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Interview de Nathalie Manfrino, soprano (2018)

Nathalie Manfrino.  D.R.Notre première rencontre avec la soprano Nathalie Manfrino remonte à 2012 [Lire l'interview]. Sortait alors son album consacré à Massenet, fruit d'une belle collaboration avec le Maestro Michel Plasson… Quelques années plus tard, et de nombreux plateaux d'opéras investis avec la même passion artistique, Nathalie Manfrino se consacre aux héroïnes lyriques tragiques qu'elle rassemble sur un disque au sous-titre évocateur - "Destins de femmes" - paru chez Decca. Ce témoignage chanté, porté par son expérience de la scène, se double d'une vision sans concessions sur la femme d'aujourd'hui confrontée à la société artistique, qu'elle exprime avec force et simplicité.

 

Tutti-magazine : Le 9 février sortait votre nouveau disque "Opéra - Une Histoire d'Amour". Le titre est précédé de la mention "Nathalie Manfrino présente". Il s'agit donc d'un projet personnel…

Nathalie Manfrino : Ce disque est l'aboutissement d'un projet que j'avais très envie de mener, mais les choix d'airs et de duos ont été faits en concertation avec les jeunes chanteurs qui ont enregistré à mes côtés et avec les maisons de disques. Je me suis investie de tout mon cœur et de toute mon âme dans cet album car les opéras que j'ai sélectionnés sont ceux qui m’ont donné envie de devenir chanteuse lyrique et de faire de l'opéra. À 16 ans, j'étais passionnée de théâtre et j'ai même fait le Cours Florent. On n'écoutait pas spécialement d'opéra à la maison, et je ne suis pas ce qu'on appelle "une enfant de la balle". Pourtant, je sentais bien une affinité avec la musique classique que j'écoutais avec un réel intérêt. Mais ce sont davantage à des hasards de la vie que je dois ces coups de foudre absolus liés à la découverte de La Bohème, La Traviata, Tosca et, un peu plus tard, Carmen. Au travers de ces œuvres, je pense que je me suis prise de passion pour ces femmes fortes qui en sont les héroïnes. D'où le sous-titre du disque, "Destins de femmes", auquel je tenais énormément car il illustre parfaitement le désir que j'ai eu de jouer ces rôles dramatiques et, finalement, de les enregistrer.

Avez-vous le sentiment que votre propre vie a fait évoluer votre approche scénique ?

Inévitablement. Je pense que la maturité que j'ai acquise à travers ma propre vie me fait aujourd'hui aborder très différemment des rôles que je chantais déjà au début de ma carrière. J'ai commencé particulièrement jeune à incarner certaines de ces femmes et, si je les nourrissais de ma jeunesse, je n'avais sans doute pas encore assez vécu pour leur apporter la profondeur et les contrastes dont je suis devenue capable en suivant ma propre trajectoire… Avec ce nouveau disque, j'ai eu la chance de pouvoir enregistrer à un moment de ma vie où je sentais le besoin de laisser une interprétation de ces personnages que j'ai beaucoup incarnés sur scène, sans doute en raison d'une résonance particulière. Le moment était venu de laisser une trace en dépit du nombre important de versions déjà disponibles et d'extraordinaires chanteurs qui m'ont précédé. Ce qui est susceptible de rendre mon approche différente est qu'elle est faite de mon histoire, de mon humanité aussi bien que des drames de la vie, des maladies ou des deuils qui m'ont marquée.

 

Nathalie Manfrino interprète <i>Thaïs</i> à l'Opéra de Bonn.  D.R.

Il semblerait que, parfois, la vie et la carrière d'une chanteuse soient assez comparables avec les destins de femme qu'elle incarne sur scène…

Nathalie Manfrino interprète le rôle-titre de <i>Thaïs</i> à l'Opéra de Bonn.  D.R.Je suis tout à fait d'accord, même si cela n'est pas valable pour toutes les chanteuses, en tout cas je l'espère. Certains ont écrit avec humour à propos de moi que "ma vie est un opéra" ! Je reconnais que cette vie de chanteuse lyrique est très particulière. À 17 ou 18 ans, je ne pensais pas à quel point elle serait faite de sacrifices. La jeunesse aide sans doute à les accepter car on ignore alors leur ampleur, et à quel point vie et scène se lient intimement. J'ai peu chanté d'opéras-bouffes ou d'œuvres qui finissent bien car j'aime avant tout le drame. Un drame dont les personnages sont sublimés par le livret et le génie des compositeurs. Je suis consciente que cette sublimation qui se joue sur scène parvient parfois à s'exprimer de la même façon dans la vie. J'ai le sentiment que la vie est un combat permanent et qu'on se bat aussi à l'opéra pour chanter, exister et être un artiste complet.

