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Interview de Katarina Bradic, mezzo-soprano

Katarina Bradic.  D.R.Nous rencontrons la jeune mezzo-soprano Katarina Bradic lors de son passage éclair à Paris après deux représentations de Mahlermania à l'Opéra de Rouen, et avant son retour à Berlin. Sa carrière se construit en effet à l'heure actuelle entre la troupe du Deutsche Oper dont elle fait partie et des rôles importants, tel Carmen, qu'elle chante sur d'autres scènes avec succès. Rencontrer Katarina Bradic, c'est se trouver face à une très belle artiste dont la classe naturelle se conjugue à une voix étendue, riche et magnifiquement timbrée dont le devenir est chargé de potentiel. Elle sera ainsi Bradamante dans Alcina au festival d'Aix-en-Provence en 2015…

 

Tutti-magazine : Vous venez de chanter dans Mahlermania à l'Opéra de Rouen. Au moment où EuroArts s'apprête à sortir en DVD la captation de ce spectacle, pouvez-vous nous expliquer le concept original de ce concept musical et théâtral autour de Mahler ?

Katarina Bradic : Cette production fait appel à deux chanteurs, un baryton et moi-même, deux acteurs et trois danseurs. Mahlermania se présente comme un collage d'instantanés musicaux et visuels de la vie de Gustav Mahler. Dans cette optique, l'image de son épouse Alma Mahler est aussi importante que la sienne. La figure de l'architecte Walter Gropius, qui a également beaucoup compté dans le parcours d'Alma est également présente. Pour ce spectacle, un certain nombre de lieder ont été sélectionnés, mais aucun cycle de mélodies n'est chanté intégralement. On peut également entendre une partie de la Symphonie No. 1 et l'Adagietto de la Symphonie No. 5. Autrement dit, Mahlermania est composé d'extraits de la production musicale de Mahler.

Sur scène, interprétez-vous un personnage ou tenez-vous plus un rôle de chanteuse ?

il m'est très difficile de vous apporter une réponse car la question reste toujours posée ! Je n'incarne toutefois pas de personnage particulier si je considère les danseurs et les comédiens qui m'entourent, lesquels peuvent être identifiés en tant qu' "Alma" ou "Gustav Mahler"… Je considère que les lieder que je chante font davantage de moi une sorte d'illustratrice.<i>Mahlermania</i> sort en DVD le 17/02 chez EuroArts.

Mahlermania est mis en scène par Nicola Hümpel. Comment avez-vous travaillé avec elle ?

Nico a créé la mise en scène de Mahlermania l'année dernière et nous avons travaillé ensemble durant trois semaines à Berlin en novembre 2012. Ces répétitions nous occupaient six jours par semaine à raison de sept heures par jour dont une heure de pause. Je dois avouer que ce processus de création m'a paru très long… Je suis en effet habituée à la façon dont on monte un opéra en travaillant avec les chanteurs en fonction des scènes qui les intéressent. Pour Mahlermania, les deux chanteurs ont dû être présents sur toute la durée des répétitions sans rien pouvoir faire d'autre. Notre présence était requise car la création était issue de l'improvisation. De l'improvisation de chacun est né le concept. Pour moi, l'expérience était entièrement nouvelle et il m’a fallu des jours avant que s'opère ce déclic qui m'a permis d'accepter d'accéder à une autre façon d'être. Un état qui vise à atteindre une liberté qui permet de proposer tout ce qui passe par la tête du metteur en scène. Mais une liberté qui se situe aussi à l'opposé de la structure que je suis habituée à construire pour un rôle. Le but était de répondre aux sollicitations par des mouvements du corps libérés, aussi bien que par un visage d'une extrême mobilité. Je devais faire confiance à Nico pour qu'elle prenne dans tout cela le meilleur de ce que je pouvais offrir. Elle l'utiliserait ensuite dans le spectacle. Cette manière de travailler m'est apparue véritablement étrange et je confesse que certains moments n'ont pas toujours été simples…

En marge de sa mise en scène, Nico Hümpel vous a-t-elle fait travailler ?

