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Interview de Nicolas Courjal, basse

Nous rencontrons Nicolas Courjal au lendemain de la Première des Contes d'Hoffmann présenté à l'Opéra de Monte Carlo dans la mise en scène de Jean-Louis Grinda. Un rendez-vous important pour la Basse française qui faisait ses débuts dans les rôles de Diables aux côtés d'Olga Peretyatko et de Juan Diego Florez…

Nicolas Courjal, Basse. D.R.

Tutti-magazine : Au lendemain de la première des "Contes d'Hoffmann" à l'Opéra de Monte Carlo où vous venez de faire vos débuts dans les 4 Diables, quelles sont vos impressions ?

Nicolas Courjal (Coppélius) et Sophie Marilley (Nicklausse) dans <i>Les Contes d'Hoffmann</i> à l'Opéra de Monte-Carlo en janvier 2018.  © Alain Hanel

Nicolas Courjal : Cette prise de rôle est un moment important car elle représente l'aboutissement de 6 mois de travail. J'ai commencé à travailler sur la partition au mois d'août pour la comprendre, la mémoriser et l'intégrer dans mon corps. Puis tout s'est accéléré au mois de janvier avec les répétitions jusqu'à cette Première accompagnée de beaucoup de stress et de beaucoup de joie aussi car j'attendais vraiment ce moment.

Vous parlez d'intégration du rôle dans le corps…

Il me faut arriver à un stade où je connais si bien la partition que je n'ai pour ainsi dire plus à penser aux notes, aux rythmes et aux changements de hauteur. Interpréter les quatre Diables est très demandeur dans la tessiture car la voix doit beaucoup monter dans l'aigu. En travaillant suffisamment, le corps parvient à acquérir des réflexes pour atteindre ces notes hautes ou négocier les passages difficiles sans que j'aie besoin de contrôler les choses. Le but est que tout devienne instinctif et que le corps, sur le plan musculaire, sache comment réagir. De telle sorte que je devienne libre pour jouer et interpréter les mots. Lorsque l'on marche, la pensée peut se focaliser sur autre chose. Eh bien, c'est un peu comparable au naturel que je recherche pour me sentir bien sur scène… Je commence toujours à travailler seul, et parfois sans enregistrement. Je me mets au piano et je travaille la partition tout en commençant à voir ce que j'ai envie d'en faire avec ma voix. Dans un deuxième temps, je me documente sur la tradition interprétative de l'œuvre, ce qui se fait ou pas, et ce qui peut me convenir. À l'opéra, le chanteur n'est que le serviteur d'une longue tradition qu'il convient de respecter. Enfin, une fois que je me sens très prêt, je travaille avec mon pianiste. À ce stade, je connais ma partie mais j'ai besoin d'une oreille et d'un avis car il est impossible de s'entendre quand on chante. Il est également important de travailler avec des gens, comme Antoine Palloc, qui connaissent bien ma voix.

 

Nicolas Courjal (Dr Miracle) et Christine Solhosse (la mère d'Antonia) dans <i>Les Contes d'Hoffmann</i> mis en scène par Jean-Louis Grinda à l'Opéra de Monte-Carlo.  © Alain Hanel

Lorsqu'un chanteur aborde "Les Contes d'Hoffmann" se pose le problème de la version utilisée dans le théâtre…

Effectivement, c'est la raison pour laquelle l'Opéra de Monte-Carlo m'a envoyé en amont la partition utilisée ici. Lorsque, dans 2 ans, je reprendrai Les Contes à Lausanne, ce sera une autre version, une toute nouvelle aventure et une autre façon de gérer l'endurance à travers le spectacle. L'Acte d'Antonia, heureusement, ne change pour ainsi dire jamais, ce qui est parfait pour la Basse car cet Acte est un passage extrêmement compliqué de l'œuvre. Je dirais même "un opéra dans l'opéra". À l'opposé, les Actes d'Olympia et de Giulietta changent toujours énormément. Par exemple dans l'Acte d'Olympia, Coppélius chante un air qui est absent de la version de Monte-Carlo. Qui sait, peut-être sera-t-il intégré à la version de l'Opéra de Lausanne ?

