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Léonore Baulac - Danser Juliette - Épisode III

Nous voici parvenu au terme du journal d'une prise de rôle consacré à Léonore Baulac. Après deux rencontres - le 23 février, puis le 19 mars 2016 - qui permettaient à la jeune danseuse du Ballet de l'Opéra national de Paris de partager avec nous les différentes étapes qui lui ont permis d'accéder au rôle de Juliette et de le danser sur la scène de l'Opéra Bastille, nous avions envisagé ce dernier article comme une conclusion. Nous avons donc retrouvé Léonore Baulac le 6 avril pour dresser avec elle une sorte de bilan de ces débuts tant attendus.
Puis, nouvelle péripétie ! Après ce qui devait être une dernière représentation avec son partenaire Germain Louvet, Léonore Baulac est appelée en urgence pour remplacer une danseuse blessée aux côtés du danseur Étoile Mathias Heymann qui sera son nouveau Roméo. Prévenue la veille du spectacle, elle n'a jamais répété avec lui…

 

Lire Danser Juliette - Épisode I            Lire Danser Juliette - Épisode II

 

 

Léonore Baulac - <i>Scène du balcon</i> de <i>Roméo et Juliette</i>.  © Julien Benhamou/OnP

Tutti-magazine : Cinq jours après votre dernière représentation de "Roméo et Juliette", dans quel état d'esprit êtes-vous ?

Léonore Baulac : Je suis ravie de l'expérience qu'a été la prise de rôle de Juliette. Je crois pouvoir dire que, globalement, tout s'est bien déroulé. Initialement, on m'avait confié deux représentations mais, au final, Germain Louvet et moi-même avons aussi dansé pour la répétition générale et même un soir supplémentaire. J'ai donc bénéficié de quatre représentations en scène devant un public, et elles m'ont permis de me sentir de plus en plus à l'aise sans me sentir limitée par certains aspects qu'il faut maîtriser. Je pense en particulier à la découverte de l'espace scénique ou à celle de l'orchestre sur lesquelles il faut se concentrer pour se situer dans la justesse. Plusieurs représentations permettent de s'en libérer au fur et à mesure.
Des retours m'ont confirmé une évolution au fil des représentations. Mais, pour ma part, il est difficile de ressentir cette progression car, sur un ballet long comme Roméo et Juliette, l'attention est constamment portée sur de nombreux détails. J'ai toutefois la sensation d'avoir été progressivement plus affirmée dans mon personnage, ce qui m'a aussi permis de prendre plus de risques.

Parallèlement, pensez-vous avoir pris plus de plaisir au fur et à mesure des représentations ?

Le plaisir était énorme à chaque spectacle. La première scène/orchestre, avant la générale, était déjà un moment d'immense plaisir. Ce qui rend agréable le rôle de Juliette, c'est que les parties les plus difficiles sont regroupées à l'Acte I. Une fois passées, il ne reste que des sensations vraiment intenses de jeu et de théâtralité dont on peut vraiment profiter sans avoir à se soucier d'un grand Pas de deux à venir, comme dans Casse-noisette ou Paquita, où les difficultés techniques arrivent à la fin du ballet. Dans Roméo et Juliette, les Pas de deux sont difficiles, mais ne s'inscrivent pas dans le stress qui accompagne les Grands Pas du répertoire classique en tutu où l'exigence technique prime sur le reste. Le fait de se trouver au sein d'une narration continue permet également d'oublier le stress des pas à accomplir pour raconter une histoire. C'est une sensation très agréable.

Le personnage de Juliette a-t-il été difficile à laisser après votre dernière représentation ?

Léonore Baulac et Germain Louvet, très applaudis.  © Françoise CaignardDeux jours après ma dernière représentation, je commençais à travailler la création de William Forsythe qui est à la fois foncièrement différente du ballet de Noureev et hautement stimulante. William Forsythe est quelqu'un d'extraordinaire et nous avons une grande chance de bénéficier de sa présence. Les journées de travail avec lui sont passionnantes et je n'ai pas eu à traverser de petite période de vide, comme je redoutais. Ce qui est plus dur, en revanche, est de devoir être présente en tant que remplaçante lors des représentations de Roméo et Juliette auxquelles je ne danse pas. Me trouver ainsi plongée dans l'univers musical de Prokofiev, voir les costumes et ne pas danser provoque un petit pincement au cœur. Mais je suis également heureuse de découvrir d'autres interprètes dans ce ballet que j'aime tant.

