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Interview de Piotr Beczala, ténor

Piotr Beczala.  © Kurt Pinter

 

 


Piotr Beczala répète le Requiem de Verdi à l'Opéra Bastille sous la direction de Philippe Jordan lorsque nous le rencontrons. Aux côtés de Kristine Lewis, Violeta Urmana et Ildar Abdrazakov, il sera la voix de ténor pour deux concerts remportant un grand succès qui feront l'objet d'une édition en CD à sortir chez EMI/Virgin Classics le 4 novembre 2013. Piotr Beczala est également à l'affiche pour un excellent hommage à Richard Tauber paru en disque chez Deutsche Grammophon, mais aussi une récente captation de Rigoletto au Metropolitan Opera, disponible chez le même éditeur en Blu-ray et DVD.

 

 

Tutti-magazine : À Dresde vous avez donné plusieurs concerts dédiés à la musique de Lehár et de Kálmán avec les sopranos Angela Denoke, Ingeborg Schöpf et Ana Maria Labin. Ces concerts vous ont-ils conduit à l'enregistrement de Heart's Delight (Dein ist mien ganzes Herz) pour Deutsche Grammophon ?

Piotr Beczala : Ces différents concerts font effectivement partie du projet d'une certaine façon. Bien entendu, l'opérette est jouée partout de par le monde mais, dès mon premier concert consacré à Lehár avec Angela Denoke et Ana Maria Labin, j'étais accompagné par un des meilleurs orchestres et l'un des meilleurs chefs d'Europe - le Staatskapelle Dresden et Christian Thielemann -, et j'ai réalisé que nous avions réussi à proposer ces airs avec une exceptionnelle qualité musicale. Lorsqu'après ce concert, j'ai rencontré Deutsche Grammophon à Salzbourg afin d'envisager l'avenir, nous avons discuté de ce que pourrait être le premier disque que j'enregistrerais. L'opérette s'est imposée, de même que l'image de Richard Tauber* que l'on peut considérer comme le parrain de l'opérette viennoise. Notre idée directrice était de proposer l'opérette avec la plus belle qualité artistique qui soit.
* Le ténor Richard Tauber est né à Linz en 1891. Il est décédé à Londres en 1948.

 

 

 

Cliquer pour commander le DVD <i>The Lehar Gala from Dresden</i> avec Piotr Beczala…

Ces Concerts de Dresde étaient dirigés par Christian Thielemann. Lorsque nous avons rencontré la violoniste Lisa Batiashvili, elle nous a confié avoir été surprise par la manière de travailler de ce chef qui répète peu. Opère-t-il de même avec les chanteurs ?

Nous avons tout de même répété avec lui mais nous devions assurer trois concerts en quatre jours, si je compte la répétition générale qui était enregistrée par la télévision. Or il ne faut pas "tuer le ténor" en répétitions ! Christian Thielemann comprend parfaitement comment les chanteurs fonctionnent. Nous nous connaissons bien et nous parlons ensemble d'interprétation et des points de détails sur lesquels nous devons nous accorder. Dans ce cas, il n'était pas nécessaire de répéter plus que ce que nous avons fait.
Nous avons appliqué la même base de travail lorsque nous nous sommes retrouvés autour d'un programme consacré aux airs de Kálmán en décembre 2012. Pour ce concert, l'expérience nous a servis car nous avons choisi cette fois de diffuser à la télé le premier concert et non le dernier, comme pour notre précédente rencontre, car je l'avais abordé fatigué et quasiment à froid. Il faut comprendre qu'il peut être très dangereux pour un chanteur de devoir chanter de façon aussi intense sur quatre jours, car la voix n'est pas un instrument comparable au piano qui produit un son lorsque vous enfoncez une touche. Un ténor a besoin de répit entre ses interventions.

 

Piotr Beczala photographié par Anja Frers.  © DG

Les arias que vous avez enregistrées en hommage à Richard Tauber sont tout sauf faciles à chanter. Quelle a été la plus grande difficulté à laquelle vous vous êtes retrouvé confronté pour cet enregistrement ?

