Interviews

Interview de Mathias Heymann, danseur Étoile

Sur scène, le danseur Étoile Mathias Heymann, outre sa technique spectaculaire et sa profonde générosité, impose sa présence par une musicalité très spéciale qui fait de lui un interprète unique. Rarement la musique aura trouvé une sensibilité apte à l'incarner d'une aussi belle façon. Récemment à l'affiche du ballet Don Quichotte avec deux partenaires différentes, nous le rencontrons lors de ses quelques jours de pause avant de reprendre le rôle de Basilio, un des plus éprouvants ballets de Noureev…

 

Mathias Heymann interprète Solor dans <i>La Bayadère</i>.  © Little Shao/OnP

Tutti-magazine : Après 3 représentations et une Générale de "Don Quichotte" où vous interprétez Basilio aux côtés de Ludmila Pagliero, vous marquez une pause avant de reprendre ce ballet pour 2 représentations à partir du 30 décembre. Dans quel état d'esprit êtes-vous ?

Mathias Heymann : Globalement, je ressens la satisfaction d'avoir été en mesure d'accomplir ces trois premières représentations. En septembre dernier, j'ai souffert d'une déchirure musculaire qui m'a à nouveau éloigné de la scène pendant quelques mois. Don Quichotte était le ballet de la reprise et je m'y suis préparé par tout un travail physique et psychologique accompagné de hauts et de bas. Aujourd'hui, le fait d'avoir réussi représente en quelque sorte un pari remporté.
Un autre aspect de cette satisfaction tient à ma collaboration avec Ludmila Pagliero. Je n'avais pas énormément dansé avec elle mais l'alchimie a été au rendez-vous, et nous avons éprouvé beaucoup de plaisir, tant pendant le travail de préparation que sur scène. Cependant, me retrouver aujourd'hui en pause alors que je suis sur une lancée n'est pas nécessairement évident, car la succession des représentations installe une confiance. S'arrêter dans cet élan provoque un petit contrecoup. Alors je tente de lutter contre cette phase en m'accrochant au plaisir et à la satisfaction d'avoir déjà pu en arriver là.

Mathias Heymann interprète Basilio dans <i>Don Quichotte</i> en 2017.  © Svetlana Loboff/OnP

Le rôle de Basilio est souvent présenté comme un des plus difficiles du répertoire classique sur le plan de l'endurance. Adhérez-vous à ce point de vue ?

J'ai dansé l'ensemble des ballets de Noureev, à l'exception de Cendrillon. Don Quichotte est le premier ballet que j'ai abordé en tant que rôle principal aux côtés d'Aurélie Dupont, et c'est la troisième fois que je le reprends cette Saison. Or, pour avoir fait le tour du répertoire légué par Noureev, je trouve aussi que ce ballet est un des plus compliqués car il est non seulement long, mais la fin demande à rester au maximum de ses possibilités. Au début du ballet, il faut également dégager une forte présence et installer une ambiance et une humeur qui permettent de donner vie à Kitri et Basilio. Il est important de réussir ce départ car il conditionne en quelque sorte ce que sera le spectacle. Pour toutes ces raisons, je confirme que Don Quichotte est un des ballets les plus durs.

Le dernier Acte est très attendu par le public pour son célèbre pas de deux. Si vous parvenez à garder de l'énergie pour ce morceau de bravoure, qu'en est-il de votre corps ?

Le travail de préparation réalisé en studio est primordial. Toutes ces répétitions durant le mois qui précède les représentations servent aux danseurs à construire cette endurance. Nos créneaux de répétitions durent de 1h30 à 2h, ce qui exige déjà un grand investissement au niveau du corps et de la concentration, d'autant que nous condensons les difficultés. Au bout d'une dizaine de jours, nos séances de travail réunissent toutes les parties que nous aurons à danser tout au long du ballet. En 90' il est très possible de mettre bout à bout toutes les interventions qui nous attendent pour un ballet de deux heures ou un peu plus. Ces répétitions, un peu comme du cardio-training, permettent d'acquérir une habitude de l'effort. Dès lors, même si le don de soi et l'énergie en scène sont supérieurs à ce que l'on donne en studio, nous savons que nous pouvons compter sur ce bagage physique acquis pendant le mois de préparation. De plus, après avoir tout enchaîné en répétition, il est possible de profiter au maximum des temps de pause lors d'une représentation lorsque nous ne sommes pas sur scène… Dans un ballet comme Don Quichotte, la difficulté est de rester concentré jusqu'au bout et de veiller à ce que l'énergie mentale nous accompagne jusqu'au terme. Pour le Pas de deux du dernier Acte, je veille à ne pas me laisser entraîner par une possible fatigue ou une éventuelle distraction. Cela vous paraîtra peut-être bizarre, mais un danseur en coulisse peut parfois adopter un comportement autiste afin de s'isoler et demeurer à la fois dans la bonne énergie et dans une concentration optimale.

