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Interview de John Brancy, baryton

John Brancy.  © John CollettEncore peu connu en France, le baryton américain John Brancy a fait ses débuts au Théâtre du Châtelet en 2013 dans l'opéra de John Adams I was looking at the ceiling… Et c'est récemment l'Opéra national de Lorraine qui a eu la bonne idée de faire appel à son talent pour le rôle d'Arlequin dans Ariane à Naxos. Cet Arlequin revu par le metteur en scène David Hermann lui permet de montrer au public français la beauté de son timbre et la sensibilité de son jeu d'acteur sous la baguette attentive de Rani Calderon…

 

Vous chantez actuellement Arlequin dans "Ariane à Naxos" sur la scène de l'Opéra national de Lorraine. Dans quel état d'esprit vous trouvez-vous quelques heures après la seconde représentation ?

John Brancy : Généralement, on s'accorde à dire que la Première est chargée d'une énergie et d'une qualité d'attention particulières. Mais il arrive aussi que la seconde représentation, du fait d'un certain relâchement, rende la soirée plus fluide et plus facile. Telle est justement ma sensation quant à la représentation de la veille.
Je suis particulièrement sensible à l'énergie qui prend place avec mes collègues chanteurs, en particulier dans les nombreux ensembles d'Ariane à Naxos*. Cette énergie, très différente lorsque je chante seul, impacte non seulement ce qui se dégage de la soirée mais aussi la manière dont je me situe dans les ensembles. Bien sûr, lorsque l'énergie est positive, je trouve bien plus facilement ma place sur scène et je me sens parfaitement à l'aise, comme dans cette production où les rapports entre collègues sont idéaux.
* Voir vidéo en fin d'article : extraits d'Ariane à Naxos à l'Opéra de Nancy, suivis de l'aria de Yeletsky tiré de La Dame de pique interprété par John Brancy en 2017 lors de la Hans Gabor Belvedere International Singing Competition de Moscou où il a obtenu le Prix des médias.

 


Amber Wagner et John Brancy dans <i>Ariane à Naxos</i> à l'Opéra national de Lorraine en juin 2017.  © Opéra national de Lorraine

Il s'agit d'une nouvelle production mise en scène par David Hermann. Comment avez-vous vécu la période de préparation du spectacle ?

Certains chanteurs, dont je fais partie, peu concernés par Le Prologue, ont été convoqués un peu après le début des répétitions. J'ai trouvé cela très attentionné. Concernant la mise en scène, j'ai l'habitude d'être plus actif lors de ce Prologue mais ici, il permet de développer l'histoire des personnages qui interviendront ensuite dans l'opéra.
David Hermann a une vision globale extrêmement claire et sait très bien comment y parvenir. Il s'est toujours immédiatement montré ouvert à nos suggestions et à toujours examiné avec attention les demandes d'ordre vocal ou scénique que nous pouvions lui faire. Par ailleurs, David est quelqu'un de jovial qui a apporté une belle énergie à tout le processus de répétition. Tout cela fait de lui un très bon metteur en scène.

 

John Brancy (Arlequin) dans une scène clé de <i>Ariane à Naxos</i> qu'il nous explique en détail dans cette interview.  © Opéra national de Lorraine

Dans cette production, Arlequin est présenté comme un Pierrot. Que pouvez-vous dire de ce personnage surprenant ?