La plus grande difficulté a été de trouver une voix cohérente pour chacun des airs, car ils sont différents. On peut considérer la musique de Lehár complètement différente de celle de Kálmán ou de Stolz. Nous avons enregistré dix-huit mélodies en seulement quelques jours en octobre 2012 à Londres et cela a constitué un gros travail pour adapter la voix, l'intention et le style à chaque mélodie. C'était assurément le challenge le plus important pour cet enregistrement. Par chance j'avais pu m'y préparer avec soin et avec le temps nécessaire. Nous nous sommes montrés parfaitement organisés lors de l'enregistrement.

Êtes-vous heureux du résultat ?

J’en suis vraiment heureux. Bien sûr, comme toujours lorsqu'on enregistre quelque chose, quelques jours après que tout soit fini, on se met à penser qu'on aurait pu faire ceci ou cela d'une autre façon. Mais je suis raisonnable et je peux tout à fait vivre avec ce disque tel qu'il est !

Sur votre album vous chantez Dein ist mien ganzes Herz ! à la fois en allemand et en anglais. Ces deux langues aboutissent-elles à un placement de la voix différent et à une interprétation différente ?

Tout à fait, et il y a même une grande différence sur ces deux points. Je ne chante pas en anglais si souvent et je ne peux pas dire que ce soit ma langue d'expression chantée la plus courante. Quant à l'allemand, il comporte plus de consonances et demande de se focaliser un peu plus sur le sens du texte.
Cliquer pour commander l'album <i>Heart's Delight</i> de Piotr Beczala…Cela aboutit à une manière quasi wagnérienne d'aborder cette mélodie en raison de la densité de sa ligne mélodique et de l'orchestration. Le même air chanté en anglais devient plus facile, plus léger, et le rythme de valse se trouve moins appuyé. Il y a aussi une différence fondamentale entre dire "You are my heart's delight" et "Dein ist mien ganzes herz". L'approche est totalement différente. Du reste, je n'ai pas enregistré ces deux versions à la suite. J'ai commencé par la version allemande, dès la première session d'enregistrement, et nous avons enregistré la version anglaise le dernier jour. L'intervalle était suffisant pour les aborder différemment.

Anna Netrebko et Daniella Fally font une apparition sur votre disque. Que pouvez-vous nous dire de ces deux sopranos ?

Ce sont deux chanteuses simplement merveilleuses. Dès que j'ai parlé à Ania du duo de La Veuve joyeuse "Lippen schweigen", elle m'a promis qu'elle l'enregistrerait avec moi. C'était en quelque sorte un renvoi d'ascenseur car j'avais chanté avec elle "Im Chambre séparée" de Heuberger pour son album Souvenirs* en 2008. Mais elle l'a fait avec beaucoup de gentillesse.
En ce qui concerne Daniella, nous cherchions une ravissante voix de soprano pour le duo de Paganini de Lehár "Niemand liebt dich so wie ich", et je suis très heureux d'avoir pu enregistrer cet air avec elle.
* Le disque Souvenirs est édité par Deutsche Grammophon.

Malheureusement, l'édition française ne propose pas cette mélodie de Paganini, contrairement à l'édition allemande. En revanche, elle est disponible en téléchargement sur iTunes comme piste supplémentaire…

En réalité, il existe trois versions de ce disque : une version allemande, une version anglaise* et une version polonaise. Chaque édition présente des différences sur le contenu mais aussi sur l'ordre des pistes. En fait, j'ai trop enregistré, ce qui nous a obligés à faire des choix. Par exemple, pour le public polonais, j'ai enregistré "Ob blond, ob braun, ich liebe all Frau'n" de Robert Stolz en polonais. Malheureusement nous n'avons pas enregistré en français "Je t'ai donné mon cœur"…
* L'édition anglaise est celle distribuée en France.

 

Piotr Beczala (le Duc) dans <i>Rigoletto</i> mis en scène par Michael Meyer au Met en janvier 2013.  © Ken Howard/Metropolitan Opera

La nouvelle production du Met de <i>Rigoletto</i> avec Piotr Beczala est disponible en Blu-ray et DVD chez Deutsche Grammophon.

