Interviews

Interview de Kate Lindsey, mezzo-soprano

Kate Lindsey. © Dario AcostaEn 2009, la mezzo-soprano américaine Kate Lindsey crève l'écran dans le rôle de Nicklausse dans la nouvelle production du Met des Contes d'Hoffmann, relayée en HD dans les cinémas du monde entier. Elle reprendra ce rôle dans la même mise en scène de Bartlett Sher diffusée en direct dans les cinémas le 31 janvier 2015. Mais, pour l'heure, nous la rejoignons dans une loge du Théâtre des Champs-Élysées où elle répète La Clémence de Titus mis en scène par Denis Podalydès. Retour sur un remarquable jeune parcours vocal et une personnalité aussi attachante que profonde…

 

 

Kate Lindsey interprète le rôle de Sesto dans La Clémence de Titus de Mozart au Théâtre des Champs-Élysées dans une mise en scène de Denis Podalydès pour 5 représentations du 10 au 18 décembre 2014. À ses côtés : Kurt Streit (Tito), Karina Gauvin (Vitellia), Julie Fuchs (Servilla), Julie Boulianne (Annio), Robert Gleadow (Publio) et le Chœur Aedes. Le Cercle de l'Harmonie est placé sous la direction de Jérémie Rhorer. Toutes les infos ICI



Tutti-magazine : Vous répétez en ce moment le rôle de Sesto dans La Clémence de Titus avec le metteur en scène Denis Podalydès. À ce stade des répétitions, comment vous sentez-vous ?

Kate Lindsey : Nous répétons depuis environ deux semaines et demie et il est amusant de constater les évolutions et les changements en si peu de temps. Denis Podalydès, dès le départ, nous a dit qu'il tenait à nous connaître en tant que personnes afin de trouver les mouvements appropriés et les relations justes entre nous. Nous avons donc commencé à travailler sur une mise en scène simple avec des concepts et mouvements de base puis, à force de répéter et répéter, tout a pris forme de façon soudaine et nous sommes parvenus à une structure solide et intense. Chaque metteur en scène diffère quelque peu dans son approche et ce processus est très intéressant. J'apprécie également de travailler avec un acteur aussi connu et réputé qui se montre aussi humble et ouvert à la discussion dans un but de création commune. Le dialogue est très important dans cette approche.

 

 

Kate Lindsey (Sesto) dans <i>La Clémence de Titus</i> mis en scène par Denis Podalydès : à gauche avec Karina Gauvin (Vitellia), à droite avec Kurt Streit (Titus). © Vincent Pontet

 

Kurt Streit (Titus) et Kate Lindsey (Sesto) dans <i>La Clémence de Titus</i> au TCE. © Vincent Pontet

Quel Sesto préparez-vous avec Denis Podalydès ?

L'approche en soi est globalement plus minimaliste qu'opératique. Il n'y a pas ici de surenchère de mouvements, tout est centré sur la scène et les sentiments sous-jacents. Denis est très attentif aux faiblesses des personnages, à leur fragilité. Pour Sesto, tout se construit sur la fin de l'opéra lorsqu'il se retrouve face à Tito qui lui demande pourquoi il a agi ainsi et l'a trahi. Sesto ne peut pas, à son tour, trahir Vitellia qui est responsable, et donne à Tito comme seule réponse : "C'est ma faiblesse". Cette phrase définit Sesto dans cette mise en scène, et il en va de même pour chaque personnage, les failles des uns et des autres devenant les éléments moteurs des affrontements décrits dans le livret.

Cette façon de travailler vous convient-elle ?

En ce qui me concerne, j'aime qu'un metteur en scène m'expose son concept et me communique sa vision. Par exemple, quand Sesto chante à l'Acte II "Deh, per questo instante", Denis a parfaitement su exposer ce mélange de délivrance absolue et d'abandon à la mort. Dans sa vision, il y a une sorte de joie à mourir. Le moment où l'on sombre dans la mort est le plus merveilleux… Une fois cette direction proposée, il n'y a plus qu'à essayer et improviser. Or j'apprécie beaucoup d'avoir la possibilité d'improviser, comme de travailler avec quelqu'un qui accepte l'idée que les choses peuvent changer. Je suis sûre du texte et des relations entre les personnages, aussi j'aime improviser pour trouver ce qui est susceptible d'enrichir une trame dramatique somme toute assez simple.

En 2012, vous avez chanté au Metropolitan Opera le rôle d'Annio dans le même opéra, alors qu'Elina Garanca interprétait Sesto. Est-il simple de passer d'un rôle à l'autre, où le premier rôle chanté est-il toujours vivant en vous ?

