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Interview de Raphaël Pichon, chef d'orchestre

Raphaël Pichon.  © Jean-Baptiste Millot/Harmonia MundiActualité chargée pour l'Ensemble Pygmalion et son chef Raphaël Pichon : un anniversaire de dix années d'une brillante et constante progression, et un disque original paru chez Harmonia Mundi, premier d'une trilogie de rares pépites dédiées à la forme "canon" : Les Filles du Rhin
Nous rencontrons Raphaël Pichon peu de temps avant la tournée de l'Ensemble Pygmalion qui accompagnera Sabine Devieilhe en Chine dans le programme Mozart et les sœurs Weber, énorme succès au concert et au disque.

 

En 2016, Pygmalion fête ses dix ans d'existence. Quelles ont été les étapes clés de son évolution ?

Plus que des étapes qui, bien sûr, jalonnent le parcours de Pygmalion, je vois surtout la construction accomplie, une chose qui m'est infiniment chère. Nous venons de terminer une tournée avec La Passion selon Saint Matthieu et il s'agissait d'une promesse que je m'étais faite : si notre aventure durait, nous donnerions cette Saint Matthieu pour nos dix ans. Avec cet objectif, il y avait une volonté de construire et de mériter ces futurs Paradis tout en cimentant notre répertoire avec Jean-Sébastien Bach.

Bach vous a accompagné dans votre évolution…

Bach est à l'origine de toute cette accumulation d'expériences que nous avons traversées et de nos découvertes, d'abord par des pages plus méconnues de son répertoire, en tout cas en France. Cela me renvoie aux Messes brèves qui se situent au départ de l'aventure de Pygmalion. Ces "petites messes" nous ont naturellement portés vers une Messe en si dans sa première version de Dresde, laquelle nous a emmenés ensuite vers la grande Messe en si que nous avons donnée pour la première fois il y a quatre ans… De la même façon, la Köthener Trauermusik, une autre page quelque peu cachée du répertoire, nous a permis de préparer cette Saint Matthieu devenue d'actualité.
J'aime l'idée qu'une œuvre en prépare une autre, et que nous avons l'opportunité de visiter différents chefs-d'œuvre qui vont nous donner les clés pour visiter les prochains. Je crois que la suite de notre aventure devrait se construire en partie de cette façon. Nous allons nous façonner autour de cette progression avec, à l'esprit, une notion d'héritage et une volonté de cohérence. Cette cohérence est très importante dans la façon dont nous organisons notre travail du répertoire.

 

Applaudissements pour Raphaël Pichon et Pygmalion à l'issue de <i>La Passion selon Saint-Matthieu</i> à la Chapelle Royale du Château de Versailles.

Par son programme votre nouveau disque "Les Filles du Rhin" marque une évolution de répertoire…

Ces Filles du Rhin sont effectivement une première entrée, même si nous jouons du répertoire romantique depuis cinq ou six ans de façon régulière. Ce disque peut aussi matérialiser une voie menant à de futurs grands projets avec orchestre romantique comme les Psaumes de Mendelssohn que nous proposerons dans un mois, ou l'oratorio Elias la saison prochaine.

La scène est également un axe d'expression pour Pygmalion…

À côté des œuvres maîtresses du répertoire germanique avec lesquelles nous avançons depuis dix ans, il y a cette expérience très forte qu'est notre rencontre avec la scène, mais aussi avec les premiers ouvrages lyriques, tel Dardanus de Jean-Philippe Rameau en 2011. Notre premier projet scénique, Trauernacht, était construit autour des Cantates de Bach, ce que je trouvais très cohérent pour l'ensemble, même s'il était un peu étrange pour Pygmalion de rentrer dans une fosse avec Jean-Sébastien Bach ! Nous avons créé ce spectacle au Festival d'Aix-en-Provence en 2014…

 

