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Interview de Lisa Batiashvili, violoniste

Lisa Batiashvili.  © Anja Frers/Deutsche Grammophon

 

Nous avions déjà rencontré la violoniste Lisa Batiashvili à l'occasion de son disque Échos du temps, le premier sous label Deutsche Grammophon. Nous la retrouvons à l'occasion de son superbe enregistrement du Concerto pour violon en ré majeur de Brahms avec la Staatskapelle Dresden dirigée par Christian Thielemann. Une rencontre importante pour l'interprète, doublée d'une autre avec la jeune pianiste Alice Sara Ott autour de Trois Romances op. 22 de Clara Schumann, qui complètent le disque avec sensibilité. Échange spontané avec la musicienne, son Stradivarius de 1715 délicatement posé à ses pieds…

 

 

Tutti-magazine : L'enregistrement du Concerto pour violon de Brahms en ré majeur est à l'origine de votre rencontre avec Christian Thielemann en juin 2012. Il dit qu'une compréhension mutuelle s'est installée très rapidement entre vous. Comment est-elle née ?

Lisa Batiashvili : Cette relation a réellement débuté dès que nous avons commencé à jouer. J'avais demandé auparavant une répétition avec piano car je n'avais encore jamais travaillé avec Christian Thielemann et je ne le connaissais pas non plus personnellement. Cette première approche me semblait souhaitable, mais lui n'y tenait pas. Je me demandais bien sûr pourquoi ce refus avant de comprendre qu'il fait entièrement confiance à sa capacité d'accompagner un soliste. Dès lors, il ne voit pas l'intérêt de parler de la musique au préalable mais compte sur une rencontre qui se fait sur la musique…

Quelle a été la nature de cette rencontre…

De façon assez surprenante, dès qu'il a commencé à diriger le premier tutti du Concerto de Brahms, j'ai réellement senti une énergie incroyable qui me guidait dans la musique et me faisait oublier de réfléchir à ce qui se passait pour me plonger dans une unité musicale avec l'orchestre et le chef. Cette sensation d'unité a répondu à toutes mes questions ou mes appréhensions.

 

 

 

Lisa Batiashvili et Christian Thielemann.  © Matthias Creutziger/Deutsche Grammophon

Comment avez vous ensuite affiné votre collaboration ? Thielemann avait-il une idée très précise de ce qu'il voulait obtenir de vous ?

Il a effectivement une vision très précise mais il est également très flexible. Je dirais que c'est un mélange des deux. Il sent ce qu'exprime le soliste tout en portant l'orchestre. Nous avons bien sûr parlé lorsqu'il s'agissait d'accélérer ou de retenir certains passages mais, en définitive, vraiment peu. L'enregistrement du Concerto s'est étalé sur un jour et demi d'une façon assez comparable au concert. Nous avons dû le jouer deux ou trois fois complètement. À chaque fois les mouvements étaient entiers afin de préparer un terrain favorable à l'éclosion de ces moments inattendus qui naissent de la musique. Pour Christian Thielemann, s'entendre en amont et prévoir trop ne permet pas à l'inattendu de s'exprimer et prive l'interprétation d'une dimension intéressante. À chaque fois que l'on joue, l'approche diffère sur certains passages. J'ai compris que c'est sa façon de faire de la musique.Cliquer pour commander le CD du <i>Concerto de Brahms</i> par Lisa Batiashvili…

Au final, que diriez vous de l'interprétation gravée sur le disque ?

Je considère presque cet enregistrement comme un live, tant nous avons peu joué chaque mouvement, et je m'y retrouve tout à fait. Pour être honnête, je dois dire que cet enregistrement comporte aussi des "imprévus" qui se sont justement développés durant ces prises vraiment peu nombreuses.

Ce que dégage un chef n'est pas nécessairement ce que dégagent les musiciens d'un orchestre. Quels ont été vos rapports avec la Staatskapelle Dresden ?