Bien sûr, je me rappelle très bien du rôle d'Annio. Mais, heureusement, je l'ai chanté il y a 2 ans, ce qui est suffisamment loin. Ceci dit, j'ai tout de même pris soin de dire à Julie Boulianne qui chante Annio dans la présente production de me pardonner si je me mets à chanter une de ses interventions ! À vrai dire, j'ai étudié Sesto quand j'étais plus jeune, puis est venu le rôle d'Annio. J'ai donc déjà réalisé ce genre de switch. Par ailleurs, après avoir joué un personnage, j'ai tendance à le laisser, ce qui me rend plus disponible au projet présent. N'essayant pas de retenir en moi les personnages que je chante, j'aime aussi l'idée de pouvoir changer des choses lorsque je serai amenée à les interpréter à nouveau dans un cadre différent.

 

<i>La Clémence de Titus</i> mis en scène par Denis Podalydès : Karina Gauvin (Vitellia), Kurt Streit (Titus) et Kate Lindsey (Sesto). © Vincent Pontet

Le 28 août dernier, vous avez participé au Festival Berlioz de La Côte Saint-André où vous avez chanté Les Nuits d'été et d'autres pièces avec Le Cercle d'Harmonie dirigé par Jérémie Rohrer, que vous retrouvez au TCE. Quel chef d'orchestre est-il ?

Je vois en Jérémie Rohrer un chef né pour les chanteurs. Parmi tous les chefs avec lesquels j'ai travaillé, je le situe comme un de ceux qui ont la possibilité de prendre des risques et de créer des couleurs intéressantes grâce au soutien qu'il apporte aux chanteurs. Sa présence est constante lors de la préparation. Au-delà d'une brillante technique, il a une façon personnelle de structurer la musique avec ses mains. Il me suffit de le regarder pour que ma voix suive ce qu'il montre. C'est un immense plaisir que de pouvoir partager une telle expérience avec un chef d'orchestre. Chaque chef a son propre style et apporte quelque chose de différent, bien sûr, mais cette manière de présenter la musique et ses idées, accompagnée de ce soutien, me permettent de donner en retour ce qu'il attend. De plus Le Cercle d'Harmonie, son orchestre, est exceptionnellement sensible. Ces musiciens font preuve d'une telle qualité d'écoute que, lorsque nous avons répété Les Nuits d'été à La Côte Saint-André, j'étais très triste de devoir leur tourner le dos pour chanter car j'adore la sensation qui consiste à me trouver au cœur de la musique de chambre. J'aime voir les instrumentistes et tisser un rapport avec eux. Jérémie Rohrer et Le Cercle d'Harmonie font partie de ces musiciens pour lesquels je serai toujours capable de lâcher ce qui m'occupe pour participer à un de leurs projets.

 

Kate Lindsey interprète <i>Les Nuits d'été</i> sous la direction de Jérémie Rohrer le 28 août 2014 dans le cadre du Festival Berlioz de La Côte Saint-André. © Simon Barral-Baron

C'est par trois ans de participation au Lindemann Young Artist Development Program qu'a commencé votre collaboration avec le Metropolitan Opera de New York. En quoi consiste cet apprentissage ?

Le programme du Met pour les jeunes artistes est un apprentissage pris en charge qui leur apporte le bagage final nécessaire avant de se lancer dans une carrière. Pendant trois années, ils bénéficient d'une allocation de formation, une somme d'argent pour pouvoir vivre, et l'apprentissage se déroule au Met. Dans ce cadre, les jeunes professionnels reçoivent des leçons de chant au rythme de deux par semaine, et un soutien pour apprendre l'italien, le français, l'allemand et le russe s'ils le souhaitent. Ils ont également des cours de comédie, ils assistent à toutes les générales du Met et, parfois, ils ont la possibilité de chanter sur scène de petits rôles secondaires, ce qui constitue un apprentissage très important dans la mesure où les répétitions se déroulent au côté d'artistes parmi les plus connus et il est possible de les voir travailler. Enfin, le programme permet chaque été de parfaire ses connaissances à l'étranger, par exemple en Italie, en fonction des opportunités qui se présentent. Ces trois années de formation sont un véritable cadeau pour un chanteur, et une expérience unique d'apprentissage. Rendez-vous compte que mes collègues et moi avons eu l'occasion de travailler avec James Levine et de suivre ses master classes ! Les chanteurs sont également orientés vers des solutions personnalisées de gestion, lesquelles sont aussi importantes pour une carrière. Tout est vraiment étudié pour prendre soin de nous.
Mais ce programme est très intense, sur tous les plans, et on travaille chaque jour de la semaine sans relâche. C'est très Américain, n'est-ce pas ? Ceci étant, je ne changerais pour rien au monde quoi que ce soit à cet entraînement rigoureux car il m'a apporté une base très solide et, aujourd'hui, je me sens mentalement, physiquement et émotionnellement capable de faire face à toute situation.