Nous avons tous fait des exercices de différentes sortes avant même de commencer à répéter. Bien sûr, les chanteurs se devaient de participer aussi à cet entraînement dans le but de former un groupe parfaitement soudé. Je dois dire que j'ai eu la grande chance d'avoir des collègues de travail formidables. Acteurs et danseurs étaient tout simplement fantastiques. Grâce à eux, les relations de groupe étaient amicales et l'énergie déployée était impressionnante. C'est grâce à cela que j'ai découvert la joie de faire partie de ce genre de projet et d'appréhender une nouvelle manière de travailler. À terme, l'expérience s'est avérée formidable. J'étais également plus qu'heureuse de chanter Mahler, un compositeur que j'aime profondément depuis toujours.

 

Katarina Bradic (à droite) dans <i>Mahlermania</i> mis en scène par Nicola Hümpel.  © Thomas Aurin/Deutsche Oper Berlin

Quelles émotions souhaitez-vous communiquer par la musique de Mahler ?

Katarina Bradic dans <i>Mahlermania</i>.Je crois que le sentiment principal qui me vient à l'esprit quand je pense à la musique de Mahler est la tristesse. Mais dans Mahlermania, les choses étaient un peu différentes. Le premier lied que je chante dans le spectacle est "Erinnerung"*, qui n'est pas une mélodie triste puisqu'elle parle du rapport entre l'amour et le chant, et de l'impossibilité de les séparer. Mais chanter ce lied dans ce spectacle particulier a représenté un véritable challenge. La mélodie étant pleine d'émotion, mon envie était d'exprimer l'amour qui est en moi. Or, pour Mahlhermania, on me demandait, non pas de ne rien exprimer, mais de ne rien montrer de mes sentiments. Or, pour une chanteuse, que ce soit sur une scène d'opéra, costumée, ou en récital, le corps exprime autant que le visage et la voix. Mais ici, Nico me demandait de ne rien laisser transparaître. Je devais chanter de façon statique, sans qu'aucune émotion puisse se lire sur mon visage. C'était horriblement difficile car je ne devais pas pour autant me montrer froide. Toutes les sensations qui m'habitaient devaient passer par la voix et le chant afin que le public les ressente à son tour… Bien sûr, l'émotion était là car elle guide le chant, mais je devais veiller constamment à contrôler qu'aucun mouvement ne se manifeste, que rien ne puisse transparaître. C'était à la fois un pari et une vraie difficulté.
* Voir la vidéo de "Erinnerung", extrait de Mahlermania à la fin de cette interview…

Quelles mélodies de Mahler chantez-vous ensuite dans Mahlermania ?

La comédienne Annedore Kleist (à gauche) et Katarina Bradic dans <i>Mahlermania</i>."Oft denk'ich, sie sind nur ausgegangen", un lied terriblement triste tiré des Kindertotenlieder, et "Ich bin der Welt abhanden gekommen", tiré des Rückert-Lieder, une des mélodies de Mahler que je préfère. Comme pour "Erinnerung", Nico m'a demandé de m'abstenir de tout mouvement, mais avec ces lieder, cela a parfaitement fonctionné dans la mesure où j'ai toujours eu la sensation de chanter ces pièces en étant à la fois morte et vivante. Rester immobile, dans ce cas précis, m'a même aidé à chanter de la façon la plus vraie, la plus juste… À la fin du spectacle j'interprète "Der Abschied" tiré de Das Lied von der Erde, que j'aborde comme un contentement ressenti à la fin de ma vie. Non que je sois totalement heureuse de quitter la Terre, mais je sens une espèce de satisfaction. Je suis en paix…

Vous êtes née en Serbie. De quelle façon avez-vous étudié le chant dans ce pays ?

