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Interview de Kristine Opolais, soprano

Kristine Opolais.  © Tayana Vlasova
Kristine Opolais fait partie de ces chanteuses qui marquent de leur personnalité les rôles dans lesquels elles choisissent de se fondre. Au-delà des possibilités vocales, il y a un engagement entier de l'être qui, le plus souvent, donne lieu à une présence incandescente sur scène.


Nous retrouvons cette énergie si spéciale et cette sincérité rare lorsque nous rencontrons la soprano au lendemain de ses débuts à l'Opéra national de Paris dans le rôle de Rusalka. Une étape importante pour une interprète déjà adoptée par les plus grandes maisons d'opéra, du Met à Covent Garden en passant par La Scala.

 

Tutti-magazine : Vous venez de faire vos débuts sur la scène de l'Opéra de Paris. Dans quel état d'esprit vous trouvez-vous quelques heures après ?

Kristine Opolais : Parmi les aspects les plus importants qui suscitent en moi l'envie de revenir chanter dans une maison d'opéra, il y a les gens qui font tourner le théâtre, ceux qui font que le spectacle peut avoir lieu. S'ils sont intelligents et gentils et font en sorte de vous donner l'impression que vous êtes chez vous, cette qualité d'accueil fait que j'ai envie de revenir. Le second point capital est le public, ma capacité à l'appréhender et la façon dont je le sens. J'ai le sentiment que certains artistes, dont je fais partie, ne peuvent parvenir à se surpasser que s'ils ne sont capables d'établir une relation avec le public, un public par essence différent en fonction du théâtre ou du pays. Parfois, je ressens instantanément cette alchimie, comme à Munich ou au Met. D'autres fois, la relation se manifeste lorsque je viens chanter une seconde fois. J'ai alors le sentiment de construire mon rapport avec le public. Tout part bien sûr des sensations que j'éprouve en scène, de ce que je ressens globalement…
Les gens qui travaillent à l'Opéra Bastille sont des anges, ils aiment les artistes et je l'ai senti aussitôt que je suis arrivée. La qualité de l'accueil que l'on m'a réservé fait que je serai heureuse de revenir. Une très bonne énergie circule dans ce théâtre et les gens la relayent. Quant à ma relation avec le public, elle n'est pas encore construite mais je suis certaine qu'elle le sera dans le futur.

Comment s'est déroulée la représentation ?

C'était la première fois de ma vie que je montais sur la scène de l'Opéra Bastille car les répétitions se sont déroulées dans de petites salles. Hier soir, tout était donc nouveau pour moi et l'impression que j'en retire est que c'était magique. Cette grande maison bénéficie d'une splendide acoustique et je me suis sentie à l'aise pour chanter, accompagnée par les merveilleuses sonorités de l'orchestre. Demain, ma seconde représentation sera sans doute plus facile car, pour la première, j'ai fait attention à être dans la lumière et à appréhender cet espace que je ne connaissais pas.

 

Kristine Opolais fait ses débuts sur la scène de l'Opéra Bastille dans <i>Rusalka</i> mis en scène par Robert Carsen le 16 avril 2015.  © Charles Duprat

 

Kristine Opolais dans <i>Rusalka</i> mis en scène par Robert Carsen à l'Opéra de Paris.  © Charles Duprat

A-t-il été facile de vous intégrer dans la mise en scène de Robert Carsen ?

Je ne suis pas une chanteuse capable de séparer le chant de la comédie. J'ai même un besoin viscéral de combiner les deux. Aussi, je ne suis pas totalement à l'aise lorsque je ne ressens pas mon rôle dans son intégralité. Le soir, mon rôle devient ma vie. Que j'incarne une femme mauvaise ou bonne, aimable ou exécrable, je dois impérativement comprendre celle que je dois devenir. Pour cette Rusalka, je n'ai eu que quelques jours pour préparer la totalité du rôle. Bien sûr, la meilleure chose aurait été pour moi de voir le metteur en scène, de lui parler et de lui poser des questions afin de comprendre plus en profondeur mon personnage. Sans cet échange, je me retrouve un peu comme une somnambule qui tente de ressentir et de créer la structure de son personnage. En si peu de temps, j'ai dû bien sûr mémoriser les entrées et les sorties, savoir à quel endroit du plateau se situent les accès, comment m'orienter par rapport aux autres chanteurs, à quel endroit je dois retirer ma robe… Tout cela est purement technique. Mais comprendre un rôle nécessite du temps. Dès lors je considère plutôt la représentation d'hier comme une répétition générale qui m'a permis pour la première fois d'utiliser tout ce qui se trouve sur le plateau. Tout était nouveau, l'orchestre, le chef et mes collègues chanteurs. Je crois donc que certaines possibilités restent à explorer. J'attends avec impatience ma seconde représentation car des questions restent en suspens…

Comment voyez-vous votre personnage de Rusalka ?

