié son adéquation à la musique italienne et française, ainsi qu'au Rosenkavalier. Je crois que l'Orchestra del Maggio Musicale Fiorentino, Speranza et moi, avons réussi à conjuguer nos talents pour aboutir à un album qui correspond à la qualité artistique que nous cherchions.

Vous avez enregistré l'aria du ténor italien du "Chevalier à la Rose". L'avez-vous déjà chanté sur scène ?

Non, mais je le vois comme un rôle à la fois très difficile et très simple. Je serais très heureux d'être engagé pour le chanter et rentrer chez moi juste après ! Cela me semble être le rôle idéal pour Glyndebourne ou Santa Fe car, une fois l'aria passée, vous pouvez prendre du plaisir, aller dans un bar ou au restaurant avec des amis ! À dire vrai, je ne vois pas la partie du Ténor italien comme un rôle mais plutôt comme une aria…

 

Saimir Pirgu, Speranza Cappucci, Stefano Trivelli (producteur exécutif) et Luca Ciammarughi (coordinateur de la production).  © Marco Borrelli

Aujourd'hui, sortir un disque est souvent compliqué pour les artistes. Qu'en a-t-il été pour vous ?

La chose la plus importante à organiser est la façon dont le disque sera commercialisé. Pour un artiste qui est sous contrat avec un label de disques, le problème ne se pose pas. Mais sans label, et en l'absence de distribution digne de ce nom, impossible de trouver votre disque partout et donc d'avoir du succès… La promotion est essentielle, et même incontournable… Je reviens de Londres où j'ai chanté La Traviata au Royal Opera House. Parallèlement à mes sept représentations, j'ai assuré la promotion de mon disque à la BBC Radio et sur BBC TV. J'ai également participé à une soirée où tous les journalistes intéressés par mon disque étaient conviés, ainsi que les fans. En France, c'est la même chose : je suis ici pour le Requiem de Verdi à la Philharmonie mais je dois aussi être interviewé par la chaîne France 24.
La promotion implique d'être présent. C'est la raison pour laquelle je reviendrai le 31 mars à Paris, au Théâtre du Châtelet, pour présenter mon disque. À cette occasion, public et journalistes seront conviés à venir m'entendre. Pour moi, il était important de montrer que je suis le même au disque et sur scène. Je n'ai enregistré aucune aria que je ne pourrais chanter sur scène. Si, après être venus m'entendre, les gens écoutent ensuite mon disque, ils se rendront compte qu'il s'agit de la même voix. Trop souvent, le disque donne aujourd'hui à entendre des chanteurs dont la voix n'est plus la même lorsqu'ils se retrouvent sur scène. Si des spectateurs m'ont vu récemment à Toulouse dans Rigoletto et qu'ils écoutent "La Donna è mobile" sur le disque, je serais heureux qu'ils ne trouvent aucune différence.

 

Saimir Pirgu à l'Opéra de Tirana, en Albanie, pendant la tournée <i>Il mio canto</i>.   D.R.

Votre récital au Théâtre du Châtelet, le 31 mars, fait partie d'une tournée de promotion du disque…

Il mio canto est une tournée de neuf concerts dans le monde entier. Quelques concerts sont proposés avec orchestre - Florence, New York, Moscou et Tirana -, et les autres, comme au Châtelet, sont accompagnés au piano. La formation chambriste me donne l'occasion d'introduire les arias que je chante et d'expliquer en quoi consistent certaines variantes, pourquoi une aria de La Traviata n'est pas tout à fait la même en scène et au disque, et toutes ces choses que le public ignore souvent. Cet échange avec les gens est plus important pour moi que le récital en lui-même, et j'envisage de lui consacrer du temps.

 

Séance de signature pour Saimir Pirgu au Tokyo Kioi Concert Hall pendant la tournée <i>Il mio canto</i>.   D.R.

Chanter en récital plusieurs airs d'opéras, c'est accumuler les difficultés de plusieurs œuvres sur un temps très court. Comment vous y prenez-vous ?

Je suis sûr que le public comprend très bien qu'un chanteur qui saute allègrement d'aria en aria de Donizetti à Verdi, puis à Puccini, ne peut pas avoir la même fraîcheur qu'au disque. Mais c'est toujours ainsi. Il faut se préparer et savoir gérer sa voix de façon à ne pas tout donner lorsque ce n'est pas nécessaire et réserver son énergie pour les passages qui le demandent. Plus que tout, il est important d'apporter de la qualité à ce qu'attendent les gens. J'ai l'habitude de ce genre de concert mais je confirme que ce n'est pas simple à gérer. Il m'est même arrivé de chanter jusqu'à vingt arias. Bien sûr, le lendemain, il est indispensable de laisser la voix au repos. Je me laisse faire volontiers lorsque le public est particulièrement gentil, ce qui était le cas à Parme. Les gens connaissaient très bien Verdi, et à la fin du concert avec orchestre, le public me lançait : "Chante ça !". On a apporté un piano, et j'ai chanté ce que les gens demandaient. Après une pause avec Parmesan et Lambrusco, j'ai recommencé à chanter. Ce n'était plus un concert mais une soirée entre amis. J'ai adoré ce moment si différent. Il émanait de ce public une chose à laquelle je ne pouvais répondre que par l'émotion du chant.

