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Interview de Pierre Génisson, clarinettiste

Pierre Génisson.  © Denis Gliksman pour Buffet CramponPierre Génisson fait partie de ces instrumentistes qui captent le public tant par l'expression d'une musicalité absolue que par un art des nuances porté par une générosité naturelle. Son dernier disque paru chez Aparté - "How I met Mozart" - montre son adéquation au répertoire par une clarinette fluide et changeante, incarnée autant que subtile, superbement soutenue par les cordes du Quatuor 212.
Retour sur une jeune carrière qui s'épanouit entre France et Amérique.

 

 

Tutti-magazine : Vous venez de terminer une résidence à l'Abbaye de Fontfroide par un récital avec la pianiste Anna Petron. Quel sentiment gardez-vous de vos rencontres avec ces jeunes instrumentistes ?

Pierre Génisson : Je trouve toujours enrichissant de me confronter à des jeunes qui démarrent et se situent dans un projet où leurs aînés confirmés les ont précédés. Cela pousse à trouver des réponses et à clarifier ses idées sur sa propre expérience. De telle sorte que cette semaine passée à Fontfroide était absolument merveilleuse et très enrichissante. Il s'agissait de la première édition des Résidences musicales Gustave Fayet dirigées par Anna Petron. C'est pourquoi si certaines choses étaient parfaites d'autres seront revues pour la saison prochaine. Mais l'essentiel - la transmission - était bien au centre de tout. Cette dimension de partage prend de plus en plus de place dans ma tête, mais pas encore dans ma vie car je suis toujours par monts et par vaux, et je sais déjà qu'elle sera très présente dans mes futurs projets.

Votre approche de la transmission pourrait-elle un jour passer par l'écrit ?

Je ne me vois pas comme un homme de lettres et je ne serais sans doute pas le mieux placé pour m'exprimer par des ouvrages. Je me situe davantage dans le rapport humain et dans l'échange.

L'Abbaye de Fontfroide est aussi un lieu particulier. Êtes-vous sensible au cadre qui vous accueille ?

Les lieux sont primordiaux. Je dirai même qu'ils ont autant d'âme et d'envie que nous, interprètes. Leur influence fait que nous pouvons nous sentir bien ou mal. Dans un endroit millénaire comme l'abbaye de Fontfroide qui a été fondée par les Cisterciens c'est toute une culture, une tradition qui s'expriment. Ce lieu est maintenant la propriété de Gustave et Madeleine Fayet qui ont installé dans ces murs un concept de résidence et de protection des artistes qui a accueilli de nombreuses personnalités venues se recentrer et développer leur projet. En intervenant moi-même, je me suis donc situé dans leur continuité. Le lieu, de fait, m'a soutenu dans un sens de créativité.

Un chanteur s'inquiète toujours de la façon dont sa voix se propage dans une structure. Qu'en est-il pour vous, clarinettiste ?

L'acoustique est effectivement très importante mais, dans la majeure partie des situations, j'essaye d'en faire abstraction car je ne suis jamais à l'abri de devoir jouer dans un lieu difficile sur le plan sonore. Or, quelle que soit cette acoustique, il faut faire avec. Alors, si l'on commence à rentrer dans des considérations de jugement et de "je suis à l'aise" ou "je ne le suis pas", on finit par avoir des difficultés à s'exprimer car il y aura toujours quelque chose qui ne conviendra pas. Je suis plutôt partisan de jouer dans n'importe quel environnement sans trop me poser de questions. Bien sûr, lorsqu'il s'agit de jouer dans une boîte à chaussures ou si le son est très sec, je ne passe pas le meilleur des moments mais il reste indispensable de traduire le sens de la musique et de le rendre clair vis-à-vis du public… La semaine dernière, j'ai joué avec un quatuor à cordes en Ardèche dans une merveilleuse église où l'acoustique était extrêmement réverbérante. Eh bien ce n'est pas nécessairement plus agréable, mais sans doute plus facile. Certains concerts sont plus évidents que d'autres et il faut savoir s'adapter. Bien sûr, dans le cadre d'un enregistrement, trouver l'acoustique la meilleure fait partie des incontournables.

 

Pierre Génisson et le Quatuor 212 enregistrent à l'Académie Américaine des Arts et des Lettres de New York en novembre 2016.  © Tutti-magazine

Vous avez enregistré pour le label Aparté les quintettes de Mozart et Weber avec les solistes du Quatuor 212 que vous avez rencontrés il y a quelques années lors du festival Musique & Vin au Clos Vougeot. Vous avez dit que vous aviez très vite senti une vraie alchimie entre vous cinq. Comment qualifier cette alchimie ?