 

Mathias Heymann et Ludmila Pagliero dans <i>Don Quichotte</i> de Rudolf Noureef en 2017.  © Svetlana Loboff/OnP

Comment s'est déroulé votre mois de préparation en vue des représentations de "Don Quichotte" ?

Pour cette reprise, nous avons travaillé avec Clotilde Vayer, et nous avons eu aussi la chance d'avoir Aurélie Dupont qui nous a aidés au tout début des répétitions. Elle s'inquiétait un petit peu car le ballet était pour moi une reprise après un arrêt de plusieurs mois, mais tant Clotilde qu'Aurélie se sont montrées bienveillantes et rassurantes en sachant nous encadrer pendant toute la durée des répétitions afin que nous puissions nous sentir le plus à l'aise possible. Plus on se sent libre dans sa tête plus il s'opère un relâchement dans le corps. Si je me base sur les douleurs musculaires dont j'ai souffert, je peux vraiment attester qu'aborder les choses par la force accentue les problèmes et provoque crampes et contractures. Ce Don Quichotte est ma troisième reprise et je me souvenais encore parfaitement du travail accompli avec Florence Clerc trois ans auparavant. J'apprécie énormément le travail de coach de Florence avec laquelle j'ai abordé de nombreux ballets de Noureev. Je crois qu'elle m'a inculqué une sorte de savoir-faire que j'essaye de retrouver à chaque prise de rôle ou reprise… Dès lors, les dernières répétitions, bien plus que techniques, portaient plutôt sur la recherche des personnages. Au fur et à mesure des semaines, après quelques phases difficiles, la confiance est progressivement revenue. Toutefois, il m'est arrivé d'aller trop loin dans un mouvement et de devoir m'arrêter à nouveau quelques jours en raison d'un problème persistant à l'adducteur. S'éloigner ainsi est difficile car on ne peut s'empêcher de penser qu'on perd du temps. Pourtant, une telle prise de recul obligée permet aussi d'avancer différemment… Je reviens sur la présence de Clotilde Vayer à nos côtés car sa bienveillance a compté pour beaucoup. Clotilde a très bien connu Noureev, elle connaît Don Quichotte sur le bout des doigts, et elle a su nous transmettre avec beaucoup de générosité tous ces petits moments où il est possible d'économiser l'énergie, et ceux où il est possible d'avoir plus d'impact sur le public.

 

Mathias Heymann dans <i>Afternoon of a Faune</i> de Jerome Robbins.  © Agathe Poupeney/OnP

Après cette nouvelle reprise de "Don Quichotte", avez-vous déjà réfléchi à ce que vous pourriez tenter lors d'une possible prochaine reprise ?

Pas nécessairement car je me situe actuellement dans la concentration et l'important recentrage sur moi-même dont j'ai dû faire preuve. Par ailleurs, une fois que les représentations sont passées, il n'est pas possible de revenir dessus et on ne sait pas non plus lorsque le ballet sera repris… En revanche, à chaque fois que je reprends le rôle de Basilio, je réalise que je ne l'avais pas abordé de la même façon auparavant. Cela vaut au niveau technique, mais aussi à propos du rapport avec ma partenaire. Lorsque j'ai dansé mon premier Basilio, c'était ma première expérience en tant que soliste, et je n'éprouvais pas forcément cette confiance en mon couple de scène. Avec l'expérience, c'est un aspect qui a évolué, et je trouve aujourd'hui que la qualité du rapport qui prend place entre partenaires est extrêmement libératrice. Avec une vision plus nette du couple, on ne se pose plus de questions sur la façon dont les choses vont se présenter, ce qui a pour effet d'aider à préserver l'énergie pour les parties solistes. C'est d'ailleurs peut-être au niveau du contrôle que je peux avoir quelques pistes d'évolution à la fin d'une série de représentations : par exemple, être moins dans l'énergie à tel ou tel passage, plus sur la réserve, afin de pouvoir donner davantage à un autre moment attendu par le public…

Les 30 décembre et 3 janvier prochains, vous devez danser avec une autre Kitri, Myriam Ould-Braham. Ce changement de partenaire remet-il en question beaucoup de choses dans votre approche de danseur ?

