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Interview de Nelson Goerner, pianiste

Nelson Goerner est un pianiste peu présent en France, et en particulier à Paris, depuis l'arrêt des Convergences à l'Amphithéâtre Bastille, dont il a illuminé plusieurs soirées de sa présence musicale unique. Mais, grâce à la programmation conjointe de Jeanine Roze et du Théâtre des Champs-Élysées, une grande scène l'a enfin accueilli à nouveau le 10 janvier dernier pour un exceptionnel concert Chopin. Nous rencontrons Nelson Goerner au lendemain de ce concert événement…

Nelson Goerner.  © Marco Borggreve

 

Nelson Goerner et Martha Argerich photographiés dans le hall du Théâtre des Champs-Élysées le 10 janvier 2016.  D.R.

Tutti-magazine : Hier, dimanche 10 janvier 2016, en matinée, vous donniez un programme Chopin au Théâtre des Champs-Élysées. Avec quelques heures de recul, comment avez-vous vécu ce moment ?

Nelson Goerner : Il m'est très difficile de répondre à cette question car je me suis rendu compte que, parfois, ma propre perception d'un concert diffère de celle du public. Cependant, il est vrai que j'attendais ce récital avec beaucoup d'impatience, et même je l'anticipais. J'ai déjà joué à Paris, en récital et à la radio, mais j'étais impatient de me produire à nouveau dans une salle aussi importante que le Théâtre des Champs-Élysées. Quant au concert lui-même, je fais bien sûr comme toujours une sorte de bilan personnel qui recense les choses que j'ai aimées et d'autres moins. De nombreux éléments sont certes différents de ceux que j'aurais souhaités - c’est toujours ainsi - mais ce qui importe vraiment est que je ressente que j'ai donné de moi-même, et je pense modestement que c'était le cas hier. Une chose m'a plu dans ce concert : la prise de risque, la spontanéité.

À la fin de votre concert, alors que vous dédicaciez vos disques, Martha Argerich est venue vous saluer…

Martha est l’une des figures qui m’ont vraiment marqué dans mon parcours. Je n’oublierai jamais le choc ressenti quand je l’ai entendue jouer pour la première fois. Elle m’a aidé à venir en Europe et m’a conseillé de poursuivre ma formation avec Maria Tipo. Travailler auprès de cette grande artiste fut pour moi d’une importance capitale. J’ai donc été très touché de la présence de Martha au concert, je lui porte une grande affection.

Le programme que vous avez proposé au TCE est très proche du récital Chopin qui vient de sortir en CD chez Alpha Classics. Ces pièces vous suivent au long de votre carrière. En quoi, aujourd'hui, correspondent-elles à votre envie d'expression ?

Je pense que, comme toujours lorsqu'il s'agit de pièces que l'on joue depuis longtemps, tout un processus évolutif s'opère, y compris s'il échappe parfois à notre propre conscience. Par définition, un artiste est quelqu'un qui se cherche, et de telles œuvres l'accompagnent dans sa progression. Cette recherche n'est pas exclusive à notre rapport à la partition. Elle est aussi liée à ce que la musique, un passage ou même une phrase, éveille en nous. Elle fait aussi écho à notre propre introspection.

Pour commander le CD de Nelson Goerner consacré à Chopin paru chez Alpha Classics, cliquer ICI

Si je pense aux Préludes de Chopin que je joue depuis fort longtemps, et si je me réfère aux concerts que j'ai enregistrés il y a une dizaine d'années, je me reconnais inévitablement dans quelques détails, une façon de phraser, mais je suis conscient de la façon dont le cycle s'est enrichi. Un enrichissement dû à la fois à la vie elle-même mais aussi à la fréquentation d'autres œuvres de Chopin, voire même d'autres compositeurs. Certains liens entre compositeurs ne sont pas évidents mais sont pourtant bien présents. La maturité fait qu'on habite davantage une œuvre que par le passé, et cela a pour conséquence d'éviter toute répétition. Hier, lorsque j'ai commencé à jouer le premier Prélude, c'était dans mon esprit comme la première fois.

La façon dont vous jouez ce premier Prélude marque-t-elle une direction pour la suite entière ?