Effectivement, le personnage que j'interprète n'est plus Arlequin mais bien Pierrot. J'ai tout d'abord été surpris, puis j'ai décidé de ne pas rester campé sur une vision traditionnelle de l'opéra de Strauss pour me consacrer au nouveau clown qu'on attendait de moi. Je crois qu'en modifiant Arlequin pour le faire devenir Pierrot, David cherchait à le rendre plus sensible et délicat, ce qui cadrait mieux avec la vision sombre et tourmentée de l'opéra. Dans la longue scène qui nous réunit, Ariane et moi, je me vautre dans une sorte de boue qui représente la peine et la haine d'Ariane. Cela pour exprimer mon empathie par rapport à sa douleur. Le fait que Pierrot, entièrement vêtu de blanc selon l'imagerie populaire, se retrouve recouvert de saletés et de terre aboutit à clairement dénuder et exposer le personnage qui n'est plus protégé par sa pureté. Il lui devient même impossible de se sortir seul de cette gangue de douleur… Pour preuve, lors d'un changement rapide, je quitte mes vêtements souillés et mes acolytes m'aident à revêtir un costume propre, à nouveau immaculé. Il faut y voir un commentaire de l'aria que je chante, lequel dit en substance qu'amour et douleur vont et viennent de tout temps. Il faut alors rapidement évacuer la peine comme on changerait de vêtement. Et c'est ce que je réalise en même temps sur scène pour étayer mon discours.
Grâce à cette production, c'est la première fois que j'expérimente en action le texte que je chante. Par ailleurs, cette scène embarque le personnage dans une tourmente de peine jusqu'à la fin de l'œuvre. De fait, cette nouvelle approche d'Arlequin me fait jouer avec des archétypes liés à la peur, à la sensibilité, à l'acceptation aussi bien qu'à la résistance. Je trouve cela passionnant.

 

John Brancy (Arlequin-Pierrot) face à Beate Ritter (Zerbinette) dans <i>Ariane à Naxos</i> mis en scène par David Hermann.  © Opéra national de Lorraine

Pensez-vous que cette approche différente du personnage d'Arlequin restera en vous lorsque vous interpréterez ce personnage dans d'autres productions ?

Cela dépendra bien sûr des spécificités de chaque production et de l'approche des metteurs en scène avec lesquels je serai amené à travailler, mais je crois bien que oui. La situation est ici assez particulière car je porte un costume traditionnel et j'exécute même quelques pas de danse, mais je pense garder en moi une part de la sensibilité de ce "Pierrot"…

Le chef d'orchestre Rani Calderon.  © Opéra nat. de Lorraine

Comment se déroule votre collaboration avec le chef d'orchestre Rani Calderon ?

Rani est un chef très attaché aux détails. De prime abord, cela peut désarçonner et rendre difficile d'accéder à une sorte de confort dans le chant. Non dans la relation avec lui, mais dans ma propre relation de chanteur avec la musique. Il faut intégrer rapidement ses demandes et de ne pas les perdre de vue. Je dirais même que ce souci du détail demande à revenir chaque jour avec précision sur ses indications très spécifiques. Ceci étant, ce travail dans le détail tend à devenir une seconde nature et permet de mettre en place une dimension sonore entièrement nouvelle.
C'est en tout cas de cette façon que j'ai totalement revu mon approche musicale de l'œuvre, comme si je ne l'avais jamais chantée auparavant et qu'elle se révélait à moi. Bien sûr, cela m'a aussi permis de reconsidérer mon rôle dans son intégralité, en l'enrichissant de ma nouvelle compréhension de certains aspects, voire même des découvertes que ce travail m'a permis d'accomplir.
Pour vous donner un exemple, lorsque Rani Calderon parle de dynamique au sujet d'une nuance Piano, cela fait parfaitement sens. Cela se traduit d'ailleurs par une petite difficulté pour parvenir à ce qu'il attend car une musique n'est jamais jouée deux fois de façon exactement semblable. Il y a toujours des variations. Je reconnais que cette démarche, sur le fond, est très enrichissante mais, sur scène, il faut prendre l'habitude d'une telle approche du travail musical… J'espère avoir d'autres occasions de travailler à nouveau avec Rani pour apprendre davantage de lui en tant que chef et répétiteur, et capter un peu de ses connaissances musicales…

 

John Brancy dans <i>I was looking at the ceiling</i> au Théâtre du Châtelet en 2013. © Marie-Noëlle Robert

"Ariane à Naxos" est votre second engagement en France après le Théâtre du Châtelet in 2013 où vous avez chanté le rôle de Mike dans l'opéra de John Adams's "I was looking at the ceiling…". Que signifie pour vous travailler en France ?

