Interviews

Interview de Natacha Kudritskaya, pianiste

Natacha Kudritskaya.  © Musée d'Orsay - Sophie BoeglyC'est à l'occasion d'une soirée organisée à la Salle Gaveau pour fêter les 100 ans des Pianos Nebout que nous avons entendu pour la première fois la pianiste Natacha Kudritskaya. Parmi les nombreuses pièces proposées lors de cette soirée par autant d'interprètes, dont le superbe duo de pianistes Ludmila Berlinskaia et Arthur Ancelle, le Rameau de Natacha Kudritskaya apportait une touche de poésie et de sensibilité qui nous ont immédiatement séduits… Nous l'avons rencontrée à l'occasion de son prochain concert, le 25 mars au Musée d'Orsay. Natacha Kudritskaya nous parle bien sûr de son lien avec la musique de Rameau, mais aussi du compositeur peu connu Abel Decaux et de l'Ukraine dont elle revient…

Natacha Kudritskaya sera en concert à l'Auditorium du Musée d'Orsay (niveau - 2) le 25 mars 2014 à 12h30. Elle interprétera la "Suite en ré" de Jean-Philippe Rameau, "Clair de lune" de Claude Debussy et les très rares "Clairs de lune" d'Abel Decaux. Plus de renseignements ICI

Tutti-magazine : À quel moment est née votre affinité avec la musique de Rameau ?

Natacha Kudritskaya : Cette affinité avec Rameau* est née tout à fait par hasard. Lorsque j'étais chez moi, à Kiev, j'avais trouvé un recueil pour piano des grands classiques français. Cette anthologie rassemblait aussi bien du Rameau que du Daquin et un peu de Ravel, je crois. Il y avait dans ce livre la Gavotte en la de Rameau, isolée de sa suite et j'en suis tombée totalement amoureuse… Toute fière de ma découverte, j'ai apporté cette partition à Alain Planès, mon professeur. Je dois dire qu'il est avide d'authenticité par rapport à la musique. C'est alors tout juste s'il ne m'a pas jetée dehors lorsqu'il a considéré la partition que je lui apportais et m'a renvoyée vers l'édition Bärenreiter en me demandant de travailler la totalité de la suite ! C'est ainsi qu'Alain Planès m'a fait découvrir les suites complètes. Je les ai ensuite préparées pour mon examen et le lien avec cette musique s'est créé instinctivement tant j'y trouvais, en quelque sorte, ma propre vérité.
* Voir la vidéo en fin d'interview : Natacha Kudritskaya joue L'Entretien des muses et Les Cyclopes de Rameau lors de l'Oxford Chamber Music Festival en 2012.


Vous a-t-on donné des repères pour approcher la musique de Rameau ?

Le problème auquel j'ai été confrontée est que les pianistes jouent tellement peu cette musique que personne ne sait quoi faire des ornements, par exemple. Personne ne sait comment interpréter ces pièces un peu bizarres qui, malgré leur structure impeccable, sortent de l'ordinaire d'une suite classique de Bach. Les professeurs auxquels je jouais la musique de Rameau la trouvaient belle. Ils étaient très heureux de la découvrir, mais peu parvenaient à me donner de vrais conseils quant à la manière de l'interpréter. Cela m'a poussée à chercher par moi-même. C'était quasiment la première fois que j'étais confrontée à une situation qui m'obligeait à travailler toute seule pour trouver comment interpréter une musique qui prend une tout autre dimension au piano. Il me fallait trouver un moyen de l'interpréter tout en respectant le style et l'idée du compositeur.

Vous avec plusieurs fois tourné aux USA avec l'Orchestre Symphonique de Kiev en interprétant les concertos de Scriabine, Grieg, Rachmaninov et la Rhapsodie in Blue. Vous reconnaissez-vous aussi bien dans ces œuvres concertantes que dans la musique de Rameau ?

Natacha Kudritskaya lors de sa tournée aux USA de 2002.  D.R.

Cette tournée a représenté une expérience géniale pour moi car elle m'a permis de commencer à jouer les concertos du répertoire dans les grandes salles de concerts. De plus, jouer vingt fois de suite le Concerto No. 2 de Rachmaninov participe à rendre un interprète confiant ! Ces concerts m'ont en fait énormément aidée sur ce plan. Alors, bien sûr, cette expérience était tout à fait autre chose que de jouer seule en récital. Jouer du piano avec un orchestre est beaucoup plus facile. On se sent soutenu par les musiciens, tout le monde vous porte… J'adore également jouer de la musique de chambre. Mais, là encore, il est extrêmement différent de se retrouver seule devant un piano.