Revenons sur la notion de sacrifice inhérente à votre métier…

Lorsqu'on est jeune, le premier sacrifice consenti est l'éloignement de sa famille. Puis, suivent de nombreux rendez-vous manqués et beaucoup de solitude. Un peu plus tard, les mois s'enchaînent à l'étranger ou l'on doit apprendre à vivre avec soi-même. Parallèlement, ces expériences sont heureusement passionnantes car elles donnent l'occasion d'aller à la rencontre de cultures différentes et de faire la connaissance de gens merveilleux. J'ai toujours eu beaucoup de chance dans mes rencontres avec mes collègues, avec lesquels les rapports sont particulièrement positifs. Mais je ne pourrais pas dire la même chose des gens de pouvoir qui régissent la sphère de l'opéra, avec lesquels les relations ont souvent été beaucoup plus compliquées. Et bien sûr, lorsqu'on est loin et seule, on peut être amenée à subir beaucoup de choses… On dit souvent de la trajectoire d'un chanteur d'opéra qu'il y a un bon moment pour la vie personnelle et qu'une vie de famille ne peut s'épanouir que si la carrière est déjà suffisamment ancrée. Mais, s'agissant d'une femme, c'est oublier l'importance de l'horloge biologique. Lorsqu'on passe une bonne partie de son temps à répéter et à chanter sur scène, le temps file à toute vitesse et on se laisse dépasser. Lorsqu'on prend conscience que les années passent, le bon moment peut être derrière nous. Quant à la vie privée, elle peut ne pas suivre ou même exploser en raison des absences répétées. La vie de couple d'un artiste toujours en déplacement en souffre énormément.

Cette horloge biologique rend-elle le métier plus difficile pour une femme que pour un homme ?

C'est un sujet très important, mais on demande tellement aux chanteurs d'être continuellement au top que le sujet est tabou et qu'on se garde bien de l'aborder. De nombreuses collègues chanteuses rencontrent d'importants soucis de garde de leur bébé ou de leur enfant, et ne parviennent pas à trouver de place en crèche. Bien évidemment, chanter est un métier à part entière et la vie privée n'est pas censée interférer avec ce cadre professionnel. À ceci près que ce métier implique d'avoir une vie spéciale chargée de répétitions, en particulier le soir, une vie structurée sur une énorme organisation. Alors oui, être chanteuse et avoir des enfants sans être accompagnée ou sans pouvoir compter sur une aide, impacte énormément et rend ce métier plus difficile que pour un homme… On ne parle d'ailleurs pas davantage des cycles de la femme qui peuvent entraîner des contre-performances à certaines périodes du mois. Ce problème touche tout autant le milieu sportif. La performance d'une athlète de haut niveau peut très bien se situer en deçà de ce dont elle est capable à un certain moment de son cycle… En outre, la chanteuse incarne le plus souvent un objet de désir, qu'elle le veuille ou non.

 

Nathalie Manfrino et Jesus Leon dans <i>Les Pêcheurs de perles</i> au Korea National Opera.  © Korea National Opera

Qu'entendez-vous par "objet de désir" ?

