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Interview de Mathieu Ganio, danseur Étoile du Ballet de l'Opéra national de Paris

Mathieu Ganio.  © Charles François
Le danseur Étoile Mathieu Ganio se prépare à aborder avec le théâtre une expression différente de la danse grâce à laquelle il a su imposer son art et sa personnalité au sein du Ballet de l'Opéra de Paris. Ce sera Le Rappel des oiseaux, adapté du Journal d'un fou de Gogol par Orianne Moretti, qui en signe également la mise en scène, présenté le 16 mai 2016 au Café de la danse.
Mathieu Ganio revient également sur le rôle de Roméo qu'il a récemment dansé sur la scène de l'Opéra Bastille, les rôles qu'il affectionne, et nous parle de ses envies…

 

Tutti-magazine : Après avoir dansé dans les "Variations Goldberg" de Jerome Robbins en février dernier, on vous a retrouvé dans le rôle de Roméo que vous aviez dansé pour la première fois en 2011. Comment se sont déroulées vos retrouvailles avec ce personnage ?

Mathieu Ganio : Lorsque j'étais enfant deux rôles me faisaient vraiment rêver, celui de Des Grieux dans L'Histoire de Manon et Roméo dans Roméo et Juliette. J'ai eu la chance de les danser tous les deux. Le Ballet de Noureev est très intense, tant au niveau de l'émotion que de la technique. Or, comme pour les choses un peu précieuses, j'aurais presque voulu mettre cette superbe expérience de 2011 en vitrine avec mes souvenirs. Reprendre ce ballet, c'était un peu comme retoucher à une dimension presque sacralisée au risque de l'abîmer, voire de la détruire. J'étais donc un peu inquiet et je me demandais même si j'avais encore le niveau pour ce rôle exigeant. Bien que je m'entende extrêmement bien avec Amandine Albisson qui devait être ma Juliette cette saison, j'avais encore en tête le souvenir de notre duo avec Laëtitia Pujol. La question qui se posait était alors de savoir si je pouvais parvenir à créer une autre histoire sans ternir le souvenir que je voulais préserver. Pour autant, je voulais aussi que, si reprise il y avait, l'histoire soit belle également. Or, au final, tout s'est bien présenté et enchaîné, et je suis aujourd'hui très heureux d'avoir dansé à nouveau Roméo. Je me retrouve d'ailleurs avec d'autres beaux souvenirs, et cette récente aventure ne disqualifie en rien la première. Le Roméo et Juliette de Noureev reste pour moi un très bon ballet à défendre.

 

Mathieu Ganio et Laura Hecquet dans <i>Les Variations Goldberg</i> de Jerome Robbins  © Benoîte Phanton/OnP

 

Mathieu Ganio dans <i>Roméo et Juliette</i>.  © Michel Lidvac

La difficulté technique inhérente au Roméo de Rudolf Noureev représente-t-elle pour vous un challenge ?

Ce ballet est extrêmement technique et, de fait, également très physique. En dehors de questions comme réussir ou rater les difficultés de la chorégraphie, aller chercher l'émotion, il y a aussi le problème de la résistance sur toute la durée des trois actes sans que l'énergie retombe. Sans cette énergie, impossible d'incarner Roméo ni techniquement ni dramatiquement. L'enjeu est à remettre sur la table à chaque fois que ce rôle se présente à nouveau. Roméo et Juliette n'est pas le seul ballet à présenter de telles difficultés, mais la période de répétitions est également assez contraignante. Ici, il n'est pas question de répéter son pas de deux et ses variations, puis de rentrer chez soi pour se reposer. Roméo interagit en permanence avec d'autres personnages, ce qui nécessite de travailler de nombreux passages et, par conséquent, de rester toute la journée à l'Opéra. Il faut se concentrer uniquement sur ce ballet.
Roméo ne danse pas constamment mais il est très souvent sur scène. Cela demande de conserver en permanence une certaine énergie. Il faut aussi pouvoir récupérer d'une représentation à l'autre. C'est-à-dire, se reposer, tout en conservant son tonus et sa technique. Sur scène, il faut retrouver une nouvelle fraîcheur pour ne pas servir aux spectateurs un personnage figé dans son comportement. Ce ballet demande une gestion très pointue de nombreux paramètres.

