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Rima Tawil enregistre les mélodies de Verdi et Mascagni

Rima Tawil.  © Éric SpiridigliozziNous retrouvons Rima Tawil alors qu'elle revient tout juste d'Autriche où elle interprétait, à Bruck, le rôle de Malwina dans Le Vampire d'Heinrich Marschner sous la direction de Manfred Müssauer. L'occasion, pour nous, de faire un retour sur son dernier enregistrement consacré aux mélodies rares de Verdi et Mascagni, et d'évoquer son prochain récital à la Salle Gaveau…

Rima Tawil donnera un unique concert à la Salle Gaveau le 12 décembre à 20h30 autour des mélodies rares de Mascagni et Verdi. À cette occasion, la soprano sera entourée de Stefano Adabbo (piano), Diego Tosi (violon), Pierre Lénert (alto) et Carine Balit (violoncelle). Tous les renseignements ICI.


Tutti-magazine : L'année dernière vous avez enregistré un disque de mélodies de Massenet. En mai 2013, vous êtes entrée en studio pour un nouveau disque de mélodies. Qu'est-ce que cette forme d'expression vous permet d'exprimer ?

Rima Tawil : C'est avec la maturité vocale que je me suis réconciliée avec la mélodie. Auparavant, je l'avoue, ce genre d'expression m'ennuyait. Bien sûr, mes études m'avaient familiarisée avec les mélodies de Fauré, Debussy et Ravel, mais le cœur n'y était pas. Mais, après avoir beaucoup chanté l'opéra et m'être vue refuser d'être distribuée dans des opérettes en raison d'une voix que l'on jugeait trop noire, trop riche et ronde, je me suis intéressée aux mélodies de Massenet. J'ai interprété et enregistré des airs d'opéras, et il me semblait ensuite important de rendre également hommage à l'inspiration mélodique du compositeur. Aujourd'hui, mon rapport à la mélodie a beaucoup évolué et je me réjouis de partager avec le public un répertoire souvent délicieux et parfois somptueux.

 

Rima Tawil chante Massenet à la Salle Gaveau, entourée de Pierre Lénert (alto), Jeff Cohen (piano) et Carine Balit (violoncelle).  © Éric Spiridigliozzi

 

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Ce nouveau disque propose des arie da camera de Verdi et Mascagni. Pourquoi ce choix ?

Ce programme s'est imposé de lui-même comme un double hommage rendu à Giuseppe Verdi pour le bicentenaire de la date anniversaire de sa naissance, et à Pietro Mascagni pour le cent-cinquantième anniversaire de sa naissance. Il était important, pour moi, de ne pas oublier Mascagni car son écriture est superbe et bien peu mise en valeur de nos jours, pour ne pas dire oubliée.

Vous avez choisi 11 mélodies de Verdi et 11 de Mascagni. Comment avez-vous effectué cette sélection ?

J'ai réalisé ce choix avec mon Maestro de La Scala, Stefano Adabbo, que je connais depuis plus de 20 ans. Pour Verdi, le catalogue de mélodies dans lequel nous avons puisé était plus important que celui de Mascagni. Nous avons fait ces recherches à distance, chacun de notre côté, en communiquant par e-mails, et nous sommes tombés d'accord sur les mélodies qui composeraient le programme du disque. Nous avons pu arrêter ce choix rapidement, ce qui m'a permis de travailler dans un climat détendu et de me concentrer plus facilement pour rentrer en profondeur dans les textes et la musique. Bien sûr, cette sélection a été faite en fonction de ma voix, mais les mélodies de Verdi que nous avons choisies n'ont pas été beaucoup enregistrées. Nous avons également dû nous limiter car nous disposions de plus de mélodies que celles que peut contenir le disque…

Séance photos pour Rima Tawil à l'hôtel San Régis.  © Éric Spiridigliozzi

Connaissiez-vous les mélodies que vous avez enregistrées ?

Je connaissais déjà certaines mélodies et je savais, par exemple, que L'Abandonnée de Verdi constituerait un grand défi. Je me souviens m'être dit que jamais je ne pourrais chanter cette mélodie ! S'agissant de Verdi, je n'ai jamais utilisé le mot "inchantable", mais je crois que nous sommes proches de ce qualificatif avec les acrobaties vocales tellement exigeantes de cette écriture. Cette difficulté était peut-être un hommage de Verdi aux qualités techniques de Giuseppina Strepponi, mais le fait est que cette Abandonnée navigue entre les tessitures et laisse peu de place à la respiration. L'intonation juste et la rondeur sont également très difficiles à trouver dans cette aria.