Lorsque vous jouez en récital, sentez-vous facilement le contact avec le public ?

Oui, bien sûr, et une sorte de magie s'installe… Ou ne s'installe pas ! Alors quand cette magie est absente, je fais ce que je peux. Quand elle est là, le récital devient un moment exceptionnel : je sens que le public est totalement à mon écoute et je peux l'emmener avec moi… Lorsque le public joue le jeu, un univers s'installe et il apporte à l'interprète davantage de liberté. Cette liberté lui permet d'aller encore plus loin.

Quel est votre rapport au public ?

Un interprète n'existe pas sans public. Le rapport avec le public est d'ailleurs assez proche de celui qui se met en place dans une relation de professeur à élève. Lorsque je donne un cours, je suis censée adopter un langage et des mots qui vont permettre à l'élève de comprendre le message que je veux faire passer. Par le biais de la formulation de ce que je souhaite exprimer, je comprends également plus de choses moi-même… C'est certainement à peu près ma démarche en concert devant un public : en même temps que je m'adresse aux auditeurs, je me découvre moi-même. Je tente de reproduire cette expérience avec chaque public.

Avez-vous conscience de ce que produit la musique de Rameau sur un auditoire ?

La musique de Rameau est si peu connue que le public ne se retrouve pas face à une référence et j'imagine que, comme moi lorsque j'ai découvert la richesse de cette écriture, il peut faire face à un choc. Rameau est tellement moderne, tellement expressif en même temps que si raffiné. Il y a même pour ainsi dire une recherche quasi scientifique de la part de Rameau dans sa volonté de communiquer un sentiment précis, un caractère spécifique. Rien n'est laissé au hasard et il cible avec précision l'effet qu'il veut produire dans chacune de ses pièces. Le résultat est si réussi qu'il est impossible de décrocher. C'est ce qui fait la force de cette musique. En outre, presque chaque pièce est associée à un titre extrêmement pittoresque qui permet au compositeur de décrire un caractère ou un personnage.

 

Natacha Kudritskaya.  Photo Balazs-Borocz

Les titres donnés par Rameau sont-ils toujours évidents ?

Certains titres sont difficiles à interpréter. Par exemple lorsque Rameau titre une pièce "Les Niais de Sologne", comment comprendre cette drôle de référence ? Il est plus simple de s'y retrouver avec "La Timide", "La Joyeuse" ou "L'Agaçante" ! Ces titres me servent beaucoup dans mon approche de la musique car ils m'indiquent précisément le sentiment que Rameau a voulu exprimer au moyen de l'harmonie et d'une technique extrêmement innovante pour le clavier. Quoi qu'il en soit, en l'intriguant, le côté thématique des pièces participe aussi à capter rapidement l'attention de l'auditeur.Cliquer pour commander le CD de Natacha Kudritskaya consacré à Rameau…

Les deux suites de Rameau que vous avez enregistrées pour le disque sorti chez 1001 notes demandent à l'interprète de rapides changements d'inspiration. Comment gérez-vous cela en concert ?

J'essaye toujours de jouer en récital une suite entière et je pense toujours à la façon dont je vais enchaîner les pièces pour parvenir à une cohérence sur les vingt minutes que dure l'ensemble. Mon but est de faire en sorte que, au long de la succession, les spectateurs soient avec moi dans une sorte de cocon sonore. L'énergie, ensuite, est gérée d'une façon plus ou moins consciente, de la même façon que je développe n'importe quelle sonate en structurant les points forts.

Au fil de concerts, pensez-vous que votre façon d'aborder Rameau a évolué ?