 

Bryn Terfel (Figaro) et Kate Lindsey (Cherubino) dans <i>Les Noces de Figaro</i> sur la scène du Met. © Ken Howard/Metropolitan Opera

Votre répertoire laisse une place importante aux rôles en pantalon. Aimez-vous jouer les garçons sur scène ?

Oui, et j'ajouterais que porter des pantalons est plus confortable qu'un corset ! Il est vrai que, parfois, on me demande si je ne m'en lasse pas, mais j'aime vraiment ces rôles masculins. De fait, indépendamment du fait de chanter un rôle de femme ou d'homme, ce que j'aime avant tout c'est jouer. J'aime chanter et interpréter. Après tout, il n'est pas si courant, dans le monde du théâtre et du cinéma, d'avoir une pareille opportunité de permuter de genre. En outre, je pense que jouer aussi des rôles de garçons m'a ouvert l'esprit. Je crois qu'en chacun de nous se trouve du masculin et du féminin, et ces rôles travestis m'ont permis de le comprendre. J'ai même ressenti un certain plaisir à découvrir cette autre partie de moi-même sans pour autant rien perdre de ma féminité.

Siébel dans Faust, Nicklausse dans Les Contes d’Hoffmann, Les Nuits d’été, La Damnation de Faust… Vous chantez assez souvent en français. Quels sont vos sentiments par rapport à la musique française et à la prononciation du français ?

J'aime chanter en français car cette langue est merveilleusement élégante et délicate. L'allemand contient de nombreux arrêts et départs et l'attention se porte sur les consonances. En français, il faut maintenir la ligne où se marient le texte et la musique, et la finesse des consonances permet de générer des couleurs. La langue française en elle-même contient une grande diversité de couleurs, quant à la musique française, elle permet une coloration à un niveau de subtilité tout bonnement incroyable.
Le meilleur exemple que je puisse vous donner de ce ressenti est Les Nuits d'été, car cette œuvre permet de jouer véritablement avec les couleurs de la voix. J'ai commencé à travailler cette pièce il y a plusieurs années et, parallèlement, j'ai lu les Mémoires de Berlioz qui, heureusement, sont traduites en anglais. Cela m'a permis une approche comme je les aime et de comprendre, dans ce cas précis, le questionnement du compositeur à la recherche de sa place dans la vie, lorsqu'il composait Les Nuits d'été. Berlioz était une âme tourmentée. J'aime connaître ce genre de détails biographiques sur les compositeurs car ils m'aident, moi Américaine, à appréhender votre culture sur un plan psychologique. Il me semble même capital de tenir compte de ces éléments dans mon approche. Enfin, je travaille avec des professeurs afin de chanter un français le plus pur possible. Je ne crains nullement d'être reprise et j'aime qu'on me corrige. Il y a tant de manières de prononcer les mots en français que les avis divergent parfois…

 

Kate Lindsey dans <i>Amelia</i> créé à l'Opéra de Seattle. © Rozarii Lynch

Vous avez créé le rôle-titre de l'opéra de Daron Hagen Amelia à l'Opéra de Seattle en 2010. Quels souvenirs gardez-vous de cette création ?

C'était une grande chance pour moi d'être choisie aussi jeune pour une création mondiale. Et une autre chance était de me retrouver sur ce projet avec le metteur en scène Stephen Wadsworth car je me sentais très proche de lui. Il m'avait choisie pour travailler avec lui alors que je suivais au Met la formation pour les jeunes artistes dont nous avons parlé. Il était professeur de théâtre dans ce cursus et me connaissait très bien… Comme je vous l'ai dit, j'aime jouer les âmes tourmentées. Peut-être est-ce une manifestation du signe du Scorpion en moi, mais je peux être assez sombre et j'apprécie les divers aspects qui découlent des questions que se posent les gens sur la vie et qui restent sans réponse. Or le personnage d'Amelia a perdu son père très jeune alors qu'il effectuait un vol d'essai au Vietnam. Cette situation génère de nombreux éléments liés aux effets de la guerre. Amelia n'obtient aucune réponse aux questions fondamentales qu'elle se pose, et elle réussit malgré tout à avancer et même à concevoir un bébé… J'aime ce qui découle de ce livret, à savoir que l'amour vaut qu'on prenne tous les risques. C'est ce à quoi le personnage d'Amelia est confronté.
Participer à une création apporte aussi une grande liberté car il n'y a pas de référence. Il est possible de créer selon ses envies sans être comparé à la manière dont vos prédécesseurs ont chanté un rôle. J'ai réellement adoré interpréter cet opéra, et il m'a procuré une réelle sensation d'équilibre.