Roméo est-il le rôle le plus difficile de votre répertoire ?

Peut-être pas le plus difficile mais certainement un des plus durs. En revanche, la récompense artistique qui attend parallèlement le danseur est telle que, finalement, ce pari vaut la peine. Mais il est important d'avoir tous ses compteurs au vert car, danser Roméo avec des douleurs, par exemple, peut transformer le plaisir de danser en cauchemar. Par ailleurs, ce rôle est aussi à même de booster et de mettre en forme. Il représente aussi une formidable carte de visite.

Dans le futur, souhaiteriez-vous danser Roméo dans la version de MacMillan ?

De la version de MacMillan, je n'ai dansé que la Scène du balcon. Aussi, j'aurais du mal à répondre à cette question. Mais pourquoi pas ? Ceci dit, se pose aussi la question de la crédibilité. La génération de danseurs se renouvelle très vite et il me semble important de continuer à me sentir légitime dans ce que je propose… Il y a de nombreux autres ballets qu'un danseur peut aborder avec une certaine maturité. Pour autant Roméo est un rôle magnifique et il est difficile de se passer du plaisir qu'il apporte lorsqu'on l'interprète.

 

Mathieu Ganio dans <i>Roméo et Juliette</i> en 2016.  © Julien Benhamou/OnP

Vous êtes Étoile depuis 2004 et habitué aux rôles de soliste. Ce statut est souvent vu comme une promesse de liberté. Est-ce ainsi que vous le vivez ?

Plus que parler de liberté, je dirais que le statut d'Étoile permet d'ouvrir une porte qui débouche sur de nombreuses autres portes. Il comporte aussi pas mal de responsabilités par rapport à soi-même mais aussi vis-à-vis de l'attente du public. Par rapport aussi à d'autres danseurs de cette compagnie qui ont du talent - et il y en a beaucoup - mais ne sont pas adoubés. Il faut "tenir son rang" et pas seulement profiter des opportunités incroyables qui se présentent avec le titre d'Étoile. Jamais je n'aurais présagé des possibilités qui en découlent lorsque je dis "Je suis danseur Étoile", et cela dans de nombreux domaines autres que la danse. Ensuite, je tiens à m'en montrer digne.

À l'Opéra de Paris, on a vu en vous un danseur noble et romantique…

Il est vrai que les rôles romantiques me plaisent et que je m'y sens bien. J'avoue que ces rôles ne me demandent pas trop de réfléchir à une posture ou à une façon d'être. Sans vouloir paraître prétentieux, je crois que c'est un emploi qui me correspond. Mais en tant qu'artiste, mon envie est de me diversifier au maximum. Après avoir fait le tour d'un grand nombre de rôles du répertoire, j'éprouve l'envie d'aller plus loin, de repousser mes propres limites, de voir de quoi je suis capable et, finalement, de me découvrir moi-même. De fait, plus on me proposera de choses différentes et plus je serai heureux.

 

Mathieu Ganio interprète Kourbski dans <i>Ivan Le Terrible</i>.  © Icare/OnP

 

Dominique Khalfouni interprète Anastasia dans <i>Ivan Le Terrible</i> de Youri Grigorovitch.