Lors de notre précédente rencontre, vous vouliez parvenir à mieux maîtriser votre Juliette à l'Acte I. Pensez-vous y être parvenue ?

Je pense être parvenue à mieux me contrôler dans les spectacles qui ont suivi la répétition générale. Persistait tout de même cette petite boule au ventre avant d'entrer en scène, et je sais que chez moi, elle peut se transformer en énergie. J'ai donc tenté de la canaliser afin de ne pas en faire trop. Mais l'énergie reste tout de même ce qui caractérise la jeune Juliette. Je ne devais donc pas non plus totalement juguler cette tension.
Par ailleurs, lorsque je joue un rôle de jeune fille, j'ai tendance à lever les sourcils, ce qui peut me donner une expression interrogative non souhaitée. Mon visage est suffisamment juvénile pour ne pas avoir besoin d'en rajouter en faisant des mimiques. C'est un détail, bien sûr, mais c'est ce genre de choses que j'ai tenté de mieux maîtriser.

Aurélie Dupont vous avait posé une question sur le moment où Juliette tombe amoureuse de Roméo. Vous n'aviez pas encore pris de décision…

Aurélie Dupont avait suggéré un moment du ballet qui lui semblait judicieux pour situer le coup de foudre de Juliette pour Roméo : lorsqu'elle lui retire le masque pendant le Madrigal, chez les Capulet. C'est effectivement à ce moment précis que Juliette découvre son visage. On peut donc supposer qu'il s'agit du moment clé. Mais cela n'enlève rien à l'attrait, voire à la forte attirance, que Juliette éprouve pour Roméo pendant tout le début du ballet. Elle le regarde énormément, comme intriguée. Une fois qu'elle retire le masque, elle tombe éperdument amoureuse et, quelques secondes après, Roméo et Juliette s'embrassent.
Dans le rôle de Juliette, différents timings sont possibles. Par exemple, le moment où Juliette passe de la tristesse à un profond désespoir. Rien n'est forcément figé, et je découvre combien il peut être bénéfique de danser plusieurs fois un rôle comme celui-ci. Petit à petit, on trouve des libertés qui permettent une respiration différente tout en restant, bien sûr, dans le cadre du personnage tel que l'a imaginé Rudolf Noureev. C'est une chose très enrichissante de laisser les sentiments naître de la chronologie et de les exprimer lorsqu'ils se présentent.

 

Germain Louvet et Léonore Baulac dans <i>Roméo et Juliette</i>.  © IkAubert

Avec Germain Louvet, vous avez assuré une soirée supplémentaire le 24 mars. Comme la répétition générale, elle a écourté votre période de préparation…

Effectivement, un couple ne pouvait pas danser en raison d'une blessure. Germain et moi avons appris vers 14h30 que nous allions danser le soir même. Heureusement, nous ne sortions pas d'une grande répétition. Nous avions juste travaillé certains détails.

Comment réagissez-vous à une annonce de spectacle qui tombe de façon imprévue ?

Très vite, mon organisation pré-spectacle très sérieuse se met en place, et je calcule le temps de sieste, l'heure du repas et le moment du départ pour l'Opéra Bastille afin de pouvoir tout gérer. Prévenue à 14h30, tout cela était faisable. Mais une chose est sûre, la journée qui précède un ballet en trois Actes en soirée n'est forcément pas la même. Si Germain et moi avions fait un filage sur scène le matin, ou si j'avais déjà commencé à travailler avec William Forsythe, la situation aurait été bien plus compliquée…

Vous vous êtes cassé une côte pendant le premier filage de "Roméo et Juliette". Cette fracture vous gêne-t-elle toujours ?

Je vais mieux, et je n'ai pas spécialement souffert pendant les représentations. Le fait est que la scène a un effet anesthésiant assez magique ! Sans cet "effet magique", en studio, je sentais certaines douleurs mais, grâce à Germain qui a su adapter ses prises pour les portés, cette côte cassée ne s'est pas posée en termes de handicap pour le spectacle. Certains jours plus difficiles, je prenais un anti-inflammatoire. Rien d'ingérable, en tout cas.