Entretenez-vous un lien particulier avec l'Opéra de Seattle ?

Tout a commencé avec Amelia, puis je suis revenue sur cette scène la saison suivante pour Le Barbier de Séville et, cette année, pour Les Contes d'Hoffmann. Je retournerai à Seattle pour chanter le Compositeur dans Ariane à Naxos en mai 2015.
On trouve une réelle atmosphère familiale dans cette maison d'opéra. Tout le monde est accueillant et amical, de telle sorte qu'on y revient avec beaucoup de joie. Lorsqu'on trouve une semblable chaleur humaine dans un théâtre, on se sent plus libre, sur un plan artistique, de prendre davantage de risques. Le fait de se sentir appréciée compte pour beaucoup dans ce genre de démarche.

Êtes-vous sensible aux lieux ?

Oui, mais, surtout, je suis sensible à la lumière. Par exemple, cette semaine à Paris, sans beaucoup de soleil, a été vraiment très dure pour moi. Je possède une sensibilité incroyablement développée au temps qu'il fait, au point que je doive toujours y prendre garde dans la mesure où je voyage de plus en plus. Je suis une chanteuse en permanence sur les routes et il est capital que je puisse trouver des points de chute dans lesquels je trouve le confort et la lumière dont j'ai besoin pendant tout mon séjour. Je passe tellement de temps à me préserver des maladies qui nous entourent que l'endroit où je me pose et me détend doit vraiment me permettre de récupérer dans de bonnes conditions.

 

David Adam Moore (Figaro) et Kate Lindsey (Rosina) dans <i>Le Barbier de Séville</i> à l'Opéra de Seattle en 2011. © Rozarii Lynch

Vous qui voyagez beaucoup, profitez-vous un peu des villes, comme Paris, dans lesquelles vous travaillez ?

Paris est une ville superbe, mais lorsque je voyage je suis là pour un projet. J'aime travailler. Le tourisme est une autre chose…

 

Le 19 novembre est sorti en France le film de Michael Sturminger Casanova Variations dans lequel vous jouez le rôle de Bellino. Est-ce votre première expérience au cinéma ?

Tout à fait, et j'avoue que cela m'a procuré une sacrée peur et une nervosité que je ne vais pas oublier de sitôt. Casanova Variations a été tourné à Lisbonne…
Tout juste arrivée de New York, je rencontre le réalisateur Michael Sturminger et il me dit : "Tu connais John ? John Malkovich ? Il est dans le même hôtel. Je vais l'appeler et vous pourrez lire la scène…". Je n'en avais pas dormi de la nuit tant je me demandais si j'étais vraiment prête à cela car le cinéma est très différent de l'opéra. Plus jeune, j'avais fait du théâtre musical et il y avait des dialogues mais cela remontait à pas mal de temps et c'est une tout autre chose que dire un texte sans le support de la musique qui vous apporte la pulsation qui préside à la parole… Lorsque John est descendu, j'ai pris les devants : "Il faut que je vous dise, je me sens un peu hors de mon élément ici. Je vais essayer de faire au mieux mais, s'il vous plaît, dites-moi et bousculez-moi si nécessaire…". Là-dessus il me répond : "On voit bien que vous ne m'avez jamais entendu chanter !". Il a ensuite été si merveilleux avec moi, si prévenant… Cette première lecture a tout de même été assez difficile, mais c'était salutaire car j'avais prévu d'arriver avant le tournage pour avoir quelques jours devant moi et y penser sérieusement. Lorsque le tournage est arrivé, John a fait à nouveau preuve d'une grande gentillesse en m'emmenant sur le côté pour dire le texte avec moi. Il avait bien capté mon degré de nervosité et je crois aussi qu'il avait compris combien, tous, nous étions intimidés par sa présence.

 

John Malkovich (Giacomo Casanova) et Kate Lindsey (Belino) dans le film <i>Casanova Variations</i> réalisé par Michael Sturminger. D.R.

Comment cela s'est-il passé lorsque la caméra a commencé à tourner ?