En 2003, deux ans après votre engagement dans le Corps de ballet, Iouri Grigorovitch vous choisit pour incarner Kourbski dans "Ivan Le Terrible". Un rôle qui n'est pas celui d'un prince charmant…

Kourbski incarne néanmoins le contrepoint d'Ivan. Il est donc doté d'un côté solaire. Si on l'accuse de nombreux méfaits, il les commet plus ou moins malgré lui. Il n'est pas instigateur mais se retrouve pris entre une configuration qui l'utilise et son amour pour Anastasia qui va épouser le Tsar. Lorsque j'ai interprété ce rôle, je n'avais pas vu en Kourbski le personnage riche et complexe que je pourrais peut-être trouver aujourd'hui, mais plutôt un personnage assez lisse dans la lignée des princes. Si je devais reprendre ce rôle, sans doute je chercherais d'autres couleurs. Et même si je choisissais de ne pas trop dévier de l'axe dans lequel je l'avais abordé à mes débuts, j'espère que la maturité acquise me permettrait de l'incarner avec davantage de relief.

La rencontre avec Grigorovitch a-t-elle compté dans votre parcours ?

La rencontre avec le chorégraphe Grigorovitch était importante pour moi ne serait-ce que sur un plan historique car il a beaucoup compté dans la vie de ma mère*. C'est lui qui l'a révélée dans le rôle d'Anastasia. Être à mon tour distribué dans Ivan Le Terrible n'était pas anodin. Mais je n'ai pas eu la chance de beaucoup travailler avec Grigorovitch. Sur Ivan Le Terrible, j'étais remplaçant. À ce titre, je n'ai dansé Kourbski que pour une seule représentation. Je n'ai donc pas bénéficié, comme les danseurs distribués dans le ballet, ni de son enseignement ni de ses conseils. En revanche, Kourbski a été déterminant dans ma vie d'artiste car c'est le premier rôle qu'on m'a confié. Par conséquent, il a ouvert une fenêtre sur ce que je pouvais proposer. Ce rôle a été l'élément déclencheur à partir duquel les choses se sont enchaînées.
* Mathieu Ganio est le fils de la danseuse Étoile Dominique Khalfouni.

 


Mathieu Ganio danse le rôle de Des Grieux dans <i>L'Histoire de Manon</i>.  © Ann Ray/OnP

Vous avez évoqué le rôle de Des Grieux dans "L'Histoire de Manon"…

Des Grieux est un rôle que j'adore et qui m'a apporté des souvenirs incroyables. La musique de La Mort de Juliette de Prokofiev, et celle de La Mort de Manon de Massenet sont des thèmes qui m'ont toujours beaucoup ému et que j'écoute parfois même en boucle. Je retrouve ensuite cette émotion à chaque fois que je danse sur ces musiques. L'Histoire de Manon est aussi un ballet très long et difficile, mais la question technique est moins importante que pour danser Roméo dans la chorégraphie de Noureev. On peut s'en détacher plus facilement et profiter de moments très forts où il n'y a plus qu'à prendre du plaisir à incarner le personnage.

Vous répétez en ce moment "Le Rappel des oiseaux", une adaptation du "Journal d'un fou" de Gogol, qui sera présenté au Café de la Danse le 16 mai dans le cadre des Pianissimes. Comment ce projet théâtral et chorégraphique s'est-il présenté à vous ?