Si des similarités devaient être trouvées, je dirais que ma formation se rapprocherait plutôt de celle de l'École Russe que de toute autre École. Comme vous le savez, l'histoire récente de la Serbie n'a rien d'heureux et nous avons dû faire face à des guerres et à une succession de crises. Aujourd'hui l'économie est toujours très faible, et l'on ne trouve pas de très bons enseignants en Serbie. Il faut aller à à l'étranger. Ceci dit, j'ai commencé à chanter très tard car je nourrissais une véritable passion pour la direction d'orchestre. C'est de la découverte de la Symphonie Pathétique de Tchaikovsky, alors que j'étais au lycée, qu'est né ce qui allait devenir une de mes grandes passions : la direction. J'ai dès lors grandi avec ce but et la question de savoir comment y parvenir. Mais différentes raisons, en particulier financières, ne m'ont pas permis d'accomplir ce rêve. Je suis alors rentrée dans une école supérieure de musique où, à côté d'études classiques comme la biologie, l'Histoire ou la physique, j'apprenais la théorie de la musique, le solfège, l'harmonie, le contrepoint, etc. Il se trouve que je pratiquais le chant choral depuis mon plus jeune âge, mais je préférais de loin la direction de chœurs…
Katarina Bradic, mezzo-soprano.  D.R.À l'âge de 15 ans j'ai pris quelques cours de chant pendant environ 6 mois, mais mon sentiment était que ce n'était pas pour moi. C'était une erreur de ma part mais je crois aussi que j'ai été mal conseillée, par un professeur en particulier. Ses instructions, lorsque je chantais, créaient en moi une sensation étrange au point que j'en ai conclu que le chant n'était pas ce qu'il me fallait et j'ai arrêté. Je suis restée avec cette idée pendant plusieurs années…

Comment êtes-vous revenue au chant ?

J'étudiais la théorie de la musique à l'université et les professeurs qui m'avaient entendue chanter ici et là dans un chœur me demandaient pourquoi je ne travaillais pas le chant. L'idée de chanter m'avait bel et bien abandonnée et ce n'est qu'en dernière année d'études que j'ai accepté de me livrer à un nouvel essai. Là ont débuté quatre nouvelles années d'études approfondies à Novi Sad. Je dirais même trop approfondies car le programme de chant était tellement chargé que j'avais l'impression de devoir assimiler trop de choses en même temps. Je crois que cet apprentissage aurait pu être plus progressif et davantage relié à la manière dont la voix évoluait. Peut-être qu'ayant commencé le chant assez âgée, ma voix était déjà à peu près formée et que mes professeurs en concluaient qu'il était urgent que j'acquière rapidement tout un tas de notions que j'étais pourtant incapable de recevoir ainsi. J'ai donc débuté le chant d'une façon qui n'était pas du tout progressive et, un peu plus tard, cela m'a plongé dans un état de confusion. Après avoir acquis mon diplôme de chant, j'ai arrêté de chanter. Pendant 2 ans, je n'ai pas chanté une seule mélodie, pas une seule chanson, rien !

L'arrêt brutal du chant ne vous posait pas de problème ?

Après ces deux années d'interruption, j'ai décidé de revenir au chant mais il me fallait quitter la Serbie et réapprendre à chanter à partir d'un certain point. Il fallait aussi que je sente que ce réapprentissage me convienne… C'est à ce moment que j'ai choisi d'aller à Vienne afin d'étudier au Konservatorium Wien. Ce choix a donné lieu à une expérience fantastique. À Vienne, je n'ai pas étudié l'opéra, mais le lied et l'oratorio. J'ai toujours beaucoup aimé le lied et j'avais besoin d'approfondir cette expression musicale. Alors quel meilleur endroit qu'un pays où les gens parlent allemand, et Vienne en particulier ? Je crois pouvoir dire aujourd'hui que ces deux années d'études ont sauvé mon amour du chant et ma foi dans une possible existence en tant que chanteuse.