 

Laurent Novis (Lord Capulet), Léonore Baulac (Juliette), Maud Rivière (la Nourrice) et Stéphanie Romberg (Lady Capulet) dans <i>Roméo et Juliette</i>.  © IkAubert

Vous avez assuré plusieurs représentations qui n'étaient pas prévues initialement. Les rôles qui vous entourent étaient-ils tenus par les mêmes danseurs pour tous vos spectacles ?

Nous avons été amenés à rapidement remplacer les deux rôles solistes d'une distribution. De telle sorte, nous avons dansé avec le même groupe pour la scène/orchestre, puis pour la générale, et enfin pour la représentation où nous remplacions le couple blessé. Mais nous nous sommes retrouvés à nos deux dates officielles sans avoir jamais répété avec notre distribution. Heureusement, les rôles de Tybalt et de Mercutio étaient tenus par les mêmes danseurs, mais les parents Capulets, la Nourrice et Pâris étaient différents…
C'est un petit peu étrange, je vous l'accorde. Tout s'est pourtant très bien passé lors de notre première représentation avec ces autres danseurs. Il n'y a pas eu d'accroc car ces danseurs étaient tous expérimentés et rassurants. Mais je reconnais qu'une telle situation change pas mal la donne et provoque une petite appréhension supplémentaire. Par exemple, j'ai pris l'habitude de tourner la tête et de voir ma mère, et je m'aperçois soudain que ma mère n'est plus la même ! Chaque danseur nourrit son personnage de sa propre interprétation et sa relation à Juliette est nécessairement différente.

Un aspect que nous n'avons pas abordé lors de nos précédentes rencontres est celui du langage chorégraphique de Noureev, bien plus contemporain dans plusieurs scènes que dans le reste du ballet : la Mort de Tybalt - Juliette dans sa chambre*, puis avec les fantômes de Mercutio et Tybalt. Ce passage de l'expression classique à des scènes dramatiques très violentes est-il facile à négocier ?

Germain Louvet et Léonore Baulac dans <i>Roméo et Juliette</i>, Acte II Scène 3.  © Julien Benhamou/OnPMême le langage classique de l'Acte I est bien moins académique que dans bon nombre de ballets. Rudolf Noureev utilise même un vocabulaire assez néoclassique qui est susceptible d'amener ces scènes fortement dramatiques ou violentes que vous évoquez. Au-delà du langage corporel, je les appréhende davantage comme du théâtre, et si le corps reste l'outil, je n'ai pas la sensation d'exécuter des pas. Il y en a, bien sûr, mais je les ai intégrés et les oublie pour me laisser aller dans la profondeur de Juliette.
Il y a aussi cette fatigue qui résulte de l'Acte I, duquel je sors totalement épuisée. Cette fatigue persiste pour le reste du ballet. Contrairement à Roméo, Juliette est quasiment libérée de l'expression classique et peut se livrer à une approche théâtrale. De fait, cette fatigue me sert dans les mouvements qui demandent une énergie "jetée", mais beaucoup moins de contrôle. Lorsqu'on crie, une libération s'opère. C'est ici un peu comparable car il faut se jeter dans les mouvements sans chercher à les maîtriser. À l'Acte III, j'avais même pensé que je pouvais prendre le risque de tomber car je devais me jeter à corps perdu dans la scène avec un engagement le plus total.
* Voir vidéo à la fin de l'article.

Dans la version Noureev, Juliette exprime sa douleur de façon paroxystique à la mort de Tybalt à l'Acte II. Dans la plupart des autres versions, cette scène est jouée par Lady Capulet. Pensez-vous plus cohérent de confier cette scène à Juliette ?

Je dirais que oui. Dans la version de Noureev, Lady Capulet a tout de même son moment de désespoir. Je trouve d'ailleurs important qu'elle l'exprime, même s'il est vrai qu'il est peut-être un peu léger par rapport à celui de Juliette. Je pense que Noureev a privilégié Juliette sur ce point afin de mieux faire comprendre son hésitation entre sauver l'honneur de sa famille et son amour pour Roméo qu'elle adore mais qui est aussi l'assassin de Tybalt. Cette scène engage un sens pour la suite du ballet, lorsqu'elle a en mains, d'un côté le poignard, et de l'autre la potion somnifère. Sans cette douleur exprimée de façon viscérale à la mort de Tybalt, l'hésitation serait moins justifiée. C'est aussi ce tiraillement qu'éprouve Juliette qui donne du relief à sa relation avec Roméo. Cette version du ballet rejoint en cela la pièce originale qui montre une Juliette franchement désespérée face à la mort de son cousin. Pour autant, peut-être aurait-on pu étendre un peu plus le désespoir de la famille Capulet dans la mesure où Tybalt mort, c'est l'héritier qui disparaît.