J'avais déjà travaillé avec cet orchestre et jouer avec ces musiciens avait été agréable. Mais l'association entre l'orchestre et Christian Thielemann m'a parue plus forte qu'avec un autre chef, d'autant qu'il venait juste d'être nommé à Dresde lorsque nous avons enregistré. Les musiciens du Staatskapelle dégageaient une énorme attention à son égard et beaucoup de respect. Durant les sessions j'ai vraiment ressenti que nous faisions tous partie d'une même équipe indépendamment de la stature du chef. Par exemple, le premier violon, qui est un magnifique violoniste, m'a donné quelques conseils, certains musiciens venaient écouter l'enregistrement pour voir comment il sonnait… De la sorte, j'avais vraiment l'impression d'un travail de groupe.

 

<i>"En enregistrant avec la Staatskapelle Dresden, j'avais vraiment l'impression d'un travail de groupe"</i>. — Lisa Batiashvili

 

L'ingénieur du son Peter Hecker au côté de Lisa Batiashvili durant l'enregistrement du <i>Concerto pour violon</i> de Brahms à la Lukaskirche de Dresde.

Quels sont les conditions essentielles d'un bon enregistrement ?

Je crois, d'une part, qu'il est très important d'avoir la chance de travailler avec un orchestre et un chef suffisamment souples qui peuvent aussi se montrer compréhensifs lorsqu'on recommence une prise. À chaque fois, la concentration doit être totale afin que, si le soliste se montre particulièrement bon, l'orchestre développe aussi le meilleur de ses capacités. D'autre part, j'accorde une très grande importance à la présence des techniciens, de l'ingénieur du son et du producteur car, derrière la console, leur écoute est essentielle. Ils savent encourager les musiciens et apporter des idées. Je pense que quarante pour cent de la réussite d'un enregistrement leur revient. Après avoir enregistré quelques disques au cours de ma carrière, je peux vous dire que j'ai trouvé chez Deutsche Grammophon de telles compétences et qualités que je leur accorde une confiance totale. Cette confiance, du reste, est un élément capital.

 

Vous allez jouer le Concerto pour violon de Brahms le 1er février à la Salle Pleyel. Markus Stenz dirigera l'Orchestre Philharmonique de Radio-France. Comment envisagez-vous ce concert ?

Lisa Batiashvili enregistre le <i>Concerto pour violon</i> de Brahms.Chaque chef possède sa propre vision de l'œuvre et cela donne toujours lieu à une expérience différente malgré les divers aspects qui marquent mon approche personnelle. Jamais je ne tenterai de reproduire pour le concert ce que j'ai enregistré pour un disque. Ceci dit, sans doute reconnaît-on mon jeu dans les deux cas.

Comment définir votre expérience de ce Concerto de Brahms ? Est-elle le fruit des rencontres avec les divers chefs sous la direction desquels vous l'avez joué ?

Sans doute mon approche contient-elle en partie ces rencontres, mais aussi ma propre expérience de l'œuvre, les heures de travail à la maison, les répétitions avec les orchestres, l'écoute de mes enregistrements et les changements qu'ils induisent pour moi. Je suis toujours en recherche et jamais je ne me présenterai en concert avec la volonté de reproduire un autre concert, quand bien même aurait-il été superbe. J'essaye toujours de me voir de l'extérieur et de comprendre si je joue consciemment ou si un automatisme s'est installé, ce qui me pousse à retravailler. Avoir un niveau qui permette de présenter en concert une œuvre importante comme le Concerto de Brahms n'est pas une fin en soi car le travail continue ensuite et l'œuvre ne cesse d'évoluer.

Votre démarche est-elle solitaire ou êtes-vous accompagnée ?

Auparavant, j'étais guidée mais voilà une dizaine d'années que je travaille en solitaire, même si je retire toujours quelque chose lorsqu'il m'arrive de jouer devant mes anciens professeurs. Disons que les circonstances obligent de nombreux musiciens à être leur propre professeur.

Votre Stradivarius de 1715 a appartenu à Joseph Joachim. Le Concerto de Brahms a été écrit pour Joachim et Clara Schumann lui a offert la première édition de ses 3 Romances que vous avez aussi enregistrées. Êtes vous sensible à ce lien qui vous rattache à un passé musical précis ?

C'est avant tout dans la profondeur du son que je sens mon violon proche de cette musique. Cela m'est apparu évident dès les premières mesures du Concerto de Brahms jouées sur ce Stradivarius. Il y avait une affinité entre la musique et l'instrument. Pour l'anecdote, je suis bien entendu heureuse de pouvoir penser que Schumann et Brahms ont connu ce violon et que, peut-être, ils ont fait de la musique ensemble, avec Joseph Joachim. Disons que l'instrument me rapproche quelque peu de son passé.