Une chanteuse lyrique se situe plus ou moins toujours dans la séduction car, s'il lui arrive de jouer les Marie-Madeleine, elle incarne souvent sur scène un personnage de femme fatale ou de courtisane repentie qui doit à la fois séduire son partenaire et conquérir le public. De ce type de rôle naît cet objet de désir mis en valeur par les projecteurs. Or cette notion de désir est très compliquée à gérer car elle fausse les rapports dès qu'on ne se trouve plus sur scène. Si la chanteuse n'est pas désirée par un directeur de théâtre, un metteur en scène ou un chef d'orchestre, elle n'existe pas… Ce rapport permanent de séduction doit être constamment équilibré pour ne pas aboutir à des situations délicates le plus souvent liées à un abus de pouvoir proche du harcèlement. Je ne parle pas des rapports entre collègues où, là aussi, la séduction entre en jeu, mais de ce qui se joue avec les hommes qui détiennent le pouvoir de décider et d'imposer. Récemment, en Suède, 650 chanteuses lyriques se sont engagées contre le harcèlement sexuel. N'est-ce pas alarmant ?
Un autre énorme tabou dont j'ai déjà parlé dans l'émission #Actuelles de France 24 est que le milieu de l'opéra est un milieu extrêmement masculin que les chanteuses acceptent forcément mais qui rend les rapports compliqués. En presque 20 ans de métier, je n'ai jamais pu travailler avec des directrices de maisons d'opéra pas plus qu'avec des femmes chefs d'orchestres que j'aimais. Juste quelques fois avec des metteurs en scène femmes, mais c'est rarissime. Pour autant, je ne suis pas féministe. Mais force est de reconnaître que l'égalité n'est pas de mise.

Et vous, Nathalie Manfrino, comment vivez-vous ce contexte spécifique ?

Sébastien Guèze et Nathalie Manfrino dans <i>La Bohème</i> à l'Opéra de Bordeaux.  © Guillaume BonnaudMon disque "Destins de femmes" sort à un moment que d'aucuns vont trouver opportun, mais sachez que je l'ai enregistré en 2015, bien avant les récents scandales liés au machisme et au harcèlement sexuel. Ce sujet me tenait beaucoup à cœur car j'ai moi-même subi cette dictature du pouvoir masculin. Autour de moi, des langues se délient de plus en plus, et certains de mes collègues chanteurs témoignent aussi avoir été harcelés sexuellement par des hommes de pouvoir du milieu de l'opéra… J'ai aussi subi ou été témoin de violences verbales, voire de maltraitance, toujours liées aux abus de personnes qui s'arrogent tous les droits. Un chanteur peut très bien être dégagé d'une production sous un prétexte fallacieux. Une chanteuse peut ne pas être engagée si elle n'a pas été suffisamment conciliante. Une carrière peut être détruite par malveillance en cas de résistance à des avances abusives… Tout cela est passé sous silence car il y a une espèce d'omerta. Pire encore, celle ou celui qui témoigne de pareilles pratiques ne sera peut-être pas pris au sérieux. L'abus de pouvoir a abouti à bien plus de morts d'artistes que ce qu'on croit. Dans ce métier, mieux vaut appartenir à un cercle musical qui vous soutient, et aussi avoir de la chance, car ce facteur est aussi très important.

Les femmes que vous chantez sur votre nouveau disque sont en quelque sorte des modèles ?

Les héroïnes d'opéras de cet album ont effectivement toutes en commun d'avoir lutté contre la Société ou contre les hommes pour exister à une époque où elles étaient considérées comme des objets de désirs. Elles ne renoncent pas à leur amour et se sacrifient même par amour. À mes yeux, en se sacrifiant, ces héroïnes tragiques de la vie en deviennent sublimes. Ces personnages d'opéras sont le plus souvent inspirés par des histoires réelles, de telle sorte que Mimi, Carmen ou Violetta sont toujours actuelles et entrent en résonance avec les préoccupations de notre époque.

 

Votre album est construit comme un opéra en deux Actes. Derrière l'ordre des pistes, y a-t-il une démarche dramaturgique ?