 

Léonore Baulac (Juliette) et Matthieu Botto (la Mort) dans <i>Roméo et Juliette</i>.  © Julien Benhamou/OnP

Le ballet de Noureev est aussi parcouru de scènes oniriques dès l'ouverture du spectacle. Au début de l'Acte III, la Mort est assise sur votre lit, à côté de vous, avant de vous recouvrir. Parvenez-vous à vous laisser entraîner dans cette dimension onirique ?

Je pense que ces passages oniriques sont pour Noureev un moyen d'exprimer la notion de fatalité qui est très présente dans cette version. Cela explique la présence des joueurs de dés au début et à la fin du spectacle qui nous indiquent que le drame est placé sous le signe du Destin.
La Mort, quant à elle, illustre un vers de la pièce de Shakespeare. Juliette exprime à ce moment que la Mort prendra sa virginité, plutôt que Roméo. Cette scène où la Mort s'allonge sur Juliette devient en quelque sorte une représentation on ne peut plus littérale de cette idée.
À vivre, ce passage est assez impressionnant car je me trouve dans la pénombre et je ne distingue pas grand-chose, à l'exception d'une tête de mort qui s'approche de moi. Cette vision, je dois dire, est assez cauchemardesque et il est difficile de ne pas y croire… De même, à la fin du ballet, lorsque je me retrouve allongée sur le tombeau, je n'ai pas besoin de faire appel à beaucoup d'imagination car la situation et le décor sont très impressionnants. Je ne vois pas les gens qui m'entourent, mais je les sens s'effondrer lorsqu'ils découvrent mon corps. C'est aussi un moment très fort du ballet.

 

Emmanuel Thibault (Mercutio), Léonore Baulac (Juliette) et Stéphane Bullion (Tybalt) dans <i>Roméo et Juliette</i> - Acte II Scène 3.  © Julien Benhamou/OnP

"Roméo et Juliette" fait appel à de nombreux rôles de caractère. À la fin de la représentation du 29 mars, vous avez eu un très beau geste envers Pascal Aubin qui faisait ses adieux dans le rôle de Frère Laurent. Que vous a inspiré ce moment, à vous qui commencez votre carrière ?

Léonore Baulac (Juliette) et Pascal Aubin (Frère Laurent) dans son dernier rôle.  © Julien Benhamou/OnP/Françoise Caignard (Adieux)Pascal Aubin a été un Frère Laurent qui a très bien exprimé cet homme qui bénéficie de la confiance des autres mais ne s'en montre pas digne par ses actions sur leur vie. C'est un rôle finalement assez pervers…
Nous savions depuis un moment que Pascal ferait ses adieux le 29 mars et nous nous étions organisés. En particulier, nous avions prévu, avec Germain, d'aller le chercher en coulisses à un moment des saluts…
Assister aux adieux d'un collègue n'est pas anodin. C'est la fin de toute une vie qui a sans doute commencé à l'enfance. Nous nous définissons en tant que danseurs et il nous est difficile de nous projeter sur l'après. C'est mon cas, aujourd'hui. Concernant Pascal Aubin, je crois qu'il était très épanoui, et pas désespéré de tourner cette page. Ces adieux étaient davantage un beau moment à partager, même si la situation est étrange. Nous vivons tous ensemble et ce qui nous relie dépasse le métier pour former une sorte de grande famille avec ce que cela comporte d'ententes privilégiées et de mésententes.

Le public vous a applaudi avec ferveur à la fin de "Roméo et Juliette". Quel sens donnez-vous aux applaudissements ?