 

Lisa Batiashvili et Christian Thielemann saisis après la dernière note du <i>Concerto pour violon</i> de Brahms lors de l'enregistrement à Dresde pour Deutsch Grammophon.

Vous terminez le 1er mouvement du Concerto avec la cadence de Ferruccio Busoni. Pourquoi ne pas avoir choisi celle de Joseph Joachim ?

Effectivement, la cadence de Joaquim aurait été plus sympathique pour se rattacher à l'histoire, mais je la trouve un peu trop technique et trop démonstrative quant aux capacités du violoniste. Or, le 1er mouvement du Concerto, avec ses plus de 20', est si long que je pense qu'une cadence plus simple et plus courte est la bienvenue. À la fin de la cadence de Busoni, il y a un moment vraiment magique et très inattendu lorsqu'elle repart dans le thème. Cette coda ouvre sur une perspective un peu différente, et le violon rentre accompagné par l'orchestre, ce qui me plaît beaucoup. Pour toutes ces raisons, j'ai choisi la cadence de Busoni.

Alice Sara Ott accompagne Lisa Batiashvili pour l'enregistrement de <i>Trois Romances pour violon et piano</i> de Clara Schumann.

Pour votre disque, en octobre 2012, vous avez enregistré les 3 Romances pour violon et piano de Clara Schumann avec Alice Sara Ott. Que pouvez-vous dire de cette collaboration ?

C'était aussi une première fois pour moi et comme toujours dans ce genre de rencontre autour d'un projet particulier, on peut être positivement surpris ou pas… Dans ces Romances de Clara Schumann, le piano tient la partie la plus importante, ce qui se comprend facilement car Clara était pianiste. Alice Sara Ott et moi nous avons découvert ces pièces en même temps et nous étions d'accord pour trouver cette musique assez simple, mais pas si évidente à jouer. Un peu comme du Mozart, ces pièces nécessitent de préserver leur fragilité. Nous nous sommes donc efforcées d'adopter une approche à la fois fragile mais aussi rassurante, ce qui n'a pas été simple. Après les répétitions, nous avons enregistré ces Romances en un jour et demi.

 

Clara Schumann a composé les 3 Romances en 1853 après un long silence. En tant qu'interprète ressentez-vous un renouveau dans l'écriture ?

Je ne pourrais dire s'il s'agit d'un renouveau, mais l'écriture est très intime, très délicate en même temps que très sincère. Le côté féminin ressort particulièrement et je trouve qu'en très peu de temps, beaucoup d'émotion est exprimée, toujours dans ce côté intime.

En faisant un parallèle avec la vie de Clara Schumann, vous parlez de la difficulté de conjuguer les obligations d'une carrière de musicienne et celles d'une vie de famille. Est-ce un souci important pour vous ?

Je ne sais pas comment Clara Schumann a réussi à tout maîtriser à une époque où voyager était bien plus compliqué… Mais je trouve qu'aujourd'hui, cela reste difficile pour chaque femme qui travaille et pour les musiciennes en particulier. Les enfants ne peuvent pas se contenter de la présence de leurs parents uniquement lorsqu'ils sont très jeunes. Ils ont tout autant besoin d'eux lorsque vient l'adolescence… Cependant, je suis persuadée que travailler mon instrument m'apporte aussi une certaine force et me rend sans doute un peu plus positive vis-à-vis de mes enfants dans la mesure où je fais ce que j'aime. Ceci dit, il faut être aussi fort physiquement que mentalement pour naviguer constamment d'un extrême à l'autre d'une vie familiale à une carrière professionnelle. Mais si on y parvient, on a alors la chance de goûter un peu de tout.

Respectez-vous un emploi du temps strict ou vous situez-vous plutôt dans la fluidité ?