Raphaël Pichon et la soprano Sabine Devieilhe.  © Josep Molina/Erato

Puis, il y a eu Mozart, assez récemment…

Cette première aventure avec Mozart et la Messe en ut était très importante pour moi. Puis ce projet s'est rapidement conjugué avec notre premier disque avec Sabine Devieilhe autour des Sœurs Weber pour le label Erato. C'était une grande étape pour Pygmalion car, pour la première fois, nous changions nos instruments baroques pour des instruments classiques. Et ce n'est pas rien ! Le langage était également différent, mais surtout, nous abordions un exercice très particulier qui est de nous placer au service d'un chanteur et d'une voix. Nous avons appris à accompagner alors que, jusque-là, nous étions très centrés sur la relation complice entre un chœur et un orchestre, tout en développant l'idée du chœur indépendant de l'orchestre avec de nombreux programmes a cappella ou en petit ensemble de chambre. À l'occasion de ce disque, nous avons découvert que Pygmalion pouvait aussi constituer une entité "orchestre" à part entière… Cette première expérience Mozart va donner naissance à d'autres projets Mozart avec Idoménée, dans quelque temps, et une première Flûte enchantée.
Une chose qui me tient beaucoup à cœur pour Pygmalion est que le futur soit autant centré sur la partie vocale que sur la partie instrumentale. J'aimerais développer ces deux outils de façon indépendante.

Vous dirigez un groupe, or la gestion va nécessairement de pair avec la partie artistique…

Monter son propre ensemble est un métier sans doute absolument différent de celui de chef symphonique même si, avec les postes qu'il peut occuper ici et là, celui-ci doit prendre en compte lui aussi cette dimension de management artistique ou humain. Pour ma part, j'aime cette dimension. Mais elle me fait peur aussi car c'est un exercice très délicat. Pygmalion s'est vraiment construit sur l'idée que l'humain est au cœur de cette aventure, d'autant que nous avons commencé très jeunes. Ce groupe s'est constitué d'abord autour d'un parcours d'étudiants en fin de cycle qui rentraient à peine dans le monde professionnel. L'amitié faisait partie de ce qui nous réunissait, et il y avait autour de moi dès le début des gens que je connaissais. Les années passant, j'ai appris à les connaître plus profondément.
Or s'entourer d'amis, c'est à la fois générer de grandes joies et de grandes peines. Si je me retourne sur les dix années de vie de l'ensemble, je me remémore des joies indescriptibles, des moments si intenses que je ne pourrais y mettre des mots, mais aussi des difficultés et des peines. Je pense en particulier aux choix que je suis amené à faire en tenant compte de ceux qui progressent avec le groupe et de ceux qui ne suivent pas exactement le même chemin. L'adéquation humaine est primordiale. Je crois énormément au fait que, sans vivre une utopie, faire de la musique nécessite de partager un certain nombre de valeurs qui, justement, rendent la musique possible.

 

Sabine Devieilhe et Raphaël Pichon applaudis à la fin de leur programme <i>Mozart et les sœurs Weber</i>.

Comment choisissez-vous vos interprètes ?

Je choisis mes musiciens en fonction de chaque projet. Je suis d'ailleurs très présent au bureau dès lors qu'il s'agit de constituer des équipes car, pour moi, 50 % du résultat se joue à ce moment. Il faut prendre des risques mais aussi aimer goûter le choix de telle personnalité face à telle autre. Ces personnalités doivent se compléter, se répondre et apporter leur lot de différences. Je cherche alors toujours le juste milieu en associant de fortes personnalités, mais des personnalités qui, avant tout, aiment écouter, partager et mélanger. Nous savons tous qu'il n'y a pas de recette magique, mais aussi que recruter les meilleurs musiciens de la Terre ne fera pas le meilleur orchestre du monde. Les équilibres sont également très fragiles… Cette activité est au centre de mon métier et j'aime m'y consacrer, comme j'aime également travailler à l'administration. Je trouve passionnant de vivre avec mon temps et d'appréhender les grandes politiques culturelles qui font la France d'aujourd'hui, savoir ce que coûte notre métier, ce que coûte un projet. Je souhaite me situer au plus près de ces questions afin d'être capable de discuter avec les institutions et les programmateurs.

Comment appréhendez-vous le projet artistique de votre formation ?