Je pense même que mon approche de la musique de Rameau varie assez souvent. Ce qui est beau avec cette musique est qu'il n'y a aucune règle. Personne ne nous a transmis une référence incontestable en matière d'interprétation. Je cherche donc en permanence… Lorsque j'étais au Conservatoire, j'ai joué Rameau sur un clavecin et j'ai fait entendre ce que je faisais à des clavecinistes pour qu'ils me donnent leur avis sur la façon dont cela sonnait. Puis j'ai totalement abandonné cet axe de travail lorsque j'ai compris qu'il n’était pas fait pour moi. Le piano apporte une tout autre ampleur et il faut se garder de vouloir reproduire le son du clavecin pour se concentrer sur le caractère de la musique. Bien sûr, le clavecin et le piano n'ont pas le même son, mais cette musique est vivante et elle a besoin d'évoluer pour exister. Sa perfection est telle que peu importe l'instrument sur lequel elle est jouée, sa propre vérité demeure.

En 2011, vous avez effectué des recherches sur Rameau lors de votre résidence à l'Abbaye de Royaumont. Que vous ont-elles apporté ?

Je n'ai malheureusement pas trouvé de manuscrits à Royaumont, mais il y avait des premières éditions. Elles sont d'ailleurs disponibles sur Internet et accessibles à tout le monde. J'ai essayé en revanche de trouver des éléments sur la vie de Rameau dont on sait très peu de chose, et sur son époque. Je voulais essayer de comprendre pourquoi sa musique tentait de dépasser le son du clavecin. Les dernières pièces de concert écrites par Rameau ont été confiées au clavecin, mais il est accompagné par d'autres instruments, viole de gambe et violon, ce qui tendrait à prouver que le clavecin seul ne lui suffisait plus. Il cherchait à faire durer le son, ce que l'instrument était incapable de produire. On trouve également des orchestrations de Rameau d'une intensité incroyable qui se marie à une recherche de timbres et de couleurs, comme si l'orchestre lui permettait de dépasser ce qu'il avait débuté au clavecin. Il apparaît clairement que sa technique d'écriture devient assez complexe. Avec Rameau, on utilise les cinq doits alors que les gammes se pratiquaient alors à deux ou trois doigts chez Couperin ! La position moderne de la main du pianiste est sans doute redevable, au moins en partie, à Rameau. En revanche, certaines pièces sont impossibles à jouer au piano. Je pense en particulier au Prélude de la Première suite dans lequel Rameau imite le timbre du luth et fait appel à une ornementation très riche qu'il est impossible de rendre au piano.Natacha Kudritskaya.  © Musée d'Orsay - Sophie Boegly

Quelle est l'acoustique idéale pour votre approche de Rameau ?

Il me semble important que l'acoustique ne transforme pas la musique de Rameau en musique romantique. Un son extrêmement flottant n'est donc pas indiqué. J'aime assez quand cela reste relativement sec car cette musique a un côté très rythmique et rigoureux. Il faut donc veiller à ne pas verser dans des sonorités envoûtantes et préserver une présence sonore assez condensée.

Vous jouerez le 25 mars à l'Auditorium du Musée d'Orsay dans le cadre des concerts de Midi Trente. Comment trouvez-vous l'acoustique de l'Auditorium du Musée d'Orsay ?

L'auditorium est une petite salle et je suis certaine que l'acoustique conviendra parfaitement à la musique de Rameau. C'est un endroit où il est très agréable de jouer. Je me sens un peu préservée dans cet auditorium, et je suis certaine que le public a la même impression. Cette intimité sera en parfait accord avec le programme que je vais proposer.

Vous interpréterez la Suite en ré de Rameau, mais aussi une œuvre d'Abel Decaux…

La seconde pièce phare sera en effet Clairs de Lune d'Abel Decaux. Il s'agit réellement d'une pièce à part que j'ai découverte l'année dernière à l'occasion du Festival de Kuhmo en Finlande qui m'avait demandé de la jouer. En commençant à travailler cette partition, j'ai été très surprise par le niveau d'inspiration de cette musique. Je n'avais jamais entendu parler d'Abel Decaux. Sa musique me rappelait un peu Schönberg, le Scriabine tardif, mais aussi un peu Scarbo et Gaspard de la nuit de Ravel. Je retrouvais une filiation avec tous ces compositeurs… Pourtant, la composition d'Abel Decaux a précédé toutes ces références que je pensais l'avoir inspiré puisqu'il a écrit entre 1900 et 1907 ! On ne sait pas grand-chose de ce compositeur si ce n'est qu'il était organiste et qu'il a écrit ni plus ni moins qu'un chef-d'œuvre avec Clairs de lune. C'est du reste la seule pièce connue d'Abel Decaux car son catalogue se limite à très peu d'opus. Il a écrit une Fugue pour piano et une petite variation sur "Ah vous dirais-je maman" qui sont tout à fait tonales et classiques. À l'inverse, Clairs de lune sort totalement de l'ordinaire.