À la naissance de mes enfants, donc depuis 8 ans, j'ai planifié ma vie en comptabilisant mes jours d'absence de la maison et je ne m'autorise pas de dépasser un certain nombre. Bien sûr, cela m'oblige à refuser des concerts car ma priorité est de ne pas manquer les moments importants avec mes enfants. Je ne voudrais surtout pas avoir mauvaise conscience en étant absente trop souvent. Au final, je fais essentiellement des concerts importants et cela représente aussi une forte pression…

 

Lisa Batiashvili enregistre <i>Trois Romances pour violon et piano</i> de Clara Schumann avec Alice Sara Ott dans les Bavaria Musikstudios de Munich en octobre 2012.

Une soliste comme vous est-elle confrontée à la frilosité des programmations de concerts et à jouer un nombre limité d'œuvres ?

Je ne suis pas face à ce problème et, souvent, j'ai la grande chance de pouvoir suggérer ce que j'ai envie de jouer. Entre la musique de chambre, les récitals, les concertos et la musique contemporaine, je parviens à trouver un équilibre en jouant une grande diversité de pièces et ce que j'aime, sans trop souvent interpréter les mêmes œuvres.

Lisa Batiashvili et Yannick Nézet-Séguin enregistrent <i>Six Romances pour violon et piano</i> Tchaikovsky en novembre 2012.

En novembre 2012 vous avez enregistré 6 Romances pour violon et piano de Tchaikovsky, accompagnée par Yannick Nézet-Séguin. Elles sont couplées avec la Pathétique. Ce disque sort le 30 janvier au Japon et plus tard à l'international. Que pouvez-vous nous dire de cet enregistrement pour Deutsche Grammophon ?

Avant tout, je dois vous confier que j'adore Yannick et lorsqu'il m'a demandé si je pouvais enregistrer ces Romances avec lui, j'ai tout fait pour être disponible. Il est un des plus beaux musiciens d'aujourd'hui. Je le connaissais en tant que chef et non pianiste, mais ses qualités musicales de chef sont telles que j'étais certaine de les retrouver au piano. Et je l'ai retrouvé au clavier tel que je le connaissais au pupitre. Nous nous connaissons très bien et l'enregistrement de ces pièces de Tchaikovsky a été un moment très touchant. J'étais vraiment heureuse de l'aider à accomplir ce projet qui lui tenait à cœur, car ces Romances sont des arrangements pour violon et piano et nous sommes les premiers à les avoir enregistrées. Ce moment a été assez intime car nous nous sommes retrouvés à deux dans un studio. Yannick fait partie de ces personnalités qui me font pénétrer dans leur univers musical. Il m'apporte de l'énergie, il fait naître des idées, il me donne confiance. J'espère pouvoir un jour enregistrer avec un orchestre qu'il dirigera…La sortie internationale de l'enregistrement des <i>Romances</i> de Tchaikovsky par Lisa Batiashvili et Yannick Nézet-Séguin est prévue au 1er semestre 2014.

Un chef qui se met au piano pour vous accompagner est-il un accompagnateur différent ?

Yannick à l'habitude d'accompagner et il a une oreille incroyable. Mais, plus que tout, nous nous retrouvons sur sa manière de faire de la musique de façon si naturelle que les questions n'existent pas.

Quels vont être pour vous les événements importants de 2013 ?

Cette année, je suis artiste en résidence à Dresde et Cologne avec plusieurs projets. Je vais faire mon premier concert avec Daniel Barenboim à la tête de la Staatskapelle Berlin en mars avec le Concerto de Brahms. Ce sera aussi avec ce Concerto que je partirai en tournée aux États-Unis avec la Staatskapelle Dresden après un concert à Dresde en avril qui sera filmé par Unitel et sortira en DVD*. Fin mai, début juin, ce sera ma première expérience avec Gustavo Dudamel dans le Concerto de Prokofiev, que je jouerai aussi avec le New York Philharmonic. Je vais également proposer un programme Schubert avec Paul Lewis - c'est une nouvelle expérience dont je me réjouis beaucoup - et je reviendrai à Paris au mois de mai avec le Chamber Orchestra of Europe, un orchestre que j'adore, dans le cadre d'une tournée avec le maestro Semyon Bychkov…
* Sortie en 2014, sous réserves.



Propos recueillis par Philippe Banel
Le 28 janvier 2013

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Chamber Orchestra of Europe
Christian Thielemann
Clara Schumann
Johannes Brahms
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Lisa Batiashvili joue le Concerto de Brahms

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