Myriam Ould-Braham est la partenaire avec laquelle je danse le plus. Le couple que nous formons depuis ces dernières années fonctionne très bien et je dois dire que le répertoire classique-romantique que nous dansons ensemble est assez sécurisant pour l'un comme pour l'autre. Mais Don Quichotte est un ballet très différent pour nous. Ludmila a déjà dansé Kitri de son côté avec Karl Paquette, et je pense que nous allons donner ensemble quelque chose de différent, comparé au couple que je forme avec Ludmila Pagliero. Toutefois, il est indéniable que la base est vraiment déjà là. Cette semaine est consacrée à la mise en place de ces ajustements. Nous travaillons de petits détails et discutons beaucoup afin de comprendre ce que l'autre désire exprimer. Pour mener à bien ces petits réglages, nous répétons avec Fabrice Bourgeois, le coach avec lequel Myriam a travaillé Kitri, et je suis certain qu'il va m'apporter d'autres choses par son regard différent sur le rôle. Par ailleurs, le temps dont nous disposons sera suffisant. Au final, cette pause dans ma série de représentations sera peut-être salutaire car je me situe toujours dans la curiosité et la recherche pour améliorer certaines choses…

 

Myriam Ould-Braham et Mathias Heymann dans le ballet de Jerome Robbins <i>Afternoon of a Faune</i>.  © Agathe Poupeney/OnP

Vous avez une façon très personnelle de danser en incarnant la musique et non en vous servant de la musique comme support des pas comme d'autres le font. Cela rend-il difficile d'accorder votre musicalité à celle d'autres danseurs ?

C'est une question délicate car chaque danseur a une musicalité qui lui est propre. J'ai toujours été profondément attaché à la musique, j'aime écouter la musique et j'aime chanter. C'est une dimension très importante de ma vie qui peut parfois m'amener à être un peu psychorigide, dans le sens où il peut m'arriver de chercher à imposer ma perception musicale. Mais, là aussi, il est nécessaire de viser l'harmonie… Si je pense à Myriam, elle aussi a sa propre musicalité et c'est sans doute sur ce point que nous avons le plus de travail à accomplir en nous mettons à l'écoute l'un de l'autre. Danser en couple conduit nécessairement à des ajustements, et je m'adapte en m'efforçant de rester le plus ouvert possible…
Je dis souvent aux pianistes qui nous accompagnent en studio de ne pas me suivre car je n'aime pas avoir le sentiment de danser sur la musique. À l'inverse, lorsque le pianiste propose quelque chose, mon cerveau et mon corps réagissent en produisant des nuances et des contrastes de rythmes qui ne sont pas forcément volontaires mais qui peuvent être intéressants dans le cadre d'une session de travail. Ensuite, sur scène, le direct fait que chaque soir est différent et qu'il faut rester vigilant, même si l'on a abordé en amont un problème de tempo ou de départ de variation avec le chef d'orchestre.

Avez-vous rencontré des difficultés à vous adapter à la musicalité très spécifique des chorégraphies de Rudolf Noureev ?

Je suis entré assez spontanément dans la musicalité des ballets de Noureev. Il fait partie de ces danseurs que j'admire énormément. J'ai en quelque sorte grandi avec ses vidéos et, aujourd'hui, je comprends que ce qui m'interpellait principalement dans sa façon de danser était sa musicalité et la manière dont il jaillissait sur une note. Je n'ai donc généralement pas de difficultés à la comprendre. Cependant, sur certains ballets, comme Roméo et Juliette que j'ai abordé récemment, me fondre dans son sens de la musique a représenté une épreuve, même si j'ai réussi à la négocier et à être satisfait au final. Je comprends que des artistes invités à l'Opéra de Paris pour danser ce répertoire puissent être un peu surpris par ce qui se dit souvent des chorégraphies de Noureev, à savoir "à chaque note, un pas !". Mais il ne faut pas perdre de vue qu'à chaque pas correspond une intention en rapport avec la musique. Là encore, il s'agit de savoir s'adapter.