Nathalie Manfrino dans la <i>La Traviata</i> à Versailles.  D.R.À la base de ce disque, il y a d'abord les trois opéras auxquels je tiens plus que tout. Quant à la structure du programme, elle pourrait être celle d'un opéra basique, à la différence que nous proposons ici des extraits de trois œuvres préexistantes arrangés comme dans un livret d'opéra. Tout commence par une Ouverture - ici celle de Carmen, choisie pour son côté flamboyant -, puis il y a la présentation des personnages, la rencontre entre les amoureux, et l'histoire commence à se construire. Après une sorte d'entracte, une seconde partie expose les problèmes auxquels les protagonistes sont confrontés, puis un personnage - Escamillo ou Germont - déclenche le drame. Suivent les explications, les adieux et la mort. Finalement, en agençant ainsi les morceaux choisis parmi trois opéras connus, nous nous retrouvons avec une quatrième structure qui préserve l'émotion, contrairement à une classique sélection d'airs connus. Le disque s'écoute comme un opéra à part entière. De même, tous ces airs et duos sont proposés dans leur intégrité. Dans un esprit de respect des œuvres originales, nous n'avons absolument rien coupé ou arrangé.

Vous avez enregistré en 2015 à l'Auditorium du Grand Avignon, au Pontet, avec l'Orchestre Régional Avignon Provence dirigé par Samuel Jean. Dans quelle ambiance avez-vous conçu ce disque ?

Je connais très bien cet orchestre pour avoir beaucoup travaillé avec lui. J'ajouterai que nous nous apprécions beaucoup. Or, lorsqu'on parvient à tisser ce genre de lien, en particulier avec le violon solo supersoliste Cordelia Palm, qui est une magnifique instrumentiste et une femme formidable, c'est une relation rare qu'il faut préserver. Qui plus est, dans l'Auditorium du Grand Avignon, nous étions très proches les uns les autres, face à l'orchestre. Je dis "nous" car j'étais entourée par des chanteurs de la jeune génération, et tous étaient présents pour l'enregistrement.
Enregistrer est un exercice excessivement difficile. On pense souvent que la prise de son est ensuite bidouillée mais il n'en est rien car nous enregistrons autant de fois que nécessaire les mêmes airs en entier. Et nous donnons à chaque fois le meilleur de ce que nous pouvons car nous chantons devant un auditoire parmi les plus difficiles : nos collègues et les instrumentistes de l'orchestre qui, tous, connaissent parfaitement le répertoire… Ceci étant, sur cet enregistrement, l'atmosphère était très bonne, et Samuel Jean a fait preuve d'une énergie hallucinante. J'ai rarement rencontré un chef d'orchestre doué d'autant d'énergie ! La concentration qui était de mise touchait à une certaine religiosité car nous avions tous conscience d'enregistrer des rôles sacrés de l'opéra. Cette responsabilité, nous avons voulu la prendre, tout en conservant une certaine fraîcheur, et surtout sans perdre l'esprit de générosité qui nous rassemblait autour de ce projet.

Ce disque a été enregistré en 2015. Pourquoi ne sort-il qu'en 2018 ?

Le disque prend de plein fouet les restrictions budgétaires drastiques. qui touchent la musique classique. Chez les labels, il y a de moins en moins de personnes pour s'occuper de la musique classique et la promotion est devenue quasi inexistante. J'avoue que tout cela est un peu mystérieux pour moi. Toutefois, j'essaye de porter ce projet à bout de bras.

La couverture du CD paru chez Decca, entouré par les photos de productions qui ont inspiré le dessinateur Stéphane Manel.

Chose très rare, votre album est illustré par des dessins…

Nous avons essayé de montrer la pluralité du programme du disque en présentant trois personnages féminins sur la couverture. Pour ce faire, nous avons pris le parti de faire appel au grand illustrateur Stéphane Manel afin de proposer un visuel à la fois représentatif du concept et original. Stéphane s'est inspiré de photos de scène que je lui ai données et nous lui avons raconté les livrets des opéras originaux que nous avions sélectionnés. Cela a abouti à des dessins assez puissants que je trouve personnellement très réussis.

Six années séparent ce nouveau disque de votre précédent paru chez Decca et consacré à Massenet avec Michel Plasson…

Le temps passe incroyablement vite lorsque les productions scéniques s'enchaînent. Par ailleurs, les projets mettent de plus en plus de temps à se concrétiser. Puis il faut jongler avec les dates des solistes, de l'orchestre et du chef d'orchestre. Ce projet était plus compliqué à mettre en place qu'un projet spécialisé dont j'étais l'interprète unique, comme l'album consacré à Massenet.