J'aimerais dire que cette production de Rusalka est la plus belle que j'ai jamais vue. L'aspect visuel de la mise en scène qui se conjugue à un côté magique est en harmonie avec ce que contient la partition. Rusalka n'est pas une histoire réaliste, c'est celle d'une sirène, mi-humaine. Dans ce spectacle, tout me paraît délicieux, comme dans la musique, à l'exception de certains passages. Alors, bien sûr, lorsque le cadre a l'apparence du miel et que votre personnage possède la douceur d'une confiserie, cela aboutit à quelque chose de particulièrement sucré. Or je cherche toujours à apporter un peu de noirceur dans ce qui est trop idéal afin d'apporter de la profondeur. Je suis une femme réaliste et sans doute peu optimiste. Je suis consciente de réagir un peu comme un metteur en scène mais je recherche toujours l'aspect sombre des personnages que j'interprète afin de les faire ressortir car nul n'est parfait ! Chacun de nous possède une face blanche et une noire. De la même façon, chaque histoire possède deux aspects. Pour moi, une fin heureuse ne signifie rien. Dès lors, pour cette production de Rusalka, j'imagine que la fin positive qui est montrée en scène n'est qu'une apparence. Rusalka et le Prince s'étendent sur le lit, elle est devenue humaine, ils s'aiment et se préparent à un merveilleux avenir… Pour ma part, je tente de trouver quelque chose au-delà de ce tableau idéal. À nouveau, je regrette de ne pas avoir pu me trouver en tête à tête avec Robert Carsen pour m'entretenir de cette fin car je suis quasi certaine que lui non plus ne voit pas la fin de l'opéra aussi heureuse qu'il la montre. Cela fait partie des questions auxquelles j'aimerais trouver des réponses et qui font que je suis encore à un stade de création de ce rôle. Si je ne comprends pas l'intégralité de mon personnage, comment puis-je le partager avec le public ? Toujours est-il que je ne peux pas interpréter une Rusalka en tout point pure et positive, pas plus que je ne peux y consentir lorsque je chante Mimi ou Desdémone. Ces héroïnes possèdent, elles aussi, une face plus sombre, ou tout du moins plus difficile. C'est ce qui rend un personnage intéressant. Un rôle lisse ne présente pas d'intérêt. À l'heure qu'il est, je suis encore attentive à chercher davantage de profondeur dans cette Rusalka. Pour tout vous dire, je crois même que le Prince mériterait de mourir !

 

Pavel Cernoch (le Prince) et Kristine Opolais (Rusalka) sur la scène de l'Opéra national de Paris en avril 2015.  © Charles Duprat

Kristine Opolais interprète le rôle-titre de <i>Rusalka</i> en 2010 à Munich dans la mise en scène de Martin Kusej. Lire la critique de ce DVD…

Le personnage de Rusalka devient muet. Ce silence dure un long moment puis, soudain, vous devez chanter à nouveau. Cette expression très lyrique n'est pas précédée d'un entracte qui vous permettrait de chauffer à nouveau votre voix. Est-ce un aspect de l'œuvre difficile à négocier ?