La mise en place a dû débuter vers 1 heure du matin et il devait être 2 heures lorsque nous avons tourné la scène. Le tournage a dû finir vers 3 heures et tout s'est déroulé de façon très rapide. Je crois que nous avons fait deux prises seulement. John Malkovich respire le professionnalisme. Il donne l'impression de tout savoir et il est fascinant de l'observer… Au final, tourner était presque libérateur. La caméra est sur vous, puis elle vous suit mais vous ne jouez pas devant un public. Cela permet de s'exprimer avec beaucoup d'intimité. Honnêtement, j'aimerais pouvoir renouveler ce type d'expérience car c'était une sensation totalement nouvelle que de sentir cette liberté que permet l'absence d'un public. Et puis, le fait de pouvoir recommencer plusieurs fois en tentant d'autres choses est un aspect qui me séduit beaucoup. Ce premier tournage a constitué une belle expérience, assez effrayante, mais très riche.

Quelles places occupent aujourd'hui les concerts et les récitals dans votre carrière ?

Mohammed Fairouz. © Samantah WestIl y a quelques semaines j'ai chanté la Scène de Bérénice de Haydn au Concertgebouw sous la direction de Thomas Hengelbrock et c'était un moment magnifique dans cette si belle salle. L'orchestre était tout simplement superbe et tellement à l'écoute. Thomas est en outre un musicien incroyable et tout cela a fait de ce concert une expérience de rêve… La saison précédente, j'avais fait quelques concerts avec Le Cercle de l'Harmonie, mais les derniers mois, je me suis plutôt consacrée à l'opéra. J'adore pourtant le récital. Mais, à ce jour, c'est davantage aux États-Unis que je chante en récital.
Je travaille actuellement sur un projet avec un ami compositeur, Mohammed Fairouz, sur un texte du célèbre poète irlandais Paul Muldoon. Nous développons un cycle basé sur l'histoire de Mary Typhoïde*, une femme qui émigra aux États-Unis alors qu'elle était porteuse du virus de la typhoïde sans le savoir. Elle passa une partie de sa vie en quarantaine… Paul Muldoon est fasciné par ce personnage depuis toujours, ainsi que par l'idée que quelqu'un qui n'a jamais fait quoi que ce soit de mal se retrouve isolé et doive être éloigné de la société. Paul écrit donc le texte, tandis que Mohammed compose la musique. Nous devrions créer cette pièce l'été prochain et je compte ensuite construire un programme de récital autour afin de la proposer en concert et de l'emmener en tournée. Un enregistrement est également prévu. Au départ, il s'agit d'une version avec piano, mais une version pour orchestre est envisagée pour l'été suivant. Je suis très attachée à ce projet car il répond à mon envie de créer sur une base qui touche à une dimension universelle. Si le sujet raconte l'histoire d'une personne en particulier, et bien que ce ne soit absolument pas l'intention de départ, le contexte actuel renvoie forcément au virus Ebola. L'actualité nous fournit de fait une perspective intéressante.
* De son vrai nom Mary Mallon (1869-1938), cette cuisinière porteuse saine de la typhoïde causa l'infection de nombreuses personnes.

En juin dernier, vous avez fait vos débuts à l'Opéra d'État de Vienne dans le rôle du Compositeur d'Ariane à Naxos. Quelle est l'importance de cette étape dans votre carrière ?

J'ai réalisé une fois à Vienne que je faisais mes débuts alors qu'on fêtait le 150e anniversaire de la naissance de Richard Strauss. De grandes célébrations étaient organisées à cette occasion ! Quant à moi, je chantais avec le Wiener Philharmonic sous la direction de Franz Welser-Möst. Peu de répétitions étaient prévues - ainsi vont les choses - mais j'étais émue de me retrouver là car, dans le cadre de l'université, j'ai étudié durant un semestre à l'étranger, et c'était à Vienne, 10 ans auparavant. À cette époque, je me présentais souvent à la billetterie pour acheter des places de galerie. Nous étions alors étudiants et nous allions à l'opéra tous les soirs. Mais là, c'était à mon tour de me tenir sur cette scène. Je me souviens, après avoir chanté ma dernière aria, avoir regardé en hauteur, là où la jeune spectatrice que j'étais se tenait, la tête inclinée vers le bas. Jamais, à cette époque, je n'aurais pu savoir ce que je réussirais à accomplir. Rien ne pouvait me dire ni quelle sorte de carrière m'attendait ni si carrière il y aurait. Me retrouver 10 ans après sur cette scène viennoise avait vraiment quelque chose de surréaliste et je crois bien avoir chanté un moment pour la jeune fille que j'étais et qui se trouvait là-haut… Je retournerai chanter à Vienne avec grand plaisir.