 

Katarina Bradic interprète le rôle d'Amastrie dans <i>Serse</i> de Handel mis en scène par Stefan Herheim.  © Forster/Komische Oper Berlin

Vous pouvez chanter aussi bien des rôles de mezzo-soprano que de contralto. Comment définissez-vous votre voix ?

Je crois que je suis une mezzo-soprano et que mon registre est suffisamment large pour pouvoir chanter des parties de contralto. Mon timbre est sombre et cela incite parfois les gens à me considérer comme une contralto. Or c'est une étiquette que jamais je ne me placerai sur le front. Je n'aime pas plus étiqueter les gens que les chanteurs en particulier. Si je dois me présenter, je dis que je suis "mezzo-soprano".

La couleur et la tessiture de votre voix vous prédestinent à chanter à l'opéra des personnages typés ou assez âgés. En tant que jeune chanteuse, est-ce difficile à gérer ?

Cela ne fait pas très longtemps que je chante - je commence ma cinquième saison - et je n'ai pas encore été invitée à interpréter ce genre de rôles. Mais cela pourra fort se présenter et je verrai alors quelle sera mon attitude. Pour le moment, je me réjouis de ne pas y être confrontée. Bien sûr, si l'on me propose aujourd'hui Azucena, je dirai non sans même avoir à réfléchir. Azucena est une mère et une femme bien plus vieille que moi. Je ne vois aucune raison de chanter un tel rôle maintenant alors que tant de personnages sont à ma portée avant de parvenir au stade où je serai en accord avec ce rôle, par ailleurs si exigeant.

 

Katarina Bradic répète <i>Il Giasone</i> devant le regard attentif de Mariame Clément.  © Vlaamse Opera

 

Christophe Dumeaux (Giasone) et Katarina Bradic (Medea) dans <i>Il Giasone</i>. © Vlaamse Opera

Vous chantez beaucoup de musique baroque…

J'adore la musique baroque depuis que je l'ai étudiée à Vienne. C'est là que j'ai découvert ce monde du baroque. En Serbie, c'est un genre si peu représenté que je n'ai jamais vu là-bas d'opéra baroque sur scène. C'est à Vienne que j'ai essayé pour la première fois de chanter une aria baroque afin de voir ce que je pouvais ressentir, et cette découverte a été fantastique car j'ai tout de suite eu l'impression de me trouver "chez moi" ! C'était aussi simple que ça.

Voyez-vous l'évolution de votre voix en fonction des rôles que vous aborderez ?

Je crois que tous mes collègues chanteurs sont exposés au même problème que moi : celui de ressentir le désir ou le besoin de chanter un rôle ou une œuvre et d'être confronté aux besoins des maisons d'opéras en fonction des productions qu'elles programment. Il est toujours problématique pour nous de trouver le temps nécessaire pour travailler ce qui est susceptible de nous apporter quelque chose au moment où nous en avons besoin… Par exemple, je n'ai pas encore eu l'occasion de chanter un opéra de Rossini. En revanche j'ai déjà travaillé les rôles de Trancredi et Isabella dans L'Italienne à Alger, et j'y reviens de temps en temps lorsque j'en sens l'envie et lorsque je peux. Cela me permet de me situer par rapport aux coloratures de ces rôles. Je suis bien sûr habituée aux coloratures de la musique baroque mais cela est très différent. Naturellement je me consacre avant tout à ce que je dois chanter sur scène mais, dès que je trouve un peu de temps, je reviens à Vivaldi ou Rossini pour chanter des arias qui me conviennent.
Il m'arrive aussi de reprendre des œuvres que j'ai chantées par le passé et de découvrir que j'ai progressé sur un point particulier. Revenir sur un rôle permet également de prendre conscience de l'évolution qu'a apporté la pratique d'autres rôles. C'est en cela qu'il est nécessaire d'utiliser certaines arias comme des vêtements confortables que vous enfilez le soir en rentrant chez vous car ils constituent une base qui vous permet d'avoir une idée de la façon dont votre instrument et votre manière de chanter évoluent.