Parlez-nous de ces "Clairs de lune"…

Cette pièce est effrayante, d'une puissance incroyable et absolument novatrice au regard de l'époque à laquelle elle a été écrite. On avait d'ailleurs surnommé Decaux "le Schönberg français" ! Pourtant, ce morceau n'est pas du tout atonal et n'a rien de rebutant pour un auditoire. La composition contient juste ce qu'il faut pour installer un côté un peu dérangeant et donner des frissons… Clairs de lune est une succession de quatre pièces, soit autant de clairs de lune : Minuit passe, La Ruelle, Le Cimetière et La Mer. J'ai adoré jouer cette musique à Kuhmo car elle m'a permis d'emmener avec moi les auditeurs dans une sphère sonore, un monde à part. L'expérience était captivante. Je crois que c'est sans doute la pièce la plus effrayante que j'ai jamais jouée, au point d'en avoir moi-même la chair de poule… Autant vous dire que je suis vraiment très heureuse de pouvoir faire découvrir cette œuvre au public.

Que jouerez-vous aussi au Musée d'Orsay…

Il y aura Clair de lune de Debussy, qui trouvera sa cohérence avec les sonorités debussystes d'Abel Decaux. Du reste, il est permis de penser que si Debussy avait vécu 20 ans de plus, il aurait peut-être composé quelque chose de la teneur de ces surprenants Clairs de Lune. Dans la progression du concert, Debussy constituera le pont qui nous conduira à Abel Decaux.

 

La pianiste Natacha Kudritskaya.  Photo Simon Bouisson

Revenons à votre disque Rameau. Pouvez-vous nous parler des photos qui ont été réalisées par Simon Bouisson ?

Nous voulions éviter de proposer des photos trop classiques, mais en même temps conserver un rapport avec Versailles car Rameau jouait souvent à la cour du Roi. Nous avons donc pris le parti de nous rendre à Versailles sans savoir précisément ce que nous ferions. Ce jour-là, il pleuvait des cordes ! Nous avons pris le RER à la station Saint-Michel, nous nous sommes assis et, en regardant le plafond décoré, nous nous sommes dit que nous avions trouvé le cadre que nous cherchions sans avoir besoin de sortir de ce train décoré. Arrivés à Versailles, nous avons attendu que tous les gens descendent du train. Le train est resté à quai pendant vingt minutes, ce qui était parfait, et nous avons utilisé ce studio inattendu. Nous nous sommes ainsi amusés à faire des photos dans la Galerie des glaces d'un RER C !

Vous jouerez le Quintette No. 2 de Dvorák le 22 mars 2014 à Saint-Louis avec le Quatuor Ardeo, une formation exclusivement féminine…

J'adore ces filles ! Nous n'avons pas encore eu l'occasion de jouer ensemble mais nous nous sommes croisées plusieurs fois à l'occasion de divers festivals. Je les écoutais, elles m'écoutaient, et à chaque fois nous nous promettions de jouer ensemble. L'occasion se présente enfin le 22 mars à Saint-Louis. Le Quatuor Ardeo mène une recherche que je trouve très intéressante au niveau de l'écoute, et j'ai vraiment très envie de m'intégrer dans cette recherche. J'espère que ce premier concert sera le début d'une vraie collaboration.Natacha Kudritskaya dans le RER par Simon Bouisson.  D.R.

Quelle est votre approche de la musique contemporaine ?

La musique contemporaine est un champ tellement large que je trouve nécessaire de me faire aiguiller car je ne connais pas suffisamment bien les différents courants d'expression. Ce que je recherche avant tout est de sentir qu'une musique contient en elle le côté indispensable de sa composition. C'est ce qui la rend légitime à mes yeux, et cette musique est alors porteuse de sens. Cela fait que j'ai envie de la défendre… J'adore également participer aux expériences sonores que peut produire la musique contemporaine. Par exemple, j'aime beaucoup jouer George Crumb, Certaines personnes disent que c'est du bruit mais d'autres sont sensibles à l'expérience qui permet de découvrir tout ce que peut produire un instrument moderne. Bien entendu, il faut intégrer avec soin ce genre de pièces au sein d'un programme et l'entourer avec des pièces cohérentes afin que le concert devienne en quelque sorte la découverte d'un monde, ce que j'adore proposer au public !