Vous avez récemment chanté dans "Rigoletto" au Capitole de Toulouse dans la production de Nicolas Joel et vous avez fait le choix des nuances pour incarner le Duc de Mantoue…

Saimir Pirgu interprète le Duc de Mantoue dans <i>Rigoletto</i> au Capitole de Toulouse.  © Tim WeilerSur le plan vocal, le Duc de Mantoue peut-être approché de deux façons. On peut faire le choix de la brutalité et des forte, ce qui correspond sans doute à l'idée qui prévaut concernant ce personnage brut de décoffrage qui peut tout avoir mais ne possède aucune classe. Mais, pour moi, le Duc est bien plus subtil. C'est un homme mauvais et sarcastique à l'âme noire. Or exprimer ces aspects ne passe pas par une démonstration de puissance vocale. Lorsque le moment vient de l'aria si connue "La Donna è mobile", il ne s'agit pas de chanter à tue-tête mais de faire comprendre en quoi "la femme est changeante". On peut penser qu'il cherche à séduire Maddalena par son chant, mais c'est en réalité bien plus profond.
J'ai chanté dans d'autres productions où les metteurs en scène s'intéressaient avec précision à la noirceur du Duc et ne s'arrêtaient pas aux apparences. Je crois qu'il est nécessaire d'interpréter cette méchanceté et de la servir par des couleurs vocales et des contrastes. Jouer les mots avec le plus de précision possible me semble bien préférable à chercher à pousser la note pour contenter quelques mélomanes qui n'attendent que ça. Il m'est arrivé à deux reprises de lancer des si aigus et le public était heureux. Mais je crois que ce qui peut me distinguer d'autres ténors, c'est vraiment la finesse que je souhaite apporter au traitement de ce personnage. C'est ainsi qu'il me convainc le plus, et c'est sans doute aussi le meilleur moyen de convaincre le public.
Par ailleurs, je retrouverai l’Orchestre du Capitole dirigé par Tugan Sokhiev pour le Requiem de Berlioz le 5 avril au Bolchoi de Moscou, et les 23 et 24 mai au Musikverein de Vienne.

La semaine dernière vous avez chanté Alfredo dans "La Traviata" à Covent Garden. Cette représentation était diffusée dans les cinémas. Cela ajoute-t-il à la pression ?

Une représentation filmée n'est pas un spectacle comme les autres. Savoir qu'un micro vous enregistre et que vous êtes filmé par plusieurs caméras incite à se surpasser. Le public qui vous voit depuis l'auditorium est une chose, mais vous avez aussi la conscience d'être vu par une quantité d'autres spectateurs installés dans les cinémas, auxquels rien n'échappe de votre prestation. Il est donc naturel de ne pas être aussi détendu que pour une soirée normale.
Ceci dit, je chante La Traviata depuis 10 ans et j'ai dû participer à une dizaine de nouvelles productions. L'expérience et la connaissance du rôle, dans le cas présent, m'ont permis de calmer le jeu dans une certaine mesure car, croyez-moi, chanter devant un public, que vous soyez ou non enregistré, engendre toujours un stress. Savoir que vous êtes enregistré l'amplifie.

 

Venera Gimadieva et Saimir Pirgu dans <i>La Traviata</i> sur la scène du Royal Opera House.  © ROH/Tristram Kenton

La soprano russe Venera Gimadieva est en passe de devenir une Violetta incontournable. A-t-il été facile de créer une relation sensible avec elle ?

Oh que oui ! J'ai adoré chanter avec Venera. C'était sa première Violetta à Londres, et la première fois que j'étais distribué avec elle. Dès la première répétition, une incroyable alchimie s'exprimait déjà entre nous. Dans ma carrière, j'ai eu peu d'occasions comme celle-ci de me trouver face à une Violetta avec laquelle le courant passait aussi bien. Non seulement par le chant, mais par l'approche physique et théâtrale qui permet aux rôles d'exister. Pour une raison que je ne saurais expliquer, je crois que certains rôles sont faits pour certains chanteurs, et Venera est Violetta. Chaque jour, elle a été capable de me donner de l'émotion. Je pense qu'elle est au début d'une grande carrière.
Par ailleurs, la production "à l'ancienne" de Richard Eyre est magnifique et les costumes sont splendides. Mon collègue Luca Salsi était épatant, de même que le chef Yves Abel. Parvenir à un pareil équilibre n'est pas si fréquent, et nous avons remporté un merveilleux succès tant critique que public. Sur Twitter, les spectateurs ont exprimé en nombre leur plaisir à la suite de cette Traviata.

