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Interview de Paul Daniel, chef d'orchestre et Directeur musical de l'ONBA

Paul Daniel.  © Frédéric Desmesure

Le chef d'orchestre Paul Daniel a été nommé Directeur musical de l'Orchestre National Bordeaux Aquitaine il y a un peu plus d'un an. Nous le rencontrons dans sa loge du Grand-Théâtre de Bordeaux peu avant une représentation de La Bohème qu'il s'apprête à diriger. Après un premier disque de l'ONBA consacré à Wagner paru chez Actes Sud, cette production marque une autre étape importante dans la vie de l'orchestre et de l'Opéra, car elle est la première production diffusée en direct dans les salles de cinéma depuis la scène bordelaise…

 

Tutti-magazine : Le 26 septembre était une date importante à plus d’un titre : la première de La Bohème et la première fois que vous dirigiez l'Orchestre National Bordeaux Aquitaine dans un opéra complet. Avec quelques jours de recul, comment s'est déroulé ce rendez-vous ?

Paul Daniel : La chose essentielle n'est pas que cette Bohème ait été le premier opéra que je dirigeait à Bordeaux mais que ce moment ait aussi été une première pour toute l'équipe constituée par les techniciens, les chanteurs, les chœurs et l'orchestre. La préparation de cet ensemble de personnes est ce qui est le plus important pour moi. Je crois que le fait que ce soit aussi "ma première" n'intéresse que moi car, dans un théâtre, chaque personne a un travail à accomplir et ne se soucie pas de ça. Au final, une représentation de La Bohème c'est peut-être la réunion de deux cents talents dans les coulisses, sur la scène et dans la fosse. Que ce soit pour Rodolfo, Parpignol, les enfants de la Jeune Académie vocale d'Aquitaine, ou celui qui est responsable du changement de décor, le seul but est d'aboutir à la réussite de cette Bohème
Maintenant, personnellement, je dirais que débuter dans un nouveau théâtre représente toujours un grand pari pour n'importe quel chef d'orchestre, car il s'agit de se familiariser très rapidement avec l'acoustique et la nature du son qui sort de la fosse et celui qui vient de la scène. Dans tous les théâtres, il existe un retard entre la fosse et le plateau. La question cruciale est alors de savoir quelle puissance sonore l'orchestre est autorisé à délivrer, car chaque musicien de l'orchestre se tient prêt à servir en virtuose chaque note de cette partition magnifique. La difficulté est de parvenir à un certain niveau d'intensité de l'orchestre tout en tenant compte des impératifs de la scène et des chanteurs, mais aussi de ceux de la salle. Lorsque les trompettes ou les hautbois me semblent équilibrés, le sont-ils aussi dans la salle ? Peut-être pas. Il y a ainsi de très nombreux paramètres avec lesquels il faut se familiariser. Enfin, en tant que Directeur musical de l'orchestre, je suis conscient qu'on observe ce que je fais, et il me faut saisir rapidement le fonctionnement des gens avec lesquels je travaille. Par exemple, quelle est leur réactivité ? Le chef de chœur doit-il être dirigé, encouragé ou dois-je au contraire lui laisser de l'indépendance ? Comment vont se comporter les divers groupes une fois rassemblés pour travailler ? Bien sûr, en tant que chef d'orchestre, j'ai ma Bohème dans la tête, mais je me retrouve aussi face à une très grosse machine constituée par tous les intervenants, et je dois les piloter pour qu'ils se rejoignent au moment voulu. Avec tout ce que je dois avoir en tête, il m'est même difficile de penser que l'interprétation que je souhaite soit réellement au centre de mon travail.