En quelque sorte, oui. Quoi qu'il en soit, il est très difficile de commencer par ce Prélude en Do majeur car, même si la partition indique "Agitato", il s'agit d'une agitation intérieure et non de surface. Avant même de jouer la première note, il est donc logique de se placer dans un état qui correspond à la fois à ce premier Prélude mais prépare aussi à ceux qui vont suivre pour former cette suite de miniatures incroyablement complexes sur le plan psychologique.

Dans un ensemble comme celui des 24 Préludes de Chopin la durée de la respiration entre chaque opus est primordiale. Le silence est-il le fruit de l'inspiration du moment ou d'une approche musicale au même titre que la partition ?

Ces espaces entre les pièces peuvent varier d'un concert à l'autre, et je pense qu'il faut s'abstenir de les programmer. Comme toujours lorsqu'il s'agit d'interprétation véritable, on travaille chaque jour en cherchant à approfondir et en essayant de nous rapprocher d'un idéal qui nous échappe. On cherche, on se cherche, mais ce qui se passe au moment du concert doit répondre à une certaine liberté. Pour laisser une chance au concert, il ne faut pas tout figer, ce qui conviendrait de toute façon assez mal à cette musique. Les silences, ces pauses minimes entre un Prélude et l'autre, doivent faire partie de ce que l'on doit abandonner à la spontanéité du moment.

Avez-vous veillé à la spontanéité de ces silences lorsque vous avez enregistré les Préludes ?

C'est effectivement une des difficultés qui se posent en studio, et c’est la raison pour laquelle j'ai tenu à les enregistrer en live. Pour moi, la continuité du cycle est essentielle. Peut-être que d'autres interprètes voient les choses autrement, mais il me semblait beaucoup plus difficile d'obtenir cela dans un studio d'enregistrement. J'ai besoin du public, de ce contact direct, et non d'une présence derrière une vitre, avec une lumière rouge qui s'allume lorsqu'il faut jouer !

 

Nelson Goerner : essai de pianos à Tilbourg.  D.R.

Vous avez offert trois bis au public du Théâtre des Champs-Élysées. La tension qui vous habite est-elle la même avant et après les applaudissements de fin de programme ?

Les bis constituent un moment qui peut être magique. Pour autant, je n'aime pas les bis qui n'ont aucune connexion avec le programme qui a précédé. Proposer quelque chose de disparate pourrait casser l'ambiance du concert, et ce serait malheureux. Mais une vraie question se pose : que peut-on jouer après le 24e Prélude ? Il se termine d'une façon tellement farouche ! On pourrait très bien admettre qu'il ne peut plus rien y avoir après ça… J'ai toutefois pensé à un petit Poème de Scriabine qui semble venir d'un autre monde. Avec cette pièce, on ne touche pas la Terre. De plus, il contient une flexibilité rythmique que je trouve très intéressante, surtout dans la partie médiane. Ce morceau reste lié à la pensée Chopin, ne serait-ce que dans sa mobilité psychologique. Il s'inscrit donc dans une certaine continuité en même temps qu'il nous détache du Monde.
Au moment des bis, je suis généralement complètement libéré. Si je sens que j'ai été apprécié, quand bien même j'aurais préféré que certaines choses soient très différentes, et si je me suis donné complètement, que certains moments en valaient vraiment la peine, je me sens détaché de toute contingence instrumentale. C'est en cela que réside la magie d'un bis. Pour moi c'est la suite du concert, mais elle s'accompagne d'une sorte d'épanouissement.

Avec ces bis, vous n'avez pas choisi la facilité, avec en particulier une œuvre d'une difficulté extrême : l'Étude pour la main gauche de Félix Blumenfeld. Le challenge fait-il partie de votre approche du récital ?

Le concert est toujours accompagné d'un challenge par rapport à soi. Jouer ne serait-ce que trois notes devant une salle de 1.500 personnes représente déjà un défi car il y va de votre vie !
Quant à l'Étude de Blumenfeld, qui est certes très impressionnante ne serait-ce que parce qu'on la joue d'une seule main en donnant l'illusion que les deux mains sont actives, c'est aussi une belle pièce de musique. Je revendique cet aspect de la virtuosité s'il est au service d'une finalité supérieure. Là seulement il peut être question de dépassement et de challenge, le vrai. C'est en cela que le dépassement de la virtuosité pianistique correspond à une jouissance. Celle d'être à même de révéler certains aspects de l'œuvre. Sans cela, l'interprète reste au stade d'une interprétation qui peut s'avérer extrêmement brillante, mais qui ne parle pas assez. Si je m'intéresse à un répertoire un peu marginal qui peut aussi être virtuose, il est toujours aussi d'une grande richesse musicale. C'est dans la cohabitation de ces deux aspects que je me situe.