C'est un rôle écrit de façon très logique, magnifique sur le plan vocal. Dotée d'une bonne technique, une chanteuse peut pleinement prendre du plaisir à le chanter. Mais, effectivement, je dirais que la reprise du chant après cette longue plage de silence est le moment le plus difficile de cet opéra. Lorsqu'on traverse un long moment sans chanter, il est possible de chauffer sa voix en coulisses. Mais ici, Rusalka reste en scène. Je n'ai chanté ce rôle que dans une seule autre production avant celle de l'Opéra Bastille. C'était à Munich et là, j'avais eu quatre semaines de répétitions ! Cette production mise en scène par Martin Kusej était très différente et je demeurais très active en scène durant tout ce passage silencieux. Recommencer à chanter était donc plus simple car les muscles étaient sollicités par mon action constante sur le plateau. Or le chant est aussi affaire de muscles.
Dans la mise en scène de Robert Carsen, je suis allongée sur le lit et je dors. Hier soir, ce moment m'a paru durer une année ! Évidemment, si je pouvais voir ce qui se passe sur la scène, ce serait une manière de m'intégrer à l'action. Mais je dois fermer les yeux, donner l'impression de dormir et de rêver. Ce rêve se manifeste autour de moi, mais je ne le joue pas. Tous les danseurs portent les mêmes costumes que Rusalka et le Prince, et je trouve l'effet scénique très réussi pour l'avoir constaté depuis la salle. Mais la manière dont je ressens ce même moment en étant sur scène est tout autre chose car je ne vois rien. J'entends juste une très belle musique… Après un aussi long moment d'inaction il s'agit pour moi de sortir rapidement de cet état passif pour chanter à nouveau alors que je me sens très faible. Mais que dire si ce passage apporte quelque chose d'intéressant au public ? Après tout, la manière dont les chanteurs perçoivent ce genre de situation ne concerne qu'eux et cela doit rester leur problème. Quoi qu'il en soit, je suis très heureuse de jouer à Paris une Rusalka très différente de celle de Munich car cela me permet de vivre une expérience différente.

Lorsque vous êtes investie dans une interprétation sur scène, gardez-vous la notion du temps ?

Applaudissements pour Kristine Opolais sur la scène du Met à l'issue de <i>La Bohème</i> le 15 janvier 2015.  © Marty Sohl

Sur scène, j'ai le sentiment de devoir vivre une vie. C'est la raison pour laquelle je prends très au sérieux les personnages que j'incarne dans les opéras. Cependant, parfois, il m'arrive d'avoir conscience du temps et de me dire "le premier Acte est passé !", puis "le second acte est passé !". Dans ce cas, je ne suis pas heureuse. Ce n’est en tout cas absolument pas ce que je recherche. Interpréter un opéra doit devenir aussi réel qu'une vie, une vie différente, mais tout aussi riche. Là réside pour moi tout l'intérêt de chanter l'opéra.

Comment vous sentez-vous avant un spectacle ?

J'ai constaté une chose assez curieuse à ce sujet. Dans plus des trois-quarts de toutes les représentations que j'assure, j'ai pu remarquer que les sensations que j'éprouvais avant et après un spectacle étaient aussi opposées que le jour et la nuit. La plupart du temps, avant une représentation, je ne suis pas heureuse sans pouvoir m'expliquer pourquoi. Pour moi, le démarrage est difficile. Je ne suis pas du tout le genre d'artiste qui se réjouit de voir l'heure de la représentation approcher et qui commence déjà à s'imaginer sur scène avec plaisir. J'avoue que je suis toujours envieuse de voir la joie qu'expriment certains de mes collègues car j'aimerais avoir moi aussi cette disposition. Mais ce sentiment m'est étranger la plupart du temps. Pour moi, le moment est grave car je dois abandonner tout ce qui fait ma vie afin d'être disponible au moment important qui se prépare et qui me conduira à basculer dans une autre vie. Cet état n'est pas plaisant car il faut que j'arrive sur scène comme une page blanche pour pouvoir me développer à nouveau dans la peau d'un personnage. La scène est d'ailleurs pour moi une abstraction. Lorsque je chante et joue, je respire comme le personnage que j'incarne. Ce que d'aucuns appellent le plateau devient ma réalité, la seule qui existe.
Après une représentation, les sentiments qui m'habitent n'ont plus rien à voir et je suis heureuse au-delà des mots. Cette énergie me vient sans doute du public, en particulier si je remporte un très grand succès. Le moment où je comprends que les spectateurs ont capté quelque chose de plus que seulement la musique et la voix, fait de moi la plus heureuse des femmes. Peut-être même certains spectateurs auront-ils pu trouver des réponses à leurs questions. J'essaye toujours d'apporter autre chose que le chant. Cette façon que j'ai de plonger si profondément dans un rôle et de le vivre avec autant d'intensité me fait dire que je n'aborde pas un opéra comme seulement un spectacle. Ceci dit, je n'ai jamais compris pourquoi mes sensations étaient à ce point différentes avant et après une représentation. Toujours est-il que cette joie qui suit la sortie de scène m'incite à recommencer.