Je m'efforce de trouver des réponses au monde difficile qui nous entoure. À ce titre, je pense que Pygmalion vit depuis dix ans une période clé de l'évolution du milieu de la musique classique. Une époque très différente d'il y a vingt ans. De cela découlent des questions en lien avec notre projet artistique : quel sera-t-il en 2016 et pour les années à venir ? Il ne peut pas être semblable à celui des générations qui nous ont précédés et qui ont redécouvert les patrimoines des XVIe au XVIII siècles. Le monde a changé, un travail gigantesque a déjà été accompli depuis trente ou quarante ans. Nous devons donc nous poser d'autres questions et ne pas perdre de vue qu'il reste une quantité de mondes à explorer, de possibilités d'explorations sonores, mais aussi moins d'opportunités de découvertes de répertoires. Par ailleurs, les répertoires connaissent moins de frontières et de limites que par le passé… Je fais un métier qui me passionne, complet et riche, mais qui m'oblige à soulever toutes ces questions diverses et variées.

 

Pygmalion enregistre la <i>Messe en si</i> de Bach en 2011.  © Étienne Gautier

Pour la bonne santé de votre ensemble, êtes-vous prêt à mettre entre parenthèses des envies personnelles ?

Bien sûr, mais la vie fait bien les choses. C'est peut-être aussi une question de personnalité, mais je ne connais pas cette envie folle de vouloir griller certaines étapes. Je suis même conscient d'avoir personnellement besoin de passer par tel chemin de traverse qui me permettra d'aboutir à une certaine étape. Alors, pour le moment, la question ne s'est pas vraiment posée, même si je reconnais qu'il faut aussi parfois prendre une part de risque et se placer au pied du mur de certaines œuvres. Cela peut s'avérer indispensable. Mais tout cela est une question de mesure et d'équilibre à mettre en perspective avec une forme de construction et de logique.

 

Raphaël Pichon dirige <i>Dardanus </i> de Rameau à L'Opéra de Bordeaux en avril 2015.

On vous voit souvent communiquer avec l'orchestre et les chanteurs par une gestique assez personnelle. Ce langage est-il l'aboutissement d'une recherche, d'un travail avec un maître ?

Raphaël Pichon dirige Pygmalion à la Chapelle Royale du Château de Versailles pour <i>Les Funérailles de Louis XIV</i>.Au risque d'utiliser des mots un peu trop forts : c'est mon grand drame personnel ! Du reste, est-ce que je me sens vraiment "chef d'orchestre" ? C'est une vraie question car c'est un statut que j'ai un peu de mal à assumer… Ce drame, c'est celui de l'absence de tuteurs, l'absence de réel cursus de construction technique par le biais d'une école ou d'un maître. Ce manque, je pense le partager avec d'autres jeunes chefs, en particulier ceux qui suivent un chemin moins balisé que d'autres. J'ai certes eu des maîtres, de façon très sporadique, mais j'estime manquer de cinq ou six années au cours desquelles les questions techniques se seraient posées avant la naissance de Pygmalion. Je suis parti de zéro, muni de ma seule expérience autodidacte. C'est précisément par Pygmalion que je me suis construit et que j'ai essayé moi-même de trouver mes propres réponses.
Il y a énormément de choses que je déteste dans ma gestique, et parfois il s'agit précisément de ce que les gens apprécient en moi lorsqu'ils me font face. Je n'aime pas mes mains, elles sont beaucoup trop grandes, et elles alimentent chez moi un vrai complexe. Ces grandes mains me font communiquer une information que je ne trouve pas assez lisible et qui ne va pas à l'essentiel. Du reste, je suis incapable de me regarder en vidéo. Lorsque je m'y oblige parfois, c'est pour essayer de comprendre certaines choses. Je reconnais pourtant que cela me permet de voir la façon dont j'évolue, de faire un point sur ce que je pense avoir compris et intégré, et de comprendre ce sur quoi je dois travailler.

Vous parlez d'une absence de formation touchant les jeunes chefs de votre génération…

Nous représentons la troisième génération de jeunes chefs et je pense qu'il est très important que nous nous posions la question de la technique. Il est nécessaire d'apprendre à minimiser les entraves techniques qui peuvent nous faire perdre un certain temps, y compris dans cette fameuse communication non-verbale du chef face aux musiciens, indispensable à notre métier.
Personnellement, je me suis beaucoup construit lorsque j'étais chanteur en regardant et en observant d'autres chefs, mais aussi par le biais de la direction de chœur et non d'orchestre. Cela, je crois, m'a aidé à appréhender le besoin d'un chanteur, qui doit respirer et a besoin d'être cajolé, mais aussi de comprendre l'infinie richesse d'un geste et de ses conséquences sur le son.
Il est fascinant de voir à quel point je me vois parfois mettre la priorité sur des choses qui, au final, ne sont pas nécessaires, alors que j'en oublie d'autres qui sont la raison même de la musique. Aussi, j'ai très envie de progresser par rapport à la technique. Mais parfois, je doute de cette possibilité en me disant qu'il est déjà trop tard.