On vous a découvert cette saison dans les salles de cinéma dans Rigoletto en direct du Met. Cette production sort maintenant en Blu-ray et DVD chez Deutsche Grammophon. La mise en scène de Michael Meyer bouleverse quelque peu la tradition en transposant l'action dans un casino. Votre expérience du rôle du Duc dans vous a-t-elle aidé à vous sentir à l'aise dans cette nouvelle lecture ?

Je me suis vraiment senti parfaitement à l'aise avec cette nouvelle production car je suis un grand fan de Dean Martin, Frank Sinatra et Sammy Davis Jr. J'ai dû voir la totalité de leurs spectacles à Las Vegas disponibles en DVD et j'ai essayé de m'inspirer de leur présence pour jouer le Duc de Rigoletto. Je dois dire que l'idée de transformer le Duc de Montoue en propriétaire de casino qui propose son propre spectacle est vraiment brillante, car cela correspond très bien à ce personnage peu profond qui, en définitive, est un homme d'apparat et de spectacle. Je me suis vraiment régalé à chaque représentation de ce Rigoletto car le plaisir était continuellement au rendez-vous. Cette production a particulièrement bien marché aux USA car pour les Américains, contrairement aux Européens, Las Vegas fait partie de leur culture. C'est d'ailleurs sur cette idée que s'appuie le travail de Michael Meyer, et il n'a absolument rien changé au livret qui fonctionne parfaitement dans ce nouveau contexte.
Mon seul problème a été la révision de la traduction anglaise utilisée pour le surtitrage pour laquelle on a utilisé de l'argot américain. Pour être honnête, j'ai trouvé cela un peu perturbant. Je m'étais dit qu'on proposerait peut-être quelque chose de différent pour l'édition DVD et Blu-ray, mais la même traduction a été utilisée. Je pense qu'on va peut-être un peu trop loin…

 

Piotr Beczala applaudi à Salzbourg, à la fin de <i>La Bohème</i> mis en scène par Damiano Michieletto en 2102.

Vous avez déjà parlé des metteurs en scène avec lesquels vous ne voulez pas travailler. Votre liste noire s'allonge-t-elle avec le temps ?

Il m'est impossible de donner des noms car cela est trop personnel, mais le problème de base que je rencontre avec certains metteurs en scène est qu'ils n'aiment pas l'opéra, n'ont aucun respect pour l'œuvre et ne respectent pas plus les chanteurs. Tout le problème est là. L'année dernière, lorsque je devais chanter dans La Bohème à Salzbourg, j'ai tenu à rencontrer le metteur en scène qui devait être en charge de la production, Damiano Michieletto, pour lui poser cette seule question : "Aimez-vous l'opéra". Il m'a répondu "oui". Sachez que je n'ai rien contre cette Bohème et, que la mise en scène soit ancienne ou moderne, cela n'a pas d'importance à mes yeux.
Lire le test de <i>La Bohème</i> avec Piotr Beczala et Anna Netrebko à Salzbourg…Aujourd'hui, la modernité d'une mise en scène n'est pas un problème pour moi mais, ces metteurs en scènes inscrits sur ma liste noire, n'aiment ni l'opéra ni ceux qui le chantent, ils ont un ego surdimensionné, et pour tout dire, des problèmes. Que viennent-ils faire dans le monde de l'opéra alors qu'ils devraient se faire soigner ? Il est intolérable de laisser un metteur en scène détruire le travail des chanteurs. Lorsque je me produis, j'ai un contrat et je suis payé pour chanter et jouer le mieux possible. Si je ne peux pas faire ce qu'on attend de moi, il y a un problème ! Une autre situation est celle où le costumier, en lien avec le metteur en scène, vous fait porter des costumes horribles devant un décor dégoûtant. Cela suscite plus de honte qu'autre chose et c'est, à terme, la fin de ce que représente le monde de l'opéra.

De nombreux jeunes chanteurs sont confrontés à des metteurs en scène qui leur demandent l'impossible. Que pouvez-vous leur conseiller ?