Pouvez-vous nous parler de vos études de chant dans le cadre de l'Académie de musique de Lettonie ?

Kyle Ketelsen (Leporello), Bo Skovhus (Don Giovanni) et Kristine Opolais (Donna Elvira) dans <i>Don Giovanni</i> à Aix en 2010.  © Pascal Victor

Je ne suis restée que deux ans à l'Académie. Lorsque j'ai voulu continuer mes études de chant dans un cours de groupe à tarif modéré, l'Académie ne m'a pas retenue. Sans doute ne me jugeaient-ils pas assez bonne selon leurs critères. Il aurait fallu que je finance totalement mes études pour continuer mon apprentissage dans ce cadre… C'est un professeur privé qui m'a apporté les bases du chant. Aucune académie lettone ne lui a d'ailleurs proposé le poste qu'elle méritait. Elle a pourtant su former des chanteurs de grande valeur. À ce titre, elle aurait mérité un poste en or ! Depuis 2007, j'ai rencontré d'autres professeurs mais c'est avec elle que j'ai commencé à apprendre les grands rôles qui m'ont permis de me lancer dans une carrière. Après seulement deux ans de travail avec elle, je chantais des premiers rôles sur scène alors que mes collègues qui poursuivaient leurs études à l'Académie en étaient toujours au stade de l'apprentissage !
Cela pose le problème de la sélection des élèves dans les académies. Les jurys devraient avant toute autre chose être sensibles au charisme et aux possibilités d'un chanteur. Faut-il qu'une apprentie chanteuse se présente avec le bagage d'une Montserrat Caballé pour qu'on la trouve intéressante ? C'est le rôle de ceux qui sélectionnent les talents de reconnaître le potentiel de développement d'un artiste et de savoir ce qu'il est susceptible de produire plusieurs années après.
Ceci étant, le fait que je n'ai pas été retenue pour poursuivre mon apprentissage à l'Académie à fait naître en moi cette énorme volonté de prouver que j'étais capable d'y arriver, et même de façon plus rapide que tous mes collègues. Cette situation m'a donc aidée et, aujourd'hui, je peux dire "Dieu merci, l'Académie de musique de Lettonie ne m'a pas prise !", car j'aurais alors perdu mon temps et cela aurait été catastrophique. De fait, en deux ans en tant que membre du chœur à l'Opéra national de Lettonie, et avec deux ou trois leçons hebdomadaires uniquement consacrées à la technique du chant, j'ai pu me préparer à devenir chanteuse d'opéra. Après ces deux ans de chœur je suis directement passée à Tatiana dans Eugène Onéguine, Lisa dans La Dame de pique et Musetta dans La Bohème. Puis, j'ai débuté dans Tosca, Aida… Toutes ces prises de rôles ont été fantastiques. Bien sûr, je n'aurais jamais pu accomplir cela en restant à l'Académie de musique !

Enkelejda Shkosa (Suzuki) et Kristine Opolais (Cio-Cio San) dans <i>Madame Butterfly</i> en 2015 sur la scène du Royal Opera House de Londres.  © Bill Cooper