 

Katarina Bradic interprète le rôle de Leda dans <i>L'Amour de Danaé</i> de Richard Strauss au côté de Mark Delavan (Jupiter) sur la scène du Deutsche Oper Berlin en 2011.

 

Katarina Bradic (Leda) en 2011.

Vous faites partie de l'Ensemble of Deutsche Oper Berlin. Comment travaillez-vous dans cette structure ?

Le Deutsche Oper est une merveilleuse maison d'opéra et chanter dans ce cadre ne peut qu'être un plaisir. La structure abrite un grand ensemble de jeunes chanteurs. De nouvelles têtes sont venues récemment rajeunir encore l'ensemble et je dois reconnaître que l'ambiance de travail est exceptionnelle. Il se passe continuellement quelque chose dans cette maison qui présente quasiment chaque soir un opéra différent. C'est un endroit idéal pour apprendre de nombreux rôles et profiter de l'expérience de collègues plus expérimentés. On apprend et on travaille beaucoup dans cet opéra… Cette saison, je fais partie de l'ensemble mais le Directeur m'aide vraiment en me permettant d'accepter des invitations à chanter ailleurs. Cela me permet de chanter Carmen et Amastrie dans Serse au Komische Oper.

Le rôle de Carmen est déjà très important pour vous. Quels liens trouvez-vous entre le personnage, la musique de Bizet et votre propre sensibilité ?

Mon lien avec Carmen est un lien important tant je me reconnais facilement dans ce rôle. En Serbie, avant d'être confrontée aux pires aspects de la guerre, j'ai eu une enfance heureuse. Là où j'ai grandi, il y avait une importante communauté de Gitans et j'ai toujours été en contact avec eux depuis l'école. J'ai même d'excellents souvenirs liés à eux, et je me rappelle parfaitement avoir vu un grand nombre de vrais contrebandiers en action. Cette réalité se déroulait devant mes yeux et faisait d'une certaine façon partie de mon quotidien. C'est la raison pour laquelle je me projette facilement sur scène dans l'univers de cet opéra. Je ne suis pas nécessairement en accord ni avec la façon de réagir de Carmen ni avec ses choix, mais je ne rencontre aucun problème à me glisser dans sa peau et à vivre ses revirements. J'éprouve même beaucoup de plaisir à incarner cette femme. Ma mère possédait un disque de Carmen et je crois que c'est le premier opéra que j'ai entendu c'est en tout cas le premier dans mon souvenir…

Avez-vous appris à danser ?

Absolument pas. Je suis née dans une petite ville de Serbie qui n'offrait pas la possibilité de prendre des cours de danse. Plus tard, lorsque j'ai suivi des études dans une ville plus importante, cela aurait été possible, mais j'étais trop accaparée par mes études et je n'avais pas non plus les moyens de faire de la danse. Mais je viens d'un pays où l'on danse beaucoup. Dès qu'il y a une commémoration ou un événement, les gens se lèvent pour danser dès que l'occasion s'offre à eux. En Serbie, une chanson triste incite autant à danser qu'une chanson gaie, et la danse fait réellement partie de la vie quotidienne. Je pense que j'apprendrais certainement beaucoup à travailler mon style, mais j'ai du rythme et je ne rencontre aucun problème lorsqu'il s'agit de bouger.

 

Katarina Bradic dans <i>Carmen</i>.  © Lutz Edelhoff/Theater Erfurt

Vous chantez Carmen à la fois en français et en allemand. Sur le plan musical, cela fait-il une grande différence ?