 

Sébastien Guèze et Nathalie Manfrino dans <i>La Bohème</i> sur la scène de l'Opéra National de Bordeaux en septembre 2014.  © Guillaume Bonnaud

 

Le 26 septembre, c'était aussi la première diffusion en direct d'un opéra dans les cinémas depuis le Grand-Théâtre de Bordeaux…

Une captation est autre chose. Elle crée un autre type d'intensité et d'excitation pour tout le monde car chacun est conscient que le public ne se tient pas seulement dans la salle, mais soudainement ailleurs ! De plus, lorsqu'on procède à un tel enregistrement, il n'échappe à personne qu'il sera inévitablement préservé, que ce soit par une personne, sur Youtube ou ailleurs. En quelque sorte, il existera à jamais… Ceci étant, il est aussi extrêmement important pour les musiciens et pour toute la structure que des rediffusions de cette captation soient programmées. C'est une façon d'exister. Reste que le contraste est important entre une représentation vivante et la permanence d'une captation. Il est d'ailleurs impossible de se projeter pleinement dans l'instant si vous avez en tête que ce que vous faites va être enregistré. C'est un coup à vous perturber !

Ne peut-on dire la même chose pour un enregistrement de disque…

Sous un certain aspect seulement car, au théâtre, davantage de choses se produisent spontanément : le drame qui se joue sur scène, les réactions entre personnages, le feu d'artifice allumé d'un côté du plateau alors qu'à l'autre bout, l'énergie est différente… Je pense vraiment que les captations et leurs rediffusions rendent la situation plus compliquée.

Était-ce une bonne idée de filmer la première représentation de La Bohème au lieu d'attendre que le spectacle soit un peu rodé ?

L'Orchestre National Bordeaux Aquitaine (ONBA).  © Éric Deniset

Pourquoi pas ? On trouve une certaine fraîcheur dans une première représentation. Naturellement, avec une semaine de travail en plus on peut arriver à un autre résultat. Et avec 6 mois de plus, ce sera encore autre chose. Ainsi va la vie ! La première d'un spectacle bénéficie d'une bonne énergie, une énergie que j'apprécie car chaque interprète sur scène apporte quelque chose de plus. On sent une volonté de faire mieux. Bien sûr, on peut tendre ainsi à l'exagération. Il faut alors veiller à ce que l'énergie de cette représentation spéciale ne gonfle pas au point de vous échapper.

Voilà un peu plus d'un an que vous avez succédé à Kwamé Ryan à la direction de l'ONBA. Quel bilan personnel dressez-vous de cette première année ?

Là encore, mon rôle par rapport à l'orchestre n'est pas seulement de créer de la musique ou d'aider à la faire, mais il me faut apprendre la manière d'y parvenir. Nous avons envisagé le futur avec détermination, en nous concentrant sur la façon dont cet orchestre allait évoluer, et ce avec le plus de clarté possible. Le CD que nous avons réussi à enregistrer et la diffusion de La Bohème dans les cinémas sont de très bons exemples de l’atteinte de nos objectifs car ils sont en rapport avec la manière dont nous sommes perçus. Être musicien d'orchestre peut vous isoler, car plus vous portez votre attention sur la musique et la manière de jouer, plus vous perdez conscience de ce qui se passe au dehors. L'Auditorium dans lequel nous pouvons maintenant jouer a marqué une énorme différence dans la prise de conscience de tous et l'orchestre dispose maintenant d’une salle à sa hauteur. Pour autant, il sait aussi qu'il doit la mériter et que nous devons progresser.

L'ONBA joue à la fois à l'Auditorium et au Grand-Théâtre. Est-il simple pour la formation de jongler avec des acoustiques différentes ?

L'acoustique d'un théâtre est toujours plus difficile à gérer pour un orchestre, car elle est plus sèche et concentrée, ce qui l'expose davantage. L'ONBA a aussi joué au Palais des Sports, mais personne ne tient à se souvenir de cette expérience. L'acoustique était telle qu'il était inutile de demander quoi que ce soit à l'orchestre : forte, fortissimo ou autre, on n'entendait pas la différence ! Tout était confus. Maintenant, à l'Auditorium, les musiciens ont à leur disposition un merveilleux environnement sonore auquel donner vie.

 

Concert d'inauguration de l'Auditorium de Bordeaux en 2013.  © Gaëlle Hamalian Testud

 

Salle du Grand-Théâtre de Bordeaux.  © Frédéric Desmesure

On dit souvent que les musiciens apprennent des voix qu'ils accompagnent. Le pensez-vous ?