Dirigez-vous plus volontiers avec une baguette ou sans ?

Lorsque j'étais étudiant au Conservatoire de Paris, un épisode m'a beaucoup marqué. Je présentais la classe de direction d'orchestre classique et on m'a gentiment expliqué que j'étais doué mais que, si je m'obstinais à diriger avec la main gauche - je suis gaucher - je ne ferais jamais la moindre carrière. Cette remarque très péremptoire d'un professeur a été finalement positive car elle a déclenché chez moi une réaction faite en partie d'ego et de volonté de m'inscrire contre ces canons d'un autre temps qui n'ont plus de raison d'être. Si vraiment le fait d'être gaucher avait une conséquence sur la musique, ça se saurait ! Ceci dit, cette question rejoint les nombreuses autres qui font mon quotidien de chef.

Face à d'autres formations orchestrales, adaptez-vous votre gestique ?

Raphaël Pichon.  © Jean-Baptiste Millot/Harmonia MundiMes quelques expériences de direction en dehors de Pygmalion sont des occasions de mettre les choses au point. Elles me permettent de voir si le lien fonctionne sans connaître les musiciens et sans avoir pris d'habitude. Évidemment, développer une relation sur la durée avec un groupe fait que ce groupe digère à la fois vos qualités et vos défauts, lesquels sont noyés dans la connaissance qui relie les musiciens et leur chef. Mes occasions de diriger d'autres orchestres tendent à devenir régulières. J'espère seulement que ce n'est pas trop tard et même que c'est seulement un début. Par exemple, je suis en train de nouer des liens avec l'Orchestre de Chambre de Lausanne, que je retrouverai en septembre pour un programme Mozart et Johann Strauss autour de la valse.
En revanche, je me sens très à l'aise face à un chœur. J'ai même déjà un peu expérimenté l'enseignement de la direction à de jeunes chefs de chœur, et cette expérience m'a énormément plu. Enseigner permet d'apprendre énormément sur soi.

On parle plus souvent du stress des chanteurs que de celui du chef…

J'ai beaucoup de mauvais souvenirs, et même de très mauvais… Je suis quelqu'un de très stressé, mais je crois posséder un don inimitable pour ne pas le montrer. Cela mène à des situations parfois positives, parfois négatives. Il m'arrive même de me mettre dans des états extrêmes… Il y a quelque temps, j'ai fait l'erreur de diriger l'Orchestre de Montpellier dans la Symphonie en ut mineur de Mozart. Or il n'y avait pas de point de rencontre possible : je ne pouvais pas répondre à l'attente des musiciens, et ce qu'ils avaient à me proposer n'était pas ce que j'attendais. Dans un cas comme celui-ci, le stress est bien réel.
Face à Pygmalion, la tension est plus technique. Heureusement, les questions du genre "Vont-ils y arriver ?" ou "Vais-je réussir ?" sont derrière moi. Mais j'ai toujours en moi ce stress lié à ma capacité à emmener mes musiciens, à posséder les clés pour partager mon envie et mon approche avec eux, à les intéresser pendant les répétitions et à les captiver. Ces questions se posent en particulier lorsque nous commençons à travailler de nouveaux répertoires. Vont-ils alors me trouver légitime ?
Mon vrai stress se joue par rapport aux musiciens qui sont en face de moi. En revanche, je ne pense pas connaître de stress par rapport au public ou aux critiques. Par ailleurs, si je parviens à créer une vraie relation avec les musiciens, il n'y a pas de raison que ça ne fonctionne pas avec le public. C'est en définitive à la racine même de la musique que s'exprime mon anxiété.
Ceci dit, il y a un autre stress qui est celui du chef d'ensemble. Il se manifeste de façon régulière et récurrente par certaines questions qui vont de pair avec mon métier. Pygmalion va-t-il pouvoir passer l'année ? En effet, chaque année nous place face à des difficultés financières réelles. Allons-nous pouvoir monter tel projet ? Si je dois annuler une collaboration avec un musicien, comment trouver le moyen de le lui annoncer ? Ce stress est récurrent mais on apprend à le mesurer, à le dompter et à considérer les situations avec un peu de recul.