 

Nathalie Manfrino et Jérôme Varnier dans <i>Faust</i> à l'Opéra d'Avignon.  D.R.

Comment vous situez-vous par rapport à votre trajectoire d'artiste lyrique ?

C'est une question très compliquée. Ce dernier disque, c'est certain, marque une étape importante car, même si je suis à moitié italienne par mon père, je n'aurais pas gravé les héroïnes d'opéras italiens avant ce disque. On m'a beaucoup cataloguée "chanteuse d'opéra français". Je revendique d'ailleurs totalement mon amour pour l'opéra français, et mon attention à la qualité de la diction avec, tout de même, une nature de voix plutôt italienne. Je me suis souvent posée moi-même cette question de légitimité lorsque je chante en italien, même si de nombreuses maisons d'opéra m'ont fait confiance dans ce répertoire, à commencer par le Teatro Verdi pour La Traviata ! À ce titre, cet album représente quelque chose d'important. Par ailleurs, je reconnais la chance de pouvoir enregistrer un disque aujourd'hui, alors que j'ai de nombreux collègues qui rêveraient de faire de même et n'en ont jamais eu la possibilité.
J'ai eu la chance de pouvoir chanter sur scène de nombreux rôles qui me tenaient à cœur, et de travailler avec des gens formidables. Peut-être pas dans les maisons les plus connues, mais reste à prouver qu'on est plus heureux dans de plus grandes maisons d'opéra. Sur le plan humain, j'ai eu l'occasion de faire des rencontres merveilleuses, et de pouvoir travailler avec sincérité et honnêteté. Cette sincérité, je l'ai placée au-dessus de toutes les autres valeurs en lesquelles je crois dans toutes les démarches que j'ai pu entreprendre. Parfois, la générosité avec laquelle je me suis exprimée a déplu car on y voyait des débordements. Parfois, je le reconnais, il m'est arrivé de privilégier l'émotion à la qualité de voix. Cela me renvoie à mes années de théâtre et à cette envie de scène pour interpréter des personnages et des histoires…

Après l'étape symbolisée par ce disque, quelles sont vos envies ?

Mes envies changent parallèlement à ce que la vie me fait évoluer et changer. De plus, j'existe bien plus dans l'instant présent depuis que j'ai appris le lâcher-prise. J'ai fait beaucoup de choses et j'ai adoré tout ce que j'ai fait. Aujourd'hui, mon premier souhait est de continuer à m'exprimer par ce métier car les moments sur scène sont tout simplement extraordinaires par ce qu'ils procurent un incroyable sentiment de vie. C'est certainement un sentiment unique au monde que je rapprocherais personnellement du sentiment amoureux, lorsqu'au début d'une relation, on se sent pousser des ailes avec tout ce qui accompagne cet état en termes de frissons, de boule au ventre et de cœur qui palpite. Ce que provoque la scène est très proche de tout cela et constitue une forme de drogue dont il est difficile de se passer. Tous les artistes vous diront qu'ils dépérissent un peu lorsqu'ils ne sont plus sur scène ou qu'ils ne sont plus désirés par un directeur de théâtre ou par un metteur en scène. Ce désir si ambivalent dont je vous parlais…

 

Stephen Costello et Nathalie Manfrino dans <i>Roméo et Juliette</i> sur la scène du Korea National Opera.  © Korea National Opera

La voix d'un chanteur évolue parallèlement à sa propre vie. Comment percevez-vous aujourd'hui cette voix par laquelle vous vous exprimez ?

Il est évident que ma voix a évolué et que je me sens aujourd'hui à même d'aborder des rôles pour lesquels on m'a dit longtemps que je n'étais pas encore assez mûre pour les chanter. L'expérience de la scène et des productions, tout autant que ma vie personnelle, m'ont permis d'évoluer. J'adorerais tendre vers les grands opéras de Verdi car c'est dans cet axe que ma voix me conduit aujourd'hui. Je rêve de chanter Desdémone, Simon Boccanegra et, pourquoi pas, Il Trovatore… Je vais d'ailleurs partir très prochainement au Brésil où je chanterai de nombreuses arias de Verdi… À Séoul, l'année dernière, j'ai chanté le rôle de Juliette au côté de Stephen Costello dans une magnifique production d'Elijah Moshinsky. Je pense que nous avons proposé sur scène un beau couple très crédible, mais ma voix doit maintenant évoluer vers d'autres répertoires. Reste à ce que les directeurs de castings en soient persuadés. Quoi qu’il en soit, cette évolution vocale se fera sur la base d'honnêteté et de générosité, ce dont je ne me départirai jamais.