Cherchez-vous à panacher les styles de musique dans vos programmes ?

Absolument. Lorsque j'étais au Conservatoire, j'ai même fait un disque qui conjuguait Rameau et Berio. J'ai souvent proposé en concert des pièces de Berio intercalées avec celles de Rameau. Non seulement c'est amusant à faire, mais cela donne au public l'occasion de faire connaissance à la fois avec la musique de Rameau et celle de Berio dans toute leur vivacité. Jouer plusieurs pièces de Berio d'affilée peut paraître linéaire à des oreilles non avisées, voire donner l'impression de se perdre dans des sonorités inhabituelles. En revanche, les harmonies plus classiques de Rameau permettent de mettre en lumière chacune des pièces des deux compositeurs. Et ne pensez pas que cela se fait au détriment de Rameau car il prend une dimension absolument éclatante grâce à ces contrastes parfois harmonieux, parfois brutaux ! Le public adhère toujours assez bien à ce genre de proposition.

Le concert du 25 mars à l'Auditorium du Musée d'Orsay est organisé en collaboration avec les Nouveaux Talents Yamaha. En quoi consiste cette collaboration ?

Yamaha soutient beaucoup les projets des musiciens et se montre ouvert à ce que nous pouvons proposer. Cela peut s'illustrer par la mise à disposition d'un piano pour un concert, comme cela sera le cas au Musée d'Orsay. Mais, d'une façon générale, toute idée qui paraît intéressante est accueillie avec beaucoup de bienveillance. Yamaha m'a ainsi prêté un piano pour mon dernier enregistrement…

Comment se présente votre année 2014 ?

Tout d'abord j'espère pouvoir jouer pas mal Abel Decaux en 2014. L'année a commencé par un concert Rameau aux Archives, puis un récital à l'Opéra de Limoges. Pour le futur, je dois jouer en Suède et en Ukraine, début avril. Ce sera une série de récitals piano solo pour terminer par un concert avec la Philharmonie de Kiev. C'est à la fois motivant mais aussi très dur de jouer chez soi ! La pression est sans comparaison… J'enchaînerai ensuite avec beaucoup de musique de chambre en participant à de nombreux festivals… Je pense aussi me pencher sur la musique de Janácek et celle de Schubert. Ce sera un mariage à la fois touchant et sensible, à fleur de peau. J'ai été sensibilisée à Janácek par Alain Planès qui joue beaucoup ce compositeur, mais mon expérience personnelle est faite d'une émotion incomparable. Pas une seule note n'est vide de sens chez Janácek. L'intensité de sa musique est incroyable.

Vous parlez de forte pression en Ukraine. Pour quelle raison ?

Il y a énormément de pianistes ukrainiens aptes à jouer en concert. Vous n'avez même pas idée du nombre d'interprètes doués là-bas. C'est de la folie ! Mais d'évidentes raisons financières ne leur permettent pas de mener à bien une carrière. Il n'y a pas d'argent pour la culture, et même pas d'argent tout court… Mais la pression que je ressens tient plus au fait de retrouver les professeurs que j'avais à l'âge de 7 ans et qui seront dans la salle, attendant de voir ce qu'est devenue la petite ! Jouer devant la famille et les professeurs, c'est très particulier !

[Nous retrouvons Natacha Kudritskaya à son retour d'Ukraine. Ce séjour à Kiev devait être pour elle la première occasion, non de jouer en concert, mais de retrouver sa famille et ses amis. Les événements politiques n'étaient alors pas à l'ordre du jour. Lorsque nous avons reçu une photo la montrant au piano sur le trottoir de Maidan, en plein centre de Kiev, nous avons souhaité recueillir son témoignage…]

 

Natacha Kudritskaya joue à Kiev sur Maidan en février 2014.  D.R.

Vous êtes revenue de Kiev le 28 février au terme d'un séjour de 10 jours. Qu'avez-vous trouvé là-bas ?