Quel rapport entretenez-vous avec la musique de Verdi ?

Verdi ? C'est "amore mio" au point que son buste trône près de mon piano ! Durant mon enfance, son Requiem tonitruait souvent à la maison. À 20 ans je développais une adoration pour Traviata ainsi que pour les héroïnes de Puccini. Puis, en travaillant avec feu mon Maître Robert Kettelson qui restera à jamais gravé dans ma mémoire, j'ai compris tout ce que la musique de Verdi demandait à ses interprètes comme les écueils contenus dans les parties de soprano. Ce Maestro savait tout de la voix, me conduisait et me soutenait. Ce qu'il m'a apporté a définitivement ancré en moi ce lien inconditionnel que je ressens avec la musique de Verdi. De même, je suis extrêmement sensible au sens de l'humour ou au côté tragique voire pathétique inscrits dans ses œuvres et qu'il convient d'exprimer avec le plus de précision possible. Par exemple, Verdi peut demander une expression dramatique soutenue par une écriture en mode majeur et, dans le cours d'un même air, on peut ainsi naviguer sur plusieurs tonalités qui alternent tout en conservant la même intensité dans l'interprétation. Je serais vraiment heureuse si je suis parvenue à traduire ces différents états dans ma façon de chanter. Je suis également très sensible au patriotisme de Verdi et son implication dans la politique de l'Italie. Comme Garibaldi et Cavour, Verdi a été lui aussi un des symboles de la libération et de l’unité de son pays. Il Brigidino, qui se présente comme une chansonnette sans prétention, contient pourtant une haute teneur patriotique. Je n'occulte jamais cet aspect de Verdi, pas plus que la souffrance liée à la perte de ses deux enfants, lorsque j'aborde sa musique car cela lui apporte un véritable sens.

 

Rima Tawil enregistre Verdi et Mascagni au Temple Saint-Pierre.  © Éric Spiridigliozzi

Avec quel rôle de Verdi avez-vous ressenti le plus cette affinité avec le compositeur ?

Elisabetta dans Don Carlo a été une vraie révélation. Ce rôle m'a apporté l'assurance que j'étais faite pour cela. Pensez qu'Elisabetta est présente sur scène pendant 5 actes et qu'elle finit l'opéra par le grand air "Tu che le vanità" avant d'enchaîner un duo avec le ténor… Ce rôle est un rôle que je chéris au plus haut point.

Retrouvez-vous dans les arias de Verdi la teneur musicale des rôles d'opéras que vous chantez à la scène ?

Elles représentent une forme d'ébauche des opéras de Verdi. Mais il est vrai qu'il est impossible d'aborder une de ces arias sans penser "opéra". Ainsi, le dramatisme de"Perduta ho la pace" évoque sans conteste des couleurs opératiques et "La Zingara" annonce la gitane Azucena du Trouvère. De même, on trouve dans l'écriture vertigineuse de L'Abandonnée ce que seront les futures cabalettes. Je vous confierai même que la richesse et la profondeur dramatique de l'aria "Nell'orror di notte oscura" m'ont bouleversée plus d'une fois lorsque je l'ai enregistrée…

Rima Tawil répète le rôle de Malwina dans <i>Le Vampire</i> d'Heinrich Marschner. La Donau Philharmonie est dirigée par Manfred Müssauer.  D.R.

L'Abandonnée de Verdi est la seule aria écrite en français. Comment ressentez-vous la différence de langue dans un cadre où l'expression est en italien ?

Le texte français est une des raisons qui m'ont incitée à choisir cette aria. Si la langue ne m'a posé aucun problème au milieu de tous ces airs en italien, je crois que je le dois à mon expérience récente liée aux mélodies de Massenet. C'est sans aucun doute ce qui m'a permis de me sentir aussi à l'aise par rapport au texte français. Je n'ai d'ailleurs pas voulu rouler les "r" mais préserver une intelligibilité proche du français parlé. Comme je vous l'ai dit, L'Abandonnée était le pari de ce disque. En chantant cette aria, j'ai toujours l'impression d'aborder une étude comme celles que l'on pratique après s'être pré-chauffé la voix, avant d'aborder les airs d'opéras proprement dits !