Travailler en France est assez similaire à ce que j'ai pu trouver dans les différents lieux où je me suis produit. S'il existe des différences, ce serait au niveau de l'énergie. Je parle de celle qui se dégage d'une maison d'opéra ainsi que de l'équipe. Par exemple, j'ai trouvé à Nancy une sorte de sérénité qui a qualifié tout le process de préparation du spectacle. Chaque personne tient parfaitement la fonction qui lui est allouée. Nul besoin ici de se livrer à un jeu d'apparences pour exister, ce qui reviendrait en quelque sorte à jouer un spectacle dans le spectacle ! Cette ambiance de travail me plaît beaucoup, de même que la grande exigence musicale que je trouve en France. J'ai l'impression que la barre est placée très haut quant à l'attente des spectateurs. Un tel cadre ne peut qu'élever un chanteur vers une exigence profitable. C'est en tout cas ce que j'ai expérimenté au Théâtre du Châtelet en 2013, et que je trouve aujourd'hui à l'Opéra de Nancy.

 

John Brancy et Peter Dugan pendant l'enregistrement de leur 1er disque <i>A Silent Night - A WWI Memorial in Song</i>.  D.R.

Vous avez récemment enregistré votre premier album de mélodies avec le pianiste Peter Dugan, "A Silent Night". Ce programme est un hommage à la Première guerre mondiale. Vous sentez-vous personnellement concerné par ces sombres pages de l'Histoire ?

Concerné, je ne saurais dire car ces pages appartiennent au passé. Mon désir est en tout cas de comprendre la vérité de cette période. Plus qu'une obsession pour les faits, ma sensibilité me guide vers une compréhension sensible des vibrations culturelles de l'époque. L'idée de ce programme remonte à 2014, au début des commémorations. À cette occasion Peter Dugan et moi avons présenté notre premier récital au Kennedy Center. Cette superbe opportunité nous a été donnée par Vocal Arts DC et son Directeur artistique Peter Russell. Pour Peter et moi, l'idée était de commémorer la Trêve de Noël par un choix dynamique et une histoire à raconter au moyen de mélodies de différents compositeurs, et dans différentes langues. Cette démarche est celle que nous adoptons chaque fois que nous construisons un nouveau programme. Il nous paraît important de proposer un fil conducteur qui raconte quelque chose et permette de soutenir le cheminement proposé au public. Naturellement, ce programme basé sur la Première guerre mondiale était nécessairement rattaché à une période de l'Histoire qui a changé le Monde. Personnellement, j'aurais tendance à soutenir que nous sommes toujours en train de poursuivre cette guerre, même si les lieux, les armes et les enjeux ont changé. Du reste, notre programme n'est en aucune manière une célébration mais bien plutôt une condamnation, ainsi qu'un hommage à tous ceux dont la vie a été fauchée sur les champs de bataille et en dehors.

Vous chantez à la fois en anglais, en allemand et en français. En tant qu'interprète, vos sensations sont-elles différentes selon la langue que vous utilisez ?

Cette question me renvoie à une récente rencontre avec l'actrice Julianne Moore. Elle et moi sommes tombés d'accord sur le fait que nous sommes des acteurs et que l'important est d'incarner un rôle, et non la langue avec laquelle le personnage s'exprime. Quant à moi, lorsque je chante un lied ou une mélodie française, j'ai conscience qu'à chaque origine correspond une tradition d'interprétation et une présentation particulière. Et la langue porte ces considérations. Mais lorsque, en tant qu'interprète, je me sers de ma sensibilité pour chanter et que j'exprime des nuances et des couleurs, cela sous-entend que j'ai dépassé la notion même de langue et qu'elle n'a plus d'importance à ce stade.