Absolument, et c'est une superbe opportunité qu'ont les musiciens de l'ONBA de participer à la fois à un grand nombre de concerts et d'opéras. De ce fait, ils peuvent apprendre à devenir de très bons accompagnateurs. En entendant le plus infime pianissimo que la voix peut émettre, le musicien est à même de comprendre ce qu'est accompagner. De plus, un instrumentiste acquiert du théâtre un vrai sens du drame qu'il peut ensuite exporter dans une salle de concert. À l'inverse, il peut transférer la beauté de l'interprétation d'une pièce abstraite - j'entends par là sans livret - dans la fosse du théâtre. Cette double possibilité d'expression aboutit à une vie beaucoup plus riche pour le musicien que s'il s'exprime exclusivement en concert ou dans une maison d'opéra. Par ailleurs, de nos jours, il est devenu difficile pour un musicien de se consacrer exclusivement au concert…

Entre 1987 et 2012, vous avez été successivement Directeur musical de trois institutions anglaises. Y a-t-il une façon de travailler différente entre ces formations et l'ONBA ?

Je n'opposerais pas les qualificatifs "anglais" et "français" car chaque orchestre possède sa propre identité. C'est plutôt par des qualités différentes que je pourrais définir chaque orchestre avec lequel j'ai eu l'occasion de travailler. Le caractère de chacune de ces formations était complètement dissemblable. Si, toutefois, il faut trouver une différence générale avec les orchestres anglo-saxons, je crois que ce serait l'urgence dans laquelle on travaille en Grande-Bretagne, une urgence dictée par l'habitude, qui est générationnelle. En Grande-Bretagne, un orchestre du même niveau que celui de Bordeaux aura au maximum trois répétitions pour préparer la Symphonie No. 5 de Mahler. Tout le monde va donc s'appliquer à aller très vite et le travail sera efficace. De même, la réactivité de l'orchestre sera elle aussi très rapide, ce qui n'est pas nécessairement primordial, mais différent.
Avec une semaine de répétitions, ce dont nous bénéficions parfois à Bordeaux, il y a plus de temps pour peaufiner, mais aussi pour laisser mûrir entre les sessions de travail. Cela peut varier mais, généralement, cet orchestre bénéficie de plus de temps. Mais, au final, c'est le caractère de l'orchestre qui prime sur le rendu de ce qu'il va jouer. Il peut aussi arriver que le manque de temps vous permette de trouver des choses différentes. Quoi qu'il en soit, je me garderais bien de dire que je préfère travailler avec tel type d'orchestre ou tel autre. C'est même une chance pour moi que d'avoir pu travailler de ces deux façons.

 

Paul Daniel, Directeur musical de l'ONBA.  © Frédéric Desmesure

 

Paul Daniel en répétition avec l'ONBA.  © Frédéric Desmesure

Quelles qualités trouvez-vous à l'ONBA ?

Je pense d'abord à la diversité des œuvres que l'orchestre est susceptible de jouer. Cette formation peut aborder de nombreux styles et sait réagir à de multiples acoustiques. Elle sait par exemple produire de l'or au Grand-Théâtre malgré son acoustique très sèche dont je vous ai parlé. Puis, lorsque je dirige l'ONBA à l'Auditorium, j'ai l'impression que les qualités de l'orchestre évoluent à chaque concert. On peut comparer ce nouveau lieu d'expression à une voiture neuve, une voiture qu'il faut apprendre à conduire. Lors de sa première expérience à l'Auditorium, l'orchestre était tout à la joie de cette nouvelle possibilité qui marquait un changement radical avec ce qu'il avait connu de longues années durant. Puis, avec le deuxième concert, d'autres possibilités sont apparues, et ainsi de suite au fil des expériences. La finesse des nuances dont est capable l'ensemble de l'orchestre évolue ainsi continuellement. Il y a environ un an et demi, je me souviens avoir dit aux musiciens, pour les piquer au vif : "Vous n'aimez pas jouer piano !". Et ils ont pris conscience de la vraie nature d'une nuance piano ou d'un forte exprimé par une centaine d'instrumentistes rassemblés sur un plateau. Jouer dans l'Auditorium a permis à l'orchestre de découvrir bien des aspects inconnus jusqu'alors.