Les applaudissements manifestent l'enthousiasme du public, certes, mais différents facteurs peuvent entrer en ligne de compte si l'on cherche un sens. À la fin d'un ballet comme Roméo et Juliette, les spectateurs peuvent être émus et, s'ils ont adoré, ne pas forcément trouver l'énergie pour applaudir à tout rompre. D'autres personnes peuvent applaudir par politesse. Bien sûr, être applaudie est agréable et flatte l'ego, mais l'analyse n'est pas facile. En fonction du soir de la semaine, les applaudissements peuvent varier. Un vendredi ou un samedi soir, ils sont souvent plus fournis qu'un dimanche en matinée ou un lundi en soirée.

Clotilde Vayer et Patricia Ruane ont veillé sur votre prise de rôle. Se sont-elles exprimées à la fin de votre série de représentations ?

Patricia Ruane n'a pas assisté à nos représentations. Je crois qu'elle est retournée à Rome après la générale ou la première. En revanche, Clotilde Vayer nous a vraiment suivis à chaque spectacle et semblait très heureuse de notre travail, voire même assez émue. Nous avons passé un mois ensemble et, Germain et moi avons appliqué beaucoup de ses indications. Peut-être retrouve-t-elle sa patte sur nous ! À la fin de chaque représentation, ses commentaires étaient toujours accompagnés de très gentils mots qui exprimaient son plaisir de nous voir évoluer…

Souhaitez-vous profiter de cet article pour vous adresser à Clotilde Vayer ?

Pourquoi pas, même si je l'ai déjà remerciée de vive voix… C'était un immense plaisir de travailler avec Clotilde, et j'ai beaucoup apprécié la façon dont elle nous a dirigés vers des rôles qui étaient nouveaux pour nous. Tout en nous guidant, elle a accueilli avec confiance ce que nous proposions tout en parvenant à trouver un parfait équilibre entre ces idées personnelles et les indications pour bien nous situer dans ce que souhaitait Noureev. Ces conditions de travail étaient vraiment idéales. Nous aurions pu difficilement souhaiter mieux.

Sur le plan scénique, pensez-vous que Juliette vous a fait évoluer ?

Léonore Baulac dans <i>Roméo et Juliette</i>.  © IkAubert

J'avais déjà été confrontée au problème de l'endurance sur le ballet Paquita. Or Roméo et Juliette ne m'a pas paru plus difficile à ce titre.
En revanche, gérer les accessoires est toujours très difficile. Cela demande un sang froid à toute épreuve car il y a toujours des problèmes qui font que tout ne se déroule jamais totalement comme on le voudrait. Sortir un flacon et un poignard d'une poche paraît un jeu d'enfant ! Mais il faut d'abord s'arranger pour ouvrir discrètement la poche alors qu'elle est fermée par un grand velcro qui fait un bruit fou. Le flacon n'est pas trop problématique, mais le poignard c'est autre chose : le manche s'accroche dans la poche qu'il ne faut pas arracher au passage. À ce moment du ballet, je dois avoir l'air totalement anéantie, mais j'ai juste envie de m'y prendre à deux mains ! De plus, il faut sortir ce poignard à un moment précis de la musique. Pour moi, c'est un vrai moment de panique car j'ai bien conscience que rater cette action décrédibilise le tout.
À un autre moment, lorsque je bois la potion de Frère Laurent, je m'évanouis, puis je reprends mes esprits et me hisse avec peine sur mon lit en tirant le rideau. Lors de la représentation du 29 mars, le rideau était coincé, et j'ai dû m'y reprendre à deux fois… Ces incidents nous sortent de notre histoire parce que nous ne pouvons pas les contrôler. J'ai parlé de cela avec d'autres danseuses et nous sommes toutes aussi méfiantes par rapport aux accessoires et aux éléments de décors récalcitrants. À ce titre Roméo et Juliette, m'a apporté une nouvelle expérience !

Comment voyez-vous votre progression de soliste par rapport aux ballets du répertoire ?