Au plan de votre évolution de chanteur, ce premier rendez-vous avec l'opéra d'Offenbach revêt-il une signification particulière ?

Ces Contes d'Hoffmann sont très importants car je ne pensais pas nécessairement aller vers ce genre de rôles. Non parce qu'il s'agit de Diables - j'ai déjà chanté Faust et La Damnation de Faust -, mais parce que l'écriture d'Offenbach est un peu plus aiguë. C'est donc le début d'une aventure assorti d'une question : dois-je aller vers ce genre de rôles qui sont davantage écrits pour des basses-barytons ou des basses hautes ? Lorsque Jean-Louis Grinda m'a pressenti pour Les Contes d'Hoffmann il y a environ 3 ans, je me souviens lui avoir demandé s'il était certain que je corresponde bien à ce qu'il cherchait. Il m'a répondu que "oui" et conseillé de regarder la partition. Cela me semblait possible à première vue mais accepter restait tout de même un challenge. Or un challenge peut se rater, comme n'importe quel pari. Mais c'est le lot de tous les chanteurs d'essayer les choses pour voir si elles leur conviennent.
Une voix évolue constamment et le public n'est souvent pas tendre par rapport à cela lorsqu'un chanteur annule sa présence après avoir accepté de chanter 4 ou 5 ans auparavant. Mais il faut bien comprendre que, si la voix évolue vers d'autres répertoires, un interprète ne peut plus chanter convenablement les rôles qu'il chantait auparavant. À ce titre Les Contes d'Hoffmann représente en quelque sorte une étape pour moi, et je vais voir comment va se présenter mon évolution.

 

Nicolas Courjal interprète <i>"Scintille Diamant"</i> dans <i>Les Contes d'Hoffmann</i> mis en scène par Jean-Louis Grinda.  © Tutti-magazine

Vous parlez de notes hautes alors qu'on s'attend davantage à ce qu'une voix de Basse évolue vers le grave avec la maturité…

Une voix de basse ne progresse pas dans les graves de façon constante. Cependant, avec l'âge, la voix prend du gras… La trajectoire de cette tessiture commence à 20 ans mais il faut attendre la trentaine pour pouvoir aborder sainement certains rôles. Entre 40 et 55 ans, il devient possible de se consacrer à des rôles plus lourds. C'est à ce stade que le chanteur restera une Basse de type Zarastro, ou bien évoluera vers la frontière de la tessiture basse-baryton, sans toutefois chanter comme un Baryton. Par exemple, pas plus que José Van Dam, je ne ferais le fa # baryton de "Scintille Diamant". Les Contes d'Hoffmann offrent ainsi aux chanteurs un certain nombre d'adaptations possibles.
En ce qui me concerne je trouve maintenant plus d'aisance dans l'aigu, sans pour autant perdre les notes graves. Par ailleurs les Diables sont des rôles particulièrement intéressants à jouer. Sans quoi une Basse peut être cantonnée à Arkel et Zarastro toute sa vie. Ce sont de très beaux rôles, mais de vrais rôles de Basse, il n'y en a pas tant que ça. Ou alors il faut aller vers des personnages de type Osmine, de Basse-bouffe à condition d'en avoir la nature, ce qui n'est pas franchement mon cas. J'ai chanté plusieurs fois La Damnation de Faust, et là aussi, il s'agit d'une partition assez aiguë.

 

Nicolas Courjal, Diables aux multiples visages dans <i>Les Contes d'Hoffmann</i> à l'Opéra de Monte Carlo.  © Tutti-magazine

Dans la mise en scène de Jean-Louis Grinda, les Diables bougent beaucoup contrairement à de nombreux rôles statiques de Basse. Prenez-vous plaisir à véritablement jouer ces personnages ?

Et comment ! C'est même principalement la raison pour laquelle j'aime interpréter les rôles de Diables. On destine souvent les hommes âgés aux tessitures graves. L'année dernière j'ai chanté Pimène dans Boris Godounov qui est un très vieux moine. Il est évident que lorsque j'aurai l'âge de Pimène, je n'aurai plus la force physique pour chanter ce rôle. Une Basse est toujours confrontée à interpréter des personnages âgés dans un corps jeune. Cela peut s'avérer un peu frustrant même si l'on s'investit dans l'interprétation, la force et l'intensité. Dans le jeu proprement dit, il reste compliqué d'être flamboyant. Les Diables, à ce titre, sont idéaux pour oxygéner une Basse !