Au fil d'une saison, l'ONBA joue sous la direction de nombreux chefs d'orchestre. Lorsque vous retrouvez votre orchestre, est-il différent ?

Ma mission est de travailler avec cet orchestre à ma façon mais aussi de faire en sorte d'inviter de nombreux autres chefs de grande valeur qui le dirigeront de leur propre manière. C'est même un rêve de pouvoir accueillir ici des chefs meilleurs que je le suis, comme c'est un autre rêve de penser que lorsque ces chefs invités reviendront à Bordeaux, ils seront encore meilleurs dans la mesure où ils retrouveront un orchestre qui, de son côté, sera devenu plus sensible aux événements qui peuvent se produire sous leur baguette.
Un chef, en particulier, s'est montré très attaché à la couleur lorsqu'il est venu travailler avec l'ONBA : Michel Plasson. Avant son arrivée, tout le monde était nerveux et se demandait ce qu'il allait faire. Il faut avouer qu'il est très âgé… Mais en répétition, il a suffi d'une minute pour que l'orchestre sonne différemment. Michel Plasson est un grand maître du son et de la musique française. Par des indications différentes il a conduit les musiciens à jouer autrement et à privilégier le son sur le rythme. Or ce qu'a apporté Michel Plasson, je n'aurais pu l'apporter moi-même à l'orchestre avant de l'avoir observé. J'ai moi aussi appris quelque chose à cette occasion. Nous apprenons tous les uns des autres.

 

Paul Daniel dirige l'Orchestre National Bordeaux Aquitaine.  © Frédéric Desmesure

L'Orchestre National Bordeaux Aquitaine voyage assez souvent. Qu'apportent les tournées ?

Les tournées dans la région apportent beaucoup, elles sont très importantes. Parfois, les musiciens se désespèrent à l'idée de passer deux heures sur l'autoroute pour aller jouer ailleurs, puis revenir. Mais ils savent aussi que ces occasions leur donnent la possibilité de s'adresser à un autre public et de découvrir de nouvelles acoustiques.
Dans un axe d'évolution, ce que nous souhaitons ardemment est de pouvoir nous produire là où se produisent d'autres orchestres de haut niveau, afin de pouvoir créer une sorte d'émulation. C'est une de mes ambitions de faire voyager l'orchestre dans les grandes salles de concert d'Europe et du monde.

Les 10, 11 et 12 décembre, vous dirigerez Testament de Brett Dean…

Brett Dean est un fantastique altiste australien. Il a joué dans le Berliner Philharmoniker, et son talent de musicien est incroyable. Il compose aussi, et ce qu'il a écrit pour Testament est foncièrement original et brillant. Sa composition fait référence au Testament d'Heiligenstadt dans lequel Beethoven a décrit en 1802 ce qu'il traversait, totalement désespéré face à la surdité intermittente dont il souffrait. C'est la raison pour laquelle cette pièce s'appelle Testament. C'est une œuvre à la fois furieuse et très triste, qui demande à l'orchestre de jouer de la façon dont Beethoven était susceptible d'entendre. Ainsi, par moments, l'orchestre joue sur scène, et à d'autres, on n'entend plus rien. Pour le public, c'est une façon d'appréhender cette espèce de roller-coaster qu'étaient les pensées de Beethoven quand il écrivait ce Testament d'Heiligenstadt. Pourtant, cette crise dépassée, Beethoven se remettra à composer, mu par la force de la musique. Ce sera un rendez-vous important pour l'orchestre, et aussi la création française de cette pièce.

 

L'Auditorium de Bordeaux en construction.  D.R.

Un peu plus tard, en février 2014, vous dirigerez La Damnation de Faust de Berlioz à la Salle Dutilleux. Il s'agira d'une version de concert. Quelle est, selon vous, la place de la dimension théâtrale dans une œuvre qui n'est pas mise en scène ?