Orianne Moretti et Mathieu Ganio en répétition.  © Charles François

Orianne Moretti, qui signe l'adaptation et la mise en scène de ce spectacle, est une amie d'enfance. Nous étions tous les deux à l'École de Danse de Marseille. Orianne était dans un niveau un peu plus élevé que le mien mais nous nous appréciions déjà. Plus tard, chacun a suivi son chemin, elle se spécialisant dans l'enseignement, et moi montant à Paris pour étudier à l'Opéra. Nous nous sommes retrouvés à Paris, plusieurs années après et nous avons commencé à nous voir davantage à un moment où elle arrêtait l'enseignement pour se lancer dans le chant classique. Orianne venait voir mes spectacles et, de mon côté, j'assistais aux siens. Ensuite, nous avions plaisir à échanger tous les deux sur nos activités.
Au moment où j'ai souffert d'une hernie discale, j'avais 25 ans, et je me suis posé beaucoup de questions sur mon avenir, sur la façon d'envisager le futur et la carrière de danseur. Orianne m'a vraiment soutenu. J'avais aussi envie de profiter de cette période de convalescence forcée pour m'ouvrir à d'autres choses. C'était un moyen de me rassurer. Toute ma famille fait de la danse et ma propre vie est aussi dédiée à la danse. Dès que la danse pose un problème, j'ai l'impression de ne valoir plus rien… Tous ces sujets qui me préoccupaient faisaient partie de nos conversations. Sachant que la carrière d'un danseur passe vite, comment pourrais-je envisager de rebondir après ?
Cette période m'apparaissait opportune pour travailler ma voix qui me complexait beaucoup. Orianne m'incitait à apprendre à la poser. Nous avons parlé de pièces de théâtre, et elle m'a proposé de monter un jour un spectacle avec moi… Ce vœu est resté à l'état de souhait et revenait périodiquement dans la discussion sans toutefois prendre forme. Puis, un jour, Orianne m'a appelé : "Tu te rappelles, nous avions évoqué la possibilité de travailler ensemble ? J'aimerais te faire rencontrer des gens…". Après tout, pourquoi pas ? Je l'ai rejointe et là, j'ai rencontré le pianiste Kotaro Fukuma et son agent, ainsi qu'Olivier Bouley, Administrateur des Pianissimes. Ils m'ont présenté le projet dès cette première rencontre…

Quelle a été votre réaction ?

Ce rendez-vous avait lieu l'année dernière. J'étais satisfait de la façon dont les choses avançaient et j'étais épanoui… De la petite discussion entre Oriane et moi, je rentrais de plain-pied dans une phase très concrète alors que nous n'avions jamais travaillé quoi que ce soit ensemble. Je me suis donc retrouvé quelque peu estomaqué en voyant que tout s'accélérait. De mon côté, je n'avais jamais pris de cours de théâtre et nous étions en train de nous mettre d'accord sur une date de représentation pour l'année suivante ! Au départ, j'ai vraiment eu très peur. Du reste, j'ai toujours très peur. Je me dis aussi que c'est peut-être un signe du Destin. Par ailleurs, qui d'autre qu'Orianne serait à même de me proposer aujourd'hui un tel projet ?

Et vous vous êtes lancé dans l'inconnu…

Je suis rentré petit à petit dans ce projet. Orianne m'a remis le texte en septembre, je l'ai appris à mon rythme et, depuis la semaine dernière, nous nous voyons de façon plus régulière. J'ai rencontré Kotaro Fukuma, et je suis allé l'écouter jouer en concert. Le texte se met en place et, parallèlement j'avance avec Bruno Bouché sur les parties qu'il chorégraphie. Dans quatre jours, nous aurons notre première répétition importante. Les choses avancent au mieux. Ce n'est pas évident car j'ai un cahier des charges à l'Opéra pour lequel je me dois d'être disponible. Parfois, je pense avoir du temps, et ce temps est écourté par des impératifs que je ne contrôle pas. Ou alors, je suis fatigué et donc moins disponible. Je fais de mon mieux.

L'Opéra de Paris vous laisse-t-il libre de développer un tel projet ?

J'ai cette liberté dès lors que cela ne change en rien mon rapport à l'Opéra. Par contrat, l'Opéra reste prioritaire et je me dois d'être toujours présent lorsqu'on a besoin de moi. C'est la raison pour laquelle nous avons choisi le 16 mai pour présenter le spectacle au Café de la Danse : c'est le jour de la Pentecôte et je suis sûr qu'on ne m'appellera pas pour remplacer un danseur blessé.

 

Mathieu Ganio (interprète), Bruno Bouché (chorégraphe) et Orianne Moretti (dramaturge et metteur en scène) pendant une répétition du <i> Rappel des oiseaux</i>.  © Charles François

Comment Orianne Moretti vous fait-elle travailler ?