Katarina Bradic dans <i>Carmen</i> au Theater Erfurt.  © Lutz EdelhoffUne différence, bien sûr, et même une énorme différence ! Chanter ce rôle en deux langues est sans doute une des choses les plus difficiles auxquelles je suis confrontée en tant que musicienne. Apprendre Carmen en allemand alors que l'opéra n'a pas été écrit dans cette langue est une chose, mais c'en est une autre que d'avoir dû réapprendre dans une autre langue un rôle que je connaissais déjà en français. Il faut d'abord entraîner son cerveau et, croyez-moi, il peut résister en glissant vers le français à tout moment avec la force de ce que vous avez appris auparavant et que vous savez être la volonté du compositeur ! Mais la difficulté ne s'arrête pas là car, vocalement, tout est différent en allemand. Bizet à écrit ses phrases en fonction des mots et a prévu certaines tenues de notes sur des sons choisis par rapport à l'émission des mots. Chanter en allemand change tout, vos couleurs, vos repères et cela va parfois jusqu'à créer un véritable conflit. Pensez à la différence qui existe entre projeter un "Non !" sonore et un "Nein !" qui vous oblige à une tout autre gymnastique au niveau de votre gorge et de votre mâchoire ! Les repères que vous avez sur les voyelles et les sonorités volent en éclat lors du passage du français à l'allemand. J'ai mis beaucoup de temps à apprendre le rôle de Carmen dans cette langue et je ne m'y suis jamais habituée totalement. Lorsque je chante en allemand, je dois me concentrer bien plus et jalonner mes interventions de signaux d'alerte. À vrai dire, je dois me persuader que ce n'est pas Carmen, mais un autre opéra…

Chantez-vous souvent Carmen en allemand ?

Non, je chante ce rôle en allemand uniquement au Komische Oper, à raison de quatre ou cinq représentations par saison.

Vous avez dit que vous aimeriez chanter Dalila. Aimez-vous chanter en français ?

Je trouve le français chanté magnifique, mais ce n'est certes pas facile, et même pas facile du tout, pour moi qui ne le parle pas. J'ai appris le français à l'école, ce qui me permet de le comprendre, mais j'ai étudié cette langue à une époque ou la grammaire primait sur la conversation. Je ne parlais donc jamais français… Aujourd'hui, malgré tout, je parviens à être indépendante dans ma compréhension d'un texte que je découvre. Je suis également capable de le lire. Bien sûr, pouvoir travailler avec un Français qui puisse répondre à de nouvelles questions et m'apporter certaines finesses est indispensable.

Les chanteurs sont parfois confrontés à des mises en scènes difficiles. Quelle est votre attente par rapport au travail avec un metteur en scène ?

J'aime travailler avec les metteurs en scène qui ont un large pouvoir d'imagination et qui parviennent à le traduire pour les chanteurs dans un langage extrêmement détaillé. Je pense que, de cette manière, un interprète devient capable de donner ce qu'on attend de lui. Bien sûr, comme tous les chanteurs, j'apprécie qu'un metteur en scène connaisse parfaitement le sujet qu'il traite, le livret d'un opéra, et comprenne ce que le texte exprime entre les lignes. J'aime quand les images qui sont créées prennent racine sur cette base car une vision détachée des fondements de l'œuvre ou transposée ne fonctionne pas toujours. Certaines œuvres s'y prêtent naturellement davantage que d'autres mais je fais la différence entre un point de vue neuf sur un livret et un changement complet de la trame dramatique. De là naîssent d'ailleurs les tensions entre chanteurs et metteurs en scène, tensions que les interprètes gardent souvent en eux car il est généralement impossible d'y changer quoi que ce soit… D'un autre côté, j'aime vraiment me dépasser physiquement en scène. Lorsque je pense à la manière dont les chanteurs se tenaient dans le passé, placés à un endroit de la scène, statiques et totalement concentrés sur le chant, je me dis que c'était peut-être fantastique pour eux. Mais, ma personnalité ne correspond absolument pas à cela. Je ne suis pas statique et j'aime bouger, y compris quand je chante. Quand un metteur en scène me dirige et que je sens une véritable réponse, je crois que cela peut aboutir à un bon résultat.