 

Opéra de Monte-Carlo : vue de la salle.  © Jean Grisoni

Le cadre de l'Opéra de Monte-Carlo était-il idéal pour de tels débuts ?

Opéra de Monte-Carlo : buste de Massenet.  © Tutti-magazineC'est incontestablement le théâtre idéal, d'abord parce que Jean-Louis Grinda est un Directeur qui adore les artistes et qui aime les voix. Il nous fait confiance et nous donne la chance de pouvoir tester des rôles dans notre parcours. De plus, il s'est entouré d'une équipe formidable. La gentillesse qui qualifie les rapports dans ce théâtre donne l'impression d'être à la maison. Cette maison d'opéra est comme un petit écrin où les artistes se sentent bien et, face à tout le stress qui va de pair avec ce genre de prise de rôle, cela permet de rester calme. Par ailleurs, la salle n'est pas un énorme vaisseau mais un auditorium à taille humaine, ce qui la rend idéale pour des débuts et pour tester des nuances, jouer avec les mots. Dans de plus grandes salles, il est parfois nécessaire de faire du son car il faut avant tout que la voix passe. À tout niveau, l'Opéra de Monte-Carlo est idéal pour moi.

Lorsque vous dites "comme à la maison", prenez-vous des habitudes liées aux maisons d'opéras qui vous accueillent ?

Guillaume Tell était ma première production à l'Opéra de Monte-Carlo, et j'en ai gardé le souvenir d'un mois formidable suivi de magnifiques représentations. Il y a des maisons où je me sens bien, où les chanteurs se sentent bien, et cet Opéra en fait partie. On sent ici une énergie positive et une envie de faire des spectacles. De la régisseuse aux techniciens en passant par les équipes de l'administration, tous ces gens aiment leur métier. Dès lors, dès qu'on franchit le seuil de cette maison, il n'est pas difficile de se sentir bien accueilli et aimé.

 

<i>Les Contes d'Hoffmann</i> costumes de David Belugou pour la production de Jean-Louis Grinda.  © David Belugou

Comment avez-vous préparé votre prise de rôle ?

Nous avons répété pendant 20 jours, ce que j'ai trouvé à la fois rapide et très intense, à raison de 6 heures chaque après-midi. Cependant, contrairement à ce qui m'est arrivé parfois, je n'ai pas eu la sensation de courir après le temps en voyant les jours se succéder. De fait, cette période était assez sereine. Par ailleurs, la structure même des Contes d'Hoffmann s'apparente à plusieurs opéras dans l'opéra, ce qui a eu pour effet de rendre les répétitions très variées car à chaque session, nous avions l'occasion de nous centrer sur un Acte en particulier. De plus, Olga Peretyatko et Juan Diego Florez faisant également leur début dans l'opéra d'Offenbach, j'ai trouvé la situation plutôt sympathique car nous étions tous les trois dans une dynamique commune de recherche de nos rôles.

Riche de votre préparation personnelle, comment avez-vous vécu votre immersion dans la mise en scène de Jean-Louis Grinda ?

L'opéra d'Offenbach offre de multiples approches des rôles de Diables. Lorsque je suis arrivé, je ne savais pas si Jean-Louis désirait que je joue un unique personnage diabolique au fil des scènes, ou plutôt des personnages qui se travestissent et présentent de légères différences selon les scènes… De toute façon, je pense qu'il est préférable de se préparer de façon assez neutre car on ignore toujours ce que le metteur en scène demandera. Arriver avec une proposition trop aboutie c'est nécessairement risquer la déception si ce n'est pas votre approche qui est choisie. Qui plus est, il est ensuite bien plus difficile de s'ouvrir à la mise en scène dans laquelle vous devez trouver votre place.
J'aime assez commencer les répétitions avec de nombreuses options en tête ce qui me permet une certaine aisance quel que soit le choix final. En ce qui concerne Les Contes d'Hoffmann, je n'ai eu aucun mal à adhérer à la vision des Diables de Jean-Louis. Nous partons de Lindorf avec de légères modifications de son apparence selon les scènes grâce à de petites variations capillaires et quelques variantes de costumes. Il a d'ailleurs été amusant de composer ces petites différences entre les différents Diables.