Tout d'abord, le Quatuor 212 est composé de solistes de l'orchestre du Metropolitan Opera. Ensuite, je dirais que l'entente entre musiciens est ni plus ni moins la même chose lorsqu'il s'agit de deux personnes qui ne pratiquent pas la musique. Ce qui caractérise une relation qui marche ne s'explique pas. C'est la magie de la rencontre… Dans la musique cela se traduit par le fait que les mots ne sont plus nécessaires pour se comprendre. Jouer ensemble devient évident, les respirations sont naturelles et il est même possible de partir dans l'imprévu sans que cela perturbe l'osmose du groupe. Dans ce rapport, il s'opère une profonde compréhension de l'expression de l'autre au travers d'un geste ou du mouvement d'un sourcil. Pour moi, aboutir à cette alchimie tient vraiment à la magie de la rencontre entre deux personnalités. Par ailleurs, lorsqu'on a à faire à des instrumentistes aussi soudés que ceux du Quatuor 2012, je perçois la formation comme un instrument à part entière. Cela sera peut-être moins vrai lorsque les musiciens rassemblés ont des personnalités très spécifiques et que chacun tente de tirer la couverture à soi. Toujours est-il que j'aime à imaginer le quatuor comme un bloc qui respire d'un seul nez et joue de deux mains !
J'aimerais à cette occasion remercier le festival Musique & Vin au Clos Vougeot qui nous a fait nous rencontrer et qui a soutenu très activement notre projet de disque. Nous retournerons au festival à la mi-juin pour proposer trois concerts de musique de chambre et un autre qui rassemblera en un orchestre éphémère tous les musiciens chambristes du festival autour de Jean-Yves Thibaudet et de Joyce DiDonato sous la direction de Stéphane Denève.

 

Concert avec Pierre Génisson dans le cadre du Festival Musique & Vin au Clos Vougeot.  D.R.

Par rapport à cette entité "quatuor", essayez-vous de l'intégrer ou de dialoguer avec elle ?

Il m'arrive de dialoguer, parfois de m'intégrer aux cordes et parfois de m'effacer. Je tente simplement d'être le plus fidèle à ce que le compositeur a voulu transmettre. La clarinette est un instrument soliste mais, dans certaines parties, elle quitte ce rôle pour se mettre au second plan ou soutenir un autre instrument. C'est là encore une affaire d'adaptation et de communication intuitive.

 

Enregistrement de l'album <i>How I met Mozart</i> pour le label Aparté.  © Tutti-magazine

Les quatre instrumentistes du Quatuor 212 sont issus de l'Orchestre du Metropolitan Opera de New York. Leur habitude d'accompagner les chanteurs depuis la fosse se traduit-elle pour vous par un soutien particulier ?

C'est en raison de leur habitude de l'accompagnement des voix que je voulais absolument enregistrer avec ces musiciens. Je sais qu'ils ont parfois à accompagner des chanteurs à l'ego omniprésent et démesuré, mais cela n'entache en rien la finesse de leur écoute. Ils ont un sens inouï de l'anticipation d'une intention musicale qui n'est pas encore manifestée. Eux et moi parlons vraiment le même langage.

À quelle fréquence travaillez-vous ensemble ?

C'est là encore le merveilleux d'une telle rencontre car l'entente est telle que nous n'avons pas eu besoin de trop travailler la mise en place avant d'enregistrer. Lors de notre première rencontre, nous avons joué le Quintette de Mozart dans le superbe cadre du Clos Vougeot. La première lecture n'était peut-être pas parfaite, mais il ne faisait déjà aucun doute que la musique était ressentie, comprise et digérée de la même façon.
Nous nous retrouvons à chaque fois que nous faisons des concerts ensemble pour deux ou trois calages. Mais nous n'avons pas besoin de plus, d'autant plus que nous jouons un répertoire très connu que chacun d'entre nous a eu l'occasion d'interpréter plusieurs dizaines de fois. Avec une musique contemporaine ou plus aride sans doute aurions-nous besoin de plus de temps pour la mise en place. Pour Mozart et Weber, l'essentiel revient à une entente mutuelle.

 

Pierre Génisson et les instrumentistes du Quatuor 212 pendant une session d'enregistrement à New York.  © Tutti-magazine

Vous avez enregistré en novembre 2016 à l'Académie américaine des Arts et des Lettres de New York sous la direction artistique de Nicolas Bartholomée. Ce travail vous a-t-il fait évoluer par rapport aux œuvres ?