Pietà Signor est sans doute l'aria de Verdi qui demande le plus d'introspection. Quelle inspiration guide votre chant ?

C'est au plus profond de mon être que je trouve l'inspiration pour Pietà Signor. Je ne peux pas mieux comparer l'émotion qui me guide qu'en parlant de prière. Pas une prière que l'on récite mais plutôt une prière que l'on vit à travers son application et qui tend au sacrifice. Je sais devoir rassembler toute mon énergie et tout mon souffle pour aborder cet air. L'enregistrement a d'ailleurs été difficile car j'hésitais à terminer l'air avec une voix frêle et fragile dans un sens de supplication. Je pouvais utiliser pour cela une voix mixte de tête et de poitrine quitte à laisser de côté la rondeur qui fait la beauté de la voix. Mais l'expression et l'authenticité des sentiments que je voulais faire passer m'ont persuadé d'avancer dans cette voie. Verdi n'était pas un homme religieux mais il m'est impossible de penser qu'il ne savait pas prier lorsque je me trouve face à cette incroyable inspiration. On la retrouve dans son Ave Maria et dans l'Ave Maria d'Otello.

 

Rima Tawil en concert à Suttgart, sous la direction de Manfred Müssauer.  D.R.

La voix se pose-t-elle différemment sur l'écriture de Verdi et celle de Mascagni ?

Pour moi, l'écriture de Verdi représente une école de chant. Celle de Mascagni demande plus de voix, plus de puissance et de démonstration. Il y a aussi un aspect sensuel dans sa musique, comme dans la Serenata, qui est absent des airs de Verdi rassemblés ici. Avec Verdi, nous sommes plus proches de la scène. Avec Mascagni, je trouve une dimension plus intime. Mais, en ce qui concerne la pose de voix, elle est à peu près similaire avec ces deux écritures.

Rima Tawil et Stefano Adabbo enregistrent.  © Éric Spiridigliozzi

Plusieurs mélodies de Mascagni que vous avez enregistrées sont tirées d'opéras…

Pour Mascagni, nous avons tout d'abord choisi les mélodies qui nous plaisaient. Ensuite, comme la plupart des opéras du compositeur sont peu connus, voire inconnus, j'ai pensé qu'il était intéressant de proposer des airs représentatifs de la beauté de ces œuvres. L'Ave Maria que je chante est un cas un peu particulier car il est basé sur l'Intermezzo de l'opéra Cavalleria rusticana mais, dans l'opéra, il n'est pas chanté. Quant aux autres arias, je me souviens très bien avoir travaillé à mes débuts "Flammen perdonami" tiré de Lodoletta et j'ai souhaité l'enregistrer car il fait partie des airs très peu chantés. Cette aria est suivie d'une scène de quinze minutes extraordinairement belle, mais il était impossible de l'enregistrer pour ce disque. D'autant que l'orchestre est si beau qu'il est difficile de s'en passer. Même chose pour l'opéra I Rantzau. Qui se rappelle aujourd'hui de cette œuvre ? Quant à Si, il s'agit de l'unique opérette composée par Mascagni. L'air que je chante, "Le Lettere" est dévolu à Vera, un soprano plus lourd que l'héroïne Si, surnommée ainsi pour avoir construit sa carrière en disant "oui" en permanence ! C'est d'ailleurs l'objet du dernier air du disque, "Sortita di Si", où Si parle de sa carrière liée au "oui" mais s'interroge sur sa véritable valeur artistique.

 

Le baryton Jeffrey William et Rima Tawil répètent <i>Le Vampire</i> d'Heinrich Marschner à Bruck, en Autriche.  D.R.

 

 

Vous avez enregistré votre précédent disque avec le pianiste Jeff Cohen, mais c'est avec Stefano Adabbo que vous avez travaillé pour ce nouvel enregistrement. Travaillez-vous différemment avec ces deux musiciens ?

Avant tout, je dois dire que je les adore tous les deux. Tous deux ont une compétence incontestable en tant que chef de chant et pianiste concertiste. La personnalité de Jeff est fascinante. D'origine américaine, il connaît parfaitement le français et l'écrit aussi bien. C'était un atout pour enregistrer Massenet avec lui. De plus, il se montre entreprenant et rapide. Il a même un côté fougueux, en tout cas inventif. Stefano, quant à lui, a plus un profil de maître enseignant, de pédagogue et de répétiteur. Plus discret que Jeff, il se montre très exigeant sur l'italien et la conduite d'une phrase. Sur le plan pianistique, ce sont deux grands pianistes avec lesquels j’ai eu beaucoup de plaisir à travailler.