 

John Brancy en récital.  D.R.

Sur ce disque, on peut noter votre habileté à utiliser votre voix de tête avec une grande sensibilité. Comment avez-vous travaillé ce mode d'expression ?

J'ai commencé à chanter à 9 ans et à cette époque, mon professeur m'avait demandé de m'exercer chaque jour en partant des notes les plus hautes pour descendre le plus bas possible. Pendant des années, je me suis livré quotidiennement à cet exercice qui m'a permis d'appréhender intimement la nature de la voix de tête et de renforcer la tessiture haute au point qu'il m'est arrivé, à certaines occasions, de chanter des parties de contre-ténor. J'étais sopraniste jusqu'à l'âge de 12 ans, puis ma voix a baissé jusqu'au registre de baryton. Cette transition a été très rapide et profonde. J'étais alors préoccupé par la perte de toutes mes notes aiguës. Mais grâce à ce travail quotidien, cette facilité dans les aigus a persisté et aujourd'hui, lorsqu'une œuvre me demande de monter en voix de tête, je n'ai aucun problème pour le faire le plus naturellement du monde.
Bien entendu, l'enjeu a été de trouver le moyen de passer sans rupture du registre de baryton à celui de voix de tête. C'est encore grâce à des exercices que j'ai pu acquérir cette fluidité de passage entre les registres après avoir compris ce qui se passait en moi. D'ailleurs, à la base de toute technique vocale, il y a le corps qui doit au préalable comprendre comment produire le son que vous souhaitez émettre…

Le récital est une forme d'expression qui semble très importante pour vous. Comment l'expliquez-vous ?

Il m'est difficile d'expliquer totalement ce lien qui me rattache au récital car m'exprimer ainsi est à la fois simple et me procure beaucoup de plaisir. En particulier lorsque mon partenaire musical Peter Dugan m'accompagne, plus que n'importe quel autre pianiste avec lequel j'ai déjà travaillé. J'ai eu la chance de faire mon apprentissage à la Julliard School où l'enseignement était basé sur la mélodie. Tous les grands compositeurs de musique ont écrit pour le répertoire de récital. Dans un sens, cette musique apprend au chanteur tout ce qu'il doit connaître de sa propre voix, tout autant que le style et le genre de poésie qui lui conviennent le mieux.
C'est Steve Blier, Directeur du New York Festival of Songs qui, le premier, m'a confié un récital et m'a ainsi permis de me retrouver seul devant un public pour partager le programme que j'avais construit. J'avais 17 ans et j'ai chanté à cette occasion une vingtaine d'airs de Musicals. Grâce à cette première expérience, j'ai pu comprendre que j'avais la capacité à tenir la scène pour une certaine durée et que je pouvais communiquer directement et facilement avec des spectateurs assis juste devant moi. De même, j'ai pris conscience que les spectateurs me renvoyaient ce que je leur donnais en chantant. Et tout cela dans une communion d'émotions que je recherche maintenant toujours à mettre en place lorsque je suis sur scène. Tel que je le pratique, le récital n'est peut-être ni un lieu de perfection ni une démarche traditionnelle. Il s'agit plutôt d'une invitation à un contact profond avec la musique et avec l'inspiration des compositeurs.
J'ai maintenant 28 ans et je goûte ce plaisir de pouvoir partager mes sentiments au travers de ces récitals. Ma motivation, je l'ai compris, est de l'ordre du sacré.

 

Peter Dugan et John Brancy ont obtenu le second prix lors de la Wigmore Hall Competition 2017.  ©  Benjamin Ealovega

Comment travaillez-vous avec votre pianiste Peter Dugan ?