Il n'y a pas tant d'œuvres qui peuvent être présentées en version de concert. Elles doivent, pour ce faire, répondre à certaines qualités. À ce titre, la musique de Berlioz se prête particulièrement bien à cette configuration. La partition d'orchestre de La Damnation de Faust est d'une imagination si foisonnante qu'il devient même impossible d'utiliser toutes les idées de Berlioz dans une production scénique. Cette œuvre fourmille de détails et elle est chargée d'ambition en ce qui concerne l'orchestre, le chœur et les chanteurs solistes. Dès lors, elle constitue un parfait exemple de ce qui peut être présenté en concert car l'orchestre personnalise précisément le drame, tout autant que les chanteurs… Cela fonctionne aussi avec la musique de Wagner car l'orchestre y est si vivant et exprime tant d'idées qu'il est possible de montrer les musiciens la jouer. Vos yeux participent alors à l'écoute. Il m'est arrivé bien des fois de jouer en concert, de recueillir ensuite les réactions du public, et j'ai souvent entendu : "C'est si fantastique de voir cette musique !". Comme si le fait de voir jouer la musique ajoutait à l'écoute. Mais ce que je fais avec Berlioz, je ne le ferais pas avec de nombreuses autres œuvres. La Traviata, par exemple.

Entre deux représentations de La Damnation de Faust, le 21 février 2015, vous accompagnerez au piano la violoncelliste Anne Gastinel dans le Trio avec piano et le sextuor Souvenirs de Florence de Tchaikovsky. Quelle place occupe le piano dans votre vie ?

J'ai toujours pratiqué le piano et j'essaye de jouer le plus possible. Par le passé, j'ai joué des concertos avec orchestre mais cela ne m'arrive plus beaucoup car je n'ai pas le temps de travailler pour atteindre le niveau voulu. Par ailleurs j'adore faire de la musique de chambre. C'est plus important qu'être soliste… L'année dernière j'ai joué avec les musiciens de l'orchestre. C'est toujours un vrai plaisir de jouer avec eux. Cette saison, ce sera avec Anne Gastinel et le violoniste Matthieu Arama, entre deux concerts Berlioz… La routine, en quelque sorte !

Cliquer pour commander le CD Wagner de l'ONBA dirigé par Paul Daniel, paru chez Actes Sud…

Votre premier disque avec l'ONBA est sorti chez Actes Sud il y a quelques mois, et il est consacré à Wagner. Était-ce une façon de commencer à préparer la production de Tristan et Iseult que vous dirigerez en mars et avril 2015 ?

Cet enregistrement n'était pas relié au Tristan que nous allons présenter cette saison. Il s'agissait pour nous d'une sorte de déclaration de la musique que nous voulions proposer à l'écoute en dehors d'une salle de concert. C'était aussi une façon pour l'orchestre de montrer ce qu'il était capable de produire. Mais cet acte reste modeste car il ne s'agit pas pour autant de prétendre changer la face du monde avec ce disque. Nous espérons en revanche qu'il nous permettra d'être écoutés par un public qui n'est pas notre public habituel et qu'il participera à élargir notre audience. Lorsque nous avons eu ce disque en mains nous étions très heureux mais nous ne nous sommes pas éternisés sur ce plaisir car, la même semaine, nous proposions le même programme en concert à l'attention des enfants. La place était proposée à un prix modique et nous avons joué dans l'Auditorium plein à craquer devant ce jeune public qui n'était encore jamais venu au concert. Il y avait tant de monde que nous avons commencé avec un quart d'heure de retard pour permettre à tous de prendre place. Cet événement est indissociable de la sortie du disque, même si peu de gens en ont eu connaissance. Il n'y a pas eu de captation mais, pour nous, c'est aussi très important. Aussi important que notre disque.

Quelle était la qualité d'écoute des enfants à ce concert Wagner ?