Un apprentissage traditionnel ne semblait en tout cas pas vous convenir…

Je suis très consciente d'être moi-même à l'origine de cette trajectoire particulière. De nombreux bons artistes ont été entièrement formés à l'Académie de musique de Lettonie, puis sont partis en Italie pour parfaire leur apprentissage d'une autre façon. Mais ce système m'aurait tuée car je ne suis pas faite pour entrer dans un moule. Toutes les structures m'anéantissent dans la mesure où je n'ai aucun désir de ressembler à quelqu'un d'autre. Les méthodes d'enseignement appliquées dans de nombreux conservatoires ou académies visent à inculquer la même méthode à chacun. Je ne doute pas que certains enseignements, de par le monde, soient de premier ordre et aident les artistes à se trouver, mais dans les établissements dont je parle, la progression est la même pour tous les chanteurs. Tous commencent généralement par une aria de Mozart ! Mais si Mozart ne me convient pas ? Mozart est parfait pour certaines voix en début d'apprentissage. Mais d'autres voix bien plus larges ne peuvent pas faire de même et on les oblige aussi à chanter Mozart sous prétexte de rester focalisé et de préserver la voix. Rien dans ce genre de cursus ne peut me convenir. Ma scolarité n'a pas davantage été brillante pour la même raison. Après avoir suivi des cours, participé à des stages de chant et même un cycle de vingt-cinq leçons qui ne m'intéressaient absolument pas, j'ai eu confirmation de ce que je pensais depuis toujours.
Mon but était d'acquérir une technique, de chanter, d'étudier l'opéra et mes rôles. Les masterclasses visant à former un chanteur à l'interprétation ne m'ont jamais rien apporté. Je crois que le fait de s'ennuyer et le sentiment de perdre son temps sont des signaux qui doivent pousser quiconque à fuir. Pour moi, tout est venu de mon expérience et de mon désir. Un désir ardent. Me retrouver face à des montées d'adrénaline, des prises de risques et même des chocs m'ont construite alors que la même trajectoire aurait pu ruiner un autre jeune chanteur. J'ai eu de la chance, sans doute, mais j'ai été portée par la certitude de ce que je devais accomplir. Je suis restée fidèle à mes souhaits et je les ai même préservés avec force. Cela a eu pour effet d'accélérer ma trajectoire. Alors, aujourd'hui, je fais attention à ce que je souhaite et veille à pouvoir assumer la conséquence de ce qui est exaucé. Par exemple, avoir du succès est une chose que l'on peut souhaiter, mais le plus important est de conserver ce succès. Toute la difficulté est même là.

 

Kristine Opolais (Polina) et Misha Didyk (Aleksey) dans <i>Le Joueur</i> de Prokofiev à Berlin en 2008.  Photo © David Baltzer

Avez-vous un agent auquel vous accordez votre confiance ?

J'ai un très bon agent et je le considère davantage comme un ami. Il m'a fait confiance de la même façon que j'ai confiance en lui. Je l'ai rencontré après que j'ai fait mes débuts au Staatsoper de Berlin dans Tosca et Le Joueur de Prokofiev, ainsi qu'à La Scala. Mais je confesse qu'avant de trouver le bon manager, j'ai eu quelques déboires avec ceux qui l'ont précédé car ils n'avaient pas compris le répertoire qui me correspondait. Je m'estime donc heureuse d'avoir pu rencontrer en 2010 l'agent avec lequel je travaille toujours à l'heure actuelle. Il sait me proposer les bons rôles au bon moment. Nous prenons les risques ensemble lorsqu'il s'agit d'avancer ou, parfois, d'annuler des contrats.
En 2010 à Munich, une nouvelle production de Rusalka était très importante pour moi. Cependant, pour chanter à Munich, il fallait annuler mes débuts au Metropolitan Opera dans La Bohème avec Musetta. Comment comparer deux rôles aussi différents que Rusalka, un rôle de composition qui permet de s'investir pleinement et de montrer ce que vous êtes capable de produire en tant qu'interprète, et Musetta que je considère comme un bon rôle de diva ? Lorsque vous avez ce statut vous pouvez vous permettre d'arriver pour chanter votre unique aria et tout le monde appréciera votre participation. Mais un rôle si court ne permet pas de montrer quoi que ce soit. Faire mes débuts au Met avec Musetta ne signifiait donc rien de spécial pour moi. Toutes les chanteuses peuvent faire de beaux débuts au Met avec Musetta ! C'est pour cette raison que j'ai ensuite réalisé mes débuts au Met dans La Rondine. Le rôle de Magda comporte pas mal de chant et m'a permis de m'exprimer davantage, de montrer de quelle façon je peux construire un personnage sur la durée d'une représentation. Cela est fondamental pour moi.

 

Kristine Opolais (Magda) et Giuseppe Filianoti (Ruggero) dans <i>La Rondine</i> mis en scène par Stephen Barlow.  © Ken Howard/Metropolitan Opera

La saison dernière, vous avez fait vos débuts au Met dans deux rôles différents en moins de 18 heures : Cio-Cio San en soirée et Mimi dans la matinée du lendemain, qui plus est filmée pour une diffusion en direct dans les cinémas du monde entier. Aimez-vous les challenges ?