Peter Dugan et John Brancy devant Wigmore Hall.  ©  Benjamin EalovegaPeter et moi sommes natifs de la même partie du monde et nos familles respectives sont originaires de la région de Philadelphie. Enfant, j'y ai vécu 5 ans avant de déménager. Puis, en grandissant, un de mes meilleurs amis avait un oncle qui n'était autre que le prêtre Directeur de l'école catholique de garçons que fréquentait Peter. Moi-même, j'allais à l'époque publique… Lorsque, plus tard, je me suis renseigné sur les collèges à même de m'accueillir, j'ai eu l'occasion de rencontrer ce Directeur, Père Bruce, et il m'a parlé d'un jeune pianiste extrêmement talentueux qui se trouvait aussi dans la région de Philadelphie : Peter Dugan. La chose amusante est que j'ai donc entendu parler de Peter avant même de le rencontrer grâce à l'oncle de mon meilleur ami !
Des années plus tard, alors que j'étudiais à la Julliard School, Peter et moi nous nous sommes retrouvés un jour dans une salle d'étude pour travailler Les Amours du poète de Schumann. Un ami compositeur se trouvait aussi dans la pièce, et c'est à ce moment que j'ai réalisé que notre façon de faire de la musique ensemble ne demandait aucune mise au point préalable sur nos propres intentions musicales. Cela dépasse peut-être l'entendement, mais aucune de nos séances de travail n'est basée sur la façon d'être ensemble. Toute notre attention se porte sur le moyen de porter au mieux une musique et de trouver des liens avec nos propres âmes. À partir de cela, notre relation musicale a pu évoluer.
Le compositeur présent lors de notre rencontre s'est exprimé ainsi après nous avoir entendus : "Il y a comme un courant qui passe entre vous !". Et c'est ce que tout le monde vient nous dire à l'issue d'un concert à propos de notre collaboration. C'est ainsi, lorsque je travaille avec Peter.

L'album "A Silent Night" a pu être financé grâce à une campagne participative sur le site Indiegogo. Comment avez-vous procédé ?

Premier disque de John Brancy et Peter Dugan : <i>A Silent Night - A WWI Memorial in Song</i>.

Peter Dugan est un artiste Yamaha et son label nous a permis de réaliser la première vidéo en Noir & Blanc et ses déclinaisons. Les gens de Yamaha ont également mis à notre disposition une salle et un piano, ce dont je les remercie. C'est aussi Yamaha qui nous a présentés à Erik Braund qui s'est chargé de l'enregistrement et du mixage du disque, mais aussi de nous filmer. C'était une véritable chance pour nous de pouvoir compter sur une personne aussi qualifiée et talentueuse pour notre première expérience.
Lorsqu'il s’est agi de trouver un financement participatif, cela a été chronophage. En s'embarquant dans un tel processus, il est important de bien avoir conscience qu'il va réclamer chaque minute de votre vie pendant 40 jours ! Impossible de parvenir au bout sans avoir tout pensé, planifié et exécuté. D'autant que la production d'un album n'est pas un projet de passionné solitaire mais concerne de nombreuses personnes.

En quoi le moyen employé pour financer votre disque a-t-il été difficile ?

Il faut prendre le temps de convaincre les gens. Mais, avant cela, il faut savoir où se trouvent vos soutiens et quelles sont les personnes qui vont contribuer au projet durant les premiers jours après le lancement de la campagne. Or il est nécessaire de trouver à la fois des gens qui vont contribuer financièrement au projet mais aussi des personnes qui vont donner de leur temps pour le faire avancer. Il est nécessaire de faire de la promotion, de constituer une base d'e-mails auxquels il faudra envoyer régulièrement des informations sur l'avancée du projet. Or cela sous-entend de maîtriser les messages écrits et le calendrier des envois. Il faut aussi veiller à ce que les contributions ne s'arrêtent pas à un certain moment mais viennent alimenter le budget de façon fluide… Ensuite, il est important de bien réfléchir au moment où le disque sera lancé, et de faire en sorte que tous les contributeurs reçoivent la contrepartie promise en échange de leur participation au financement.
À vrai dire, un tel projet est une véritable expérience, qui devient aussi un métier que vous exercez à plein temps avant, pendant et après la campagne. Mais je dois dire que je suis comblé par le résultat. Je ne pourrai jamais assez remercier les gens qui nous ont aidés et nous ont accordé leur confiance, à Peter et moi-même. Aujourd'hui, notre album est même disponible sur iTunes, Spotify et sur les différents sites d'Amazon !