Nicolas Bartholomée possède une qualité extrêmement rare dans ce métier : c'est un vrai directeur artistique qui sait parfaitement ce qu'est un musicien. De plus, c'est un ingénieur du son hors du commun qui parvient à enregistrer de telle sorte que peu de professionnels sont capables d'atteindre une telle qualité. Je me sens totalement en confiance lorsque je travaille avec lui et je sais que je peux entièrement le laisser faire. Un musicien n'est jamais le meilleur juge de ce qu'il produit en enregistrement. Il est donc très important de pouvoir se reposer sur quelqu'un de confiance, comme Nicolas. Avec lui, la liberté et même l'imprévu sont bien présents et on ne se sent pas bridé. Par ailleurs, si Nicolas dit peu de choses, ses indications sont très précieuses car elles transforment la pièce en la rendant plus claire ou plus cadrée, plus musicale ou plus chantée. Travailler ainsi est formidable car Nicolas sait mettre les musiciens en confiance tout en les orientant dans leur travail pour arriver à un résultat musical le meilleur possible.

Vous avez ensuite participé au montage de l'enregistrement…

J'ai effectivement tenu à participer à tout le travail de postproduction avec Maximilien Ciup, qui fait partie de l'équipe de Little Tribeca et qui est aussi un fantastique ingénieur du son. Il avait aussi travaillé sur mon premier disque Made in France… Lorsqu'on enregistre pendant trois jours, on se retrouve avec des propositions musicales différentes de mouvements entiers ou de moitiés de mouvements. L'idée est donc ensuite de retrouver une extrême cohérence parmi ces éléments en utilisant le moins de prises possible. Le plus important est le choix d'une direction. À partir de là, je peux avoir une vision pleinement personnelle de l'œuvre et cela m'oriente dans les choix que je vais faire.
Le montage est un travail particulièrement long que je pourrais comparer à la photo lorsqu'il faut choisir la bonne prise parmi une quantité industrielle de clichés. Dans les deux cas, il s'agit de porter un regard sur soi-même. Or il est particulièrement difficile de se regarder en face et de se retrouver juge de son jeu, de ses tics musicaux…

 

Pierre Génisson et les membres du Quatuor 212 après une session d'enregistrement à New York en novembre 2016.  © Tutti-magazine

De telle sorte que vous revendiquez aujourd'hui pleinement votre disque…

Absolument. Les Quintettes de Mozart et Weber m'accompagnent depuis que je suis enfant et je souhaitais les enregistrer le plus tôt possible. Après un premier disque consacré à la musique française, je ne voulais pas non plus demeurer dans un programme de sonates mais progresser dans une matière musicale un peu plus épaisse, et si possible dans des pièces de répertoire. J'ai alors proposé ce programme au label, avec ces musiciens et même avec la salle de l'Académie américaine des Arts et des Lettres à New York. Je revendique donc tous ces choix qui ont conduit au disque, jusqu'à son titre et à sa pochette, même si cette option est un peu plus collégiale.

Le violoniste David Chan parle de la dimension opératique du quintette de Weber. Avez-vous cette sensation au niveau de la gestion du souffle ?

David Chan (1er violon du Quatuor 212) et le clarinettiste Pierre Génisson en interview.  © Tutti-magazineTout à fait, en particulier dans le deuxième mouvement de l'œuvre qui se présente comme une aria dramatique annonciatrice du mouvement "Sturm und Drang" de la grande période romantique allemande. Du début à la fin du mouvement, on assiste à une exaltation des sentiments comme à l'opéra, lorsque la soprano souffre terriblement du drame qui est en train de se produire à la fin de l'Acte II.

Un chanteur constate en permanence l'incidence des émotions sur la voix. En est-il de même pour vous quant à votre souffle et votre son ?

Si le trac peut avoir des effets particulièrement puissants sur l'émission vocale, le clarinettiste peut aussi le ressentir très fortement lui-même mais l'incidence sur le public sera moindre. Peut-être l'auditeur averti remarquera-t-il un son un peu plus resserré ou fermé mais, à la différence du chanteur qui peut avoir du mal à sortir une note, la sonorité de l'instrument restera bien présente.

Vous avez été clarinette solo dans l'Orchestre Symphonique de Bretagne. Cette expérience vous sert-elle aujourd'hui dans votre carrière de soliste ?