Vous portez dans les "Contes d'Hoffmann" des costumes dessinés par David Belugou. D'une façon générale, le costume a-t-il une relation avec la façon dont vous chantez ?

À partir du moment où je rentre dans un costume, je deviens quelqu'un d'autre. Pendant les répétitions, j'étais toujours coiffé de la même façon, puis il a été décidé de modifier ma coiffure selon les personnages : décoiffé pour Coppélius, la raie au milieu pour le Dr Miracle. Ce genre de petit détail peut changer tout car, non seulement c'est assez amusant, mais cela m'a donné aussi des idées de jeu. Dans cet opéra, l'aspect théâtral des personnages de Diables n'est pas moins important que le chant, ce qui n'est pas rien. Mais je ne dirais pas que l'apparence et le jeu modifient ma manière de chanter.

 

Nicolas Courjal chante le rôle de Gessler dans <i>Guillaume Tell</i> à l'Opéra de Monte-Carlo en 2015.  © Alain Hanel

Le 31 janvier, la représentation sera diffusée en direct par la chaîne Mezzo Live HD…

La dernière représentation sera effectivement filmée. Sans doute sera-t-elle un peu plus stressante car il s'agit d'un direct. Les chanteurs n'ont pas forcément vocation à être filmés car ils jouent pour une salle. En outre, les images restent et Internet en regorge qui sont assorties de commentaires de gens qui aiment et d'autres qui détestent. Avec cela, le monde du spectacle est en train de se transformer…
Par ailleurs, je reconnais volontiers que les captations d'opéras permettent de toucher les gens qui ne peuvent pas se rendre dans une salle ou qui vont découvrir le genre de cette façon. Je reconnais aussi qu'une diffusion des Contes d'Hoffmann fait non seulement beaucoup pour les chanteurs, mais aussi pour l'Opéra de Monte Carlo qui peut ainsi montrer la qualité de ses productions à un niveau national et même international, s'agissant de Mezzo… Le mieux, pour les interprètes, est d'assurer le spectacle comme si les caméras n'étaient pas là…

 

Nicolas Courjal interprète le rôle du Commandeur dans <i>Don Giovanni</i> à l'Opéra de Marseille en 2010.  © Christian Dresse

Accordez-vous de l'importance aux réseaux sociaux ?

Nicolas Courjal interprète le rôle de Pimène dans <i>Boris Godounov</i> à l'Opéra de Marseille en 2017.  © Marc LarcherJe suis assez partagé. À un moment je jouais le jeu en étant présent sur Facebook et Twitter. Sur ces réseaux sociaux, comme partout, on trouve des gens très respectueux, et d'autres qui le sont moins et se permettent de vous dire des choses, voire de vous agresser, parce que vous ne leur plaisez pas… Ma professeur de chant, Jane Berbié, me disait : "Lorsque je faisais un spectacle de Premère, le lendemain paraissaient des critiques dans Le Monde, Le Figaro et Libération". Et c'était tout. Les spectateurs venaient voir le spectacle, un spectacle vivant, applaudissaient s'ils aimaient, n'applaudissaient pas s'ils n'aimaient pas, ou parfois même huaient, et tout cela se produisait à l'issue de la représentation. Je me sens un peu nostalgique de cette époque car, aujourd'hui, avec les réseaux sociaux, certaines personnes osent écrire ce qu'elles n'oseraient pas vous dire en face, et le plus souvent de façon anonyme. Du reste, on ne parle souvent plus de musique, ou alors chacun tient à exprimer la vérité qu'il pense détenir…
Lorsque je chante, je fais de mon mieux, et avec sincérité, sans prétendre détenir une vérité sur une œuvre que j'interprète. Or les retours, que ce soit ceux des critiques, des blogs ou autres, peuvent être particulièrement assassins. Le chanteur tente de donner du plaisir aux gens, même lorsqu'il est fatigué ou malade alors qu'il se fait pourtant un devoir de présence. Si je trouve normal que le spectateur n'aime ou n'aime pas, je m'inquiète des dérives à propos des artistes où les gens finissent par s'injurier les uns les autres par commentaires interposés.
J'ai été présent sur Internet et je me suis retiré lorsque j'ai compris que cela faussait mon rapport à mon activité. Ce rapport au chant se joue face à une œuvre, face à une partition et, au final, face à un public plongé dans le noir.