Je suis très attachée au rôle de Giselle. Je ne le danserai pas en mai prochain mais j'espère pouvoir l'aborder prochainement. Giselle est un ballet très ancien mais sa théâtralité reste assez actuelle. Même la pantomime n'y est pas ridicule. Vraiment, ce rôle m'attire…
Danser Manon dans L'Histoire de Manon me fait aussi envie car c'est un très beau rôle pour une ballerine. Onéguine également, mais le rôle de Tatiana demande une certaine maturité artistique. Je suis en train de construire cette maturité et je me verrais bien aborder ce rôle dans quelque temps. Il y a aussi La Dame aux camélias qui offre un très beau rôle féminin, lui aussi dans un cadre narratif très riche.
La saison prochaine le Ballet de l'Opéra donnera Le Lac des cygnes et La Sylphide. J'aimerais beaucoup aussi aborder les rôles solistes de ces ballets. Ce serait aussi un vrai plaisir de retrouver Pierre Lacotte car c'était un réel bonheur de travailler avec lui dans Paquita. Avant ma prise de rôle dans Roméo et Juliette, Pïerre m'a envoyé un petit mot adorable.

 

Léonore Baulac et François Alu dans <i>La Bayadère</i> au Palais d'Auron de Bourges en 2015.  © Julien Benhamou

Et dans l'immédiat, que pouvez-vous annoncer…

Comme vous le savez, je travaille en ce moment sur la création de William Forsythe, mais je n'ai aucune visibilité après ce ballet.
Toutefois, je peux vous dire qu'au mois de mai, je suis invitée à Kazan pour danser le rôle de Nikiya dans La Bayadère. Il s'agit d'une version intégrale, et donc un autre ballet en trois Actes à aborder, et un nouveau beau rôle pour moi. J'ai proposé à Sae Eun Park de danser Gamzatti et à François Alu, le rôle de Solor. Je vais très bientôt me mettre au travail avec ces deux danseurs que j'apprécie énormément pour leurs qualités artistiques et humaines.

Au terme de ce dernier des trois articles consacrés à votre prise de rôle dans "Roméo et Juliette", quelle pourrait être la conclusion ?

Je voudrais dire que j'ai beaucoup aimé partager cette expérience avec les danseurs qui ont tenu les rôles de Tybalt et Mercutio, ainsi que le Seigneur et Dame Capulet. Stéphane Bullion dansait Tybalt, et Emmanuel Thibault, Mercutio. Pour les premiers spectacles, mes parents étaient joués par Sabrina Mallem et Alexis Renaud, et pour les suivants par Stéphanie Romberg et Laurent Novis, qui a repris le chemin de la scène pour l'occasion. Tous étaient plus expérimentés que Germain et moi, et la plupart avaient déjà dansé ces rôles. Ils nous ont guidés avec gentillesse et se sont montrés d'un grand soutien. Leur présence était une réelle source d'inspiration pour ma Juliette. Je garderai également en mémoire de ce Roméo et Juliette ces beaux moments de partage en scène avec ces interprètes généreux.

Juliette était un rêve de petite fille récemment devenu réalité. Cette concrétisation a-t-elle comblé votre attente ?

Totalement. Danser Juliette sur scène a été une expérience incroyable, et j'en ai savouré chaque instant. Faire vivre un tel personnage a été passionnant. Je pense même que peu de rôles offrent la même teneur. J'ai tout simplement hâte de revivre cette expérience qui est sans doute la meilleure chose qui me soit arrivée en scène. Raconter une histoire change tout et nourrit l'intérêt même de la danse…

 

Coup de théâtre !

 

Alors que Léonore Baulac pense devoir attendre une prochaine saison pour incarner à nouveau le personnage de Juliette, la blessure d'une danseuse en décide autrement : Léonore Baulac est appelée à danser Juliette pour trois représentations supplémentaires au côté de Mathias Heymann, un Roméo avec lequel elle n'a jamais répété !

 


Mathias Heymann (Roméo) et Léonore Baulac (Juliette).  © Julien Benhamou/OnP

Tutti-magazine : Comment s'est déroulé ce retour à Juliette face au Roméo de Mathias Heymann ?