 

Concert de Pygmalion à l'Opéra de Bordeaux.

 

Raphaël Pichon interviewé par Antoine Pecqueur pour <i>Dardanus</i> de Rameau à L'Opéra de Bordeaux.

Pygmalion est en résidence à l'Opéra de Bordeaux depuis 2014. Que vous apporte le concept même de résidence ?

Je vous dirais qu'il s'agit d'une résidence étrange dans la mesure où elle compte beaucoup pour moi, mais n'apporte aucun confort en raison d'un contexte difficile. Marc Minkowski, qui succède à Thierry Fouquet à la direction de l’Opéra, nous accorde sa confiance de la même façon que son prédécesseur mais, malheureusement, les difficultés s'expriment sur le plan financier. Chaque projet que nous lançons à Bordeaux doit être défendu, et parfois même financé. De plus, cette résidence s'inscrit dans le cadre bordelais qui ne possède aucune tradition d'ensemble musical. Il faut donc s'accrocher et franchir cette première étape difficile qui consiste à faire comprendre la structure et le fonctionnement de Pygmalion pour se faire accepter. Nous fonctionnons à l'extrême inverse d'une maison comme l'Opéra de Bordeaux, avec ses forces permanentes et son assise budgétaire qui n'a rien à voir comparée à la nôtre. J'espère, si cette expérience dure, que nous pourrons dans quelque temps construire sur une base solide et pérenne.
Pour Pygmalion, je crois qu'il est nécessaire d'avoir une maison. À Bordeaux, cela se résume à deux ou trois programmes de concerts par an, et une production lyrique toutes les deux saisons.

Cette résidence semble vous apporter un piètre confort…

L'avenir pourra peut-être nous apporter davantage de sécurité matérielle. Pourtant, aujourd'hui, nous bénéficions d'un confort d'un autre genre, celui né d'une relation de confiance. Nous sommes suivis sur des projets, pratiquement quels qu'ils soient. Pour vous donner un exemple concret, en janvier dernier, nous avons recréé sur scène l'Orfeo de Luigi Rossi. C'est un rêve que je portais depuis de nombreuses années et que certaines maisons d'opéra avaient refusé par peur du risque. Or Bordeaux m'a fait confiance en coproduisant ce spectacle. C'est une dimension très importante et positive de cette résidence, comme le sont aussi les concerts qui ont trouvé leur public. Par ailleurs, j'ai aussi appris à connaître les gens de la maison et je pense que, là aussi, un rapport de confiance a pris place entre nous.

 

Pygmalion dans l'<i>Orfeo</i> de Luigi Rossi mis en scène par Jetske Mijnssen.  © Opéra national de Lorraine

Votre disque "Les Filles du Rhin" semble sortir à point nommé…

Je suis effectivement très heureux que cet album sorte pour les dix ans de Pygmalion, et ce pour plusieurs raisons. D'abord je me réjouis de ne pas tomber dans certaines facilités qui auraient consisté à faire un coffret de nos plus grands tubes ou à enregistrer une grande œuvre évidente ! Au contraire, ce programme est composé de petites perles, de petits chefs-d'œuvre confidentiels que l'on peut déguster comme des bonbons. Mais des bonbons doués de contenu. Or ce contenu me paraît constituer un carrefour car le programme de ce disque puise ses racines dans la Renaissance et dans la naissance de l'identité germanique telle qu'elle existe aujourd'hui. Une identité musicale nourrie par une première apogée du contrepoint qui remonte à Jean-Sébastien Bach, avec la forme "canon" qui se transforme non seulement en contrepoint, mais donne aussi naissance à la fugue. L'époque de Bach sert en quelque sorte de nourriture indispensable aux compositeurs de l'époque romantique et post-romantique. Cette notion de fil rouge, de tradition, m'intéresse particulièrement. Avec Wagner et le Ring, les mythes fondateurs nous relient également à une tradition.
J'espère que ce disque ouvrira sur les dix prochaines années en annonçant de nombreux projets et de nombreuses expériences à venir. Je pense en particulier aux grands oratorios, ceux de Schumann, ou à Un Requiem allemand de Brahms. Je me prends aussi à rêver aux grands lieder de Mahler. Les Filles du Rhin est à la fois une sorte de clin d'œil à nos débuts et une entrée par la petite Porte que constituent les petits chefs-d'œuvre de ce programme. Je les espère comme des promesses de Paradis, comme les Messes brèves dix ans avant contenaient les germes de notre première Passion selon Saint Matthieu.