Tous étaient très concentrés. Ils écoutaient sans a priori. Il serait même juste de dire qu'ils écoutaient la musique sans l'idée de ce qui peut être de "bon ton" concernant ce répertoire. C'est la plus affreuse des positions car elle nous dicte une opinion avant-même que d'avoir écouté, de la même façon qu'on peut dire "je n'aime pas ça" devant des chocolats qu'on n'a pas goûtés ! Un enfant n'a pas ce comportement désastreux. Devant l'inconnu, il peut même devenir plus curieux. En vieillissant, nous avons trop tendance à contrôler ce qu'on appelle notre perception du "goût". C'est terrible. Pour ma part, je m'efforce d'écouter chaque semaine une œuvre dont je ne connaissais absolument pas l'existence.

Pourquoi présenter cette nouvelle production de Tristan et Iseult à l'Auditorium et non au Grand-Théâtre ?

Jouer à l'Auditorium ne change en rien notre rapport avec le Grand-Théâtre et nous ne réduisons en rien notre participation à sa programmation. L'Auditorium dispose également d'une fosse, ce qui nous permet de proposer une mise en scène. Nous profitons simplement de ce nouveau lieu qui va permettre d'offrir une tout autre dimension sonore à la musique de Wagner. Pour autant, nous n'irions pas jouer Mozart ou Verdi dans la fosse de l'Auditorium !

Avez-vous participé au casting de ce Tristan ?

Pas du tout. La personne en charge de ce travail est Isabelle Masset. Elle est incontestablement une des meilleures responsables de casting d'Europe. Je me suis souvent trouvé dans d'autres maisons d'opéra devant des personnes qui l'appelaient pour avoir son avis sur tel ou tel chanteur. Elle sait. Ses qualités de jugement sont incroyables et elle possède un vrai flair pour repérer les jeunes talents avant les autres.

 

L'Orchestre National Bordeaux Aquitaine.  © G. Bonnaud

L'ONBA participe également à différentes opérations de promotion de la musique. Il y aura en particulier "Tutti ! Place de la Comédie" le 13 juin 2015 en prélude à la Fête de la musique. Pouvez-vous nous parler de ce concept ?

Nous participons à plusieurs événements tout au long de la saison, tels Tutti ! Place de la Comédie. Nous essayons par ce biais de toucher un public différent et d'impliquer les Bordelais dans des expériences musicales dont ils n'ont pas l'habitude. Lorsque je me promène dans des quartiers animés de la ville je prends conscience qu'une quantité de gens n'ont sans doute jamais entendu l'ONBA ! Ce genre de manifestations rompt avec la manière traditionnelle d'écouter un orchestre.
Le projet Tutti ! est basé sur le 4e mouvement "Ode à la joie" de la Symphonie No. 9 de Beethoven. L'ONBA jouera avec le Chœur de l'Opéra, et plusieurs chorales amateurs de différentes générations nous rejoindront pour ce concert. Elles auront répété tout au long de l'année et participé à des rencontres, assisté à des spectacles… Tous ceux du public qui voudront chanter pourront se joindre à nous. Il suffira qu'ils soient présents à la répétition générale. Que tout le monde puisse chanter me paraît très important car, après tout, l'orchestre appartient à tous. Or, traditionnellement, l'audience d'un concert est limitée au public qui peut s'assoir dans une salle. Pour cet événement, nous jouerons dehors, Place de la Comédie… On voit partout affiché : "Bordeaux ma ville". Moi, je dirais : "L'ONBA, mon orchestre !". Je voudrais que chacun puisse se l'approprier et puisse dire : "J'ai chanté avec l'ONBA, et c'est mon orchestre !".  C'est d'ailleurs ce que j'ai entendu lorsque nous avons discuté après un concert dont les places étaient proposées à 2 € : "C'est mon orchestre !"

Après le disque Wagner, envisagez-vous d'autres enregistrements ?

Nous aimerions continuer à sortir des disques dans la même collection, chez Actes Sud, avec une certaine régularité, de saison en saison. Pourquoi pas la Symphonie No. 5 de Mahler que nous allons jouer début octobre ? Mais il faut que nous soyons convaincus que c'est un bon choix. Non que j'émette un doute sur la qualité de ce que nous allons proposer mais, avant de penser à sortir un disque, il est important que nous nous disions : "Oui, nous sommes fiers de ça !"… Je crois que les gens ont apprécié le format de présentation inhabituel de notre premier disque. Cela pourrait représenter notre identité en termes de produit. C'est peut-être un peu vieux jeu de raisonner ainsi, mais l'idée me plaît !