Avant tout, de faire preuve de patience. Peut-être que s'ils refusent de se plier à la volonté d'un metteur en scène et qu'ils maintiennent leur position, ils perdront le rôle que la maison d'opéra leur proposait. Mais le monde ne s'arrêtera pas avec la réaction de ce théâtre dans lequel sévit un metteur en scène fou, et ils emprunteront une autre direction. Il est indispensable que les chanteurs établissent des frontières et qu'ils tracent le chemin à parcourir d'un point à un autre. Lorsque l'on pense que les choses vont trop loin : "Merci et au revoir !". Ce qui m'irrite est que ces metteurs en scène qui ne respectent rien ne devraient pas s'exprimer dans le milieu de l'opéra mais feraient mieux de faire du cinéma, ce qui leur permettrait une totale liberté en écrivant leur propre scénario, leur propre lumière, et même de jouer eux-mêmes.

 

Le <i>Requiem</i> de Verdi à l'Opéra Bastille en juin 2013. Au premier rang, de gauche à droite : Patrick Marie Aubert (chef du chœur), Violeta Urmana, Philippe Jordan, Kristin Lewis, Piotr Beczala et Ildar Abdrazakov.  © Opéra national de Paris/Ch. Pelé

 

Piotr Beczala.  © Johannes Ifkovits

Vous répétez en ce moment le Requiem de Verdi à l'Opéra de Paris. Comment définissez-vous la partie de ténor de cette œuvre ?

La partie de ténor est difficile dans la mesure où ce Requiem n'est pas un opéra. Il ne s'agit pas ici d'incarner un rôle comme dans n'importe quel opéra de Verdi mais d'être soi-même tout en exprimant la musique en harmonie avec les trois autres voix solistes présentes en même temps que moi sur scène. En outre, la teneur de cette pièce est plus profonde et, contrairement à un opéra où il faut jouer, vous devez vous situer dans la vérité de la musique. Bien sûr, le Requiem de Verdi est structuré en interventions solistes, en duos et en partie chorales de magnifique façon. Si le chœur est bon, les solistes sont bons, l'orchestre est de qualité et si le chef parvient à contrôler tout cet ensemble, on peut aboutir à quelque chose de splendide. Je ne vais pas entrer dans la manière dont le Requiem est composé ni dans ses admirables modulations de tonalité qui parviennent à ouvrir la fin d'une phrase, mais il suffit de considérer des mouvements comme le Lacrymosa ou le Die irae, l'Ingemisco et le Recordare pour comprendre avec quel pouvoir cette œuvre nous entraîne dans les sentiments les plus profonds. Un de mes passages préférés est l'intervention de la voix de basse lorsqu'elle chante Mors stupebit. La manière dont Verdi utilise les couleurs de la voix humaine pour exprimer son inspiration musicale est absolument étonnante. Du reste, la tessiture employée pour chaque voix est idéale comme la distribution des voix dans l'œuvre : la douceur de l'Ingemisco pour le ténor, le Recordare qui est parfait pour introduire la voix de mezzo-soprano, etc. Tout cela montre avec quelle maîtrise la musique sert le but expressif.

L'Ingemisco du Requiem de Verdi est un des passages les plus expressifs. Quelle couleur et quelle émotion voulez-vous lui apporter ?

Pour moi, le sentiment de calme doit s'exprimer dès le début du mouvement et marquer la première partie de l'aria. Mais cet Ingemisco représente un vrai challenge pour le souffle car j’ai à chanter des phrases très longues, ce qui est difficile. Plusieurs voix solistes interviennent avant moi et je dois attendre avant de débuter à partir de rien et sans l'accompagnement de l'orchestre. Cela demande un bon contrôle de soi et de l'expérience. L'écriture est brillante pour la voix de ténor et nécessite diverses formes d'expression. Si je parviens à chanter ainsi, je serai très heureux.

Comment vous sentez-vous après quelques répétitions à l'Opéra Bastille ?

Merveilleusement bien. La veille a été une journée particulièrement difficile car nous avions deux répétitions avec orchestre, ce qui représente en quelque sorte une limite, mais je peux témoigner que nous sommes vraiment bien préparés. Le travail de Philippe Jordan est excellent. Il sait contrôler l'ensemble tout en exprimant des idées personnelles sur certains passages. Je trouve cela fantastique.