Ce séjour en Ukraine a été incroyable. Me trouver à Kiev, au milieu de tous ces gens qui étaient sur la pace de l'Indépendance a été une expérience extrêmement puissante. Au contraire de ce qu'a annoncé Poutin, la solidarité des gens qui croient encore en un changement était bien réelle. Pourtant le pays est dans un état catastrophique, ce qui ne date pas des derniers événements. L'économie s'est effondrée et c'est peu dire que les gens n'ont rien pour se nourrir. Le problème est alarmant. Les personnes âgées ne s'en sortent pas du tout. Pourtant, elles étaient dehors pour aider les autres. Les volontaires ne manquent pas. En permanence des gens demandent ce qu'ils peuvent faire pour aider. Avec des amis, comme tout le monde, nous cachions à nos parents que nous nous rendions dans le centre de Kiev car ils seraient devenus fous. Ce que nous trouvions alors avait un côté quasiment magique. Tout le monde parlait avec tout le monde. Chacun renseignait les autres car l'Internet était coupé. Les numéros de téléphones s'échangeaient pour communiquer les dernières nouvelles mais aussi les divers besoins en médicaments, en instruments médicaux. Il pouvait être aussi bien question d'un scalpel nécessaire dans un hôpital, de vêtements dans une église ou d'eau à tel ou tel autre endroit. Le contact avec les autres était permanent…

Natacha Kudritskaya photographiée par Simon Bouisson.  D.R.

Comment sont perçues les réactions de la Russie ?

Les médias russes tentent de faire croire que les USA ou l'Europe sponsorisent un courant anti-Russes ou anti-Poutine, ce qui est absolument aberrant. Les bouts de bois qui sont montrés à la télé ont été envoyés par les Américains pour que les gens qui sont sur Maidan depuis trois mois, exposés au froid, puissent se chauffer. La pire des guerres se joue en ce moment et c'est la guerre des médias et la façon dont la vérité des images est détournée. Il est terrible de voir que pas une seule chaîne de télé russe ne présente la réalité de ce qui se passe réellement en Ukraine. Toutes les images sont détournées. Il est vrai que le Gouvernement en place en Ukraine a commis une grossière erreur en abolissant le statut de la langue russe comme seconde langue nationale. Et aujourd'hui cela devient le fer de lance de ceux qui ont intérêt à ce qu'on croit que les Ukrainiens ne veulent plus de Russes dans le pays. C'est ridicule ! Je suis née en Russie, ma mère est Tatare et mon père est Ukrainien. Nous avons tous de la famille des deux côtés de la frontière. Aujourd'hui, toutes mes amies sont fâchées avec toutes leurs amies qui vivent en Russie !

Vous nous avez envoyé une photo qui vous montre à Maidan, en train de jouer du piano. Dans quelle circonstance a-t-elle été prise ?

Ce piano était sur le trottoir, dans le quartier de Maidan. Quand je l'ai vu, je me suis assise et j'ai joué. Les gens qui m'entouraient sont alors devenus très attentifs. Il faut dire que l'Ukraine a toujours été très attachée à la culture classique. Il est difficile de vous dire quel sentiment m'habitait dans ces circonstances incroyables mais c'était émouvant de jouer pour ces gens qui militent depuis des mois…

Que leur avez-vous joué ?

Des chansons ukrainiennes populaires… Et du Rameau !


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 27 décembre 2013 et le 10 mars 2014

 

Mots-clés

Abel Decaux
Duo Ludmila Berlinskaia et Arthur Ancelle
Jean-Philippe Rameau
Musée d'Orsay
Natacha Kudritskaya

Index des mots-clés

Vidéo

Natacha Kudritskaya - Rameau

Imprimer cette page

Imprimer

Envoyer cette page à un(e) ami(e)

Envoyer

Tutti Ovation
Wozzeck mis en scène par Andreas Homoki - Tutti Ovation
Saul mis en scène par Barrie Kosky à Glyndebourne, Tutti Ovation
Adam's Passion d'Arvo Pärt mis en scène par Robert Wilson - Tutti Ovation
L'Elixir d'amour - Baden-Baden 2012 - Tutti Ovation
Les Maîtres chanteurs de Nuremberg - Salzbourg 2013 - Tutti Ovation

Se connecter

S'identifier

 

Mot de passe oublié ?

 

Vous n'êtes pas encore inscrit ?

Inscrivez-vous

Fermer

logoCe texte est la propriété de Tutti Magazine. Toute reproduction en tout ou partie est interdite quel que soit le support sans autorisation écrite de Tutti Magazine. Article L.122-4 du Code de la propriété intellectuelle.