J'ai beaucoup de mal à parler de cette situation car, pour être honnête, je ne comprends toujours pas comment j'ai pu accepter de prendre une décision aussi folle que celle-ci ! Car il s'agit bien de folie. Si j'avais d'abord pu interpréter Mimi et, le soir suivant et non en matinée, une Butterfly, cela aurait été à la fois plus logique et plus faisable dans la mesure où le rôle de Mimi aurait constitué une sorte d'échauffement vocal. Mimi est un rôle que je pourrais chanter sans problème tous les jours. Mais Butterfly est très différent et tellement demandeur qu'il est impossible d'enchaîner deux représentations distantes d'une seule journée. Butterfly prend tout ce qui est en vous, et pas seulement sur le plan vocal, surtout si vous êtes une interprète qui joue sur l'émotion. Pour moi, il y a plusieurs sortes d'interprètes. Certaines sont focalisées sur la technique et savent, pas à pas, ce qu'elles doivent contrôler du début à la fin de l'opéra. Pour d'autres chanteuses, c'est l'émotion qui prime. Celles-là ne calculent pas la façon d'épargner 10 % de leurs ressources qu'elles ne donneront pas au public et garderont pour elles. Je me perçois comme une chanteuse qui donne tout, et même plus si je peux… La situation à laquelle j'ai été confrontée au Met était donc sans doute une énorme prise de risque accentuée par la captation HD. Filmée, la moindre erreur reste enregistrée à jamais ! De plus, pour moi, être une Mimi correcte n'était pas suffisant. Je suis malheureusement maximaliste et partisane du tout ou rien. C'est dire si, au moment où j'ai accepté d'enchaîner Butterfly et Mimi, je n'étais pas réellement consciente de ce que je faisais. J’ai plutôt agi par réflexe.

 

Kristine Opolais dans <i>Madame Butterfly</i> sur la scène du Met en avril 2014.  © Marty Sohl/Metropolitan Opera

Comment les événements se sont-ils enchaînés pour en arriver là ?

De fait, après ma Butterfly de la veille, si je m'étais couchée à minuit, sept heures de sommeil réparateur auraient pu être suffisantes pour être en forme et assurer la représentation de La Bohème en matinée. Mais voilà, c'était ma première Butterfly au Met, et une première représentation est un peu comme une première et tout le monde la fête ! Je suis donc allée au restaurant avec mes deux managers et leur famille et nous avons partagé un dîner tout en conversant. Rien de plus normal, après tout. Dieu merci, l'envie ne m'a pas prise d'aller ensuite en club et de danser ! Mais je ne suis pas pour autant rentrée chez moi avant 2h du matin. Comme le succès de Butterfly avait été important, l'adrénaline n'était pas retombée et il m'était impossible de dormir. Après avoir pris un bain, je me suis mise devant mon ordinateur et j'ai regardé des vidéos sur Youtube. Le temps a ainsi passé très rapidement et il devait être environ 5h lorsque je me suis couchée…
Lorsque Peter Gelb m'a appelée, il était 7h du matin et j'avais donc seulement dormi deux heures. J'avais coupé mon portable et il avait dû sans doute laisser sonner une dizaine de fois le téléphone de l'appartement avant que je réalise que quelqu'un tentait de me joindre. Dans un état comateux je décroche et il me demande : "Nous avons une captation HD de La Bohème et personne pour chanter le rôle de Mimi. Pouvez-vous nous aider et vous préparer pour faire un remplacement ? C'est très important…". À ce moment, j'ai l'impression qu'il me parle d'une représentation en soirée. Je suis alors choquée qu'il m'appelle si tôt après la première de la veille : "Mais pourquoi m'appelez-vous de si bonne heure ?". Il me répond : "Parce que la représentation est en matinée, et qu'il faut que vous soyez au théâtre pas plus tard qu'à 10h pour essayer les costumes et les perruques, et vous familiariser un peu avec la mise en scène…". Ma première réaction a été de penser que c'était impossible. J'avais passé la soirée à parler et je n'avais dormi que deux heures. Je ne sais plus très bien ce que j'ai répondu à Peter Gelb mais ce devait être quelque chose comme : "Je ne peux pas prendre ce risque alors que, jusque-là, tout s'est si bien déroulé pour moi au Met. D'abord La Rondine, puis hier soir Butterfly. Deux grands succès ! Pourquoi devrais-je compromettre cela avec La Bohème que n'ai pas chantée depuis un an ?". Ce n'était pas comme refaire une Butterfly en matinée, bien que ce soit difficilement envisageable aussi. Je n'avais plus Mimi en moi et un rôle ne revient pas comme ça en claquant des doigts ! C'était trop me demander et j'ai répondu "non".
J'ai senti que Peter Gelb était très triste mais il a tout de même ajouté : "Désolé de vous avoir appelée si tôt. Profitez de votre succès, dormez bien et nous allons essayer de trouver une solution". Et j'ai raccroché…
Cinq minutes ont passé, j'étais choquée. Puis, tout à coup, une fulgurante intuition me frappe et me sort de ma torpeur. J'étais maintenant complètement réveillée et je me suis mise à penser à tout de vitesse "Es-tu une artiste ou non ? Le théâtre te demande de l'aide. Voilà deux ans que le Met a planifié cette captation HD et il n'a pas de doublure…". J'ai rappelé immédiatement Peter Gelb pour lui dire que j'étais d'accord et que je prenais le risque.