Depuis septembre, nous avons fait pas mal de lectures ensemble en travaillant les intentions. Au départ, je n'avais pas conscience que la façon de prononcer une phrase pouvait parfois induire un sens différent. Au fil de séances, j'ai donc essayé de trouver une expression qui correspondait à sa vision. Nous avons aussi travaillé sur la prononciation et, bien sûr, sur la direction artistique dans laquelle nous avancions. Au fur et à mesure que j'apprenais le texte par cœur par petits bouts, je lui récitais et elle me corrigeait…
Puis, Orianne a été très investie par la création de l'opéra Amok qu'elle montait à Reims. De mon côté, j'étais vraiment absorbé par Roméo à l'Opéra Bastille et Other Dances au Palais Garnier. De ce fait, il y a eu une grosse interruption dans notre préparation à deux. Je révisais tout de même mon texte régulièrement, car il était important de le garder en mémoire sans pour autant le rabâcher afin d'éviter l'overdose.
Après cette période très chargée pour nous deux, Orianne a fait des coupes afin que le spectacle ne dure pas plus d'une heure et pour que les parties musicales et chorégraphiques soient bien réparties par rapport au texte. Depuis quelques jours, tout commence à se mettre vraiment en place.

Est-ce facile d'aborder l'expression par la voix alors que pendant des années vous avez dû rester muet ?

Bruno Bouché, Mathieu Ganio et Orianne Moretti pendant une répétition.  © Charles FrançoisDe fait, parler est à l'opposé de la danse par laquelle je me suis toujours exprimé. De plus, comme je vous l'ai dit, je supporte mal ma voix. Je crois avoir pris conscience de cela lorsque Marlène Ionesco a réalisé son documentaire sur ma mère et moi, Comme un rêve. Tout en aimant beaucoup le regard que Marlène a porté sur nous, j'avais beaucoup de mal à entendre le son de ma voix. J'ai donc eu besoin d'être rassuré sur le fait qu'un travail sur le timbre était possible, et j'essaye maintenant de timbrer le plus possible ma voix. Reste une grande inconnue concernant le jour J : comment vais-je réagir ? Je ne vous cache pas que j'aurais préféré avoir deux ou trois petites répliques à placer en début de spectacle et y avancer ensuite crescendo. Là, pas d'autre alternative que de me supporter toute la soirée. L'enjeu est de taille !

Pour vous, danseur, comment se manifeste le stress ?

Je dirais qu'il y a plusieurs niveaux de stress. La première cause de tension est que, justement, on ne peut connaître son niveau de stress à l'avance. Dès lors on ne sait pas comment on va réagir et comment le corps va réagir en retour à la tension du moment. Certains stress apportent juste un peu d'adrénaline et de concentration. Ils sont très gérables. D'autres peuvent anéantir, donner des jambes qui tremblent et faire qu'on ne reconnaît plus son corps. On a alors l'impression d'avoir des sensations erronées, le contrôle nous échappe et la situation, outre qu'elle n'est aucunement agréable, peu devenir gênante et même handicapante. Ceci dit, l'habitude et la pratique de mon métier font que, au-delà de cet aspect désagréable, je connais et je peux faire avec.
En revanche, en matière de théâtre, je n'ai pas d'expérience et je ne sais en quoi les effets du stress peuvent agir sur ma voix et sur ma mémoire. Dans la danse, même si je suis préoccupé ou stressé, la mémoire corporelle entre en action et fait que mon corps bouge quasiment tout seul. Avec l'habitude et la répétition des gestes, je peux même aller à penser autre chose que ce que le corps exécute. Mon inquiétude, par rapport à l'expression vocale, est d'utiliser un mot à la place d'un autre, de faire un lapsus, d'oublier. Je ne sais pas plus quels sont les trucs que les acteurs utilisent pour se sortir d'un faux pas.

Aurez-vous des répétitions en public pour vous roder ?