Vous allez prochainement faire vos débuts dans le rôle d'Hoffmann. Comment vous préparez-vous à ces Contes d'Hoffmann que certains ténors comparent à un marathon ? Joseph Calleja dit de cette œuvre qu'elle équivaut à chanter trois Rigoletto dans la même soirée…

Voici qui est très encourageant… Je suis justement en train de commencer la préparation d'Hoffmann avec la partition. Préparer un rôle aussi lourd demande une préparation importante. Pour un tel rôle, j'ai besoin de plus ou moins un an. Mais j'ai attendu si longtemps avant de m'atteler à cet opéra ! Je crois qu'un ténor, avant de chanter Les Contes d'Hoffmann, doit tout d'abord avoir fait l'expérience des rôles lyriques de l'opéra français comme Faust, Werther, Roméo et Des Grieux, car l'écriture d'Hoffmann intègre certains aspects de chacun de ces rôles. Aujourd'hui, grâce à cette expérience, je me sens prêt. Je débuterai dans ce rôle à Vienne l'année prochaine dans une production très enthousiasmante. J'espère que ça marchera.

 

Piotr Beczala photographié durant une répétition dans le rôle-titre de <i>Faust</i> au Met en mars 2013.  © Cory Weaver/Metropolitan Opera

 

Piotr Beczala (Roméo) et Hei-Kyung Hong (Juliette) dans <i>Roméo et Juliette</i> au Met en 2011.  © Marty Sohl/Metropolitan Opera

Pour incarner le docteur Faust, vous avez observé comment marchaient les vieux messieurs dans un parc. De quelle façon allez-vous construire le rôle d'Hoffmann ?

J'ai déjà visité tous les endroits où se déroule l'histoire afin de m'imprégner des lieux, à commencer par les caves munichoises. Pour Roméo et Juliette, je m'étais rendu sur la tombe de Juliette à Vérone. Il est important pour moi de respirer l'atmosphère d'un lieu. De la même façon, j'ai visité Saint-Sulpice l'année dernière lorsque je préparais le rôle de Des Grieux pour Manon. Je me souviens que, derrière l’autel, la lumière pénétrait par un vitrail d'une certaine façon et cette image m'est revenue lors des spectacles. Cela m'aide beaucoup à jouer un personnage de façon juste sur scène…
J'étais à Londres pour préparer Faust et, effectivement, je me suis assis à St James's Park pour observer tous ces vieux messieurs qui se déplaçaient en s'aidant d'une canne et je me suis trouvé vraiment fasciné par la manière dont ils bougeaient. C'est en tout cas une source d'inspiration que j'ai utilisée. Mas il m'est arrivé une chose amusante avec Faust. J'ai chanté deux fois ce rôle à Londres, puis dans d'autres productions pour me retrouver, il y a 4 ans, à Chicaco avec le metteur en scène américain Frank Corsaro. Il doit avoir 80 ans et il est tout petit. Un jour, alors que nous répétions le prologue, j'ai commencé à bouger différemment, comme un petit vieux en colère qui a du mal à avancer. Et j'entends soudain : "Piotr, que fais-tu ? Ce n'est pas réaliste !". Et je lui ai répondu : "Mais, regardez-vous dans le miroir…". En fait, la démarche que je reproduisais était la sienne et je l'imitais… Pour revenir à Hoffmann, je ne suis pas encore certain du chemin à emprunter pour m'approcher du personnage. Une chose est certaine, je ne vais pas me saouler pour être crédible à l'Acte I ! Je trouverai quelque chose en moi…

Hoffmann sera sans doute un rôle important pour vous dans les années qui viennent…

Bien sûr, et je prévois déjà de le chanter ailleurs après Vienne. Je ne chante jamais un rôle, ou très rarement, si je ne suis pas assuré de pouvoir le chanter régulièrement. Chaque rôle modifie légèrement une personnalité et apporte quelque chose de nouveau s'il est possible de le retrouver et de l'approfondir au fil des productions. J'ai bien interprété quelques opéras une seule fois, comme Le Vin herbé de Frank Martin que j'ai chanté sept fois à Zürich pour ne plus le reprendre ensuite, mais je vois cela comme des "accidents" et ils ne font pas partie de mon répertoire de base. En revanche, je compte inscrire le rôle d'Hoffmann à ce répertoire.