 

Kristine Opolais (Cio-Cio San) et Maria Zifchak (Suzuki) dans <i>Madame Butterfly</i> au Metropolian Opera en avril 2014.  © Marty Sohl

Comment s'est déroulée cette représentation de La Bohème ?

Les événements qui ont suivi sont assez flous car j'étais branchée sur pilotage automatique. Il était déjà 8h et je devais me trouver au Met à 10h. J'ai écouté la totalité de La Bohème sur Youtube pour me remémorer la musique. Là, j'ai réalisé que je me rappelais très bien de mes départs mais pas des paroles ! En arrivant au théâtre, j'ai tout de suite demandé la partition et la présence d'un pianiste. Dans une petite loge où dix personnes s'affairaient autour de moi, j'ai ainsi répété La Bohème alors qu'on faisait sur moi des essais de maquillage, de costumes et de perruques. Mes deux managers étaient dans la pièce, assis sur un canapé, et regardaient toute cette agitation avec des yeux ronds sans vraiment comprendre ce qu'il se passait. Peter Gelb n'avait pas réussi à les joindre car ils devaient dormir. Après tout, c'était samedi matin…
Jamais je ne pourrai dire combien j'ai tremblé en voyant les caméras qui commençaient à se déplacer autour de moi. C'était ma première captation HD ! Un mauvais pressentiment ne m'a pas lâché de toute la représentation. J'ai constamment eu la sensation d'être mauvaise et que ma voix ne suivait pas. À la fin du spectacle, je ne savais pas plus à quoi m'en tenir et, pour la première fois de ma vie, j'ai eu une peur bleue de venir saluer… Mais là - miracle ! - les gens se sont levés pour m'applaudir. Quelle émotion de comprendre que mes craintes aboutissaient à une réaction inverse de la part des spectateurs ! C'était même une sacrée expérience, et j'en ai retiré quelque chose que je ne suis pas près d'oublier. Avant une représentation, on ne peut jamais savoir comment le public réagira. Ceci dit, cette standing ovation et le sentiment que les gens m'aimaient ne m'ont pas empêchée de trembler lorsque, en janvier dernier, je suis revenue chanter La Bohème au Met. C'est un aspect magique du métier de chanteur de ne pas savoir ce qui l'attend. La plupart du temps, c'est même l'inverse de ce que l'on pense qui se produit. Il arrive aussi que l'assurance que nous pouvons développer vis-à-vis d'un rôle et d'une mise en scène se traduise au final par un aboutissement moindre sans qu'on puisse comprendre pourquoi. Mais je suis persuadée que les doutes quant à la réussite de notre travail nous font grandir. S'admirer est la plus épouvantable des choses mais, heureusement parfois, nous pouvons apprécier ce que nous avons fait. Croyez-moi, c'est un sentiment que je ressens très rarement car, même satisfaite, je reste très sensible aux petites imperfections.

La saison prochaine, vous serez à l'affiche de deux productions du Met diffusées dans les cinémas. Manon Lescaut le 5 mars 2016, et auparavant Madame Butterfly, le 2 avril. Que pensez-vous de cette Butterfly mise en scène par Anthony Minghella qui utilise une marionnette pour le rôle de l'enfant de Cio-Cio San ?