Quelle ambiance régnait sur l'enregistrement de ce nouveau disque ?

Nous avons enregistré cet album en 4 jours. Nous avons dû différer la dernière session pour des raisons de planning du Temple Saint-Pierre qui nous accueillait. L'ambiance de cet enregistrement était très harmonieuse mais un peu différente de celle de la préparation du disque de mélodies de Massenet que j'ai enregistrées au même endroit avec Jeff Cohen et la violoncelliste Carine Balit. Nous étions alors en plein été et avec du monde dans la salle… Avec Stefano, les arias de Verdi et Mascagni nous ont plongés dans une atmosphère plus concentrée sans doute liée à l'exigence vocale de la musique.

La plupart des pièces demandent une très grande maîtrise technique. Avez-vous organisé les sessions d'enregistrement en fonction d'une préparation vocale spécifique selon les pièces ?

Non, les sessions d'enregistrement ont été organisées au jour le jour et je serais incapable de vous dire par quelle aria nous avons commencé. Ceci dit, nous avons suivi une certaine logique par rapport à la voix en débutant une session par les airs qui utilisent la tessiture la plus centrale. Nous n'avons pas du tout envisagé ces sessions en enregistrant d'abord un compositeur, puis l'autre. Cependant, s'il convient de bien gérer la voix, il ne faut pas oublier que les parties de piano peuvent être également particulièrement exigeantes. C'est le cas de la Ballata medievale de Mascagni… Notre ressenti nous a, en fait, guidés.

 

Rima Tawil enregistre l'air de <i>Giuditta</i> de Lehar <i>Meine Lippen Sie küssen so heiss</i> à Bruck en août 2013.  D.R.

Le 12 décembre, vous présenterez ces mélodies de Verdi et Mascagni à la Salle Gaveau dans une configuration musicale différente du disque…

Les mélodies de Massenet accompagnées au piano, à l'alto et au violoncelle lors de mon précédent concert à Gaveau ont remporté un franc succès. Forte de cette expérience, je serai à nouveau accompagnée le 12 décembre par cette formation à laquelle viendra s'ajouter un violon. La matière existe pour les airs d'opéras et Stefano Adabbo a déjà terminé tous les arrangements des mélodies. Nous retrouverons donc Carine Balit au violoncelle et Pierre Lénert à l'alto, Stefano Adabbo sera au piano et le jeune violoniste Diego Tosi rejoindra ce quatuor d'instrumentistes.

Avec votre album Orientarias, vous chantiez pour la première fois en arabe des mélodies spécialement écrites pour vous. Pensez-vous à une suite ?

Orientarias est un projet toujours vivant. Des concerts sont prévus en Égypte au Caire, à Alexandrie et à Carthage mais la violence qui sévit actuellement dans les pays arabes va sans doute mettre un frein à ces concerts. Ceci étant, je réfléchis toujours à une version scénique d'Orientarias qui serait chantée, bien sûr, mais avec un orchestre dans la fosse. Au moment où je vous parle, de nouveaux airs sont en cours d'écriture. Ces nouvelles mélodies seront sans doute proposées dans une perspective chambriste différente du projet initial développé pour orchestre symphonique.

Lorsque nous nous étions rencontrés en octobre 2012, vous envisagiez d'enregistrer Turandot. Où en êtes-vous de ce projet

Turandot reste pour le moment au stade du rêve. Il y a tant de rôles que j'aimerais aborder que je laisse pour le moment cet opéra de côté. De toute façon, je considère plus cette œuvre comme un aboutissement. J'ai débuté dans le rôle de Liù et pourquoi pas, en fin de carrière, chanter la princesse de glace ? Auparavant, il se pourrait que je chante le rôle de Carmen. Je sais que Bizet a écrit ce rôle pour une soprano, alors, pourquoi pas me lancer ? J'ai, du reste, déjà chanté plusieurs fois les airs de Carmen en concert avec orchestre. Enfin, pour rester au niveau des rêves que je nourris avec espoir, il y a Aida et… Tosca…

 

Propos recueillis par Philippe Banel
Le 20 août 2013




Le disque de Rima Tawil est également disponible
sur le site UnaVoltaMusic.com

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Giuseppe Verdi
Pietro Mascagni
Rima Tawil

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