 

Répétition du ballet <i>En Sol</i> de Jerome Robbins avec Mathias Heymann. © Laurent Philippe/OnP

Quelle est la nature de votre lien à la musique ?

Mon Papa est assez fan de chanson française et de musique classique symphonique, et c'est ce que j’entendais lorsque j'étais plus jeune. J'aime les chanteurs à textes, comme Jacques Brel ou Georges Brassens, mais pas seulement car j'ai évolué. Je tiens aussi de ma mère une influence musicale orientale très instrumentale. J'ai pratiqué un peu le piano et j'aurais aimé aborder la guitare et la batterie, mais c'est en réalité toujours la curiosité qui l'emporte. Je me laisse un petit peu surprendre par des genres, y compris parfois par des musiques qui ne sont pas celles que j'aime, comme le métal. Je parviens toujours à y trouver un intérêt et un plaisir personnels. Metallica, par exemple a adopté une orientation symphonique que je trouve vraiment superbe. Mes goûts musicaux sont assez éclectiques, et le chant fait partie intégrante de chacune de mes journées. Je chante beaucoup, sans doute plus que je ne parle car je garde souvent les choses pour moi. Le chant me permet de les évacuer, ce qui agit aussi de façon mécanique par la libération du diaphragme. Toujours est-il que chanter me fait du bien.

Vous portez actuellement la barbe. Ce changement de look est-il lié à votre caractérisation du personnage de Basilio ?

Ma barbe a effectivement créé un peu la surprise car ce n'était absolument pas prémédité. J'ai laissé pousser cette barbe pendant la période de répétitions, essentiellement par curiosité. Puis est venue une répétition sur scène en costumes, avant la générale ouverte au public, à laquelle Aurélie assistait. Les danseurs n'étaient pas maquillés et je m'étais autorisé à ne pas me raser. Aurélie a estimé que cette barbe m'allait bien et même, qu'elle libérait quelque chose par rapport à mon jeu de scène. Elle m'a donc incité à la garder. De mon côté, je l'aurais certainement rasée car ce que j'ai pu voir par le passé sur certains collègues ne m'a pas convaincu. J'avais donc du mal à me projeter avec une barbe. Pour le rôle de Basilio, après tout, pourquoi pas ?

 

Mathias Heymann interprète Lenski dans le ballet de John Cranko <i>Onéguine</i>.  © Sébastien Mathé/OnP

Cette saison, vous devez reprendre "Onéguine" de John Cranko, un ballet dans lequel vous avez été nommé Étoile le 16 avril 2009. Voyez-vous un sens particulier à ce nouveau rendez-vous avec Lenski ?

Bien entendu. Hier, j'ai essayé mon costume et cela m'a fait une drôle d'impression d'enfiler celui dans lequel j'ai été nommé Étoile. On va procéder à quelques ajustements, mais il s'agit toujours du costume dans lequel j'ai déjà transpiré. Alors oui, j'ai un attachement particulier à ce ballet, et en particulier au rôle de Lenski. J'ai aujourd'hui 30 ans et j'en avais 21 lorsque j'ai été nommé. La question s'est donc posée pour Aurélie et pour moi de laisser Lenski pour aborder Onéguine. Je conçois aussi un intérêt pour ce rôle mais c'est trop tôt. Dans mon âme et dans mon cœur, je demeure encore un Lenski. Ce personnage offre une grande palette de possibilités que j'ai encore envie de creuser pour en exprimer de nouvelles facettes.

"Onéguine" et "Don Quichotte" sont des ballets à thème. Appréhendez-vous différemment un ballet plus abstrait, comme la "Troisième Symphonie" de Mahler par John Neumeier que vous avez dansé en 2009 et en 2013 ?

Mon approche est différente. Dans des ballets comme Don Quichotte et Onéguine, je me prépare à gérer le mieux possible les moments de difficultés tout en me raccrochant à l'aspect psychologique du personnage que j'interprète. Dans l'Acte I de Don Quichotte, Basilio bouge énormément, ça saute, on transpire et la fatigue arrive très vite. Mais quand je me concentre sur l'humeur de mon personnage et sur son rapport taquin face à Kitri, la fatigue passe très vite au second plan. Le personnage offre clairement une béquille dont je me sers.
Dans un ballet plus abstrait comme Thème et Variations de Balanchine, ou même La Troisième Symphonie de Mahler où j'ai adoré danser la scène de la Guerre, l'appui et le soutien sont générés par la musique et par ce que le chorégraphe ressent de cette musique. La Troisième Symphonie est un ballet abstrait mais la force de la musique est telle qu'elle me donne une direction dans laquelle je vais me diriger. La musique a ce pouvoir de toucher l'imaginaire, quand bien même le ballet n'a pas de thème à proprement parler. Mais, là encore, chaque danseur réagira différemment. Lorsque le ballet est abstrait, plutôt que du rôle, la satisfaction que je ressens vient peut-être davantage de l'aspect physique et du mouvement, ce qui est aussi gratifiant.