 

John Brancy dans <i>La Descente d'Orphée aux Enfers</i> de Marc-Antoine Charpentier au Gotham Chamber Opera en 2014.  D.R.

Le 6 avril, vous vous êtes produit avec Peter Dugan lors des commémorations du 100e anniversaire de l'entrée des USA dans la Première guerre mondiale. Comment avez-vous vécu cet impressionnant moment ?

Prendre part à cet événement était un véritable honneur car, après la sortie du disque, cette participation nous permettait d'être considérés comme partenaires de ces commémorations,
Mon grand-père et, je crois, l'arrière-grand-oncle de Peter, se sont battus durant la Première guerre mondiale. Dans un certain sens, nous représentions aussi nos familles. Par ailleurs, tout n'était pas idéal car, le premier jour, il tombait une pluie verglaçante sur le point le plus haut de Kansas City où nous nous trouvions. Dès que la pluie se remettait à tomber, les répétitions devaient être interrompues. Le froid rendait aussi les choses difficiles pour la voix. Mais il aurait été difficile de se plaindre, s'agissant de commémorer une guerre qui a été autrement plus tragique qu'une météo difficile !
Je crois que nous avons pu apporter aux cérémonies la profondeur du message de la musique, ce que ne peut rendre de la même façon aucune exposition ou rétrospective. Le pouvoir de la musique est tel qu'il peut nous transporter à un niveau élevé d'émotion et de compréhension. Or je crois pouvoir dire que notre programme contient l'essence de cette période historique : la souffrance, l'attente, la noirceur et l'espoir. J'ai senti que ces mélodies étaient dotées du pouvoir de faire revivre le passé dans sa dimension la plus émotionnelle. Or cette dimension était particulièrement importante pour les militaires, officiels et politiques qui étaient dans le public.

 

John Brancy et Marjorie Owens dans <i>Ariane à Naxos</i> à St. Louis en 2014. © Emily Cooper

La voix d'un chanteur évolue tout au long d'une carrière. Est-ce une situation facile à gérer ?

John Brancy s'apprête à interpréter Albert dans <i>Werther</i> mis en scène par Vincent Huguet à Klagenfurt.  D.R.L'évolution de la voix n'est pas un fait difficile à intégrer. Je dirais même que cette transformation porte en elle quelque chose de positif car elle permet de découvrir de nouveaux challenges. Je souhaite seulement avoir une longue carrière et rester en bonne santé. Raison pour laquelle, aujourd'hui, je fais tout ce que je peux pour prévenir toute difficulté qui pourrait survenir dans le futur. Mais la dimension de l'évolution est un aspect de mon métier que j'apprécie beaucoup.

Appréhendez-vous le futur en termes de rôles ?

C'est une question de chance car les chanteurs, et en particulier les barytons, sont nombreux. Parmi cette concurrence se trouvent de nombreux jeunes interprètes talentueux dont j'ai fait aussi moi-même partie. Qui plus est, un chanteur doit toujours composer entre ce qu'il est capable de faire et ce qu'on lui propose effectivement. Car l'important est d'être non seulement amené à chanter des rôles qui nous conviennent, mais aussi au bon moment de notre évolution.
Or j'ai moi-même une grande chance car, cette saison, je vais pouvoir aborder Eugène Onéguine au Florida Grand Opera, un rôle dramatique qui me convient parfaitement aujourd'hui en tant que jeune baryton. Sans doute n'aurais-je pas pu chanter Onéguine il y a 5 ans, mais je dois dire que la façon dont Tchaikovsky a écrit ce rôle en fait un des rôles les plus faciles à chanter pour moi aujourd'hui, après être passé par les opéras de Rossini, de Mozart, et le rôle d'Arlequin dans Ariane à Naxos.