Dans une pièce virtuose écrite pour la main gauche seule comme celle de Blumenfeld, quel type d'énergie parcourt votre bras droit ?

Nelson Goerner devant le Théâtre Alighieri de Ravenne, et en concert.  D.R.C'est une question qu'on m'a souvent posée à propos du Concerto pour la main gauche de Ravel. J'ai vu certains pianistes s'agripper sur le côté droit du clavier… En ce qui me concerne, mon bras droit me sert comme un point d'appui nécessaire pour l'équilibre. La main gauche, entre autres chez Chopin mais aussi dans de nombreuses œuvres, est notre grand chef d'orchestre. Chopin donnait une définition du "rubato" qui me paraît parfaite lorsqu'il dit que la main gauche doit être votre maître de chapelle, tandis que vous faites avec votre main droite ce que vous voulez et pouvez. Dès lors, une pièce écrite pour la main gauche seule représente un challenge, mais c'est aussi bien davantage qu'une démonstration.

La plupart des chanteurs abandonnent certains rôles au fil de leur évolution. Avez-vous aussi parfois le sentiment de devoir abandonner une partie de votre répertoire pour avancer ?

En ce qui me concerne, si je laisse de côté certaines œuvres, c'est pour une certaine période et pas de façon définitive. Cette période, toutefois, peut être plus ou moins longue. Lorsque je m'investis à fond et que j'ai beaucoup joué certaines pièces, il arrive un moment où j'ai besoin que le temps s'écoule pour me renouveler. C'est une prise de conscience, comme une voix intérieure, qui me fait penser que le moment est venu de laisser l'œuvre se reposer de mes interventions quotidiennes. C'est une étape essentielle qui fait partie de ma méthode de travail, si tant est que j'en ai une. Après une période de repos, on perçoit beaucoup plus de choses, dont certaines nous avaient échappé auparavant. D'autres sensations peuvent également nous conforter dans certains choix anciens. Après un temps de repos, il est fréquent de trouver également une vigueur nouvelle. On habite alors la pièce de façon différente.
C'est précisément pour cette raison que j'ai souhaité enregistrer les Préludes de Chopin maintenant. Comme je vous l'ai dit, ils m'accompagnent de très longue date et peut-être que d'ici 2 ou 3 ans, mes intérêts me porteront ailleurs, vers d'autres œuvres. Le moment était donc venu de les enregistrer avec cette intensité particulière. Plus tard, elle aurait sans doute été perdue. Bien sûr pour développer cette conscience, il est nécessaire de s'écouter soi-même.

 

Nelson Goerner en concert au Musée Pouchkine de Moscou.  D.R.

Votre approche du répertoire romantique dépasse-t-elle la musique pour s'intéresser à d'autres formes d'expression ?

Cela me paraît essentiel. Une expression parle de la vie et il faut se nourrir de tout ce qui est à notre portée car cela finit par se retrouver dans l'interprétation d'une façon ou d'une autre, parfois évidente, parfois moins. Il est vrai que l'Histoire de la musique a retenu les noms de grands musiciens qui ne possédaient pas ce qu'on appelle une "grande culture" au sens large du terme, mais qui sont parvenus à transcender les œuvres par leur intuition géniale. Mais, en présence de cette curiosité, il faut l'assouvir et ce sera mille fois bénéfique pour vous.

Vous intéressez-vous à une expression en particulier ?

Je m'intéresse à de nombreuses formes d'expression, mais ce qui m'attire à un moment précis dépend beaucoup de ce moment. Il est important de laisser cette liberté nous guider, d'autant que dans l'artiste peuvent parfaitement cohabiter l'apollinien et le dionysiaque. Loin d'être en contradiction, ces deux facettes se complètent chez une même personne.

Vous avez participé en octobre dernier au jury du Concours Chopin de Varsovie. Quelle était votre attente ?