Vous vous êtes attaché à constituer un programme de disques original…

On peut voir dans ce programme une sorte de credo revendiqué sur la façon d'organiser un programme et de donner à entendre la musique. L'objectif n'était pas de raconter une histoire mais davantage de faire appel au pouvoir d'imagination de ceux qui vont l'écouter. J'avais un vrai désir de relier les pages musicales les unes aux autres par des images, par un contenu poétique et une atmosphère.

Pygmalion enregistre <i> Les Filles du Rhin</i> au Temple du Saint-Esprit à Paris.  © Harmonia Mundi

Les Filles du Rhin est le premier volet d'une trilogie autour du "canon" et des grands mythes fondateurs. Je travaille actuellement sur le second volume qui sortira l'année prochaine : Les Pèlerins, qui sera cette fois exclusivement masculin, avec chœur d'hommes et ensemble à cordes. Le programme sera relié par des "canons" de Schumann et nous emmènera autour de Schubert, Wagner, Liszt, Strauss et Cornelius. Ces pièces constitueront un pendant quelque peu mystique à ces Filles du Rhin, avec un programme en forme de chemin de croix profane comparable en un sens à celui des Années de pèlerinage de Liszt. Il y aura des pages originales, des transcriptions et des arrangements comme pour le premier volume…

Le troisième disque viendra clore cette trilogie dans deux ans avec des voix mixtes. Ce sera Le Fil d'Ariane. Nous tirerons ainsi pour une dernière fois les fils du "canon" avec des pages post-romantiques qui nous mèneront de Brahms à Strauss, à Wagner, Schönberg, Webern et sans doute aussi du côté de Bartok et Janaceck.

Le compositeur Vincent Manac'h a réalisé trois transcriptions pour Les Filles du Rhin. Avez-vous orienté son travail ?

Vincent Manac'h et moi avons vraiment travaillé main dans la main. Vincent est un musicien absolument hors-norme, doué d'une culture et d'une connaissance profonde mais discrète du répertoire. Il possède un sens incroyable du timbre et de l'écriture. On entend peu sa musique, mais j'espère pouvoir y remédier dans les années à venir. Il a du reste déjà composé la grande cantate Wolkengensang pour Pygmalion… Entre 18 et 26 ans, lorsque j'étais chanteur, j'ai fait de nombreuses créations contemporaines, et c'est de cette façon que j'ai appris à connaître Vincent. Lui-même a été chanteur et sait d'autant mieux quelles sont les attentes vocales des interprètes. De plus, il connaît très bien personnellement les gens de Pygmalion, ce qui lui permet de faire quasiment du sur-mesure pour l'ensemble.
J'ai parfois déploré cette écriture sans visage qui est un aspect de la création contemporaine. Elle peut mener à de magnifiques expériences, mais peut aussi aboutir à de terribles malentendus. Écrire pour des visages, des femmes et des hommes, représente à mes yeux une vraie richesse.

Vous avez enregistré votre disque "Les Filles du Rhin" en juillet dernier au Temple du Saint-Esprit à Paris. La prise de son a été réalisée par Hugues Deschaux…

Nous avons eu la grande chance d'enregistrer avec Hugues Deschaux dès notre premier disque. Avec lui, j'ai découvert une signature, une sorte d'entité sonore, que j'ai toujours souhaité conserver. C'est la raison de cette grande fidélité qui nous relie à Hugues et à Aline Blondiau, sa Directrice artistique, elle-même ingénieur du son. Nous avons enregistré tous nos disques avec eux.
Pour Les Filles du Rhin, je souhaitais un son vivant à l'opposé d'une image lointaine, et placer l'auditeur au milieu de l'orchestre ou du chœur. Il devait pouvoir entendre à la fois la musique et le bruit de la musique, c'est-à-dire les cliquetis, les halètements mais aussi le lieu où nous avons enregistré. J'aime que le son soit dense, avec du corps, qu'il soit chaleureux et épais. Or c'est un savoir-faire que j'apprécie particulièrement chez Hugues… Par honnêteté, je dois aussi avouer que je suis continuellement sur son dos pendant le mixage car je suis un éternel insatisfait…

Votre disque est également disponible en Haute Résolution 24 bits. Comment appréhendez-vous l'évolution de la qualité du son ?