Je me considère avant tout comme un instrumentiste. Hier je jouais au sein d'un orchestre, aujourd'hui je m'exprime en soliste, demain je ferai peut-être partie d'un ensemble chambriste et j'enseignerai… Je ne vois pas de rupture car, pour moi, il s'agit toujours de faire de la musique. Je crois aussi qu'il est important de faire l'expérience de tout ce que notre instrument nous offre en termes de possibilités.
J’ai fait partie de l'Orchestre Symphonique de Bretagne alors que j'étais étudiant au CNSMMDP. Cela s'est d'ailleurs présenté d'une façon impromptue car j'étais bien loin de m'imaginer faisant partie d'un orchestre. Mon professeur de l'époque, Michel Arrignon, avait avancé mon nom auprès de la direction de l'Orchestre et c'est ainsi que j'ai pu "cachetonner", selon le terme consacré, tout en faisant de superbes rencontres avec les musiciens de l'orchestre qui m'ont appris mon métier. À l'époque, Lionel Bringuier démarrait aussi sa carrière et il était chef permanent de l'orchestre. C'est au sein de cette formation que j'ai appris le répertoire d'orchestre de mon instrument, ce qui est indispensable.
Pour autant, je suis très heureux de ne plus faire partie d'un orchestre, non parce que je n'aime pas jouer dans une formation orchestrale, mais parce que j'aime encore plus ma liberté. Lorsque j'ai quitté l'Orchestre Symphonique de Bretagne, c'était pour partir aux États-Unis et vivre mon rêve américain. À cette époque, j'étais déjà très conscient que cette liberté serait primordiale dans ma carrière et dans ma vie. Dès lors, une trajectoire de soliste ou de musicien chambriste me convenait pleinement.

En 2012 vous partez donc vivre aux États-Unis. Vous dites aujourd'hui que ce changement vous a permis de prendre du recul par rapport à la tradition musicale française. Avait-elle pour vous quelque chose de sclérosant ?

Pierre Génisson.  © Denis Gliksman pour Buffet CramponL'Amérique est un rêve de gosse. À 5 ans, je savais déjà que je partirais vivre un jour aux États-Unis. Cette perspective était évidente alors que je ne connaissais rien de ce pays. Puis les années ont passé et, à 23 ans, après avoir terminé mes études au Conservatoire de Paris, j'avais ce pupitre dans un orchestre de province. Tout allait bien mais ça ne me convenait pas. En tout cas mon poste au sein de l'orchestre ne me permettait pas de m'accomplir. Je ne cherchais pas non plus à intégrer un orchestre parisien ou plus prestigieux. Il me manquait une certaine dimension et je devais aussi me perfectionner. En France je me sentais vivre dans un pays attaché à une tradition importante et à une immense culture où j'avais pu travailler avec des professeurs doués d'immenses qualités et qui enseignent ni plus ni moins que l'essentiel. Pour autant, je n'avais rien vu d'autre et il me manquait quelque chose… La semaine dernière, je me trouvais en Chine et j'ai eu l'occasion de parler avec de nombreux Chinois qui ne connaissent que leur pays. Pourtant, ces gens vous parlent avec détails des autres pays alors qu'ils n'en savent rien. Or moi, j'avais une très forte envie de voyages et une soif d'autres rencontres à vivre au quotidien. J'ai donc pris la décision de démissionner de l'orchestre et j'ai rassemblé mes affaires pour partir et vivre mon rêve américain.

Les USA ont-ils répondu à cette attente ancrée en vous depuis votre plus jeune âge ?

J'ai passé là-bas des moments merveilleux, et cela continue aujourd'hui, même si je me partage maintenant entre la France et les USA. À l'époque, je m'étais vraiment établi aux USA et je revenais en France uniquement pour quelques concerts. Quant à savoir si j'ai pu vivre mon rêve, je dirais qu'il y a toujours une part magnifiée et une part avérée. Par exemple, j'adore depuis toujours la liberté d'entreprendre que je trouve aux États-Unis. Chez les musiciens américains, je trouve une grande bienveillance, davantage que chez les instrumentistes européens. Aucun d'entre eux n'aurait l'idée de mettre des bâtons dans les roues pour nuire à un autre musicien, qu'il joue ou pas le même instrument ! En Amérique, il est possible de travailler sans éveiller les interrogations, voire la jalousie, autour de soi. Quant à moi, je me situe à des lieues de cet état d'esprit qui m'insupporte. Je me suis expatrié pour construire ma vie loin de l'envie malsaine de certains. C'est ainsi que j'ai vécu personnellement cette liberté d'entreprendre dont je vous parlais, certes loin de mes bases et de mon entourage, mais avec une réelle bienveillance exprimée autour de moi.