Nelson Goerner par Marco Borggreve.  D.R.Lorsque je me trouve dans un jury, j'attends qu'un interprète me parle. Je n'essaye absolument pas de retrouver chez un candidat une reproduction de ce que j'ai moi-même en tête. Non seulement ce n'est pas possible mais, de plus, ça n’a pas lieu d'être. Pour ce faire, je me mets en disposition d'apprécier une vision qui n'est pas la mienne et qui, même, peut être très différente de ce que je pense. L'important est que le pianiste défende ses choix avec conviction, vigueur et passion, de tout son être.

Pouvez-vous dégager de l'écoute des jeunes pianistes certains aspects générationnels ?

Je ne suis pas certain qu'on puisse parler de génération. Chaque période a toujours fait naître de grands talents, et il en sera sans doute toujours ainsi. En revanche, il y a un aspect propre à notre époque : la place exagérée accordée à tout ce qui est de l'ordre du marketing et de la publicité dans ce qu'ils ont de plus rédhibitoire. Bien sûr, la reconnaissance d'un artiste passe par la communication avec le public et par les nombreux médias à sa disposition. Il n'y a là rien de regrettable en soi, mais tout dépend de la place qu'on accorde à cela car ces sirènes peuvent rapidement vous éloigner de l'essentiel. Dans un passé qui n'est pas si lointain, cet aspect de la vie d'un interprète n'avait pas une telle importance. Probablement qu'alors le marketing n'était pas omniprésent comme c'est le cas aujourd'hui. Pour les jeunes, le désir de communiquer, aussi légitime soit-il, est très délicat à manier. La promotion permet naturellement d'accéder aux salles de concert, mais il est si important de rester soi-même. La pire des situations pousserait un artiste à vendre une image de lui ! Les contingences d'une carrière de pianiste sont déjà si nombreuses qu'il est primordial d'apprendre à s'en libérer pour se retrouver, travailler et progresser.

Un agent vous aide dans certains aspects de votre carrière…

Bien sûr, j'ai même plusieurs agents et je travaille avec certains d’entre eux depuis très longtemps. Un agent qui vous comprend vraiment en tant que musicien est un soutien très important. Au fil des années, il sait dans quelle direction vous voulez avancer, ce qui le rend apte à vous conseiller devant certains choix. Il vous soulage aussi de très nombreuses préoccupations d’ordre pratique pour vous permettre de vous concentrer sur votre travail.

Pour le concert inaugural du Concours Chopin, le 1er octobre dernier, vous avez joué le rare Concerto pour piano de Paderewski sous la direction de Jacek Kaspszyk. Comment cette œuvre est-elle entrée dans votre vie ?

Pour commander les <i>Concertos pour piano</i> de Paderewski et Martucci édités en CD par l'Institut Frédéric Chopin, cliquer ICILorsqu'on m'a demandé de jouer le Concerto de Paderewski, il y a environ 6 ans, c'était en vue d'un concert organisé en hommage au compositeur. Ma connaissance de l'œuvre pianistique de Paderewski était alors très modeste et, si j'étais familier des pièces qu'il a lui-même enregistrées, je n'avais jamais entendu ce Concerto. Pourtant, en le découvrant, en l'étudiant, j'avoue m'être pris de passion pour cette œuvre. Je ne disposais que d'un mois pour la préparer, aussi j'ai plongé avec beaucoup d'intensité dans cette matière et j'y ai retrouvé de nombreux éléments qui me rendent très chère l'expression du romantisme tardif. Un enregistrement m'a beaucoup marqué au moment où je préparais ce Concerto, celui d'Earl Wild, que je tiens pour la référence. Je me suis surpris moi-même à travailler cette pièce avec énormément de plaisir et je souhaiterais aujourd'hui pouvoir la jouer bien plus souvent. J'espère de tout cœur que la sortie du disque pourra éveiller l'intérêt et la curiosité à l'égard de cette œuvre.