La raison qui justifie aujourd'hui de faire des disques se pose réellement, et je crains que la situation aille en se durcissant dans les années à venir. La musique classique est certes un peu protégée, mais nous vivons une révolution. Or, je trouve que des ingénieurs du son comme Hugues Deschaux apportent une réponse très claire : le disque, porté à ce niveau de qualité permet d'entendre parfois autre chose que le concert. Un peu comme si le spectateur était assis à une autre place. Ce qu'il perd des sensations partagées avec le public dans une salle, il le gagne en se retrouvant à cette place privilégiée.
Quant à la possibilité d'entendre des programmes en Haute Résolution, je trouve cela fabuleux. Nous devons apprendre à nous servir de ces outils car ils apportent encore plus de pouvoir à l'imagination sonore de l'auditeur. Plus on se situe au cœur du son, plus on gagne en vie et en relief, et plus l'évolution technologique de la reproduction trouve son sens en permettant d'offrir une expérience différente de celle du concert, même si celui-ci reste irremplaçable.

 

<i>Les Funérailles de Louis XIV</i> à la Chapelle Royale du Château de Versailles - Lumières de Bertrand Couderc.

Vous avez dirigé en novembre 2015 "Les Funérailles de Louis XIV" à la Chapelle Royale du Château de Versailles. Ce programme était enrichi des éclairages sophistiqués de Bertrand Couderc et proposait une spatialisation musicale…

Raphaël Pichon dirige Pygmalion à la Chapelle Royale du Château de Versailles pour <i>Les Funérailles de Louis XIV</i>.Ce projet me faisait très peur car je ne suis pas un aficionado des commémorations. Ce programme était une commande, mais pas son contenu, et devait porter sur les funérailles de Louis XIV. J'ai tout de suite dit à Laurent Brunner, directeur de "Château de Versailles Spectacle", que je voulais éviter une reconstitution qui aurait visé à recréer une ambiance, un climat ou une atmosphère historique. Je préférais de beaucoup construire un spectacle un peu onirique et surtout sensitif et sonore à la hauteur de la richesse des musiques. J'ai ainsi proposé de rêver dans la chapelle royale car je trouve ce lieu inouï tant esthétiquement que sur le plan acoustique. Il offre énormément de possibilités qu'on a très peu l'occasion de mettre en valeur. De fait, si ce projet a pu exister, c'est uniquement par la magie du lieu.
Je souhaitais aussi que le programme soit élaboré autour des langages et des styles très différents qui embrassent la pluralité de l'époque. On puisait alors encore dans les traditions datant d’Henri IV avec du faux-bourdon, du contrepoint, des répons, du plain-chant à la française, mais aussi des grands motets. Je désirais reconstruire les effectifs originels, c'est-à-dire pouvoir faire entendre cette masse sonore énorme qui vient remplir et faire vibrer tous les vitraux, embrasse l'auditeur et vient le pénétrer. J'avais aussi imaginé jouer sur l'espace et les éclairages. De fait, grâce à Bertrand Couderc, véritable magicien de la lumière comme Hugues Deschaux est un magicien du son, nous avons eu la possibilité d'éclairer la chapelle de façon extraordinaire, et notamment de profiter à la fois de l'épaisseur du silence et de la densité d'un vrai noir… Je vous disais que je n'aimais pas les commémorations, mais j'ai adoré m'investir dans ces deux concerts. À vrai dire l'expérience était même trop éphémère.

Vous sentez-vous en affinité avec les grandes masses sonores comme celles de Mahler ?