Quelle vision avez-vous du monde de l'opéra dans lequel vous évoluez ?

Je constate que le jeunisme est omniprésent dans le monde lyrique, comme dans la presse où les journalistes confirmés sont éjectés sans ménagement, tout comme dans de nombreux autres métiers. Le respect et la fidélité sont devenus rares, l'expérience humaine et professionnelle n'a plus la même valeur que par le passé, et je trouve cela très dur à accepter. De nombreux collègues, peut-être plus de femmes que d'hommes, n'ont plus de travail, et parfois même crient misère, car on leur préfère des interprètes plus jeunes malgré leur capacité et leur expérience. Il y a aussi une sorte de snobisme qui consiste à trouver mieux ce qui vient d'ailleurs. Dans le métier de chanteur, la jalousie est telle qu'elle peut également bloquer des engagements et des carrières… La liste est déjà longue, je le conçois, mais le problème majeur reste celui des quotas. J'ai chanté dans de nombreux pays où la priorité d'engagement est donnée aux chanteurs locaux. Alors, qu'on ne me taxe surtout pas de racisme car je ne suis pas raciste, mais je trouve cela tout à fait normal ! Le problème français est bien réel : on préfère trop souvent des chanteurs étrangers à des artistes français tout autant qualifiés…

 

Nathalie Manfrino dans le rôle-titre de <i>Mireille</i> aux Chorégies d'Orange.  D.R.

Raymond Duffaut semble compter particulièrement dans votre carrière…

Raymond Duffaut est un être à part et un des rares promoteurs des chanteurs et du savoir-faire lyrique français. Grâce à lui, j'ai chanté Mireille aux Chorégies d'Orange. Cela représentait un sacré défi pour imposer une petite chanteuse comme moi dans le cadre immense des Chorégies. Mais il croyait en moi. Raymond Duffaut est indéniablement un homme doué de fidélité.

Laissons de côté le chant. Avez-vous d'autres passions qui jalonnent votre vie ?

Bien sûr, et c'est très important pour moi qui suis si passionnée. Mais mon métier dévore un peu tout et laisse peu de place pour le reste. Par exemple, j'ai pratiqué l'équitation pendant des années et j'ai dû arrêter car je n'avais plus assez de temps. Ma famille est très importante pour moi mais je m'en suis éloignée un peu à une certaine époque car je ne pouvais pas faire autrement en raison de mon métier. J'aime aussi les voyages et découvrir mais, encore davantage, je suis attirée par la création. Je suis interprète depuis de nombreuses années et je ressens maintenant un besoin de construire. Je travaille actuellement sur un projet de festival, en France, qui me tient beaucoup à cœur et qui symbolise très bien cet élan de création et de développement que je souhaite exprimer… J'aime aussi travailler la terre, cultiver mon jardin autant que visiter les musées qui sont des lieux que j'adore. J'aime la peinture, mais surtout la sculpture, et je me passionne pour l'Égypte. J'aurais d'ailleurs voulu être égyptologue ! Je m'intéresse aussi beaucoup à la médecine, et aux approches naturelles de la santé.
Par ailleurs, j'aime défendre un point de vue auquel je crois. Raison pour laquelle je vous ai beaucoup parlé de ce que je souhaite participer à dénoncer en ce moment afin de faire avancer les mentalités dans le milieu de l'opéra. L'injustice me pose un énorme problème où qu'elle s'exprime et je suis tout à fait partante pour tenir l'étendard qu'on voudra me confier. S'il faut donner de la voix pour les autres, je répondrai présente !


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 2 février 2018


Pour en savoir plus sur l'actualité de Nathalie Manfrino :
www.nathaliemanfrino.com

 

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Nathalie Manfrino
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Samuel Jean
Stéphane Manel

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