 

Kate Lindsey dans le rôle du compositeur dans <i>Ariane à Naxos</i> mis en scène par Katharina Thoma à Glyndebourne en 2013. © Alastair Muir

Vos débuts dans le rôle du Compositeur l'année dernière sont aussi vos débuts à Glyndebourne*, où vous avez été filmée dans la production mise en scène par Katharina Thoma…

Lire la critique d'<i>Ariane à Naxos</i> à Glyndebourne avec Kate Lindsey, édité en Blu-ray et DVD par Opus Arte.Une des choses les plus appréciables à Glyndebourne est que nous pouvons profiter d'une longue période de répétitions. Mais si la préparation est très longue, il y a aussi pour suivre de très nombreuses représentations. Glyndebourne présente un contexte idéal pour faire ses débuts dans un rôle…
Katharina Thoma est arrivée devant les chanteurs avec des idées extrêmement claires et j'ai beaucoup aimé travailler avec elle. Elle a commencé en tant que pianiste et on peut dire qu'elle met en scène sur la musique et tient compte des impulsions musicales dans son travail. J'ai beaucoup d'affection pour le personnage du Compositeur qui, à sa manière, est aussi une âme tourmentée. C'est un être totalement pétri d'inspiration qui se retrouve sans cesse détourné par de multiples distractions qui poussent son énergie à exploser et rebondir dans tous les sens. La difficulté de ce rôle est pour moi de rester bien enracinée dans le sol afin de ne pas m'évaporer avec cette énergie qui va dans tous les sens, mais j'adore cet absolu abandon qui s'exprime parallèlement. Pour construire mon Compositeur j'ai observé certains comportements dont j'ai nourri le rôle. Certaines attitudes se sont merveilleusement bien combinées. Mais je ne vous dirai jamais ma source d'inspiration !
* Un extrait d'Ariane à Naxos avec Kate Lindsey enregistré en 2013 à Glyndebourne est proposé à la fin de cette interview.

Il y a deux ans, un critique a écrit que vous "semblez incapable de timidité, tout du moins lorsqu'un orchestre joue". Êtes-vous d'accord avec sa perception ?

Lorsque j'ai débuté, j'avais peur d'auditionner et même tout simplement peur d'essayer. Je suis d'une nature timide et somme toute assez réservée au point que je deviens toujours nerveuse avant de jouer… À l'âge de 16 ans, je participais à des productions scolaires et j'avais alors un professeur qui nous disait : "Si vous ne me donnez pas 150 %, j'arrête tout, vous sortez du groupe et vous le faites seul… Si vous en faites trop, ce sera moins grave que si vous n'en faites pas assez et je pourrai toujours vous aider à élaguer !". Tout le monde devait ainsi se donner à fond et c'était affreusement dur pour moi. Mais je crois que cela m'a conduit à penser aujourd'hui qu'un artiste paniqué à l'idée de donner, car c'est de cela dont il s'agit, place le public dans une position inconfortable. On attend d'un interprète qu'il soit à la disposition de la musique, mais aussi des spectateurs, qu'il prenne des risques et se montre vulnérable à défaut d'être parfait. Or, pour moi, ce n'est pas une affaire de perfection mais d'abandon. C'est une dimension sur laquelle je travaille autant dans ma vie que sur scène : l'abandon total qui permet de laisser libre cours à ce qui doit survenir pour en faire un moment unique. N'est-ce pas ce qui fait la beauté d'une représentation vivante ? Alors je m'efforce de progresser dans cette direction même si cette exigence n'est pas toujours satisfaite car elle est énorme. J'essaye aussi d'être la plus honnête possible.

 

Kate Lindsey (la Muse) et Joseph Calleja (Hoffmann) dans la scène finale des <i>Contes d'Hoffmann</i> mis en scène par Bartlett Sher. © Ken Howard/Metropolitan Opera

En 2009, vous avez chanté le double rôle de Nicklausse et de la Muse dans une représentation des Contes d'Hoffmann diffusée en direct du Met dans les cinémas du monde entier. Le 31 janvier 2015, vous serez à nouveau distribuée dans cet opéra pour une nouvelle diffusion en direct par satellite. Comment le metteur en scène Bartlett Sher vous a-t-il aidée à construire une présence aussi dense et quasi ensorcelante dans cette production ?