 

<i>Le Roi Roger</i> mis en scène par Kasper Holten : Alan Ewing (l'Archevêque), Mariusz Kwiecien (le Roi Roger), Saimir Pirgu (le Berger) et Georgia Jarman (Roxana).  © ROH/Bill Cooper

Toujours au Royal Opera House, l'année dernière, vous avez chanté le rôle du Berger dans "Le Roi Roger". Kasper Holten signait la mise en scène et ce spectacle est disponible en Blu-ray et DVD chez Opus Arte. Quels souvenirs gardez-vous de cette production ?

Chanter dans Le Roi Roger était une véritable aventure. Cet opéra sortait de mon répertoire habituel et je n'avais aucune expérience de la sorte. Je suis musicien de formation, mais j'avoue que la prononciation du polonais a été très difficile, et il m'a fallu du temps pour apprendre ce rôle. Même Antonio Pappano, avec lequel j'ai beaucoup travaillé et qui me connaît très bien, était surpris par la façon dont un ténor rompu à l'opéra italien pouvait se lancer dans un répertoire totalement différent. Mais je dois dire que j'ai adoré tant la musique de Szymanowski que la mise en scène de Kasper Holten. Participer à cette production est même sans doute une des plus belles choses que j'ai faites. La conjugaison entre cette incroyable musique, l'intelligence des idées de Kasper Holten, la musicalité de Pappano et, bien sûr, la présence de Mariusz Kwiecien dans le rôle principal ont abouti à un spectacle au-delà des mots. Le public était extatique à la fin de la représentation.

 

Le ténor Saimir Pirgu est ambassadeur de l'organisation Down Syndrome Albania.  D.R.

J'ai vu ensuite le DVD de la captation et l'impression n'est pas la même. Ce qui se produisait dans la salle était incroyable… Le Roi Roger n'est pas à proprement parler un opéra facile mais je pense qu'il est injuste de ne pas le représenter plus souvent. Habituellement, le ténor se voit confier essentiellement des rôles positifs ou des personnages d'amoureux. Dans Le Roi Roger, le Berger commence comme un personnage positif et se transforme en une espèce de crapule façon Iago. Aussi, j'ai trouvé passionnant d'aborder ce rôle.

Depuis 2013, vous êtes ambassadeur de Down Syndrome Albania. Voulez-vous vous exprimer sur ce point ?

Personne dans ma famille n'est atteint du syndrome de Down, mais si j'ai été sensibilisé à cette différence, c'est qu'en Albanie, bien peu de personnes en parlent. De nombreuses personnes voyaient un problème dans la trisomie 21, ce qui est faux, d'où ce silence fréquent autour de la situation. Les mentalités ont toutefois évolué ces toutes dernières années et on commence à accepter la différence en tant que telle et non comme une maladie. Or l'acceptation de cette différence dès l'enfance des gens concernés permet une intégration dans la société. Une femme, dont le fils est atteint du syndrome, m'a écrit une très belle lettre pour me convaincre d'utiliser ma voix pour aider à la compréhension de ce qu'est la trisomie 21 en Albanie. J'ai été très touché par cette demande et je me suis dit que je pourrais apporter le concours de ma voix pour aider à une démarche pédagogique de ce type, et en particulier pour les enfants atteints du syndrome. J'ai ainsi fait un concert pour aider la cause et accepté de devenir ambassadeur de la structure qui se bat pour le droit à la différence. Nous essayons ensemble d'organiser des événements dans le but de sensibiliser les gens…

 

Saimir Pirgu et Zubin Mehta à Tel Aviv.   D.R.

L'été prochain vous serez aux Chorégies d'Orange avec Sonia Yoncheva. Avez-vous l'habitude de chanter en plein air ?