Kristine Opolais (Cio-Cio San) face à son petit garçon animé par Kevin Augustine, Tom Lee et Marc Petrosino dans <i>Madame Butterfly</i> mis en scène par Anthony Minghella.  © Marty Sohl/METButterfly est le rôle le plus complet, le plus riche et le plus féminin qui soit. Pour moi, aucun autre rôle ne peut lui être comparé. J'espère que tout se passera pour le mieux le jour de la captation HD car j'ai vécu tant de choses dans cette production la saison dernière… Et cette marionnette ! Au début, je trouvais son look japonais tout à fait ridicule car Butterfly ne peut imaginer son enfant ainsi. Elle le chante, d'ailleurs : "Chi vide mai a bimbo di Giappon occhi azzurini?"*. Son fils ne peut logiquement pas être Japonais. Mais lorsque je me suis retrouvée face à ce petit garçon entouré de ses trois marionnettistes, j'ai tout oublié. Il y avait une telle puissance dans ce personnage et dans cette relation. Une intensité supérieure à celle d'une mère et de son bébé. Je ne peux expliquer cette connexion très spéciale avec la marionnette. Les marionnettistes disparaissent. Seul existe le petit garçon qu'ils animent. Pourtant, ces vrais artistes sont fantastiques. Je crois même qu'ils ont réussi à entrer en moi. Pour que je me sente aussi proche de la marionnette, c'est qu'ils ont forcément réussi, avec gentillesse et légèreté, à me comprendre de la façon la plus intime qui soit. Cette Butterfly était une aventure très particulière.
* "A-t-on jamais vu un enfant du Japon avec des yeux d'azur…". (Madame Butterfly, Acte II)

Maria Zifchak sera à nouveau votre Suzuki au Met. Comment percevez-vous cette collaboration ?

La relation entre Suzuki et Cio-Cio San est très importante, et même davantage que la relation avec Pinkerton. Il y a bien sûr un superbe duo au premier acte, mais il n'existe aucune vraie connexion avec ce vil personnage. Maria Zifchak est une étonnante artiste et c'était un plaisir de partager les scènes avec elle. Mais je dois dire que pour la Butterfly que j'ai chantée à Covent Garden avant d'arriver à Paris pour Rusalka, j'ai également eu la chance de chanter avec une autre formidable interprète dans le rôle de Suzuki, la mezzo-soprano Enkelejda Shkosa.

 

Vittorio Grigolo (Rodolfo) et Kristine Opolais (Mimi) dans <i>La Bohème</i> au Metropolitan Opera en janvier 2015.  © Marty Sohl

Vos débuts non programmés de longue date à l'Opéra de Paris dans Rusalka, l'incroyable captation de La Bohème au Met le lendemain de vos débuts dans Butterfly : le hasard fait partie de votre vie de chanteuse. Mais que signifie ce mot pour vous ?

Kristine Opolais.  © Tayana VlasovaPour moi le hasard est directement lié à la prise de risque. C'est ce qui s'est passé pour moi au Met, c'est ce qui se produit ici à Paris pour Rusalka, et c'est encore ce qui m'est arrivé à Munich lorsque j'ai remplacé Anna Netrebko dans une nouvelle production de Manon Lescaut. La question qui se pose est de savoir si l'on est prêt à accepter de prendre le risque ou pas. Croit-on en la situation qui se présente ou pas ? Faites-vous confiance à Dieu pour qu'il vous aide ou pas ? Êtes-vous un artiste ou pas ? Construire une carrière sur la stratégie fait que vous n'y arriverez jamais car vous aurez peur. Or comment s'exprimer en artiste si la peur vous habite ?

 

 

 


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 17 avril 2015

 




Pour en savoir plus sur Kristine Opolais :
http://kristineopolais.com/

 

 

Kristine Opolais interprète le rôle de Polina dans <i>Le Joueur</i> de Prokofiev à Berlin en 2008 dans une mise en scène de Dmitri Tcherniakov. Lire la critique de ce DVD…Kristine Opolais interprète le rôle de Tatiana dans <i>Eugène Onéguine</i> en 2011 à Valencia dans la mise en scène de Mariusz Trelinski. Lire la critique de ce DVD…

Kristine Opolais interprète le rôle de Donna Elvira dans <i>Don Giovanni</i> à Aix-en-Provence en 2010 dans une mise en scène de Dmitri Tcherniakov. Lire la critique de ce DVD…

Mots-clés

Anthony Minghella
Kristine Opolais
La Bohème
Madame Butterfly
Metropolitan Opera
Opéra Bastille
Opéra national de Paris
Rusalka

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Vidéo

Kristine Opolais répète Manon Lescaut - ROH 2014

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