Non, je dois jouer sans répétition générale. Je suis d'ailleurs en train de voir avec Orianne s'il est possible de faire une présentation devant des amis afin de voir comment ça se passe. Je rentrerai d'une tournée à Brest avec l'Opéra le 14 mai, le 15, nous aurons une petite salle pour répéter, et nous pourrons utiliser la salle du Café de la Danse le jour du spectacle…

 

Bruno Bouché et Mathieu Ganio répètent <i>Le Rappel des oiseaux</i>.  © Charles François

Comment s'intègre la chorégraphie de Bruno Bouché dans le spectacle ?

Toute la musique du spectacle est jouée au piano par Kotaro Fukuma. Au tout début, il y a un premier solo sur la Passacaille de Bach, puis le texte commence. Il est ensuite entrecoupé de musique seule, et parfois de musique accompagnée de chorégraphie. Toutefois, il ne s'agit pas d'une chorégraphie classique et je ne porte pas de chaussons. C'est davantage une fenêtre ouverte sur un autre langage que celui que je pratique à l'Opéra. Le propos est plutôt d'intégrer la danse à la mise en scène et d'exprimer des situations. Pour autant, je pense que la corporalité apporte une dimension supplémentaire. Je n'ai pas de velléité à être comédien ni à prouver quoi que ce soit en ce sens. Mon envie est d'expérimenter quelque chose et, pourquoi pas, d'ajouter une corde à mes moyens d'expression.

Cette expérience représente beaucoup de travail pour une seule représentation…

Sans doute, mais si je me suis lancé dans ce projet c'est également pour une autre raison. Plusieurs fois dans ma carrière, j'ai dû refuser des projets dans des lieux incroyables mais trop compliqués pour accueillir la danse. La musique peut exister dans une acoustique pas trop mauvaise, et on peut faire du théâtre relativement facilement. Mais sans coulisses, sans un sol correct et bien d'autres conditions qui doivent être réunies, il n'est pas possible de danser. De fait, j'ai souvent dû renoncer à participer à des festivals et à m'exprimer dans des lieux magnifiques dans la mesure où les styles de danse que je pratiquais ne s'y prêtaient pas. Or le principe du spectacle proposé par Orianne me semble être une belle opportunité d'essayer un concept entre-deux. S'il y a aussi du mouvement dans Le Rappel des oiseaux, il ne nécessite pas tout ce que la danse pure et dure exige.

On vous retrouvera fin mai dans "Giselle" où vous reprendrez le rôle d'Albrecht…

Je commence à répéter dès la semaine prochaine. Cette reprise de Giselle, la tournée à Brest et la préparation du Rappel des oiseaux qui se présentent parallèlement me font réaliser combien il est difficile de se consacrer à des projets forts en même temps, car les énergies en jeu sont différentes. Pour le moment, tout va bien, mai il sera intéressant de voir comment je parviendrai à gérer tout cela quand la cadence va s'accélérer. Ceci étant, lorsque je travaille en même temps deux ballets très différents, la situation est assez similaire. Par exemple, si les styles sont différents, les muscles sollicités ne sont pas les mêmes. Certaines pièces peuvent demander beaucoup de dextérité pour la petite batterie, quand d'autres sont bien plus ancrées dans le sol et demandent un travail de cuisses bien plus important. De la même façon, une chorégraphie peut être très longiligne et un autre ballet bien plus physique, avec de nombreux portés. Dans ce cas, le corps se retrouve un peu comme parasité entre les styles. Mais le plus difficile est lorsque j'interprète des personnages qui s'inscrivent dans une dramaturgie complexe. Je pense en particulier à ces rôles qui me suivent après la répétition quand je rentre chez moi. J'ai besoin d'y penser, de m'enrichir par d'autres choses pour étoffer mon approche. Or il m'arrive parfois de devoir travailler parallèlement sur un autre ballet qui nécessite un travail personnel tout aussi fort. La gestion personnelle, indépendamment du temps passé en répétition, peut être parfois délicate.

Après "Giselle", avez-vous idée de ce que vous danserez ?