 

Mathias Heymann dans <i>L'Anatomie de la sensation</i> de Wayne McGregor.  © Anne Deniau/OnP

Dans la courte vidéo présentée avec votre profil sur le site Internet de l'Opéra de Paris*, vous dites que la scène est le seul lieu où le lâcher-prise permet d'atteindre une semi-folie. Est-il facile de quitter cet état après un spectacle ?

Clairement non car le corps est poussé à l'extrême. Au même titre qu'un marathonien, la production d'endorphines fait que 2 heures après une représentation on se sent encore porté par un état très spécial. Rien que pour cette raison, il est très dur de sortir d'un rôle… Lorsque j'ai commencé à danser Giselle, j'avais tendance à demeurer ensuite dans un état légèrement dépressif. Je puisais sans doute dans des souvenirs très chers et personnels pas forcément très gais. Ensuite, je me reconnais bien dans ce genre de plongée dans mes propres profondeurs et dans l'état psychologique qui suit forcément… Pour autant, je pense que, les années passant, j'ai de moins en moins de difficultés à sortir d'un rôle comme celui d'Albrecht. J'étais, et je reste, un danseur très spontané, mais je crois danser plus en conscience de ce que je dois faire et être devenu plus réfléchi. Cela doit aussi m'aider à retrouver plus rapidement un équilibre.
* Voir la courte vidéo de présentation de Mathias Heymann à la fin de cet article. © OnP

À 30 ans, en pleine possession de votre expression, comment envisagez-vous votre avenir de danseur ?

Cette question s'est posée relativement tôt en raison de la blessure que je me suis faite. J'hésite à revenir encore sur cet épisode mais je me suis tout de même arrêté quasiment 2 ans pour une fracture de fatigue qui a donné lieu à une opération. J'ai heureusement été soutenu par un Principal du Royal Ballet qui avait souffert du même problème que moi et qui m'a beaucoup soutenu et accompagné…
Un tel éloignement de la scène paraît long car, en dehors des rendez-vous médicaux et la rééducation, j'ai traversé de longs moments d'attente où il ne se passait pas grand-chose. Mon sentiment était d'être devenu inutile car je me pensais utile à la danse et la danse m'était utile. J'étais un peu perdu. Puis, l'instinct de survie s'est manifesté et j'ai commencé à me projeter dans le futur. Aujourd'hui, rien n'est encore clairement défini dans ma tête, mais je pense que je resterai dans cet univers artistique. Je reçois tant dans mon parcours que je trouverais dommage de ne pas transmettre à mon tour. Je n'ai pas la prétention d'être bon en matière de transmission des connaissances, mais l'idée d'essayer me tente, que ce soit par la pédagogie ou par la transmission de rôles. De même, sur le plan psychologique, je pense qu'on a pas mal évolué mais qu'il reste encore beaucoup à faire sur le rapport humain au danseur… Un autre univers m'attire énormément, celui des plantes. Je suis très attaché à la terre et j'aime jardiner. Le jardinage a participé à me sauver lorsque j'étais arrêté. Je m'intéresse à la botanique et même, j'ai eu envie à un moment d'être fleuriste. Comme ma mère, je suis un rêveur. Ensemble nous imaginons parfois un mas dans le Sud, avec un centre de danse et, derrière, une pépinière ! Ou pourquoi pas un centre de convalescence pour les danseurs qui viendraient alors reprendre la danse de façon ciblée et attentive après une grave blessure, et cela au son des cigales ?