Ce concerto de Paderewski vient de sortir en CD sous label Institut Frédéric Chopin, couplé avec un autre concerto tout aussi rare : celui de Martucci. Ce qui vous relie à cette œuvre est assez spécial…

Nelson Goerner et son professeur Carmen Scalcione en 1993.  D.R.En effet, un de mes maîtres en Argentine, Carmen Scalcione, était une merveilleuse interprète du Concerto de Martucci. Il existe d'ailleurs un enregistrement réalisé par Carmen Scalcione que j'ai eu la chance de pouvoir éditer dans un CD dédié à sa mémoire. La dernière fois que j'ai rencontré cette femme qui a tant marqué ma vie, elle m'a offert la partition de ce Concerto. Celle-ci porte toutes les indications de son professeur, Vincenzo Scaramuzza, qui avait lui-même travaillé l'œuvre sous la direction de Martucci. Cette chaîne qui remonte au compositeur m'est très chère. Je la sens très présente dans mon esprit. Aussi, je tenais beaucoup à contribuer à faire connaître cette œuvre injustement oubliée.

Vous voyez-vous transmettre à votre tour cette partition ?

J'aimerais bien. En tout cas, je ne souhaiterais pas incarner le dernier maillon de cette chaîne ! Lorsqu'une œuvre vous tient autant à cœur et qu'elle n'est pas suffisamment appréciée ou connue, il y va de votre sang, de votre vie, de contribuer à la faire connaître, que vos moyens soient importants ou modestes. C'est une sorte d'engagement vis-à-vis de cette partition.

 

Nelson Goerner à la Nouvelle Église de La Haye.  D.R.

Les concertos de Paderewski et de Martucci demandent un travail énorme d'apprentissage et de mémorisation mais sont très peu programmés au concert. Vous investir dans des œuvres que vous savez par avance peu demandées ne vous pose-t-il pas un problème ?

Parlant de ces deux œuvres, absolument pas. Mais je veux bien croire qu'une telle question se pose lorsque des pièces ne vous tiennent pas totalement à cœur et que la notion d'investissement en temps et en énergie pour les travailler vous pèse à la perspective de les jouer une fois tous les 10 ans… Vous aurez compris que, s'agissant du Concerto de Martucci, la question ne s'est jamais posée. Quant à Paderewski, l'enthousiasme que l'œuvre a éveillé en moi a coupé court à tout calcul de ce type. Pour autant je serais triste si je ne pouvais jouer ce Concerto que rarement. Je souhaite vraiment susciter un regain d'intérêt pour cette pièce, tant chez les organisateurs qu'auprès du public.

Prochaînement sortira chez Alpha Classics un récital Beethoven…

Nelson Goerner et son professeur Maria Tipo à Genève en 1990.  D.R.

Il s'agit de la Sonate No. 29 opus 106 "Hammerklavier", une autre œuvre qui m'accompagne de longue date, et des Bagatelles opus 126. Ce disque a été enregistré en mai 2015 à Berlin au Studio Teldex. Mon apprentissage de la Sonate "Hammerklavier" remonte à 1990, alors que je me perfectionnais à Genève. Je ne remercierai jamais assez mon professeur Maria Tipo de m'avoir permis d'aborder cette œuvre à cette époque car je me rends compte aujourd'hui combien cette première approche était importante. Bien sûr, j'étais trop jeune, mais de telles œuvres demandent tant de maturité de la part d'un artiste qu'on a besoin de les approcher bien avant que d'être réellement prêt à les interpréter. C'est le seul moyen pour qu'elles vivent en nous et, il me semble, pour acquérir à terme la maturité nécessaire.

Voyez-vous aujourd'hui ce qui pourrait enrichir votre acquis pianistique ?