Léonore Baulac : Je ne vous cacherai pas que cette nouvelle inattendue s'est présentée, au départ, comme un challenge accompagné d'un peu de stress. Je n'avais plus dansé Juliette depuis 10 jours, et je sortais d'une semaine de répétitions assez intenses pour la création de William Forsythe sur une musique de James Blake*. Ma forme physique n'était pas vraiment celle souhaitée pour aborder un ballet classique en trois actes.
Nous avons été prévenus la veille, dans le courant de l'après-midi, et le premier spectacle que nous devions assurer était programmé le lendemain, qui plus est en matinée ! Avec ce délai si resserré, nous avons seulement pu travailler ensemble une heure, coachés tout d'abord par Florence Clerc, qui avait préparé Mathias. Clotilde Vayer s'est ensuite rendue disponible pour nous accompagner aussi dans cette nouvelle aventure. Nous avons pu ainsi nous lancer devant deux paires d'yeux, ce qui a aussi rendu cette préparation éclair très intéressante.
* Léonore Baulac sera également distribuée en fin de saison dans Of Any If And de William Forsythe sur une musique de Thorn Willems qui entre au répertoire du Ballet de l'Opéra national de Paris. Au moment où nous la rencontrons, les répétitions pour ce ballet n'ont pas encore commencé.

Et la première représentation avec votre nouveau Roméo ?

Non seulement je changeais de Roméo, mais aussi de Mercutio, de Pâris, de Tybalt… En vérité, toute la distribution était différente. Il y a bien eu un ou deux petits accrocs lors de ce premier spectacle mais, au vu de la complexité des pas de deux de Roméo et Juliette et de la longueur du ballet, ça s'est bien passé. Pour autant cette représentation était difficile car je devais être totalement concentrée en permanence sans pouvoir retrouver les habitudes prises face aux autres rôles de mon ancienne distribution. Je me suis retrouvée parmi des danseurs qui, tous, dansaient légèrement différemment. Une distance augmentée ou diminuée, par exemple, c'est un repère qui change. Tout était un peu différent.

 

François Alu (Mercutio), Léonore Baulac (Juliette) et Florent Magnenet (Tybalt) dans <i>Roméo et Juliette</i> - Acte II Scène 3.  © IkAubert

Vous êtes-vous sentie plus à l'aise avec ces appuis humains à partir de la seconde représentation avec cette nouvelle distribution ?

Mathias Heymann (Roméo) et Léonore Baulac (Juliette).  © Julien Benhamou/OnPTotalement. Dès le deuxième spectacle, tout était vraiment plus confortable et il n'y a plus eu aucun petit souci. Quant à la troisième et dernière représentation, notre cohésion était encore accrue.

Mathias Heymann a-t-il pu adapter ses prises de portés à votre côte cassée ?

Nous n'avions vraiment pas le temps de prendre ça en considération et j'ai préféré laisser ce problème de côté. Je pense que ma côte avait dû commencer à se ressouder et je n'ai pas eu trop à en souffrir.

Sur le plan de l'interprétation, en quoi le Roméo de Mathias Heymann a-t-il différé de celui de Germain Louvet ?

Mathias est un danseur extrêmement énergique, et cette énergie débordante a abouti à un Roméo plus fougueux. Germain, lui, composait un Roméo plus rêveur. Mathias, du reste, m'a demandé d'investir moins d'énergie par moments, notamment pour les manipulations dans les Pas de deux, afin de garantir l'équilibre de notre duo. Sans ce contrôle, nous aurions apporté chacun trop d'énergie à la danse. Je pense que, de son côté, il s'est aussi adapté à ma façon de danser en se retenant un peu à certains moments. Mais nous avons facilement trouvé comment nous accorder et même, danser avec Mathias m'a permis de trouver parfois un peu plus de douceur dans ma Juliette.

Votre prise de rôle a été parcourue par de très nombreux rebondissements…

Le fait est que jamais je n'aurais pu envisager une telle succession de rebondissements. Je n'ai cessé de découvrir et d'évoluer, non seulement en dansant avec Germain Louvet, puis avec Mathias Heymann, mais aussi avec tous les interprètes des différentes distributions qui m'ont entourée tour à tour. Chaque danseur apporte quelque chose de différent en scène, ce qui génère une réponse différente. Cela aussi m'a permis de trouver d'autres choses et d'enrichir mon approche du personnage. Je ne pensais pas avoir l'opportunité de danser Juliette autant, et je ne peux que chérir cette période de ma vie de danseuse.



Propos recueillis par Philippe Banel
Les 6 et 17 avril 2016


Remerciements à Julien Benhamou, auteur de la plupart des photos
de Roméo et Juliette qui illustrent cet article.
Merci à Isabelle Aubert et Françoise Caignard
pour leur amicale contribution.

Mots-clés

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Léonore Baulac - Juliette - OnP 2016

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