Vous avez confié à Cinzia Rota de Classicagenda : "On se nourrit de ce qu'on vit, c'est la vie quotidienne qui permet de jouer". À l'inverse certaines œuvres ont-elles des répercussions sur le quotidien ?

Il y a des œuvres qui nous accompagnent au quotidien, des œuvres qui font nous sentir différents, peut-être un tout petit peu plus sages. Nous écoutons et nous nous nourrissons de la musique que nous avons besoin d'entendre sur le moment. Je considère la musique comme un remède qui à une capacité à me soigner davantage qu'à me changer. D'une façon très inconsciente, j'écoute ce que je dois écouter pour me sentir bien.

Et jouez-vous ce que vous avez besoin de jouer ?

J'interprète un large choix de styles mais je finis par me constituer un répertoire de base, comme tout instrumentiste soliste, et ce répertoire-là correspond à ce dont j'ai envie et que j'aime. Je le redis, il est important de rester ouvert à toutes les possibilités qu'offre l'instrument.

 

Concert avec Thomas Lefort, Pierre Génisson et Fanny Vincens dans le cadre de la Fondation Banque Populaire.  D.R.

Vous jouez sur une clarinette "Tradition" de Buffet Crampon. Pouvez-vous parler du lien que vous entretenez avec l'instrument et son facteur ?

Mon rapport à l'instrument est, je crois, de plus en plus sain car j'ai l'impression de pouvoir m'en détacher. Étudiant, ma clarinette était cause de nombreuses névroses. Je travaillais énormément et je pense que, en raison du désir ardent de parvenir au but que je m'étais fixé et qui me poussait, j'ai dû passer par toutes les pathologies du musicien. Lors de mes années de Conservatoire et d'orchestre, je me souviens avoir traversé des périodes anxieuses. Or, aujourd'hui, plus rien de tout ça. J'essaye simplement de m'exprimer avec cette clarinette qui est mon instrument et me rend ce que je lui laisse la possibilité de me donner. Là encore, vivre aux États-Unis m'a été salutaire…
Aujourd'hui, je peux dire que je suis un amoureux inconditionnel de mon instrument sans m'en sentir esclave, et Buffet Crampon conçoit des clarinettes absolument merveilleuses. Pour autant, je crois que je pourrais jouer du piano ou du hautbois, ou pourquoi pas chanter, car l'essentiel est de m'exprimer par la musique. C'est la seule chose qui compte.

Vous parlez des pathologies liées à la clarinette…

Oui, les tendinites et les multiples problèmes au niveau de la mâchoire et de l'embouchure, les dents qui bougent, les douleurs articulaires énormes… Tous ces problèmes surviennent lorsqu'on ne sait pas s'écouter et qu'on travaille de façon inconsidérée pendant 9 heures, ce qui est contre-productif. De plus, lorsqu'on a intégré la bonne position à adopter par rapport à l'instrument, on ne se fatigue plus en jouant. Mon planning est plus que chargé en ce moment, avec un concert par jour et quasiment une ville nouvelle chaque jour. Or je n'ai plus de problème lié à l'instrument mais seulement une fatigue normale à bien gérer.

 

Applaudissements pour Julien Szulman, Jy-Yoon Park, Pierre Génisson et Jérémy Pasquier à l'issue d'un éblouissant <i>Sholem aleichem</i> de Rov Feidman au Parc Floral de Paris en juin 2017.  © Tutti-magazine

Vous allez créer en novembre prochain un concerto que vous dédie le compositeur Éric Tanguy. Être dédicataire d'une pièce est-il susceptible de changer votre approche sensible de la musique ?