Lire la critique du DVD de <i>Lulu</i> dirigé par Paul Daniel à La Monnaie…

Le label Bel Air Classiques a récemment sorti en DVD Lulu que vous avez dirigé à La Monnaie en octobre 2012. Quels souvenirs gardez-vous de cette production ?

Commander le CD de la version anglaise de <i>Lulu</i> dirigée par Paul Daniel…J'ai une relation très forte avec le metteur en scène Krzysztof Warlikowski. Nous avons travaillé ensemble sur Macbeth de Verdi à La Monnaie, et sur L'Affaire Makropoulos et Le Roi Roger à Madrid. Ce qui me lie à lui est un travail très profond. J'ai eu aussi la chance de travailler assez souvent à La Monnaie où j'ai dû diriger six nouvelles productions et des reprises, comme L'Enlèvement au sérail… Cette Lulu s'inscrit donc pour moi dans une direction de travail particulièrement riche. Cet opéra m'est très cher, et je l'ai déjà enregistré pour le disque avec l'English National Opera. Je crois que j'ai des choses à dire à travers cette œuvre et cette production de La Monnaie me permettait de le faire. Et puis il y avait Barbara Hannigan qui faisait ses débuts dans le rôle de Lulu, sans doute un des plus difficiles pour une soprano. Barbara a probablement été la meilleure Lulu que j'ai jamais entendue. Elle était entourée par une distribution fantastique, et j'en garde un excellent souvenir.

Vous n'avez pas encore dirigé l'ONBA dans un ballet. Est-ce quelque chose qui vous tente ?

J'aime le ballet, mais diriger un orchestre pour accompagner des danseurs est un art. Des années sont nécessaires pour se familiariser avec les styles de danse et les musiques qui les accompagnent. Il est très difficile de comprendre comment tout cela fonctionne. Un chanteur respire et il est possible de l'accompagner. Un danseur ne procède pas ainsi mais se livre à des centaines de choses pour se déplacer, pour sauter et créer le spectacle. Il faut trouver le tempo qui lui convienne… Je ne pense pas être très bon à cela et je préfère laisser l'accompagnement des danseurs aux experts.

Sur votre page Facebook, on vous voit en jeune garçon, dans une chorale. Ce jeune garçon avait-il déjà le désir de ce que vous êtes devenu ?

Assurément, même si cela peut paraître étrange. Sur cette photo je dois avoir à peu près 9 ans. À cette époque je faisais un peu de piano, mais c'est en assistant aux concerts que j'ai été fasciné par le rapport du chef d'orchestre avec le son, de son pouvoir face à l'instrument qu'est l'orchestre. J'aime cet instrument constitué de quatre-vingt-dix personnes, même si c'est difficile. J'aime le son qu'il produit. Plus qu'une œuvre qui aurait agi sur moi tel un cataclysme, je crois que ma fascination s'est développée au fil de nombreux concerts.
J'ai eu la chance de faire partie de la maîtrise de Coventry. La cathédrale de Coventry accueillait alors un programme artistique d'un niveau exceptionnel. Le Hallé Orchestra, l'orchestre de Birmingham et le Berliner Philharmoniker en tournée venaient jouer là. Les jeunes choristes étaient assis au premier rang…



Propos recueillis par Philippe Banel
Le 29 septembre 2014








Gloriana
de Britten
dirigé en 2013 par Paul Daniel au ROH
a obtenu notre label Tutti Ovation.
Cliquer pour lire la critique…

Mots-clés

Auditorium de Bordeaux
Barbara Hannigan
Brett Dean
Grand-Théâtre de Bordeaux
La Monnaie
Lulu
Opéra national de Bordeaux
Orchestre National Bordeaux Aquitaine (ONBA)
Paul Daniel

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