 

José Cura (Otello) et Katarina Bradic (Emilia) applaudis à l'issue d'une représentation d'<i>Otello</i> sur la scène du Deutsche Oper Berlin.  © Sandra Ott

Vous chantez également en récital. Jouez-vous aussi ce que vous chantez ?

Absolument. Mais le récital fait partie de ces axes que je dois investir davantage. À ce jour, je n'ai pas chanté en récital autant que je l'aurais voulu. Je suis actuellement tellement plongée dans ce monde de l'opéra que je ne parviens pas à trouver du temps pour me consacrer à autre chose. Mon expérience me permet cependant de dire que la différence est importante entre chanter un opéra et chanter en concert car, soudain, vous vous sentez nue, avec un besoin impérieux de vous couvrir. Pour moi qui ne chante pas beaucoup en récital, cette sensation difficile tendrait à me persuader qu'il ne faut pas s'exposer ainsi trop souvent. Mais je crois que, dans ce cas de figure, les chanteurs doivent s'autoriser à bouger et ne pas s'obliger à rester statiques. C'est en tout cas ce que je ferai dès que je pratiquerai davantage le récital. De la même façon, je ne vois pas comment m'empêcher de communiquer avec un public en lui parlant. Lorsque j'assiste à un programme de lieder, cela me semble toujours un peu trop sec. J'apprécie que l'interprète communique avec le public pour lui donner une explication à propos d'une mélodie ou du bis qu'il a choisi de chanter en fin de concert. Cet aspect humain est très important. Lorsque je chantais en Serbie devant un public qui ne connaissait pas du tout ce que je lui proposais, j'expliquais toujours le sens des paroles des mélodies. L'important, en définitive, est que le chanteur se sente le plus libre possible sur une scène de concert… J'ai assisté à un récital de Patricia Petibon à Vienne qui m'a véritablement emballée, car c'était une expérience à la fois riche et colorée qui se conjuguait à la qualité du chant. Ce concert était rafraîchissant au possible. Bien sûr, je ne vais pas suivre Patricia Petibon dans cette voie qui lui est propre et lui convient si bien. Je proposerai ce qui me correspond…Katarina Bradic.  D.R.

Quels rôles aimeriez-vous aborder dans les années qui viennent ?

Carmen est déjà au programme l'année prochaine, mais à Oslo ! Du côté des nouveaux rôles, je m'apprête à chanter Erda dans L'Or du Rhin. C'est un rôle que je vais essayer. Je me sens à l'aise quand je le chante mais je dois voir sur scène ce que cela donne. J'interpréterai Bradamante dans Alcina lors du festival d'Aix-en-Provence 2015. Isabella dans L'Italienne à Alger est aussi prévue pour 2016 mais je ne peux pas vous dire sur quelle scène tant que ce n'est pas confirmé. J'ai déjà travaillé ce rôle mais ce sera aussi une première sur scène. Tancredi se profile également, mais dans un avenir un peu plus lointain…

Quelle conclusion voulez-vous donner à cet entretien ?

Je souhaiterais simplement ajouter qu'être ici à Paris et répondre à vos questions avec beaucoup de plaisir ne doit pas faire oublier que, si je peux compter sur un acquis, j'ai encore beaucoup de choses à apprendre. Je me réjouis par avance de ce que j'ai à découvrir car je ne suis qu'au début de ma carrière. Un long apprentissage m'attend. J'ai commencé cette carrière plus tard que tous les chanteurs que je connais mais je ne suis pas impatiente pour autant… J'observe combien certaines personnes voudraient me cataloguer de façon différente : certains voient en moi une contralto, d'autres pensent que je suis mezzo-soprano et j'ai même entendu dire que j'avais un profil vocal de soprano ! Je voudrais seulement dire combien je me sens reconnaissante d'avoir cet instrument sur lequel je compte travailler beaucoup dans l'attente ce qui se présentera…

 


Propos recueillis par Philippe Banel
Le 8 décembre 2013

Pour en savoir plus sur Katarina Bradic :
www.katarinabradic.com

 

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