Pierre Génisson et Raphaël Sévère réunis pour les 10 ans des Musicales de Bagatelle en juin 2017.  © Tutti-magazineJ'ai rencontré Éric à Los Angeles il y a 3 ans. Il était alors professeur à l'UCLA. Nous avons sympathisé, il avait entendu mon premier disque et aimait bien ce que je faisais. Travailler ensemble était donc assez naturel, d'autant que j'adore ce qu'il écrit. J'ai ensuite fait tout ce qui était en mon pouvoir pour que cette pièce existe… Il vient de finir de la composer et j'attends la partition à la fois avec impatience et excitation. Cette création, vous l'aurez compris, s'accorde aussi totalement à mon désir de pratiquer tous les langages et discours possibles avec mon instrument. Par ailleurs, je trouve très important de ne pas me cantonner à jouer des compositeurs du passé. La musique contemporaine me parle tout autant lorsqu'elle a la qualité de celle d'Éric Tanguy car il s'agit d'une musique qu'on a envie d'écouter… Ce concerto sera créé avec l'Orchestre Philharmonique de Liège le 24 novembre prochain, puis il sera repris avec plusieurs autres orchestres français, dont l'Orchestre Symphonique de Bretagne que je serai ravi de retrouver à cette occasion en avril 2018 pour trois concerts autour de la composition d'Éric Tanguy. À cette occasion, je jouerai aussi le Concerto de Mozart qui utilise la même nomenclature d'orchestre. Cette dimension était très importante à mes yeux car je souhaitais dès le départ que cette œuvre puisse être jouée par d'autres instrumentistes sans se heurter à une nomenclature impossible à tenir qui aurait empêché qu'on le rejoue après sa création. Mon souhait est vraiment de faciliter son intégration au répertoire.

Vous participerez demain au concert des 10 ans des Musicales de Bagatelle. Ce sera au parc Floral de Paris où vous retrouverez de nombreux musiciens lauréats de la Fondation Banque Populaire. Cette Fondation a joué un rôle important à vos débuts ?

Lorsqu'on quitte un orchestre comme je l'ai fait et qu'on laisse derrière soi la sécurité d'un CDI pour aller trouver l'aventure aux États-Unis, ce n'est pas simple ! J'avais bien un agent et des concerts déjà prévus, mais j'avais vraiment besoin d'un soutien financier. Aux USA, les études coûtent un argent fou. Pour être très concret, l'University of Southern California où j'ai étudié coûtait plus de 35.000 $ l'année ! Et si vous rajoutez les frais liés nécessairement à la vie aux États-Unis, ainsi que ceux engagés pour me présenter aux différents concours internationaux, jamais je n'aurais pu vivre sans le soutien financier de la Fondation Banque Populaire. La Fondation fournit ce soutien sur une durée qui peut aller jusqu'à 3 ans en fonction du projet. Ce mécénat a donc été capital dans mon évolution et je me sens profondément reconnaissant.
L'action de la Fondation Banque Populaire est unique en France et même en Europe : un jury constitué d'instrumentistes confirmés et de grande renommée est réuni deux fois par an pour décider d'aider cinq candidats. C'est à la fois rare et vraiment précieux… C'est avec un très grand plaisir que je viens jouer pour la Fondation dès qu'elle me le demande car je suis très conscient de ce que je lui dois.

 

Le Quatuor 212 et Pierre Génisson en concert à la Salle Gaveau pour le lancement du disque <i>How I met Mozart</i> enregistré pour le label Aparté.  © Vandoren

Comment se présente votre proche futur ?

Les collaborations nouvelles sont très importantes pour moi. Je vais ainsi jouer avec le Quatuor Modiglianil et le Quatuor Ébène, où je retrouverai avec plaisir l'altiste Adrien Boisseau qui est un ami de longue date. Nous étions dans la même classe de musique de chambre au Conservatoire, et nous avons fait ensemble nos débuts de solistes à La Philharmonie de Berlin dans le Double concerto pour alto, clarinette et orchestre de Max Bruch… Je participerai également à un programme aux Musicales de Cambrai qui rassemblera Karine Deshayes, Delphine Haidan et François Chaplin autour du lied avec Schubert et Schumann. Nous serons quatre musiciens et chanteurs et nous varierons les configurations en fonction des œuvres sans nécessairement jouer tous ensemble…
Mais auparavant, il y aura le lancement de mon nouveau disque "How I met Mozart", le 13 juin à la Salle Gaveau, Ce sera le début d'une longue route avec le Quatuor 212 qui nous conduira la saison prochaine en France et aux États-Unis. Quant à moi, je me rendrai Allemagne pour le Festival de Brême, puis en Chine, au Japon et au Mali…


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 3 juin 2017

 


Pour en savoir plus sur Pierre Génisson :
www.pierregenisson.com

 

 

Pour commander le CD de Pierre Génisson et David Bismuth <i>Made in France</i> édité par Aparté, cliquer ICIPour commander le CD de Pierre Génisson <i>How I met Mozart</i> édité par Aparté, cliquer ICI

 

 

Vidéo

Pierre Génisson - How I met Mozart

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