Le metteur en scène Bartlett Sher interrogé par Deborah Voigt pour ses <i>Contes d'Hoffmann</i>.Il m'a vraiment poussé à cela ! Bartlett Sher est un metteur en scène qui apprécie de vous connaître, de connaître quelques épisodes de votre histoire personnelle, et il travaille en fonction de la manière dont il vous perçoit. En tant qu'Américaine je ne trouve pas sa démarche trop intrusive car les Américains posent généralement beaucoup de questions. Mais vous, Français, trouveriez sans doute ses questions un peu trop inquisitrices. Mais Bartlett est un ami et je sais très bien qu'en aucun cas son approche des gens n'est en rien menaçante. Je crois qu'elle l'aide à savoir à quel niveau il peut construire avec les artistes.
Lorsque nous avons travaillé mon personnage dans Les Contes d'Hoffmann, c'était parfois quelque peu intimidant car il m'a vraiment poussé dans différents retranchements de ma personnalité. Il fait partie de ces metteurs en scène qui attendent de vous une présence entière et que vous vous investissiez, ce qui est ni plus ni moins une forme de respect entre deux personnes. J'ai réalisé ensuite qu'il possédait un vrai pouvoir et que je lui devais d'avoir trouvé ce que j'avais en moi.

Quelle était son approche globale des Contes d'Hoffmann ?

Son approche de cet opéra est moins visuelle qu'affaire de relations entre les personnages : Que veut ce personnage ? Qui manipule la situation ? Pour Bartlett Sher, la vérité est dans le non-dit, et j'adore ce concept en particulier pour Nicklausse et pour la Muse. Tant de choses ne sont pas exprimées par les mots mais par la musique et dans les relations qui se tissent entre les Vilains, Hoffmann et la Muse. J'ai en particulier beaucoup aimé qu'il crée un lien entre la Muse et ces Vilains, de telle sorte qu'ensemble, ils constituent une partie du psychisme d'Hoffmann, un peu comme l'Ange et le Diable. Dans cette production, la Muse a un pouvoir d'action sur les Vilains dont elle se sert pour ramener Hoffmann à son art. Cette vision est assez claire et elle apporte en outre une continuité à l'ensemble du déroulement de l'action. Sans cela l'opéra tombe dans la division des Actes centrés sur Olympia, puis Antonia et Giulietta. Ici la manipulation psychologique permet de fluidifier les transitions et d'aboutir à un vrai sens général.

 

Kate Lindsey (Nicklausse) et Alan Held (Lidorf) dans <i>Les Contes d'Hoffmann</i> en 2009.

Votre Nicklausse est-il composé en partie de la Muse ?

Oui, totalement car Nicklausse est pour moi l'incarnation physique de la Muse. Lorsque je porte les habits de Nicklausse et agis en tant que tel, c'est la Muse qui s'exprime à travers lui. C'est une démarche quelque peu complexe mais je ne considère pas Nicklausse comme un garçon ou un homme. Il est totalement androgyne et son genre importe peu dans la mesure où il est ici uniquement question, comme je vous l'ai dit, des efforts de la Muse et des Vilains pour sortir Hoffmann de son désespoir afin de le ramener sur le chemin de la création qui, elle seule, peut remplir sa vie. Pour ce faire ils lui brisent le cœur en utilisant son obsession pour les femmes.

 

Kate Lindsey.  © Ken Howard/Metropolitan Opera






Dans cette production vous êtes souvent sur scène, silencieuse, et rarement en coulisses. La gestion de votre énergie en devient-elle difficile ?

J'aime être en scène, comme j'aime répéter et travailler. La raison pour laquelle je suis si souvent en scène dans ces Contes d'Hoffmann tient au fait que, lorsque nous avons répété la production au Met, nous avons dû composer avec un planning difficile. Nous avons commencé par le Prologue, puis un chanteur a été tenu de partir pour honorer des concerts, ce qui nous a obligés à enchaîner avec l'Acte de Giulietta et la fin de l'opéra. Travailler d'emblée la fin de l'œuvre n'était pas en soi négatif et représentait même une bénédiction car cela nous a permis de comprendre les méandres à emprunter dans la difficile construction dramatique des Contes pour y parvenir.
Nous sommes ensuite passés de la fin de l'Opéra à l'Acte d'Olympia puis, Anna Netrebko est arrivée et nous avons fini par la scène d'Antonia dans laquelle je n'interviens pas beaucoup. À ce stade Bartlett Sher s'est adressé à moi : "Mais tu répètes tous les jours ! On doit donc te voir…". C'est ainsi que la présence de Nicklausse s'est imposée à ce point dans cette production. Quoi qu'il en soit, c'est un plaisir d'être ainsi présente constamment, que je m'exprime ou non, car je me retrouve au cœur de l'œuvre. Le silence ne m'empêche aucunement d'observer et même, m'offre la chance de réagir à ce que je vois et entends. On dit que jouer, c'est écouter et réagir. Il est impossible de programmer avec précision ce qu'on va faire. C'est à partir de ce que les autres interprètes vous donnent que vous développez votre réaction. J'essaye toujours d'être la plus attentive à cela.