Contrairement à la voix de ténor, celle de basse a besoin d'années pour atteindre son plein potentiel expressif. La patience est-elle une qualité inhérente à votre tessiture ?

Totalement. Mais je crois avoir la chance d'avoir un tempérament patient, en accord avec ce que demande ma tessiture de Basse. Bien souvent on m'a proposé des rôles que j'ai refusés parce que c'était bien trop tôt sur le plan de la maturité vocale. À 27 ans, on me proposait déjà Arkel dans Pelléas et Mélisande ! J'ai chanté mon premier Arkel aux alentours de 38 ans à Metz pour tester ce rôle, et je me suis dit que je verrais plus tard. C'est dire… Posséder intrinsèquement une nature de Basse aide à adopter ce genre de comportement. Je crois qu'une Basse doit lutter jusqu'à la quarantaine, éviter de faire n'importe quoi, et patienter. Mais nous avons la chance d'avoir accès à de nombreux seconds rôles auxquels les compositeurs ont confié une scène par-ci par-là, ou quelques phrases à exprimer, ce qui nous permet de vivre de notre passion et de l'activité de chanteur. Les ténors ont moins de petits rôles que nous. Quant aux sopranos, elles n'ont pour ainsi dire que des rôles exposés.
Il faut bien comprendre que se contenter d'échanger une phrase avec le rôle principal permet d'apprendre progressivement en étant en scène sans prendre trop de risques et en observant les collègues plus expérimentés. Cela permet de patienter jusqu'à la maturité requise pour chanter certains rôles de premier plan. Par ailleurs, rien ne vous empêche de commencer à travailler ces rôles dans votre salon afin de préparer ce que vous chanterez lorsque la maturité sera perceptible.

 

Nicolas Courjal interprète le rôle du Grand Prêtre dans <i>Nabucco</i> en 2014 aux Chorégies d'Orange.  © Bruno Abadie - Cyril Reveret

Après les Diable dans "Les Contes d'Hoffmann", reprendrez-vous certains rôles secondaires comme le Roi dans "Aida" ?

Bien sûr mais, dans Aida, je préfère de beaucoup interpréter Ramfis ! Il faut voir comme une chance de la tessiture Basse de pouvoir alterner de grands rôles qui sont fatigants sur le plan physique et très demandant pour la voix, avec d'autres emplois bien moins lourds et moins dans la lumière. L'année prochaine, je reviendrai à l'Opéra de Monte Carlo pour chanter le Vieillard hébreu dans Samson et Dalila. J'aurai alors une très belle page à chanter et cela me convient bien.
De plus, certains personnages secondaires peuvent être capitaux au plan de la narration. C'est le cas de Gessler que j'ai chanté ici dans Guillaume Tell. Ce personnage est puissant bien qu'il n'apparaisse que dans une seule scène de l'Acte III. Même chose pour Basilio dans Le Barbier de Séville qui chante un air que tout le monde attend, puis participe à un quintette, mais n'est pas spécialement présent en scène. Continuer à chanter ces rôles est pour moi un vrai plaisir. Je trouve même cette alternance avec des parties bien plus exposées particulièrement équilibrante.

Pour un rôle multiple comme celui des "Contes d'Hoffmann", avez-vous travaillé en particulier la gestion de votre énergie ?