 

Mathias Heymann et Ludmila Pagliero dans <i>Other Dances</i> de Jerome Robbins.  © Sébastien Mathé/OnP

Vous êtes donc animé par l'envie de partager ce que vous avez vous-même traversé et dépassé…

Mathias Heymann dans <i>L'Oiseau de feu</i> de Maurice Béjart.  © Agathe Poupeney/OnPAbsolument, et c'est ce que je tente de faire déjà parfois. Mais je suis quelqu'un d'assez concentré. Lorsque je prends un cours de danse je ne suis pas celui qui rigole. J'ai mon corps et sa problématique à gérer et j'estime avoir encore à apprendre. Or pour apprendre, je dois rester concentré. Tout cela pour dire que je ne saute pas sur les gens pour les conseiller mais, lorsque je me trouve en salle de gym et que je croise des danseurs qui sont arrêtés où qui reprennent la danse après un problème, j'essaye de communiquer. Encore aujourd'hui, mon corps se manifeste si je lui en demande trop ou si je le pousse dans une mauvaise voie. J'ai appris à le comprendre et c'est aussi cela que je tente d'inculquer à la jeune génération de danseurs. Les accidents de parcours ne sont pas anodins et lorsqu'on reprend le chemin du studio après une blessure, il faut essayer de retrouver ses acquis, mais différemment. Lorsqu'on distend un ligament ou, comme moi, lorsqu'on a du métal dans le corps, ce corps n'est plus le même et il faut l'accepter et, surtout, le respecter tout en faisant preuve de patience.

Si une fée se penchait sur votre carrière avec la possibilité d'exaucer vos souhaits, que lui demanderiez-vous ?

Je lui demanderais l'opportunité de travailler dans un studio avec Rudolf Noureev. C'est une situation que j'aurais adoré vivre. Noureev appartient à une époque qui me fascine énormément. Je pense à Manuel Legris, Isabelle Guérin ou Laurent Hilaire qui ont grandi avec lui et reviennent de temps en temps pour nous entourer et nous nourrir de leur talent. Quant au répertoire, si j'avais le droit à un second souhait, je parlerais de Maurice Béjart et Roland Petit, car j'ai toujours ce désir de travailler avec les chorégraphes. J'appartiens à une génération qui est arrivée un peu tard par rapport à la richesse de toute cette époque. Nous avons bien sûr la chance de travailler avec des gens à la fois très compétents et très généreux qui nous transmettent cette richesse du passé, mais je me prends à imaginer ce que pourrait être de me retrouver face à ces créateurs géniaux…
Pour revenir au présent et aux chorégraphes vivants, j'aimerais beaucoup avoir l'occasion de retravailler avec Jiri Kilian dont le travail me touche énormément. J'ai eu la chance de danser pour lui et il a fait preuve d'une bienveillance à mon égard que je n'oublierai jamais.
J'ai le sentiment que ma carrière est faite en partie de rendez-vous manqués, mais les choses ne sont pas finies car j'ai encore de très belles années devant moi susceptibles de m'apporter des choses formidables. Mon but principal est de pouvoir partager le mieux possible ce qu'on me donnera avec le public. Il ne faut jamais perdre de vue cette exigence que nous nous devons d'avoir face à un spectateur qui paye sa place et qui n'est pas là pour subir l'impact de nos déceptions ou de nos névroses. Nous vivons dans une société qui peut être très violente et le divertissement par l'Art devient d'autant plus important en ce qu'il procure des émotions positives au public. Cela n'a pas de prix…


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 2 décembre 2017

 

 

Mots-clés

Aurélie Dupont
Ballet de l'Opéra national de Paris
Clotilde Vayer
Don Quichotte
Mathias Heymann
Opéra national de Paris
Rudolf Noureev

Index des mots-clés

Vidéo

Mathias Heymann - Danseur Etoile

Imprimer cette page

Imprimer

Envoyer cette page à un(e) ami(e)

Envoyer

Tutti Ovation
Wozzeck mis en scène par Andreas Homoki - Tutti Ovation
Saul mis en scène par Barrie Kosky à Glyndebourne, Tutti Ovation
Adam's Passion d'Arvo Pärt mis en scène par Robert Wilson - Tutti Ovation
L'Elixir d'amour - Baden-Baden 2012 - Tutti Ovation
Les Maîtres chanteurs de Nuremberg - Salzbourg 2013 - Tutti Ovation

Se connecter

S'identifier

 

Mot de passe oublié ?

 

Vous n'êtes pas encore inscrit ?

Inscrivez-vous

Fermer

logoCe texte est la propriété de Tutti Magazine. Toute reproduction en tout ou partie est interdite quel que soit le support sans autorisation écrite de Tutti Magazine. Article L.122-4 du Code de la propriété intellectuelle.