Vous avez composé votre Nicklausse au Met face à l'Hoffmann de Joseph Calleja. En janvier prochain, vous chanterez avec Vittorio Grigolo. Pensez-vous que votre personnage évolue où qu'il demeure semblable ?

Nicklausse change en fonction de l'approche personnelle des ténors qui chantent le rôle d'Hoffmann. La façon dont ils incarnent leur Hoffmann tient compte non seulement de la partie artistique mais également de l'aspect technique car c'est un rôle très exigeant. De la teneur de chaque Hoffmann découle celle de Nicklausse, ce qui permet aussi d'éveiller de l'intérêt.

Parlons de votre carrière. Quels rôles aimeriez-vous aborder dans un proche futur ?

Je suis actuellement en train de travailler pour construire mon Octavian dans Le Chevalier à la rose.
En septembre dernier, j'ai débuté à Washington D.C. dans le rôle de Roméo dans Les Capulet et les Montaigu de Bellini en version concert. J'aime cette liberté contenue dans le bel canto, si différente de celle de Mozart, ainsi que la passion et l'honnêteté contenues dans le rôle de Roméo, en particulier dans la dernière scène qui est proche de l'extase. Il y a tant de couleurs dans cette musique. Le bel canto, c'est la beauté de la ligne, mais aussi l'art de donner vie au texte. J'aimerais beaucoup pouvoir maintenant chanter Roméo dans une version scénique.
Un jour, j'espère aussi être capable d'interpréter Didon dans Les Troyens. J'ai déjà chanté la magnifique Damnation de Faust et j'adore la musique de Berlioz. Et puis chanter davantage Handel et même Vivaldi. Je crois par ailleurs que nous n'accordons pas suffisamment de place à l'espièglerie contenue dans ce répertoire !

 

Bill Burden (Hoffmann) et Kate Lindsey (La Muse) dans <i>Les Contes d'Hoffmann</i> à l'Opéra de Seattle en 2014. © Elise Bakketun

Quels sont vos prochains rendez-vous avec la scène ?

Il y aura le Met cet hiver, pour ces Contes d'Hoffmann dont nous avons parlé, mais aussi Zerlina dans Don Giovanni. Puis je me rendrai à Seattle pour chanter le Compositeur dans Ariane à Naxos, et à San Francisco pour Chérubin dans Les Noces de Figaro… Et cet été, en août 2015, je vais participer à un projet très intéressant à Salzbourg avec Thomas Hengelbrock et le Balthasar-Neumann-Ensembles : la création d'un nouveau Didon et Énée de Purcell. Thomas va utiliser la musique mais proposera une nouvelle construction de l'œuvre avec sa femme, Johanna Wokalek, une actrice très connue en Allemagne et en Autriche. Je chanterai Didon et Johanna tiendra en quelque sorte dans cette version le rôle de l'instigatrice de l'histoire qui se déroule. Cette production sera présentée dans différentes villes dans les années qui viennent et je me réjouis beaucoup de participer à ce projet. J'aime l'idée de recréer une histoire comme celle-ci pour la présenter dans un cadre conceptuel nouveau.
Plus loin, début 2016, je reviendrai à une autre œuvre française avec Lazuli dans L'Étoile de Chabrier au Royal Opera House de Londres. L'Étoile est un opéra que j'adore. À vrai dire, de nombreux beaux projets m'attendent…




Propos recueillis par Philippe Banel
Le 20 novembre 2014



Pour en savoir plus sur Kate Lindsey :
katelindsey.com

 

Mots-clés

Kate Lindsey
La Clémence de Titus
Les Contes d'Hoffmann
Metropolitan Opera
Seattle Opera
Théâtre des Champs-Élysées

Index des mots-clés

Vidéo

Ariane à Naxos - Glyndebourne 2013

Imprimer cette page

Imprimer

Envoyer cette page à un(e) ami(e)

Envoyer

Tutti Ovation
Wozzeck mis en scène par Andreas Homoki - Tutti Ovation
Saul mis en scène par Barrie Kosky à Glyndebourne, Tutti Ovation
Adam's Passion d'Arvo Pärt mis en scène par Robert Wilson - Tutti Ovation
L'Elixir d'amour - Baden-Baden 2012 - Tutti Ovation
Les Maîtres chanteurs de Nuremberg - Salzbourg 2013 - Tutti Ovation

Se connecter

S'identifier

 

Mot de passe oublié ?

 

Vous n'êtes pas encore inscrit ?

Inscrivez-vous

Fermer

logoCe texte est la propriété de Tutti Magazine. Toute reproduction en tout ou partie est interdite quel que soit le support sans autorisation écrite de Tutti Magazine. Article L.122-4 du Code de la propriété intellectuelle.