Après avoir chanté aux Arènes de Vérone, je ne pense pas être dépaysé aux Chorégies d'Orange. Chanter en extérieur n'est pas foncièrement différent car, fondamentalement, que ce soit à l'Opéra Bastille, à Garnier, au Théâtre du Châtelet ou à Orange, il n'y a qu'une seule façon de chanter. En revanche, la perception du son peut être complètement différente. Mais, pour le public, c'est la même chose. Le chanteur qui se retrouve devant l'immensité d'un théâtre en plein air a comme premier réflexe de pousser la voix. Mais il faut au contraire contrôler, ce qui est un aspect de notre métier dès lors que nous sommes constamment confrontés à des scènes et à des réalités différentes.
Je suis par ailleurs très heureux de retrouver Sonia Yoncheva à Orange car notre première collaboration était très réussie. C'est à l'occasion d'un remplacement que je me suis retrouvé face à elle dans La Traviata à Berlin où le Maestro Barenboim m'a appelé au moment des Fêtes de Noël. Sonia est une excellente musicienne et une très belle personne. Nous chanterons plusieurs duos à Orange - Roméo et Juliette, Manon, La Bohème… - et je pense que ce récital sera un très beau moment. Le 5 août marquera aussi mes débuts aux Chorégies, ce dont je me réjouis beaucoup.

En tant que chanteur international, vous connaissez bien le monde de l'opéra. Si vous aviez le pouvoir de changer quelque chose, que feriez-vous ?

J'aimerais simplement qu'après la précipitation qui marque ces dernières années de globalisation, chacun trouve le calme et prenne conscience de la qualité de ce que nous avons. Cela ne doit pas se limiter ni à la musique ni à l'opéra, mais englober toute notre vie au quotidien. Nous avons tendance à vivre en pensant que posséder plus est un but. Il faut pouvoir s'élever, peut-être même sacrifier quelque chose ou accepter d'avoir moins, mais avec davantage de qualité.
Sur le plan de la musique, à quoi servent cinq orchestres dans une petite ville ou sept conservatoires qui ne produisent rien quand on pourrait se concentrer sur la qualité et non la quantité ? La diminution des finances publiques fait que les prochaines années verront sans doute la disparition de certaines formations et structures. J'espère que cela permettra de faire prendre conscience que nous ne devons pas perdre certaines valeurs et devons même faire en sorte qu'elles vivent au travers d'une expression culturelle de qualité. Il faut 10 ans à un chanteur pour se construire et un grand nombre de représentations réussies pour imposer son nom. De la même façon, la culture a besoin de temps pour évoluer.

 

Saimir Pirgu et son pianiste Enrico Gerola au Staatsoper Berlin pendant la tournée <i>Il mio canto</i>.   D.R.

Quels sont les axes importants de votre futur ?

Je chanterai dans Roméo et Juliette à Barcelone, ce dont je me réjouis beaucoup car je n'ai encore jamais chanté Roméo dans une nouvelle production. En 2019-2020, ce sera Hoffmann et, en matière de nouveaux rôles dans des versions mises en scène, il y aura Don Carlos et Un Bal masqué. Je me prépare avec soin à ces rendez-vous sans oublier pour autant mon répertoire actuel : une nouvelle production de Rigoletto à Amsterdam, une Traviata à Berlin, un certain nombre de Requiem de Verdi… Mon désir est d'inclure progressivement de nouveaux rôles parmi ceux que je chante actuellement. J'espère que Dieu me donnera le calme et la possibilité de prendre soin de ma voix.


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 9 février 2016

 


Pour en savoir plus sur Saimir Pirgu :

http://www.saimirpirgu.com/

 

Mots-clés

Chorégies d'Orange
Enrico Gerola
La Traviata
Le Roi Roger
Rigoletto
Royal Opera House, London
Saimir Pirgu
Sonia Yoncheva
Speranza Scappucci
Théâtre du Capitole
Théâtre du Châtelet, Paris
Venera Gimadieva

Index des mots-clés

Vidéo

Saimir Pirgu enregistre "Il mio canto"

Imprimer cette page

Imprimer

Envoyer cette page à un(e) ami(e)

Envoyer

Tutti Ovation
Andrea Chénier avec Jonas Kaufmann et Eva-Maria Westbroek - Tutti Ovation
Don Pasquale à Glyndebourne, Tutti Ovation
Les Blu-ray et DVD des Maîtres chanteurs de Nuremberg à Glyndebourne obtiennent le label Tutti Ovation
L'Elixir d'amour - Baden-Baden 2012 - Tutti Ovation
Les Maîtres chanteurs de Nuremberg - Salzbourg 2013 - Tutti Ovation

Se connecter

S'identifier

 

Mot de passe oublié ?

 

Vous n'êtes pas encore inscrit ?

Inscrivez-vous

Fermer

logoCe texte est la propriété de Tutti Magazine. Toute reproduction en tout ou partie est interdite quel que soit le support sans autorisation écrite de Tutti Magazine. Article L.122-4 du Code de la propriété intellectuelle.