Je ne pense pas réagir par rapport à une masse ou à un effectif. Peut-être le programme des Filles du Rhin constitue-t-il un bon exemple de ce que je recherche. Je suis davantage porté sur le contenu poétique et musical, ainsi que l'équilibre entre le cœur et l'esprit que je trouve dans la musique germanique, comme chez Jean-Sébastien Bach. Je suis issu d'une famille totalement néophyte sur le plan musical, et j'ai l'impression que ces Filles du Rhin ont beaucoup touché mes proches qui n'y voient pas forcément un contenu poétique ou musicologique. Pour moi, c'est comme une petite victoire ! Mais revenons à Jean-Sébastien Bach : si vous ne connaissez rien à sa musique, vous pouvez tout de même être profondément ému par une mélodie, par l'harmonie ou l'utilisation d'un timbre. À l'âge de dix ans, je me souviens avoir été touché en plein cœur lorsque je chantais la Passion selon Saint Jean. Pourtant, je ne savais pas du tout de quoi il était question… Aujourd'hui, si je me penche sur les partitions de Jean-Sébastien Bach, il en découle un équilibre parfait entre l'intellect et la sensibilité. Cela me bouleverse davantage que la masse. De la même façon, certains canons des Filles du Rhin sont très complexes à mettre en place, mais ils nous touchent de façon très simple. Ce qui m'attire dans les Symphonies de Mahler, c'est la même chose : ce fil tiré depuis la naissance de la nation germanique. Tous les grands cycles de lieder de Mahler reviennent à un temps d'avant au moyen d'une pensée savante qui s'exprime dans l'architecture. Mais, à côté de l'excellence de cette horlogerie, s'exprime une magie du timbre et du son. Pour ma part, j'aime autant la masse que l'intimité des toutes petites formes. Du reste, dans les Symphonies de Mahler, on trouve également cet équilibre entre les deux extrêmes, et de nombreux moments sont du domaine de la plus économique musique de chambre.

 

Pygmalion et Raphaël Pichon : <i>Messe en ut</i> de Mozart en 2015 à la Basilique Saint-Denis.

Vous avez commencé votre vie musicale par le chant, le violon et le piano. La direction remplit-elle intégralement votre envie de communiquer par la musique ?

Je pense avoir eu une chance immense de reconnaître une sorte d'appel, de vocation claire. Je ne me voyais pas devenir ce qu'on entend par "chef d'orchestre" portant une queue-de-pie et tenant une baguette, mais plutôt fonder mon propre groupe, pouvoir créer mes propres projets et m'investir dans une aventure humaine. Sans doute parce que je suis issu d'une manécanterie, tout cela était très lié dans la façon dont je me projetais. La dimension humaine était au cœur de ce que je souhaitais. J'avais besoin de retrouver cet esprit parfois un peu néfaste de colonies de vacances. Des colonies de vacances sans fin…
J'ai totalement arrêté le violon, mais je me sers énormément du clavier - piano, clavecin ou orgue, selon les besoins - pour faire travailler des chanteurs ou accompagner les répétitions. C'est un outil indispensable que je suis très heureux d'avoir appris dans ma jeunesse. Quant au chant, il m'a permis de me construire aux côtés de personnalités et par des approches de répertoires très différents. J'ai même eu la chance de chanter pour les derniers concerts dirigés par Gustav Leonhardt. J'ai également chanté avec Ton Koopman et Jordi Savall, de façon très épisodique, mais aussi dans le milieu de la musique contemporaine avec de nombreux chefs très différents. Cette façon de me trouver de l'autre côté du miroir était pour moi une façon d'appréhender un monde, de me poser beaucoup de questions, de comprendre ce qui fonctionne ou pas, les choses à faire et les choses à ne pas faire. Le chant et les rencontres ont constitué mon apprentissage.
J'adore toujours chanter en ensemble, et c'est peut-être une chose qui me manque un peu aujourd'hui. Mais je chante beaucoup sous ma douche et j'ai épousé une chanteuse ! J'ai ainsi la joie de pouvoir me prendre pour un des plus grands ténors de la planète en faisant des grands duos avec elle dans notre cave. Je peux aussi compenser en chantant à tue-tête pendant les répétitions quand un chanteur est absent. Lors des répétitions de continuo de La Saint Matthieu, je me suis défoulé en hurlant la partie de l'Évangéliste. Je sublime comme je peux !


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 12 avril 2016


Pour en savoir plus sur Raphaël Pichon et Pygmalion :
http://www.ensemblepygmalion.com/

 

 

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