L'endurance est le premier problème posé par Les Contes d'Hoffmann, sans compter que je dois chanter "Scintille Diamant" aux alentours de 23 heures ! Le problème d'endurance est le même pour Méphistophélès dans le Faust de Gounod, mais ce Diable est plus monolithique dans son écriture vocale. Ceci étant, ce problème de l'endurance se pose de la même façon pour Olga Peretyatko qui chante magnifiquement bien tous les rôles féminins des Contes d'Hoffmann. C'est pour cette raison que les Premières sont assez décisives. Avant la représentation d'hier soir, j'avais seulement chanté quatre fois l'opéra en entier, dont trois fois avec orchestre. Au cours d'une répétition classique, le chef coupe nécessairement et cela a pour effet de modifier la gestion de l'endurance. Celle-ci se construit donc après, au fil des spectacles. De plus, dans l'opéra d'Offenbach, il faut gérer parallèlement des vocalités différentes selon les scènes : Lindorf et Coppélius sont vraiment des rôles de Basse, mais le Dr Miracle évolue vers la tessiture de basse-baryton avec des aigus brillants, avant de revenir à Dappertuto qui est encore différent sur le plan vocal. L'enchaînement des Actes est également important car 15 minutes après le trio final d'Antonia, vraiment très dramatique, vous attend "Scintille Diamant", qui est un air particulièrement flottant. Tout cela ne devient évident que lorsqu'on chante avec orchestre et que l'on file le spectacle.

 

Nicolas Courjal interprète <i>"O Isis und Osiris"</i> tiré de <i>La Flûte enchantée</i> lors de <i>Musiques en Fête</i> 2017 aux Chorégies d'Orange.

Quel regard portez-vous sur le marché de l'Art Lyrique ?

Je n'ai pas de plan de carrière ou de stratégie. Je considère que je pratique une activité de rencontres. Rencontre avec des chefs, des metteurs en scène, des collègues, des agents et des directeurs qui font qu'à un moment ou à un autre, on a envie de faire de la musique ensemble. La confiance qu'on m'accorde se manifeste ensuite par une invitation à interpréter un rôle ou à chanter en concert. Les choses avancent ainsi. Pour cette raison je n'aime pas trop le mot de "carrière" car il recouvre un aspect très stratégique dans lequel je ne me reconnais pas. Je suis aussi heureux de chanter en France qu'à l'étranger, et tout aussi heureux de pouvoir m'exprimer ici à Monte-Carlo qu'à Saint-Étienne, Paris ou Montpellier. Je fais de la musique avec les gens, et c'est cela l'essentiel.
Par ailleurs, je ne chante pas les œuvres que j'ai envie de chanter, mais celles que les directeurs d'opéra et les directeurs de castings me demandent de chanter. Ensuite, la responsabilité qui me revient est d'accepter ou non. Voyez, jamais je n'aurais ne serait-ce que pensé interpréter les Diables dans Les Contes d'Hoffmann. Et je me rends compte maintenant combien Jean-Louis Grinda avait raison de m'imaginer dans sa distribution et de m'offrir ce cadeau.

 

Antoine Palloc et Nicolas Courjal : récital à Orange, dans le cadre du cours Saint-Louis, en août 2015.  © Kris Picart

Vous pratiquez également le récital…

J'adore chanter en récital. J'ai étudié un an en Allemagne et je faisais équipe avec une pianiste. Nous faisions alors de nombreux récitals. Puis, lorsque j'ai commencé à chanter l'opéra, cela a monopolisé à la fois mon énergie et mon temps, de telle sorte que j'ai pratiquement arrêté. Puis, la quarantaine passée et ma rencontre avec Antoine Palloc m'ont fait prendre conscience que le récital me manquait, de même que l'oratorio car je n'en chante malheureusement pratiquement pas. Avec Antoine, nous avons monté un répertoire et accumulons de plus en plus de musique dans le but de reprendre les récitals. Mais trouver les lieux est devenu très difficile, surtout en France, lorsqu'il ne s'agit pas d'une star ou d'une sortie de disque que l'on renforce par le récital. En effet, le public se déplace un peu moins facilement que pour l'opéra, mais je suis certain que, si nous instaurions de nouvelles habitudes de récital en France, dans les foyers et dans de petits lieux où nous pouvons être proches du public, cela marcherait. Une plus grande proximité entre l'interprète et le public est quelque chose qui séduit. Lorsque j'ai chanté au foyer de l'Opéra de Marseille, le public était ravi et moi, infiniment heureux aussi. Le problème majeur reste le lieu. Il faut aussi que je trouve un moment dans mon emploi du temps. Mais je ne désespère pas…

 

Nicolas Courjal dans <i>L'Enfance du Christ</i> à Varsovie sous la direction de Marc Soustrot.