La saison dernière, vous avez fait vos débuts à Glyndebourne dans "Don Pasquale" où vous chantiez Malatesta…

Effectivement, il s'agissait d'une production de tournée. Je me souviens en particulier de José Fardilha qui interprétait le rôle-titre car j'ai appris beaucoup de lui en termes de style et d'art de la scène. Chanter à ses côtés était un grand plaisir. La qualité de la production était d'un niveau si remarquable que le simple fait de travailler à Lewes avec la compagnie était déjà en soi un immense plaisir. C'était la toute première fois que je voyais la campagne anglaise et voyager ainsi dans ce pays pour chanter était une très grande chance. Je ne suis pas près d'oublier les 3 mois passés autour de ce Don Pasquale !

 

Anaïk Morel (Charlotte) et John Brancy (Albert) dans <i>Werther</i> au Stadttheater de Klagenfurt en novembre 2017.  © Karlheinz Fessl

En dehors du chant, vous aimez cuisiner…

Je crois que la musique et la nourriture sont deux bonnes raisons de vivre. En tout cas, je crois bien adopter la même approche quant à la musique et la nourriture car je sens un lien entre ces deux cultures. Je suis fasciné de voir comment, selon les pays, la façon de cuisiner les mêmes aliments peut être différente. C'est une chose tout de même assez étonnante de reconnaître que manger peut à la fois apporter un plaisir gustatif tout en fournissant de l'énergie au corps et en maintenant l'être humain en bonne santé.
La cuisine est une porte d’entrée sur une façon de vivre. Je suis allé en Crête où j'ai pu découvrir une cuisine grecque authentique au beau milieu d'une vallée et j'ai alors ressenti combien cette approche de la culture pouvait se passer de mots et de description… Pour moi, la cuisine est une approche humaine assez similaire à une approche artistique.

 

John Brancy (Albert), Keri Fuge (Sophie) et Anaïk Morel (Charlotte) dans <i>Werther</i> mis en scène par Vincent Huguet.  © Karlheinz Fessl

Comment imaginez-vous le futur de l'Opéra ?

Je crois que l'avenir de l'Opéra est lié à notre capacité à le traiter comme une industrie qui englobe les technologies émergentes, comme la réalité augmentée. Je suis persuadé que cette technique permettra au spectacle vivant de faire un grand pas en avant.
Je pense aussi qu'il est extrêmement important de nous focaliser sur de nouvelles œuvres destinées aux plus jeunes. J'entends par là des partitions écrites spécialement pour eux, afin de capter leur imagination, et non pour s'inscrire dans la tradition classique de l'Opéra. Je crois que ces deux axes d'évolution sont les principaux en matière d'art lyrique pour le siècle présent.
Mais, pour l'heure, je me prépare avec Peter Dugan à la Wigmore Hall Competition qui se tiendra en septembre prochain. Ce concours nous permettra de présenter pour la première fois notre duo à un public européen. Le jury est composé de maîtres du récital. Il sera donc très important de chanter devant eux et de recueillir leurs réactions. Peter et moi nous nous réjouissons beaucoup de cette opportunité. Par ailleurs, nous projetons tous les deux de faire une dernière tournée internationale liée à notre disque. Nous sommes d'ailleurs tout à fait ouverts à donner ce programme dans les universités aussi bien que dans les musées et, bien sûr, dans les salles de concerts…

 

Propos recueillis par Philippe Banel
Le 9 juin 2017


Pour en savoir plus sur John Brancy :
http://www.johnbrancy.com

 

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John Brancy
Opéra de Nancy
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