Beaucoup de choses, je l'espère, à commencer par ce que la vie elle-même est susceptible de m'apporter, en bon ou mauvais. Toutes les manifestations artistiques auxquelles je m'intéresse vont sans doute participer à élargir l'horizon de mes interprétations. Je suis quelqu'un qui aime l'étude. Mes heures d'étude me passionnent, et non seulement le fait de donner des concerts. Une chose est d'ailleurs surprenante au niveau des plages régulières de travail que j'essaye de m'imposer en tournée : dès que je pose les mains sur le clavier, toute notion d'obligation disparaît pour laisser place à ce plaisir permanent et essentiel de recommencer.
Adolescent, je lisais les biographies des grands interprètes. Elles me passionnaient. Lipatti disait qu'il faut toujours tout recommencer, non seulement pour ne pas acquérir de vices, mais surtout pour ne pas s'éloigner de notre pensée première, de notre idéal auquel on doit revenir systématiquement. Cela m'a énormément marqué et j'avoue que je ne me vois pas faire autrement qu'en suivant ce modèle. Les méthodes de travail de pianistes tels Lipatti, Arrau, Rachmaninov ou Cortot m'inspirent. Ces immenses interprètes se sont toujours remis en question. Ils ont toujours cherché à aller plus loin sans jamais tomber dans la répétition. Or, cela demande de repartir périodiquement à zéro ! La question de l'évolution est la chose que je considère la plus importante, et c'est ce que j'essaye d'instiller chez les jeunes pianistes que je rencontre. En tant qu'interprète, ce que je me souhaite est de ne jamais connaître d'arrêt dans mon évolution. Ce serait la situation la plus triste et, pour moi, la misère la plus profonde.

 

Nelson Goerner en concert avec l'Orchestre Symphonique de Singapour dirigé par Lan Shui.  D.R.

On voit en vous un pianiste romantique mais aussi une personnalité particulièrement discrète. Comment cela s'accorde-t-il en vous ?

Je dirais simplement que l’un n’empêche pas l’autre ! La discrétion est un trait de caractère qui vous protège aussi un peu des "coups de projecteurs" inhérents à toute carrière et qui vous aide à vous concentrer. Ceci étant, se montrer discret n'interdit absolument pas d'être expansif et libre dans la manière de s'exprimer sur scène, face à un piano, et de communiquer avec la salle.

À propos des concerts avec orchestre, plusieurs instrumentistes regrettent de ne pas pouvoir construire une collaboration à même de s'inscrire sur la durée…

Je n'ai pas non plus réussi à faire ce type de travail. Il m'est arrivé de collaborer plusieurs fois avec un même chef mais je ne peux pas parler de continuité dans la recherche. Pour autant, je trouve que la multiplication des rencontres permet un enrichissement par des apports très différents qui vous sortent de votre univers personnel ou du contexte très spécifique d'un rapport artistique. Alors l'absence d'un travail sur la continuité avec un orchestre ne se pose pas pour moi en termes de regrets. En outre, solidifier un rapport peut conduire à se retrouver désarçonné lorsqu'on en sort…

Votre carrière correspond-elle à ce que vous souhaitez ?

Le CD de Nelson Goerner consacré à Beethoven sortira chez Alpha Classics…

Je ne pense pas tellement en termes de carrière. De toute façon, par essence, ce qu'on souhaite nous échappe. La carrière, pour moi, est le résultat de ce qui émane d'un artiste. Si on entend par là le mot "carrière", je crois qu'un interprète est sur la bonne voie. Penser à la carrière comme un phénomène qui tient une place prépondérante dans la hiérarchie des préoccupations me met mal à l'aise. Je ne réfléchis pas en termes de nombre de concerts ou en termes de salles. Pour moi, il est aussi important de jouer dans une petite ville de province que dans une grande capitale. La musique reste la même, et le challenge qui s'exprime en moi et dans la musique est absolument identique.

Quels rendez-vous pouvez-vous nous annoncer ?

Dans les mois qui viennent, plusieurs récitals m'attendent aux Pays-Bas, en particulier à La Haye et à Eindhoven. À Amsterdam, au Concertgebouw, je jouerai le Concerto No. 1 de Tchaikovsky… Une chose me réjouit beaucoup, celle d'avoir réussi à placer le Concerto de Paderewski au Brésil les 2 et 3 avril. Ce sera sans doute une des premières auditions de cette œuvre, si ce n'est la première ! Je me rendrai également aux USA, à San Jose et à San Francisco, ainsi qu'en Argentine, à Buenos Aires, les 30 et 31 mai.
Quant à la saison prochaine, je peux déjà vous annoncer que je reviendrai à Paris pour un concert du dimanche matin au Théâtre des Champs-Élysées avec un programme Bach et Beethoven, dont la Sonate "Hammerklavier". Dans ce qui s'annonce, de nombreux projets me tiennent à cœur…



Propos recueillis par Philippe Banel
Le 11 janvier 2016

 


Pour en savoir plus sur Nelson Goerner :

www.nelsongoerner.com

 

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