Juste avant la fin de la saison, je danserai dans un mouvement du Brahms-Schönberg Quartet de Balanchine qui entre au répertoire du Ballet de l'Opéra de Paris. Puis plusieurs galas m'attendent cet été, dont une série de dates à travers le Japon.

 

Mathieu Ganio pendant une répétition du <i> Rappel des oiseaux</i> adapté du <i>Journal d'un fou</i> de Gogol par Orianne Moretti..  © Charles François

Dans l'éventail des rôles que vous avez dansés, y en a-t-il certains que vous souhaitez reprendre ?

J'aime toujours reprendre des rôles que j'ai déjà dansés par le passé. Albrecht dans Giselle fait partie de ceux que j'apprécie beaucoup de danser à nouveau. J'ai souvent dansé ce personnage durant une période et j'en avais un peu assez car j'avais l'impression de ne plus y être naturel et de servir mon approche de façon un peu systématique. D'autant qu'il y a beaucoup de pantomime dans Giselle ! Il me fallait donc retrouver un certain plaisir à jouer ce rôle. Du temps a passé et cette distance fait que j'ai maintenant hâte d'y revenir. Je suis même impatient de voir quelles vont être mes réactions et ce que je vais pouvoir proposer de légèrement différent afin de retrouver le plaisir de raconter l'histoire de Giselle que je persiste à trouver très belle.
Un autre rôle que j'aimerais reprendre c'est Onéguine, que j'ai dansé une fois. Lors des reprises à l'Opéra, je n'étais pas au rendez-vous. J'ai abordé ce personnage en 2011 d'une certaine façon, et je souhaiterais aujourd'hui construire une autre approche. Dans le cas d'Onéguine, c'est avec un objectif précis que je voudrais reprendre ce rôle mais, d'une façon générale, l'envie est chez moi plus globale. Par ailleurs, ne pas avoir d'idée précise permet d'être surpris. En revanche, sur le plan artistique, il est indispensable d'être convaincu par ce qu'on fait pour être crédible face au public. C'est donc généralement avec une vision en tête que je commence à reprendre un rôle. Puis, au contact du travail, je réévalue mon approche, ce qui peut m'amener à mettre en valeur tel ou tel autre aspect que j'avais laissé dans l'ombre durant la précédente série de représentations. Dans ce cas, les idées et les prises de conscience ne sont pas préméditées. Elles interviennent de façon naturelle dans le cours du travail de préparation.

Vous avez 32 ans et entrez sans doute dans la période la plus intéressante d'une vie de danseur. Quelles sont vos envies ?

J'aimerais pouvoir rencontrer des chorégraphes. Soit de nouvelles personnalités, soit travailler avec des créateurs que je connais déjà mais dans un échange plus conséquent. Quel plaisir ce doit être pour un artiste de s'impliquer dans un rôle créé sur lui ! Aujourd'hui, on chorégraphie de nombreux ballets abstraits, et je suis le premier à prendre un immense plaisir à les danser. Mais j'aimerais pouvoir créer un grand ballet narratif où je tiendrais un rôle suffisamment important pour m'y investir totalement et le marquer de mon empreinte. Si un chorégraphe me faisait ce cadeau, ce serait merveilleux. J'imagine naturellement cette collaboration dans un cadre où ma personnalité parlerait à un créateur et non dans un contexte où je pourrais être imposé, même si je peux correspondre physiquement et techniquement à l'exigence du ballet à danser. Je souhaiterais vraiment construire un rôle sur la base d'un échange qui soit guidé par une véritable inspiration…

 


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 14 avril 2016

 

Mots-clés

Ballet de l'Opéra national de Paris
Bruno Bouché
Dominique Khalfouni
Kotaro Fukuma
L'Histoire de Manon
Manon
Mathieu Ganio
Opéra national de Paris
Orianne Moretti
Roméo et Juliette
Rudolf Noureev
Yuri Grigorovich

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