Quelles ont été les grandes étapes de votre évolution vocale ?

Jane Berbié, mezzo-soprano.J'ai commencé le chant à 17 ans au Conservatoire de Rennes, et il m’a fallu environ 6 ans pour trouver enfin le professeur qui me convenait. J'avais commencé par le violon et l'orchestre, et un nouvel univers musical s'ouvrait à moi. Le monde lyrique me paraissait extrêmement vaste et attirant, mais je chantais alors sans réellement savoir comment. C'est avec mon entrée au CNSM à Paris et ma rencontre avec Jane Berbié que les choses ont changé. C'est elle qui m'a fait découvrir ce que sont véritablement l'opéra et les exigences que cela implique. Elle m'a appris à trouver ma voix et à l'ouvrir. Au bout d'une année de travail avec Jane, elle est partie en retraite et je l'ai suivie en cours particuliers. Puis J'ai tout de suite été recruté à l'Opéra Comique. À l'époque, Pierre Médecin avait constitué une troupe de jeunes chanteurs, le Jeune Théâtre Lyrique de France. À 23 ans, j'étais donc en quelque sorte jeté dans la fosse aux lions et j'interprétais les rôles d'hommes de 70 ans ! Ce baptême a été très puissant mais aussi très violent car je devais me comporter de façon autonome et gagner ma vie. En troupe, heureusement, j'avais un salaire, ce qui tombait bien. Je continuais parallèlement à prendre des cours avec Jane, et j'ai toujours gardé la même direction. De fait, mon évolution n'a pas été marquée par des étapes mais s'est déroulée de façon très linéaire, petit à petit. Aujourd'hui, en abordant Les Contes d'Hoffmann, et une vocalité davantage basse-baryton, j'ai la sensation d'utiliser les outils acquis par le passé. N'ayant rien tenté pour presser les choses, j'ai abordé ainsi des rôles importants sans vivre de transition particulièrement marquante. Je crois même que cette cohérence participe à me consolider. De la même façon que je n'ai toujours travaillé qu'avec Jane, je n'ai jamais changé d'agent. Je suis quelqu'un de fidèle…

Quels sont les rendez-vous que vous préparez ?

Après Les Contes d'Hoffmann à Monte Carlo, je me rends à Lausanne pour une prise de rôle dans La Sonnambula en version concert. Puis ce sera à nouveau une prise de rôle avec Hérodiade à Marseille fin mars. Voilà 2 ans que j'enchaîne les nouveaux rôles, contrairement aux ténors et aux sopranos qui abordent leur répertoire de base à 25 ans. Pour moi, le moment est venu…
À partir du 17 mai, je chanterai à l'Opéra Bastille dans le doublet L'Heure espagnole et Gianni Schicchi. L'année prochaine, une nouvelle prise de rôle, très importante, m'attend à Marseille avec Fiesco dans Simon Boccanegra. Puis je reprendrai Faust à Nice et Marseille dans la même mise en scène de Nadine Duffaut. Puis il y aura une autre grosse prise de rôle avec Bertram dans Robert le Diable en version de concert, et je retournerai aux Chorégies d'Orange à la fin de la saison 2019 pour Gessler dans Guillaume Tell. Je dois aussi reprendre Les Contes d'Hoffmann à Lausanne à la rentrée 2019. Cela fait un peu moins de prises de rôles que les deux dernières années, mais je vais avoir le plaisir de commencer à retrouver certains personnages que j'aime chanter. Vous l'avez compris, chanter n'est pas un métier car il me demanderait trop pour n'être qu'un métier. Chanter est une passion, alors…


Propos recueillis par Philippe Banel

Le 23/01/2018


Pour en savoir plus sur l'actualité de Nicolas Courjal :
www.courjalnicolas.com

 

Mots-clés

Antoine Palloc
Jane Berbié
Jean-Louis Grinda
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