 

Piotr Beczala (Des Grieux) et Anna Netrebko (Manon) dans <i>Manon</i> au Met en mars 2012.  © Ken Howard/Metropolitan Opera

Que pensez-vous des retransmissions d'opéras dans les salles de cinéma, comme celles du Metropolitan Opera auxquelles vous participez ? Pensez-vous que ces diffusions changent quelque chose à votre carrière ?

Indirectement, oui. Je ne peux pas nier que lorsque j'ai remplacé au pied levé Rolando Villazón dans Lucia di Lamermoor en 2009 pour un Live in HD, cela a représenté une chance pour moi. Mais cet événement n'a pour autant rien changé dans mon rapport avec le Metropolitan Opera. À ce moment j'avais déjà un contrat de 3 ans avec le Met pour des rôles importants. Mais, naturellement, ces diffusions dans les cinémas servent la popularité. Après ce Lucia, j'ai reçu plus de 3.000 e-mails provenant du monde entier… J’ai tenu à répondre à chacun d'eux ! Tout cela est fort plaisant, mais je tiens à dire que si j'ai pu faire ce remplacement c'est que les conditions me permettaient de le faire, car je suis déjà très pris par mes engagements. À cette époque j'étais au Metropolitan pour Eugene Onegin et Rigoletto. On m'a demandé si je pouvais remplacer Rolando, et j'ai dit "oui". J'ai alors répété une heure avec Anna Netrebko et Mariusz Kwiecień et je me suis retrouvé sur scène. C'était une expérience forte et je dois reconnaître que mes nerfs ne m'ont pas trahi. Depuis, j'ai eu l'occasion de chanter à nouveau dans cette production avec Diana Damrau sous la direction de Marco Armiliato que je retrouvais pour cet opéra.
Chaque année je participe à plusieurs représentations qui sont diffusées dans les cinémas et, la saison prochaine je suis très fier d'être le seul chanteur qui participera à deux Live in HD du Met dans la même saison avec Eugene Onegin et Rusalka. Ce concept est assez remarquable car, même si certaines personnes vont voir les productions du Met au cinéma alors qu'elles pourraient acheter un billet pour voir l'opéra dans la salle, de très nombreux spectateurs ont accès à ces productions alors qu'ils ne pourraient absolument pas se rendre à New York. Pensez qu'en Pologne, huit salles programment la saison du Met. Pour Rigoletto, il y en a même eu onze ! Les spectateurs portaient des habits de soirée et buvaient du vin à l'entracte, comme dans un théâtre… Je crois qu'il est très important de rendre l'opéra accessible à un large public. Si les spectateurs ont un jour l'occasion d'aller au Metropolitan Opera, je suis certain qu'ils iront grâce à cette sensibilisation…Piotr Beczala chante l'opérette viennoise à Dresde pour le 1er de l'An 2013.  © Matthias Creutziger

En avril 2012 vous avez donné votre premier récital américain à Santa Monica. Quelles autres grandes étapes se profilent à l'horizon pour vous…

Il y aura bien sûr Faust, mais je prévois aussi de me consacrer davantage au concert car j'apprécie beaucoup cette forme de contact avec le public. À Santa-Monica, j'ai proposé un programme qui mélangeait les répertoires en fonction de ce qu'on voulait m'entendre chanter. Tout le monde était content, mais je souhaite à l'avenir être plus cohérent. Le concert me donne l'occasion de me présenter tel que je suis, et non abrité derrière un personnage. C'est assez spécial de voir le public ainsi que ses réactions, ce qui n'est pas le cas à l'opéra car vous êtes ébloui par les éclairages et vous avez l'impression d'être face à une zone d'ombre. Pour moi, le concert constitue une vraie expérience, et j'apprécie beaucoup. Dans cet axe je prépare un programme intitulé Liederabend avec d'autres musiciens. Je pense que nous devrions l'emmener en tournée. Bien sûr, il y aura aussi plusieurs concerts pour accompagner la sortie du disque en hommage à Richard Tauber, à commencer par Linz le 13 juillet prochain. Richard Tauber est né à Linz, et c'est aussi dans cette ville que j'ai fait mes débuts…

 


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 7 juin 2013

 

Pour en savoir plus sur Piotr Beczala :
www.beczala.com

 

Mots-clés

Christian Thielemann
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Piotr Beczala chante Rigoletto au Met

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